‹ Comédies (volume 3)Chapitre 140 sur 229 · Acte IV, Scène III · texte numérisé non relu

Acte IV, Scène III

Avec une profonde rêverie.

Oui, nous sommes ainsi. Quelquefois, ô Nature! Nous rêvons dans ton sein l'ombre, la vie obscure, Les devoirs accomplis auprès d'un gai foyer; Mais que notre astre errant se mette à flamboyer, Que ces oiseaux au vol étincelant, les Rimes! Voltigent en chantant parmi les vers sublimes, Que le Drame se lève et nous dise : C'est moi! Nous le suivons, ce Dieu, notre amant, notre roi ! Le reste, — le foyer, les baisers d'une mère, Les enfants, — tout cela pour nous c'est la chimère !

S'exaltaiit.

L'art est une patrie aux grands cieux éclatants Où vivent, en dehors des pays et des temps, Les élus qu'il choisit pour ses vivantes proies ; Et ceux-là, donnez-leur vos demeures, vos joies. Tous les honneurs, toujours leurs cœurs inconsolé? Pleureront, car ils sont chez vous des exilés!

OtlVI ER.

Florise! quel démon vous aveugle? — Oh ! je pleure, Tenez! Vous me disiez vous-même, tout à l'heure, Ici, que vous m'aimiez ! — Non, vous ne pouvez pas Me quitter, quand mon âme est clouée à vos pas. Florise, votre amour est à moi! — Je l'exige. Il me le faut,

FLORISE

Enfant! Vous le voulez! Que puis-jc Four vous, moi vagabonde? Et qu'est-il de commun Entre vous et moi? Rien. Le sauvage parfum

2i8 Florise.

Qui vient des bois m'enivre, et je suis de la race De ces bohémiens qu'une chaîne embarrasse ! Être semblables, vous et moi! Nous l'essaierions V^aineiTient. Vous disiez : Fuyez ces histrions! Eh bien ! je ne peux pas les quitter, je suis faite Comme eux po-ir obiir au souffle du poëte. Ils sout mon sang, ils sont ma chair même. Je veux Comme eux que l'Aquilon souffle dans mes cheveux; J'ai besoin d'écouter l'éloquence magique De la Musi parlant avec sa voix tragique; Je le suivrai toujours, ce clairon belliqueux Dont le cri les transporte, — et je pars avec eux !

OLIVIER

Non, Florise ! Mon front se brise. — Oh ! la folie ! Ne m'abandonnez pas ainsi, je vous supplie, Ou laissez-moi d'abord mourir à vos genoux!

FLORISE, avec attendrissement, mais d'une voix ferme.

Tous ces lâches regrets sont indignes de nous.

Ne nous obstinons pas, d'uni âme si frivole,

A vouloir retenir un rêve qui s'envole;

Mais plutôt laissons voir, par nos efforts sacrés.

Que cet instant d'amour nous a transfigurés !

On fait la guerre : allez combattre! — Soyez brave

Comme il sied à celui qui s'est dit mon esclave

Pendant un jour; et si l'Artimon maître et mon Dieu,

Veut m'embraser la lèvre à son charbon de feu,

Par la mâle splendeur de quelque renommée

Je serai digne aussi que vous m'ayez aimée

A vos premiers accents mon être a tressailli,

Et je les savourais d'un cœur enorgueilli,

Si, vouée à ce Dieu des paroles vivantes

Qui m'a choisie et mise au rang de ses servantes,

Je n'eusse appartenu, porte-flambeau du jour,

A quelque chose encor de plus grand que l'amour!

Vivez. Moi je retourne à mes courses errantes.

Et quand, tenant des lys dans ses mains transparentes,

Loin du seuil de la vie où je vous ai laissé

Le fantôme charmant qu'on nomme le Passé

M'apparaîtra, gardant vos traits que rien ne change.

Il aura la jeunesse et la fierté d'un ange!

Et maintenant, partons, Hardy!

Aux comédiens.

Venez.

Joie des coméiliens qui, gaiement et le sourire sur les lèvres, se disposent à partir. — A Célidce, qui lui tend la main avec effusion.

Adieu, Madame !

A Olivier.

Adieu, monsieur le comte I

OtIVIER.

Oh ! c'est trop peu D'instants! Restez encore un peu! — Que je vous voie! D'ailleurs, non, je ne puis ainsi tuer ma joie. Je ne peux pas vous perdre, et ce cœur ulcéré Dit : Non! Je ne peux pas. Je vous disputerai A quiconque veut voir son audace punie,

Florise.

Et...

Ici, sur un signe de Hardy, après avoir encore une fois salué leurs hôtes, les comédiens sortent lentement, suivis par Guillemette, qui, toujours pleurant, s'attache aux pas de Jodelet. Hardy s'avance alors vers Olivier, et lui répond avec une dignité irrésistible.

H A R D Yj s'avançaut.

Disputez-la donc, monsieur, à son génie! Au Destin, qui l'emporte en son vol effréné! La vie est pour nous tous un combat acharné Nous avons beau rêver! Sans cesse à notre oreille Le noir clairon Devoir éclate et nous réveille, Et répète, forçant nos fronts à s'entr'ouvrir : Va te sacrifier! Va lutter! Va mourir!

Le lâche seul évite en pleurant la mêlée. Il faut la sjivre, folle, ardente, échevelée, Et lorsque vient le soir, triomphant ou vaincu, Confesser sa croyance, et c'est avoir vécu! — Pâles humains, c'est là ce qui nous divinise!

OLIVIER, à Florise.

Oh! par pitié 1 — Par grâce ! — Écoutez-moi, Florise.

FLORISE, avec résolution.

Non. Pas un mot de plus, ou je vous haïrais.

OLIVIER, avec déchirement.

Hélas

FLORISE

J'étais un rêve. Adieu. Je disparais.

Soyez heureux, vaillant, aimé : qu'il vous souvienne

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