CHARMION, ANTOINE, CLÉOPATRE
ANTOINE
Reine adorée, Que ne puis-je avec toi demeurer, fût-ce au prix De ma vie !
CLÉOPATRE
Eh bien!...
ANTOINE
Mais j'encourrais ton mépris Si je calmais le fier désir qui m'aiguillonne. Reine, tu m'as aimé baisé par la Bellone Vengeresse, couvert de poussière et de sang, Vainqueur, ayant le casque au front, l'épée au flanc; Et si je rêvais, comme un berger de Sicile, Tu me reprocherais d'avoir été docile, Car le sang tout fumant sied au bras meurtrier Du soldat, comme au front du chanteur le laurier. Quittons-nous donc.
CLÉOPATRE
Eh bien ! non. S'il faut que tu partes, Je te suis. Nous irons vaincre à nous deux les Parthes. A tes côtés, sans craindre Octave ton rival, Je marcherai, pressant du genou mon cheval,
154 LA TE RLE-
Et j'aurai sur mon front, comme Penthésilée, Le vol éblouissant d'une Chimère ailée !
En cette guerre, proie offerte au noir danger, Il nous faudra dormir dans les rochers, manger Des racines parfois, et boire l'eau saumâtre Des lacs. Ce n'est pas là ta place, Cléopâtre, Ma bien-aimée!
CLEOPATRE
Ainsi, je ne suis bonne à rien, Qu'à porter, demi-nue, un voile aérien!
Mais toi, déjà choisi par le combat vorace, Te voilà rayonnant dans ta rude cuirasse Que presseraient en vain mes bras martyrisés, Et sans honte opposant du fer à mes baisers. Tu semblés Mars lui-même, enflant de son haleine Des clairons, et poussant les guerriers dans la plaint Vers la mêlée affreuse et vers les durs assauts, Ou faisant s'envoler de rapides vaisseaux Loin du tiède rivage où la vague déferle !
ANTOINE, amoureusement.
Et Mars chérit Vénus!
CLÉOPÂTRE, frappée tout à coup par l'éclat d'une perle énorme qu'Antoine porte sur son armure et qu'elle n'a pas encore vue.
Mais quelle est cette perle Que je vois briller sur ton armure, et qui luit Comme Phœbé parmi les astres de la nuit ? Rien qu'à voir sa blancheur mon regard s'extasie.
ANTOINE
Elle est belle, en effet. Aucun roi de l'Asie Ne peut la payer ; pour l'éclat et la grosseur, On chercherait en vain 4ans le monde sa sœur.