CONCLUSION
L’étude comparée de la Section française et des sections étrangères nous remet en mémoire la phrase par laquelle M. Jules Simon terminait son rapport de l’Exposition de 1 878 : «Il nous faut maintenant courir ou mourir, n Vraie il y a dix-sept ans, elle l’est encore bien davantage aujourd’hui.
Une vive émulation règne entre les peuples. Chacun d’eux lutte pour atteindre la suprématie dans les arts, dans les lettres, dans l’industrie. Il y a là pour nous un danger très grave; pour le conjurer, il n’est pas trop de toutes les forces vives de la nation : les femmes comme les hommes; et pour 11e parler ici que des choses qui nous concernent spécialement, si nous voulons que nos arts féminins soient les premiers de tous, nos ouvrières les plus habiles de toutes, il nous faut plus que jamais travailler et lutter.
Il est difficile de parler du travail des femmes, sans aborder la question de leur salaire. A travail égal , partout le salaire de la femme est notablement inférieur à celui de l’homme : ou bien l’on spécule sur la nécessité qui la harcèle, pour le déprécier, ou bien on lui oppose des fins de nonrecevoir, à la suite desquelles elle est souvent trop heureuse d’accepter un gain dérisoire. La situation faite aux femmes par cette insuffisance de salaire est particulièrement douloureuse, car là gît surtout le problème de la moralité publique ; il faut que les femmes qui travaillent trouvent la sauvegarde de leur honorabilité dans leur indépendance : elles n’acquerront cette indépendance que par un salaire en rapport avec leurs besoins essentiels; et, s’il est nécessaire de donner une plus grande diffusion à l’instruction des femmes, ce n’est pas dans l’unique but d’orner leur intelligence, mais encore dans celui d’augmenter leurs moyens d’existence en rendant leur travail plus perfectionné et plus rémunérateur.
En considérant les résultats obtenus par les femmes aux Etats-Unis, l’impulsion qu’elles ont su donner aux lettres, aux arts, à la philanthropie, aux œuvres sociales, on ne peut songer sans un profond regret à toutes
EXPOSITION UNIVERSELLE DE CHICAGO
les forces inutilisées chez nous, où la routine et les préjugés semblent indéracinables; aux dévouements sans emploi, aux initiatives qui n’osent se produire par crainte de ce léger ridicule qu’en France nous déversons si volontiers sur toute personnalité féminine s’affirmant en dehors du domaine très étroit où se meut l’activité des femmes.
Et cependant il y aurait tant de bien à faire, tant de progrès à réaliser, pour améliorer leur condition sociale! Jusqu’à présent, une femme ne pouvait disposer librement, pour elle-même ou pour ses enfants, du salaire qu’elle avait péniblement acquis par son travail; — actuellement encore, elle ne peut être tutrice d’enfants qui ne sont pas les siens, quels que soient les liens qui les rattachent à elle ; — son témoignage ne peut être reçu dans les actes civils, etc... Il y a là, dans la situation faite aux femmes par les lois, des anomalies injustifiées; réunir leurs efforts pour les faire disparaître, ou du moins les atténuer dans la mesure du possible, voilà certes une œuvre de solidarité bien digne de stimuler l’initiative des femmes.
L’avenir nous permettra d’apprécier plus nettement tous les résultats de l’Exposition du Womari s Building ; mais, quelles que soient leurs conséquences futures, deux innovations importantes ont été consacrées par le règlement américain : c’est, d’une part, pour les manufacturiers, l’obligation d’indiquer la proportion de travail féminin dans les objets exposés, et, de l’autre, l’entrée des femmes dans les commissions et les jurys. II est à souhaiter que ces résultats ne soient pas abandonnés et que, le moment venu, d’autres femmes, à leur tour, sachent reprendre l’œuvre si vaillamment commencée par les femmes d’Amérique, pour la continuer et la développer.
Il est juste de constater aussi que le but poursuivi par le Board of Lady Managers a été atteint, rappelons-le brièvement.
L’Exposition a groupé les femmes et établi entre elles un lien de solidarité.
Elle a mis en lumière la diversité de leurs aptitudes et leur part dans le travail universel.
Elle leur a donné un sentiment plus net de leur valeur personnelle. Dans la constatation des résultats acquis, les femmes puiseront le courage de réclamer plus résolument la part qui leur est due dans toute société humaine.
C’est un grand pas fait en avant, la voie est ouverte. . .