‹ ComédiesChapitre 74 sur 271 · scèNE vi · texte numérisé non relu

scèNE vi

LUCRÈCE, prAO&m BîancoleUs par la main.

Au contraire, marcher par les sentiers fleuris, Céder fol&trement à l'amour qui vous presse, —

BIANCOLELLI.

S'égarer en tenant la main de sa Lucrèce, —

LUCRÈCE

Égrener la moisson entière en un instant, —

BIANCOLELLI.

C'est vivre, Dufresny!

DUFRESNY

Mais le travail, pourtant !

L'inspiration fuit, pour peu que Ton diffère.

BIANCOLELLI.

Les poètes, ami, sont nés pour ne rien faire.

DUFRESNY, à Biancolelli.

Ainsi tu ne veux pas travailler aujourd'hui? Et nos comédiens ?

LUCRÈCE, à Dufresny.

Ne comptez plus sur lui A présent ! Il est riche et ne veut plus que vivre. C'est moi seule qui suis sa chanson et son livre.

DUFRESNY

On n'en peut trouver un qui soit plus séduisant.

BIANCOLELLI.

Non, sans doute, et je veux mourir en le lisant,

U contient la sagesse.

BIANCOLELLI.

Et le charmant délire !

Ui- LE COUSIN DU ROI,

DUFRESNY

Ah ! qu'on est malheureux de ne plus savoir lire l Mes livres s'appelaient jadis Rose et Babet.

Lucrèce va vers la table et verse du vin dans les" verres. Biancolelli et Dufresny la suivent.

LUCRÈCE, versant à boire.

Cher savant, on vous peut rapprendre l'alphabet.

BIANCOLELLI.

En te le prédisant je serai bon oracle,

Et je connais des yeux qui feront ce miracle.

LUCRÈCE, élevant son verre.

A notre insouciance ! à la joie ! au printemps I Aux fous dont le désir aura toujours vingt ans î

DUFRESNY

Vingt ans! Et qui les a ?

BIANCOLELLI.

Qui? Toi-même, après boire.

Mais, d'où vient ton Potose ?

BIANCOLELLI.

Ah ! c'est toute une histoire.

Voici dix ans (notre art jeune encor triomphait), Un honnête seigneur, noble, riche et bien fait, Trahi par sa maîtresse, et toujours épris d'elle, Voulut, à ce qu'on dit, mourir pour l'infidèle. Comme un démon sans doute, hostile à son honneur,. Lui soufilait ce projet, notre homme, par bonheur, Entre à la Comédie-Italienne. Proie Saignante, venait-il chercher un peu de' joie, Ou le sort daigna-t-il combattre Dalila ? Je ne sais ; mais enfin on jouait ce soir-là,

Pour Irt, première fois, une fru+çe excellente, Où l'Arlequin, bouffon d'une idylle galante, Parodiait l'amour avec tant de sanglots Mêlés fantasquement au bruit de ses grelots, Et, tout en feu devant les spectateurs paisibles, Leur dépeignait si bien nos désespoirs risibles, Que cet amant, guéri de chercher le trépas, Faillit mourir de rire et ne se tua pas. Toute sa vie il eut une sincère estime Pour l'étrange sauveur, pour le plaisant sublime Qu'il appelait partout son ange gardien !

LUCRÈCE, riant.

Un ange en masque noir !

BIANCOLELLI.

Or, ce comédien, Dont l'heureuse magie encor pour nous opère, C'était le glorieux Dominique, mon père!

DUFRESNY

L'esprit même ! Pourtant, à ce que l'on a dit, Ton père, que j.adis lé roi môme applaudit, Après trente succès, ne te laissa pour vivre ' Que sa batte, son nom et son exemple à suivre.

BIANCOLELLI. #

C'était tout I

LUCRÈCE

Mais celui que, par son art si beau, il avait ramené des portes du tombeau, Ce seigneur, autrefois épris d'une inhumaine, Et qu'Argentine avait guéri de Célimène...

DUFRESNY

Eh bien ?

LUCRÈCE

Qu'il eût mal fait de suivre son dessein l

130 LE COUSJK D(J ROI.

BIANCOLELLI.

Le bon seigneur mourut hier sans médecin...

LUCRÈCE

Et par un testament dont la forme est unique^ Il lègue tout son bien au fils de Dominique, A Biancolelli même !

DUFRESNY

0 sort toujours mesquin !

Que ne ra'as-tu donné pour père un Arlequin, Si pour avoir la chance égale, et te Combattre, C'est trop peu de tenir mon sang de Henri quatre I Résigne-toi, poëte, et vieillis sans effroi! Te voilà délaissé des femmes et du roi, Tout est dit ! Le flot d'or fuit les sables arides.

BIANCOLELLI.

Moi, je veux fuir l'ennui, la sagesse et les rides : Juge si plus longtemps je puis rester auteur I

DUFRESNY

Et qu'exige de toi ce digne testateur ? . Veut-il un mausolée et son éloge en chaire t

BIÀNCOLELL/.

Il veut que je le pleure en faisant bonne chère, Et nous le pleurerons, malgré les envieux! 11 m'ordonne de boire en tout temps du vin vieux, J'en veux boire ! Il défend d'une façon expresse Que je meure d'amour aux pieds d'une maîtresse, J'en vivrai ! Chaque été n'a qu'une fois des lys ; Je ne serais jamais que Dominique fils : Donc, ami, je renonce aux Muses de la Grèce!

DUFRESNY

Vous entendez pourtant ce blasphème, 6 Lucrèce 1 Qu'en dites-vous ?

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