COMÉDIE EN UN ACTE
Vaadeville, 27 septembre 1856
LES UCTEU%S
OrgOn, vieux bourgeois
vicieux M. Chaumont.
Colombine, sa fiUe,
jeune demoiselle coquette. M"' Âmédine Luther. L é a n d r e , chevalier d'industrie, amant de Colombine M. Geoffroy.
La seine est d Paris, vers lyao.
Le ihéâlre représente une place publique très déserte dans le voisinage du Luxembourg. Au fond, une portion de la grille laisse entrevoir, à demi cachés par les massifs d'arbres, les bâtiments et les parterres du palais. Les deux côtés de la scène sont occupés par des maisons vieilles et basses, et par des murs de jardins en ruim sur lesquels retombent extérieurement des lierres, des branches fleuries et des plantes grimpantes. A droite, au premier plan, la maison d'Orgon, construction du temps de Louis XIII, en briques rouges et roses, aux encadrements de pierres à facettes, avec un balcon avancé au premier étage. Au second plan, le mur du jardin, tout couvert de feuillages, et protégé par une borne. Au premier plan, à gauche, un banc de marbre d demi brisé. Le haut des toits s'éclaire peu d peu, le soleil vient de se lever. Léandre parait au fond, fait en sautillant le tour du théâtre, puis s'arrête devant la maison d'Orgon en lançant des regards passionnés, et, arrivé sur le devant de la scène, déclame avec enthousiasme les premiers vers.
SCÈn.E T1iEMIÈ%E
Amour, petit archer, fabricant de merveilles,
Oiseleur matinal, oui, c*est toi qui m'éveilles A cette heure où l'Aurore en les coloriant Ouvre d'un doigt rosé les huis de l'Orient 1
Se tournant vers la maison d'Orgon.
Chère maison, salut F c'est ici que respire Cet astre devant qui le soleil devient pire, L'étoile de mes yeux et de mon firmament, Rosier, jardin fleuri, lys, perle et diamant. Fuseau qui de mes jours dévide la bobine.
Cette délicieuse et jeune Colombine 1 Tudieu ! le beau minois 1 Quel grand œil bien fendu ! duelle dent blanche à mordre en plein fruit défendu I Et ces mains I et les pieds d'enfant I et le corsage. Luxueux ornement d'une fille encor sage, Ou peu s'en faut I Jamais empereur en gala N'eut morceau plus friand et ne s'en régala.
Beau Léandre, charmant Léandre, heureux Léandre, Vous avez, j'en conviens, du bonheur à revendre : Mais épouser ! c'est grave. Aller mettre en un jour Sur deux fronts de vingt ans l'éteignoir de l'amour ! Et puis elle n'a pas le sou I Je m'examine :
Je vis de ma tournure et de ma bonne mine.
Seul espoir des fripiers ! Serait-il pas fatal D'aliéner ainsi d'un coup mon capital?
L'amour seul bat monnaie, et l'hymen en détresse Bat tout au plus de l'aile 1 Éveillons ma maîtresse. Mais par quel artifice? Allons, mio caro.
Une idée, un moyen? Casserai-je un carreau?
Non pas. Si je chantais ? Ce vieillard colérique, Orgon, arriverait, tenant en main sa trique.
Et chercherait querelle à mes talons I Parbleu I Je tiens ce qu'il me faut ; je vais crier : Au feu I S'il paraît, je m'enfuis, je pars comme une bombe