Acte III, scène IV
Je garde mon trésor. Je ne te donne pas
Au carnage, qui souffle avec sa froide haleine.
Que nous font les amours de cette fauve Hélène?
Que nous importe si Paris, folle d'amour,
L'emporta, cependant qu'à la chute du jour,
La petite Hermione, avec des cris sauvages.
En se tordant les mains courait sur les rivages?
Un Atride n'a pas su conserver son bien
Dans sa demeure? moi, je veux garder le mien.
Que cette Hélène fasse un brasier de l'Asie!
Et que la haine, au lieu d'un souffle d'ambroisie,
S'exhale de sa bouche et de ses blonds cheveux !
Que tous la suivent! moi, j'y consens. Je ne veux
Lui disputer qu'Achille et que Néoptolème.
Tu ne partiras pas. Je ne veux pas. Je t'aime!
ACHILLE
Ma mère, dont l'encens blanchit les purs autels. Me l'a dit : seul parmi tous les hommes mortels Qui servent de jouet aux Parques obstinées. J'ai le droit de choisir entre deux destinées. Oui, si je vais à Troie, où le deuil effrayant S'apprête, je mourrai tout jeune, mais ayant Fait de nombreux travaux ; j usqu'à l'heure dernière Conducteur de chevaux à la blonde crinière. Ayant pris et conquis de mon bras souverain De l'argent et de l'or et des trépieds d'airain. Je mourrai, comme il sied à des Rois que nous sommes^ Faisant voler mon nom sur les bouches des hommes, Et n'ayant plus en moi rien à purifier;
3}4 Deidamia,
Car celte Hélène à qui Je veux sacrifier
La vie, avec raison tant chérie et vantée,
Ce sont les Dieux, et c'est la patrie insultée!
Et mon renom splendide et pur de tout affront
Servira de parure éternelle à ton front;
Les chanteurs, dont le cœur répugne aux choses viles,
Chanteront mes combats merveilleux dans les villes;
Et quand tu passeras, la fierté sur le front
Et l'orgueil dans les yeux, les laboureurs diront
En promenant le soc dans la terre fertile :
« Voilà celle qui fut la compagne d'Achille! »
Je puis aussi, les Dieux l'ont permis, vieillir dans
Un palais, content, vil, infâme, accablé d'ans.
Accessible à la peur hideuse qui nous dompte.
Puis mourir enfin, plein de vieillesse et de honte;
Et quand ton fils pourra soulever de sa main
Le sceptre d'or, s'il passe un jour dans un chemin,
Tous les hommes, qu'il veuille ou non remplir sa tâche,
Diront : « Voilà le fils de ce roi qui fut lâche ! »
Et les vierges enfants aux rires querelleurs
Qui vont d'un pas léger sur les coteaux en fleurs.
Et dont le front est gai comme un matin de fête,
Avec un dur mépris détourneront la tête.
Vois, ami, je t'écoute et ma lèvre sourit, Car ton souffle est entré vivant dans mon esprit. Va combattre et mourir! Cette route est la tienne. Les fils des Dieux n'ont plus rien qui leur appartienne, Et, prêts à succomber dans leur jeune saison,