ACTE III, SCÈNE III I9I
De vivre embrassés, mais purs de la fange humaine; Nous voulions, affranchis de ce délire obscur Des passions, garder nos yeux emplis d'azur Et nous unir, non dans la chair, mais par l'idée !
FLORISE, entraînée par le souvenir.
C'est vrai 1
HARDY
Mais tu sais bien que je t'ai possédée 1 Oui, tout entière 1 — Dis, quand mille spectateurs Te contemplaient, buvant tes accents enchanteurs Et l'éclair de tes yeux ; lorsque sur le théâtre Frémissants, et tous deux dans notre âme idolâtre Brûlant d'un feu pareil, nous parlions à la fois. Moi le luth ému, toi l'impérieuse voix; Puis, lorsque sur mon cœur, après la comédie. Tu tombais, tout en pleurs, triomphante, applaudie Et mourante, ployant craintive sous l'effroi Du Dieu, réponds, alors n'étais-tu pas à moi ?
Oui, c'est vrai.
HARDT.
Souviens-toi 1 Quand l'âme de la foule A notre voix, ainsi qu'un torrent qui s'écoule, Débordait et faisait frissonner nos genoux.
Dis si la foudre alors, tombant du ciel jaloux, Aurait pu frapper l'un de nous sans tuer l'autre 1
FLORISE, comme fascinée, et presque penchée sur Hardy» Oui, cette âme exaltée et pénétrant la nôtre
Nous emportait bien loin de l'humaine prison Tremblante, je sentais vaciller ma raison, Et tout mon être alors, brisé dans le délire Des applaudissements, vibrer comme une lyre.
Le rhythme de tes vers guidait les battements De mon cœur; je puisais mes secrets sentiments Dans ton poëme, sourde aux voix de la nature. Oui, j'étais bien ta chose alors, ta créature ! Un pauvre être docile à ta voix asservi,' Et tu pouvais me prendre, et je t'aurais suivi Sans mot dire, comme une esclave émerveillée I
HARDY, attirant Florise à lui ax'ec passion.
FLORISE, revenant à elle et se dégageant par uu effort soudain.
Il est trop tard. Je me suis éveillée.
Ton amour idéal m'effraie et me confond.
Je n'en veux plus I Je fuis dans un calme profond Nos travaux qui brisaient ma jeunesse abattue, Et toi-même, et ton art dévorant qui me tue !
HARDY, avec feu.
Tu ne peux pas le fuir I II te faut, comme à moi.
Les chimères, l'essor vertigineux, l'émoi
Du rêve. En toi, ma sœur, vit un esprit de fiamiue.
S'il ne peut ressaisir sa proie, et s'il réclame
En vain les fictions dont tu le nourrissais,
Il te consumera toi-même, tu le sais. r
Le breuvage qu'il aime et qui le rassasie.
Ce n'est pas l'endormant Léthé : c'est l'ambroisie 1
Viens. Suis-nous.