LA REVDE, SCÈNE XII
Tout à l'heure, et, les yeux sur sa noire prunelle, Je me disais : Jamais elle ne fut plus belle! Je suis... le seul miroir qui la reflète encor, Le billon dont elle est l'auguste sequin d'or, Kt le gui verdissant sur le tronc de son arbre; Le plâtre, par lequel ses chefs-d'œuvre de marbre, Sur le type éternel moulés cent mille fois, Renaissent plus nombreux que les feuilles des bois. Je suis... sa fille 1
ARISTOPHANE
Vous ! ^
LA MUSE DD THÉÂTRE, avec mélancoli».
Un peu dégénérée Sans doute de ta race, ô Bacchante sacrée I J'ai porté du paillon plus que des diamants, Et dans tous les chemins j'ai choisi mes amants! Tous ont vu des rayons dans mes yeux peu sévères; A tous les cabarets j'ai bu dans tous les verres! Baste ! il fallait bien vivre et dîner quelquefois !
Avec orgueil.
D'ailleurs on trouve encor du charme dans ma voix, Bien qu'elle soit flétrie, et plus d'un poète aime A toucher mes cheveux de danseuse bohème.
ARISTOPHANE
Pauvre fille !
LA MUSE DU THEATRE
Oui, le hâle a déchiré mes lysl A Thalie.
Mais je suis comme toi la fille de Thespis, i^t sur son chariot tu sais qu'un peu de lie Fut d'abord notre rouge, ô ma mère Thalie!
THALIE
Moi, j'aimais à chanter en vers mélodieux,
Et j'ai pris mes amants parmi les fils des Dieux.
52 LE t'EL'ILLRTOX n'ARISTÛPBANE.
Pourtant, viens sur mon cœur, pauvre enfant de la balïef Ma lyre ne veut pas dédaigner ta cymbale ; Je souriais jadis à ton babil naissant, Et tu redeviendras plus pure en ni n embrassant, Elles s'embrassent.
LA MUSE DU THÉÂTRE, avec étourderie. ,
J'ai fait de tout! Mes fils peuplent toutes les villes. Pastiches, opéras, proverbes, vaudevilles, Drames, farces, ponts-neufs, ballets! Chaque tréteau Voit sous le vent du rire ondoyer mon manteau.
ARISTOPHANE
Et l'art tragique ?
LA MUSE DU THÉÂTRE
Il a sa divine maîtresse.
. Celui-là reste encor le lot d'une déesse Dont l'univers entend les accens enivrés.
Changeant de ton.
Mais, voyons; dites-moi ce que vous désirez? Du drame ? du vrai drame ?
Aristophane et Thalie font un signe affirraatif.
En voici :
Imitation de Madame Guyon dans Berthe la Flamande.
Quoi ! ma fille Cette ange, chaste et pure ainsi qu'un lys qui brille, Vous me l'avez flétrie! Ah ! sire, par bonheur, Vous voilà ! Vous allez lui rendre son honneur I C'est elle que je crois, sire ! elle est encor sage ! Mylords, vous avez beau me montrer son corsage, Elle me l'a juré sur sa petite croix 1 Vous en avez menti, c'est elle que je crois ! Son honneur est perdu. Qu'est-ce que cela prouve? Cela m'est bien égal, il faut qu'on le retrouve! Interpellant violemment Aristophane et Xanthias.
LA n EVITE, SCÈNE XM, 53
Fouillez-vous l Elle pletire.
Son vieux père est mort sur l'échafaud. Retrouvez-lui cela, messeigneurs ! il le faut. Au fait, arrangez-vous, cherchez !
Fondant en larmes.
Pensée amère!
Sire, c'est une mère en pleurs ! c'est une mère ! Pauvre mère qu'on raille avec un air moqueur, Tandis qu'en vous jouant vous arrachez son cœur! Je veux que pure encor, sire, c'est ma chimère! Ma pauvre enfant revienne avec sa pauvre mère ! L'honneur! elle en avait tant qu'elle en étouffait ! Sire, rendez-le-lui. Qu'est-ce que ça vous fait?
XANTHIAS, à la Muse du Théâtre.
Qu'est-ce que ça lui fait ? permettez donc !
ARISTOPHANE, à Xantbias.
Écoute Le drame.
XANTHIAS
Il est peut-être émouvant ; mais je doute Qu'on lui retrouve rien, malgré tous ses remords. On ne voit pas deux fois le rivage des morts.
LA MUSE DU THÉÂTRE
Parlez! Préférez-vous la comédie? En prose, En vers, en pantomime? en bure, en satin rose? Faut-il des jeux cruels ou des jeux innocents? La Fantaisie, ou bien l'École du Bon Sens ?
Montrant son front.
La comédie est là! La voulez-vous ancienne Ou nouvelle? picarde ou bien parisienne? Ou berrichonne ?
54 LE FJi tTILLBTùN D *A RIS TO PE A N E-
XANTHIAS, à la Muse du Théâtre.
Enfin, votre mère a souri.
C'est celle-là qu'il faut.
ARISTOPHANE
Va donc pour le Berri.
XANTHIAS
La française serait peut-être plus commode.
ARISTOPHANE
Oui. Mais la berrichonne est bien plus à la mode.
LA MUSE DU THEATRE
Voilà.
Changeant de ton.
Différemment, oui dà? c'est un champi Pour qui j'ai de l'attache, appelé Grain d'Épi, Gars aux cheveux brunets sur une tête chaude, Qui dansait avec moi le jour de la gerbaude. Un soir que je tenais la clarté dans ma main, Il s'en vint se jucher blêmi sur mon chemin, Et me dit d'une voix quasiment souffreteuse : « Va, tu n'es qu'une laide et pauvre loqueteuse, Mais, si l'on te saboule avec un air moqueur, 11 ne m'importe pas, j'ai fiance en ton cœur ! Si jamais, resongeant à d'autres, je me flanque Le renom d'un poulain désenfargé, qui manque De bons comportements pour vous, alors, ma foi, Différemment, usez de nuisance envers moi 1 »
XANTHIAS
Oh! que c'est berrichon, madame 1
ARISTOPHANE
A la bonne heure !
Le langage est nouveau pour nous 1 mais si l'on pleure
LA BEVCF, SCÈNE XÏL 55
Et qu'on rie à la fois, grâoe à la -passion! ' , Si le secret de l'art, et de l'émotion Est là! Non, il n'est pas de patois que. je nie, Pourvu qu'il soit sublime et qu'il serve au génie J
LA MUSE DU THÉÂTRE
Passons au vaudeville! art joyeux à l'excès, Spirituel, folâtre, aimable et tout Français 2
Elle chante.
0 blanche fleur hautaine,
Camellia fardé, Souris, de rose bordé, A ma dernière fredaine !
Et flon, lion, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira, dondé !
Plus de calembredaine !
A l'Hiver j'ai cédé.
Je l'avais d'abord fraudé :
Mais je tousse à perdre haleine !
El flon, lion, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira, dondé!
Je m'enfuis, ombre vaine 1
C'est assez bavardé.
Mon cœur n'était pas blindé Pour courir la prétantaine !
Et flon, flon, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira, dondé!
On n'aura pas la peine
De voir mon front ridé.
Tout mon fil est dévidé ; Mourir, c'est ma turlutainel
LE FEUILLETON D ' LRl ST û l'fl Atf S.
Et flon, flon, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira dondé !
La Muse du Théâtre sort vivement par le manteau d'Arlequin, en achevant le refrain de ce dernier couplet.
XANTHIAS
Le camellia rose est triste en cette ville. Un fossoyeur malin créa Je vaudeville.
On entend sous le théâtre des cris et des rugissements danimau* féroces. Thalie s'enfuit.