‹ ComédiesChapitre 138 sur 271 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

O misère ! Je vis dans un monde enchanté

Où toute forêt cache une divinité,

Où la Naïade rit dans chaque source pure,

Où la Dryade jette au vent sa chevelure,

Où les Nymphes en chœur sur le mont escarpé

Mènent leur danse agile, et toujours occupé

A conter de la part des Dieux le même conte,

Je n'ai pas le temps d'être amoureux pour mon compte I

Avec résolution.

Eh bien ! si ! Le coureur se révolte. Je sais Amoureux fou. D'Hébé. Mais plus je la poursuis, Plus elle fuit, ou bien elle m'envoie à droite , A gauche, sans repos. Oui, cette Nymphe adroite Me fait trotter, courir, Dieux! — Pourquoi suis-jeici, A Cythère? Le fait doit vous être éclairci. Mais, quand je l'aurai dit, comme l'on va se rire De ma crédulité ! Je viens, c'est du délire ! Dans le frivole espoir... d'un rien, d'un rendez-vous Avec Hébé, je viens... mais quoi! nous sommes tous Plus ou moins fous, je viens... dérober la ceinture De Vénus ! O l'étrange et l'absurde aventure ! On peut voler un astre au ciel, on peut vouloir Faire taire une femme ou rendre un cygne noir; Emprisonner la mer d'azur dans la corbeille D'une Nymphe, ou bien suivre en courant une abeille, On le peut ; mais voler cette ceinture, non ! Or, voici l'incident qui se produit : Junon Cherche à reconquérir son époux infidèle, .. Qui depuis trop longtemps fait le cygne loin d'elle! Mais pour mener à bien cet honnête roman, Il lui faut, (dit Hébé,) le divin talisman Auquel rien ne résiste, en un mot, la ceinture Dont Cypris elle-même enchante la naturel Sans doute, on lui dirait en vain: Prête-nous-la I Cypris ne prête plus cette ceinture-là.

Mais si je puis l'avoir par force ou par adresse, Hébé, si dévouée à sa bonne maîtresse, x Me promet que mes vœux, jusqu'à présent déçus, Se pourront voir...

Avec fatuité.

Je dois me taire là-dessus I Même, tout est prévu ! si Junon d'aventure Réussit sans avoir besoin de la ceinture, La promesse d'Hébé tient encore, et je suis Averti, car Junon, dont on sait les ennuis, A pour premier souci, lorsque Jupiter l'aime, De l'annoncer au monde, en faisant elle-même Parler la foudre avec un accent souverain. La foudre gronde alors au front du ciel serein, Rajeunissant la terre et la vague profonde, Et le bonheur d'un Dieu fait le bonheur du monde* Traduire ainsi : « Junon fait bon ménage au ciel, » C'est un bizarre emploi du style officiel 1 Enfin, quoi qu'il en soit, je courtise et j'adore Hébé, si gracieuse à porter son amphore. Ce qu'elle veut de moi, je l'aurai! Fort bien. Mais Par quel moyen ? par quel artifice? Jamais, Fût-ce pour un instant, Cypris aux bras de neige Ne quitte la ceinture. A moins... — Dressons le piège! On séduira Vénus! Pourquoi pas? J'ai la dent Blanche, la chevelure épaisse et l'œil ardent; Et Cypris, une fois conquise, me procure Le bonheur d'attendrir ma belle. — Heureux Mercure ! Vénus ! J'entends son pas rapide et triomphant. Serrons ma pomme. Chut!

Il va cacher le filet qui contient la pomme derrière un grand vase placé sur un piédestal, qui pour quelques instants le dérobera luimême aux yeux de Vénus. Elle entre, alanguie par l'ennui iniplar cable d'un jour d'été et de l'heure de midi.

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