‹ ComédiesChapitre 24 sur 271 · ARISTOPHANE, TABARIN · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE, TABARIN

TABARIN, un placet à la main.

Signez-moi ce placet!

ARISTOPHANE

Quel est donc ce farceur Mal vêtu?

TABARIN

Recevez, confrère, avec douceur Un pèlerin qui trouve après un long voyage En pays étranger, sa maison au pillage, Puis signez!

ARISTOPHANE

Je prétends savoir...

TABARIN

Vous saurez tout!

Signez d'abord !

Non pas. Dites-moi...

LA REVEE. SCÈNE VIIL 33

Mon sang boutl Chaque heure accroît le maU

ARISTOPHANE , impatienté.

Quel mal?

TABARIN

Le replâtrage De mes doux mascarons, le sacrilège ouvrage Des démolisseurs !

ARISTOPHANE

Bah! qu'ont-ils donc démoli?

TABABIN.

La ville de Paris !

" ARISTOPHANE

Le propos est joli.

Mais, pour bien pénétrer les sphinx il faut Œdipe, Et moi, je ne viens pas de Thèbes!

TABARIN

Participe A notre deuil!

ARISTOPHANE, exaspéré.

Quel deuil?

TABARIN

De Java jusqu'au Rhin, On a préconisé le nom de Tabarin, Critique! On a brodé sur des rimes diverses Le détail merveilleux de mes anciens commerces, Et les étudiants s'arrachent chez Babin Mon mémorable habit de Diogène urbain, Quand vient le carnaval! Car je personnifie La satire bourgeoise, et la philosophie En belle humeur! Molière, en quittant Gassendi, Auprès de mes tréteaux ébauchait L'Étourdi!

34 LE FEUILLETON d'AHISTOPHÀNL

Francs comme le nectar des ceps de la G i rond?, Mi'S couplets capiteux Éclataient sur la Fronde 1 Dans sa vaisselle d'or, Voltaire a fait manger Au monde mou brouet gaulois, et Bérangcr, Quand il nota peur tous ses vives sérénades, Se souvenait encor de mes mazariuades l

AUISTOPHANE,

La liaison des faits me manque !

TABAMN.

J'ai vécu Vieux ! Puis, par le travail et par le temps vaincu, Je suis mort, ou plutôt, j'ai changé d'enveloppe, Gomme tout ce qui meurt. J'ai parcouru l'Europe, Partout gaillard, ivrogne, aventureux, taquin ! A Londres je fus Punch, à Bergame Arlequin, Et le succès constant de ma plaisanterie M'a valu cet honneur de revoir la patrie. J'y rentre! Je m'élance à travers les quartiers Où mes fredons hardis réveillaient les rentiers : Je ne reconnais rien ! On m'a changé mes halles, Mon Palais de Justice a démembré ses salles, De sa vieille cité Paris est presque veuf, Et quand j'ai mis le pied sur mon pauvre Pont-Neuff J'ai heurté des maçons! Signez la remontrance Que j'expédie à tous les parlements de France!

ARISTOPHANE

Il est fou !

TABARIN

Préservez le suprême moellon Du Paris de Mansard et de Germain Pilon I

Ils n'ont pas entendu les plantes

Qu'au milieu des gravois accrus

Les morts prolongent sous les plinthes

LA hkvivc, slè.nl: VIII. 3B

Des lû^is presque disparus,

Où souvent leur$ âmes souffrirent,

Où parfois leurs lèvres sourirent!

Où donc est tout ce qui brillait Pour l'enchantement de la ville?

Où donc l'hôtel de Rambouillet?

Où donc l'hôtel de Longueville, Et les caves au bord de l'eau Où Chapelle enivrait Boileau?

Tout s'en val Des humbles muraille* Où sur Françoise d'Aubigné Reine future de Versailles Le goutteux Scarron a régné, Jusqu'au capharnaûm bizarre Où Flamel fit de l'or en barre!

Café classique où Gluck chantait, Où Duclos vantait Louis Onze A Jean-Jacques qui méditait Sur le damier le coup du bonze, Où Piron, ironique et sec, Tint le roi Voltaire en échec,

Tu tombes ! et déjà la sape S'acharne à tes comptoirs minés ; Car aucune époque n'échappe, Et le Paris des raffinés S'engloutit dans ces catastrophes Près du Paris des philosophes!

Il présente de nouveau sa pétition à Aristophane. Signez ! on peut sauver quelques débris !

ARISTOPHANE, se décidant à signer.

Ma foi!...

36 LE F E ŒILLETON D ' A R l ST Ù V H AN i

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