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Comme disent les bonnes gens!

La Provence j si riante et si gaie, qui s'épanouit sous le soleil , entoure la merde ses villes, et va jDar des sentiers de thym finir aux pieds des montagnes de l'Isère, et dans les j>laines du Comtcit, a ses

La Provence j si riante et si gaie, qui s'épanouit sous le soleil, entoure la merde ses villes, et va par des sentiers de thym finir aux pieds des montagnes de l'Isère, et diins les |)laines du Comtot, a ses

points obscurs, comme les cartes de M. C. Dupin , elle a ses taches , ses lieux de tristesse et d^ennui^ ou se concentrent toutes les plaies des petites villes; les ridicules, joints aux vices, l'importance gourme'e p compagne ordinaire de la faiblesse d'esprit , les catégories injurieuses , les distinctions puériles \ enfin , tout ce qui rétrécit l'esprit, fourvoie les jugemens et rend la vie malheureuse.

La ville d'Aix est une de ces villes fâcheuses , oii il n'y a pas de lien commun. Dès qu'on y est entré, dès qu'on a vu fumer les eaux thermales qui bouillonnent sur le cours, on est compris dans une des

trois ou qu&tre catégories qui séparent les habitans; on est parqué dans un cercle qui étend autour de vous ses circonférences, et duquel il ne faut pas sortir sous peine d'être rejeté par tous.

Six ou sept révolutions se sont accomplies, à une forme de gouvernementen a succédé une autre, tout a changé , les hommes et les choses ; mais la ville d'Aix est demeurée immobile , subissant les nouvelles lois et gardant les vieux préjugés.

Avez-vous un titre? une pailicuie/ un petit blason à votre cachet de montre ? la noblesse vour, accapare^ vous êtes àelle, elle vous mène à son cercle, à ses soirées , à ses salons,

car elle a des salons j vous jouez^ vouschassez avec elle, elle vousconte ses intrigues. Etes • vous avocat , homme de lettres, médecin ? étesvom une intelligence, unecapacité?

vous appartenez de droit au barreau, vous êtes admis au cercle des avoues, vous allez au bal, chez quelques juges , chez quelques conseillers roturiers, chez des avocats; les e'tudians vous saluent j ceux qui sont reçus par ces messieurs sont loin d'être les plus mal partage's; Manuel e'tait jadis des leurs. Si vous faites le commerce, \ous êtes réclame par quelques banquiers, par quelques gros détaillans. Ensuite vient le peuple proprement

'Jit, c'est-à-dire, ceux qui travaillent do leurs mains et qui n'ont point dt loisirs. Ce sont donc quatre peuples diftërens dans une même cité, mais quatre peuples hostiles les uns aux autres, qui se jalousent, s'observent , s'envient et se méprisent. Or, comme les relations sont forcées^ comme il faut avoir affaire au boulanger , au boucher , à l'avoué , au marchand de drap, au médecin , au gentilhomme (mot qui est encore français à Aix ) , rien ne se fait simplement: il y a un degré de politesse ou d'insolence pour tout le monde , une étiquette nuiiiérotée, une faconde saluer, de s'aborder, de se parler^ gra-

diiëe sur la catégorie à laquelle on appartient; et la vie s'ëcoule dans de petites haines , de petites rivalite's, de petites tentatives d'empiëtemens , qui sontcurieusespour l'observateur , mais qui composent à l'habitant la vie la plus triste et la plus ennuyeuse qui soit possible d'imaginer. Ainsi , quoiqu'il y ait une cour royale^ une école de droit, quelques grandes fortunes, une aisance générale, et de jolies femmes à Aix, c'est le séjour le plus fatigant elle plus maussade de France. Les étudians seuls animent de tems en tems cette ville : une folie de jeune homme qui fait un peu de bruit, un duel , une mascarade de car-

naval, voilà ce qui surgit deux ou trois fois par an , pour faire sortir Aix de sa torpeur habituelle.

La noblesse cependant s'amuse , se divertit, fait des dettes, mais elle seule a le secret de ses plaisirs et de ses vices. Le seul vrai plaisir des habitans d'Aix , le seul lieu où ils foulent le sol à l'aise et où ils respirent sans gène ^ c'est Marseille; Marseille est pour l'habitant d'Aix, ce que Paris est pourleRouennais, pour le Dieppois , pour celui qui vit à Versailles ou à Saint-Germain. Là , il n'est pas connu , il se promène à toute heure, sans déroger ou sans sortir de sa sphère ; il va au spectacle sans être remar-

que j on ignore qui il voit , ce qu'il mange à diner , quel vin il boil.

Marseille présente le spectacle , d'ailleurs^ d'un luxe varié, changeant: ici sous un caffetan brun, brille un poignard ëtincelant de pierreries, plus loin une femme du Nord étale les longues tresses blondes de ses cheveux ; partout une activité , une agitation fiévreuse qui ne se rencontrent que là, source de récils en retour, éternel sujet de moquerie cependant , parce qu'il faut le dire, si le gentilhomme d'Aix jouit à Marseille d'un laisser-aller qui lui manque chez lui, s'il y laisse couler sci heures sans soucis, sans inquiétudes, il y perd aussi sa place^ son influence,

son ranj, et il se hâte, après quelques jours de plaisir, d'aller retrouver un ennui qui flatte son

amour-propre , et sa vanité nobiliaire.

Cependant quand les passions viennent se jeter au milieu de cette vie compassée, quand elles viennent troubler cette immobilité généalogique qui donne à la ville d'Aix, toute provençale qu'elle est, l'apparence d'un petit cercle d'Allemagne, tout est trouble, tout est confusion , et le drame s'augmente de tous les préjugés d'une classe , de toute l'envie et de toute la malignité des autres : on veutsavoir comment se dénouera l'événement, si ce sera la vertuou rorc;ueil

qui succombera, et tout est en émoi , on suit les traces de l'intrigue, on espionne les pas, les démarches, on les explique, on les commente , et la vivacité de l'imagination des liabitans est telle qu'elle marche plus vite que les acteurs eux-mêmes et que les intéressés pourraient juger du résultat de leurs actions d'après l'opinion publique qui les suppose et les juge avant qu'elles ne soient accomplies.

La ville d'Aix se trouvait en i8o... dans la situation dont nous venons de parler , et hors deux ou trois vieillards qui se disaient chevaliers de Malte et portaient le ru- 1: an noir, courage inoffensif que

»-^ l3 <-e leur permettait un commissaire de police tolérant, ainsi que quelques étudians récemment arrivés dans la \ille;, et fort insoucians d'intérêts encore étrangers pour eux ;, tout le monde s'empara de l'affaire de M. de Saint-Martin et de mademoiselle Baptistine Meylan. Or, l'affaire dont il s'agissait n'était rien autre chose que l'amour du fils aine du M. le marquis de Saint- Martin , pour la fille , belle , riche et vertueuse d^un drapier de la rue des Marchands.

— Vous croyez donc qu'il l'épousera ? disait une dame de quarante ans environ, soigneusement enveloppée d'un tartan rouge et

noir qui la garantissait du froid souvent encore assez vif dans les matinées du commencement de

mars. '5*-"^"

— Mais oui , repondit la femme à qui elle s'adressait, et qui était drape'e dans un grand cachemire : oui , il a du partir ce matin pour Marseille , où il achètera îa corbeille et les diamans, c'està-dire des rubis : on dit qu'un parent du vice-roi d'Egypte en a de superbes à vendre.

Madame de Saint-Aubin à qui on apprenait cf^tte nouvelle , regarda fixement son interlocutrice et lui dit :

— Ah l madame la Marquise, 31

vous aviez voulu retenir Ernest , vous nous auriez épargne ce cliagiin-là.

Il y avait dans ce nous tout 1 inle'rêt d'une caste.

Madame ia marquise d'Amboise rougit légèrement, et s'inclina comme une personne qui salue et prend congé.

IVlais madame de Saint-Aubin no se laissa pas quitter ainsi j feignant de suivre le même chemin que la Marquise , elle prit son bras et continua :

— Oui, Erncstine , vous pourriez nous tirer de ce mauvais pas, et ici je ne parle j)as seulement dans l'intcict de la famille Saint-

•-♦ i6 ♦-■ Martin 5 mais dans notre intérêt à tous. Que deviendrons-nous si Ernest e'pouse cette petite Meylan ?

il faudra renoncer à voir tous les Saint- Martin , ou adopter tous les Meylan , ce qui est impossible.

— Mais cette petite Baptistine...

Oui, c'est Baptistine qu'on l'appelle, cette enfant est fort jolie; que voulez-vous ? Ernest s'est pris d'un véritable amour , il en est honteux , il Tavoue à regret , mais il l'avoue et...

— Non 5 dit encore Madame de Saint-Aubin, tous les torts sont à vous dans celle affaire. Ernest vous aimait, il vous airne encore, et si vous aviez voulu seulement enga-

OM» ï^ •*-»

ger M. de Reyneval à faire le voyage en Italie qu'il projetait , mademoiselle Meylan serait demeurée dans les magasins de son père à auner des draps , comme elle l'a fait jusqu'ici , et nous n'en serions pas à combattre un mariage ridicule qui vous fait plus de peine qu'à nous.

— Eloigner M. de Reyneval !

répondit la Marquise, vous n'y songez pas , c'est Je cousin de M. d'Amboise, je ne pouvais pas me mettre mal avec ma famille ^ il y a de ces égards, ajouta-t-elle en riant, dont on ne peut pas se dispenser envers un mari.

— Mon Dieu ! parlons franche- II. I *

ir;ent , répondit madame de Saint- Aubin avec un de ces sourires doux qui appeilen! ia confiance et empêchent toute irritation j il ne s'agit point ici de M. le marquis d'Aniboise , vous vous êtes trompée, voilà tout. Vous aimiez Ernest, vousen étiez aimée j M. deReyneval est arrivé , il vous a fait la cour et vous avez accepté ses soins , tout simplement par coquetterie et pour donner de l'inquiétucic à Erne-t... T^on Dieu , Ernestine , ne m'interrompez pas J laissez-moi dire : c'est un moyen , mais il n'est pas jjon avec tout le monde r Ernest s'est piqué , il a courtisé la fille du drapier, uniqucmenl pour

VOUS rendre ce qu'il appelait votre infidélité, vous vous êtes brouillés, et comme il se rencontre que la jeune Bapûstine Meylan est vertueuse, monsieur Ernest de Saint- Martin se sacritie par dépit , il

épouse.

— Vertueuse ! dit madame la marquised' Amboise en rougissant, i'ignôre si mademoiselle Bnptistine Meyian est vertueuse. Ce que je sais, c'est qu'elle n'aime pas M. deSaint- Martin... IN'ètes-vous pas comme moi 5 Madame , ne pensez-vous que la vertu dans une femme , c'est tout simplement l'absence d'amour ?

La jeune marquise avait besoin

qne cette opinion fut vraie ^ et madame de Saint- Aubin se hétta de la confirmer dans cette ide'e.

— Vous pourriez fncore arranger tout cela , dit-elle.

— Moi ? répondit la Marquise.

— Sans doute, M. Dulong, mon avocat , est fort amoureux de la petite Meylan.

— M. Dulong aussi, dit la Marquise avec quelque dépit ; mais celte Baptistine est fort courue.

— Sans doute , reprit madame

de Saint-Aubin , et Dulong a la

mère dans ses intérêts.

— Ah ! ça , il serait curieux que M. de Saint-Martin, éprouvât de

difficultés il entrer dans la famille

des Meylan ^ il ne s'en est pas vanté.

— Cela est , Marquise , cela est, la femme Meylan a du sens , elle est riche , et elle redoute la noblesse. Elle pense qu'on n'en veut qu'à ses ecus ; d'ailleurs , elle dit qu'avec un gendre noble , elle sera géne'e , mal à i'aise , elle veut, comme madame Jourdain , un gendre à qui elle puisse dire : Allons donc, mon gendre, mettez^vous là, et dinez avec nous.

— Et le mari ? fit la Marquise.

— Oh! le mari, répondit madame de Saint-Aubin , c'est différent , c'est M. Jourdain tout craché.

^— Dl; façon que les origiiibiux lie Molière existent encore ?

^— Coiiiine vous dites; dès que Meylan le père a su les pre'tcn lions de M, de Saint-Martin, il a, malgré les protestations et les cris de la mère, ferme' sa j orte à M. Dulonfi^.

— Et la petite aime cet avocat ?

- — Mais l'avocat s'en flatte , répondit encore madame de Saint- Aubin , et moi , je protège Dulong.

— Ahî vraiment, voilà pourquoi vous ctes si bien au courant de toute cette affaire.

— Oi'i , je compte voir aujourd'hui n-ïéme Meylan le père ^ et lui faire enten he laison ; mais à vrai

dire , ma plus grande espérance est en vous.

— En moi , Madame ?

— Oui, Krncstinc , vous n aimez pas M. de Reyneval,il connaît d'ailleurs votre position , votre liaison avec Ernest , n'est pas un mystère j priez M. deReyneval de >ous quitter seulement i^our quelques mois, et M. de Saint- Martin renoncera à cette jjclite lille qui ^ dit-on , est sclte co ) me un panier, il reviendra à vous, mon petit avocat épousera son amoureuse, et nous n'aurons ];as ie scandale d'une mc'saîliance qui....

La marquise d' A m Loi se avait écoule avec patience madame de

»-* 24 ♦-• Saint-Aubin, elle s'était résignée jusque là à souffrir ce récit , qui offensait tant son amour-propre , puisqu'elle savait que sa liaison avec Ernest de Saint-Martin était connue , que son délaissement était le sujet de l'entretien de toute la ville , et même que M. de Reyne- \i\\ , passait pour le successeur d'Ernest , mais ce conseil c[ui soumettait sa [)assicn à des calculs généraux , à des calculs de caste ^ l'offensa.

— Moi , Madame , réponditelle , non^ les affaires de Monsieur de Saint-Martin ne me touchent pas assez , pour que je m'en occupe aussi activement; ce mariage

»-> 25 ♦-* se fera si madame Meylan \eut bien accepter pour gendre M. de Saint-Martin; autrement, M. Dulong 5 votire avocat , éj)ousera îa belle Baptistine , je ne veux pas m'en mêler.

— Erncstine, dit encore madame de Saint-Aubin , voulezvous me répoiuîre avec franchise ?

— Je vous le promets, dit la Marquise.

— Aimez-vous M. de Reynevaî?

— Non , répondit madame d'Am-

boise.

Dans ce moment , un jeune homme d'une tournure ch'gante , et d'une figure dislinguoe , passa près de ces dames . c'était ?I. de

T. II. o

Reyneval , la Marquise prit son bras, et quitta madame de Saint- Aubin.

Quand celle-ci fut seule, elle se mit à penser à ce non si ferme et si absolu de la Marquise , elle y vit une profondeur qui l'effraya , elle y vit une vengeance qui s'attacherait à l'avenir de M. Ernestdc Saint-Martin et de mademoiselle Meylan. Iletait impossible, suivant madame de Saint-Aubin , que la INÎarquise renonçât à Ernest , et si elle laissait faire le mariage , c'est qu'elle avait le dessein de troubler la vie entière Je la pauvre Baptistine , et qu elle comptait y réussir.

Madame de Saint-Aubin , ou par anfiitié pour Tavocat Dulong , ou par commisération pour Baptistine Meylan , ou bien encore, par cet esprit tracassier qui porte les femmes de province à se mêler des affaires d'autrui , résolut donc d'aller trouver madame Meylan la mère et do plaider Ja cause de >.on protégé.

IVJADAME de Saint-Aubin était une de ces femmes qui ont toujours eu de la grâce et qui, à quarante ans, conservent encore de la haute ^ une beauté relative.

Un front uni, des rides autour

1^-* 29 ♦-^ des yeux , mais des rides iaiperceplibles: des cljeveux châtains , ondnleiix, soyeux, dans lesquels se cachent et se dissimulent quelques cheveux blancs, une taille encore souple et gracieuse, de belles dénis, le contour du visage agréables, de jolies mains. Ajoutez ensuite^ un esprit souple, insinuant , facile, se pliant à tous ^ et à tout , beaucoup d'adresse et cette éloquence tempérée qui réussit toujours dans le téte-à-téte. Jeune^ elle avait eu un mari jaloux et point amoureux, ce qui, pour certaines femmes, est la pire espèce de maris. Toutes les ruses possibles, elle les avait employées pour se

•-• 3o 4-« dérober aux exigences de l'orgeuii tt de l'amour-propre; elle avait toujours réussi^ sans que M. de Saint - Aubin pût se plaindre , sans que son inte'rieur fut troublé par aucune scène, aucune querelle, ni même aucun de ces es* clandres qui rendent la fable d'une petite ville. Veuve enfin à trente-six ans , riche , indépendante , et encore jolie , elle avait bien vite reconnu, que tous ces soins si divers ne rapportent pas en plaisir la peine qu'ils donnent , elle avait renonce à l'amour et conj]:;édié ses amans dont pas un ne lui offrait i'cquivaicnt de ce qu'elle sacrifiait pour lui. Ma-

a-* 3l «-« dame de Saint-iVubin passait donc à Aix pour une femme sage, pour une Arthëmise qui conservait la foi jurée même à un mari mort. Cependant l'amour qui n'avait pas satisfait madame de Saint Aubin , avait été remplacé, chez elle, par mille petites passions qui, sans doute, ne valent pas autant. Tracassière et jalouse des succès auxquels elle avait renoncé, c'était l'argusde la ville entière; madame de Saint- Aubin savait tout^ voyait tout et profitait de tout. Ce qui, parfois, échappait à son œil, était deviné par sa perspicacité. D'abord on la craignit^ puis comme on vit que son influence n'était pas dange-

leuse, comme on s'aperçut qu'elle ne nuisait pas, on s'accoutuma à l'avoir pour témoin, pour juge, et les confidences vinrent la chercher.

LUe tenait donc les secrets de tonte la ville ^ mais, comme chez les personnes de ce caractère une passion vient toujours à la suite d'une autre, qu'il faut une passion intime pour remplacer celle qu'on rejette, et que la menue monnaie dont on amuse sa vie ne suffit ni à l'activité de l'esprit, ni h la vivacité du cœur, madame de Saint-Aubin était devenue joueuse. Des pertes successives avaient dérangé sa fortune, et ses rapports avec l'avocat Dulong , le dcsir qu'elle avait de

robliger^tenaientà des raisons d'argent. Dulong faisait les affaires de madame de Saint-Aubin -, homme adroit^ avocat assez Jiabile, il était lié avec un des meilleurs avoués de la ville 5 et dans les momens fâcheux, quand le ^vhith avait failli , quand l'écarté avait été' ingrat , il trouvait de l'argent pour sa cliente et sa protectrice qui, de son coté, était siire avec lui d'une discrétion à toute épreuve.

Mademoiselle Baptistinc Meylan était un parti convenable pour M. Dulong, la dot de la jeune fille devait assurer son indépendance, elle l'auraitren^Ju électeur, éligible même. Quel est l'avocat qui ne rêve

•-> 34 *-• pas aujourd'hui à la fortune que peut donner la députation ! Les avocats sont partout, à la Chambre des Pairs , à celle des Députés , au Ministère; on fait tout d'un avocat : un préfet , un colonel de la garde nationale , un journaliste :

les chefs de toutes les oppositions sont des avocats -, vous les trouvez à la tête de parti républicain , à la tête du parti légitimiste, partout.

Dulong avait fait observer toutes ces choses à madame de Saint-Aubin et coiimie c'était une femme jolie encore , quoiqu'ayant quarante ans, il lui avait parlé de ce qui touche ou du moins préoccupe toutes les femmes, de son

•^ 35 — amour; usant de cette facilite' d'ëlocution que donne le barreau, il était volontiers élégiaque quand il parlait de mademoiselle Baptistine à madame de Saint-Aubin.

— Vous croyez peut-être^ Madame, lui disait-il , que, nous autres avocats , nous n'aimons véritablement rien que les arguties du palais ? l'intention secrète toujours cachée sous les apparences nous dessèche et nous atrophie le cœur? Eh bien! Madame, vous avez raison, cela est commun, mais cela n'est pas gënéritl; d'ailleurs, Madame, même dans un cœur de marbre , il y a quelque veine senl)le j mais , pour moi , je ne res-

•-♦ 36 «-a semble pas â beaucoup de mes confrères , je suis trop sensible pour le palais, ils me le disent tous. Aussi suis-je amoureux de mademoiselle Baptistine Meylan comme si je faisais encore mon droit...; je rêve d'elle toutes les n uits,elleest si belle! Mon Dieu que je voudrais que monsieur Meylan le père , eût un procès 1 il le gagnerait, fussé-je sa par • tie adverse*, on ne peut pas avoir tort quand on a une tille avec d'aussi beaux yeux.

Ce jeune homme est amoureux à déraisonner, pensait madame de Saint-Aubin , et il a raison , la petite Meylan est ce (|ui lui convient j allons voir la mère.

•^ 3^ ♦-« Elle s'aciieminait donc vers la rue des Marchands y un peu inquiète de ce que venait de lui apprendre la marquise dWmboisc , mais ne pensant pas que les projets de M. de Saint-Martin fussent sérieux.

Ernest, pensait-elle, est amoureux , mais ce n'est pas de cette pauvre petite Baptistine, ce n'est pas de la fille du marchand de draps ^ la jeune fille n'est qu'a»

leurre jeté en avant par le gentilhomme 5 pour (mener la Marquise vers le piège, ou du moins pour l'y fixer lout-à-fait , j)uisquVlle a brisé son premier lien. M. de Saint-Martin aime la marquise

»-* 38 *-• d'Amboise , il n'en peut pas aimer une autre, ou , du moins , il ne peut pas épouser une fille de rien ; c'est un piège bien grossier , mais c'est un piège , Baptistine est une feuille de route pour M. de Reyneval.

Ce calcul était faux^ mais c'est toujours là l'eireuroii l'on tombe^ quand on ne fait pas la part des passions , et qu'on ne calcule que les intérêts ou les convenances, quelque chose qu'il arrivât, il convenait à madame de Sainl-Aubin de s opposer à ce mariage , dans l'intérêt de sa caste ^ dans l'inte'rét de son prote'gé , l'avocat Dulong , et enfin , car on pense aux au-

•-♦ 39 «-« très , lorsque son propre intérêt s'y trouve , dans l'intérêt de la famille du drapier, étrangère aux passions dont on la faisait la victime. Madame de Saint-Aubin , se rendait donc chez madame Meylan , lorsque vis-à-vis la boutique du marchand de draps , elle s'arrêta toutà-coup, il y avait dans cette rue, aussi marchande que l'indique son nom , et qu'une rue peut offrir à Aix , l'aspect agité de l'industrie , il y avait la boutique plus que modeste d'un cordonnier : petits carreaux sales ^ bottes suspendues ^ux contrevens , souliers ferrés, étalés sur la devanture^ sur le seuil, et devant cette boutique un

jeune homme, vêtu d'un habit moitié ville et moitié campagne , ayant de larges pantalons de coutil et un chapeau de paille.

Madame de Saint-Aubin s'arrêta un moment pour considérer ce jeune homme. Connaisseuse en beauté , elle parcourut de l'oeil une taille élégante et bien prise , elle vit des cheveux noirs , sortant en boucles touftucs de dessous le léger chapeau, et retombant sur un front blanc, une bouche entr'ouvcrte et souriante qui laissait voir des dents plus blanches que l'ivoire , le contour fin et gracieux de la figure , (t des yeux noirs et brillans qui paraissaient attachés

sur les fenêtres les plus élevées de la maison de Monsieur Meylan, Ce jeune homme était presque immoLile, on devinait cependant en lui ^ rien qu'à le voir, cette force sowple et ogiledela jeunesse, cette vi^îueur musculaire qui accompagne la bonne santé, et la disposition bien proportionnée de tous les membres. Madame de Saint-Aubi'i regu'da étonnée, et un léîïcr incarnat vint involontairenient colorer ses joues, jamais elle n'avait vu un aussi joli homme, ou du moins unhommodont l'ensemble flattât plus vivement sa vue. Je ne sais qiîclles pensées la reportèrent aux premiers jours de sa jeuiit 1 "^

m-* /^2 ^-m nesse et tiaversèrent son espril , mais ellt se piit, malgré elle, à regretter le tcnis passé avec cette vigueur de volonté qui s'use à peine contre l'impossible; puis jetant un coup d'œil sur ce qui Tentourait , et surtout sur la boutique du cordonnier, elle parut rtconnaitre ce jeune homme , et se rappeler dix ou douze ans en deçà. A Aix tout le monde se connaît.

— Mais, oui.... non, je ne me trompe pas ^ c'est bien lui, c'est Robert, le fils du cordonnier de mes gens , qui faisait les souliers de

chasse de M. e Saint-Aubin

comme il est grandi! Comme il est beau ! Ma foi , oui , beau , c'est

»-> /\3 <-« l'expression , c'e'tait un fort joli enfant ; mais qui aurait pensé qu'il embellirait ainsi?..... Si j'avais encore mon carroise , je le rlcmanderais à son père , j'en ferais un de mes gens !

Lecariosse de madame de Saint- Aubin avait été mis de côté, et les chevaux vendus, malgré les soins de l'avocat Dulon^ , mais quand elle auraiteu les plus beaux chevaux du monde, le jeune Robert , ne les aurait pas conduits. Fils d'un cordonnier , assez riche ])Our lui donner quelque éducation , il en avait profite, et au sortir du collège, il ne s'était soiUj aucun goût pour Talène, ni pour la noix de s on pérc fioi^ il kyo'i

so! licite du vieux cordonnier , la continuaùon de ses sacrifices pendant un an ou deux encore , le père y avait consenti. Le jeune homme e'tait parti pour Paris , et lorsque madame de Saint»Aubin Taperçut, il était à peine dans sa famille depuis quelques jours , muni (l'un brevet de docteur, et prêt à exercer la médecine et la chirurgi e dans son pays , ou à sernbarqucr pour l'Inde ou le Mexique. Après que madame de Saint-Aubin eût donné à ce beau jeune homme toute ralLcntion qu'il méritait , elle se demanda ce qu'il faisait là , planté comme un piquet devant la maison de Monsieur Meylan le drapier; elle re-

garda aux fenêtres, pour voir si la ligne architecturale qui les encadrait avait quelque chose de particulier finals elle n'aperçut rien ([uc des persiennes fernie'es et immobiles ; c'est que la personne qui était derrière ces pei siennes, et qui sans doute répondait au langage muet du jeune Robert, s'était retirée dés qu'elle avait reconnu madame de Saint- Aubin , argus fort redouté comme nous l'avons dit. Ptobert n'ayant plus rien à regarder en l'air, abaissa ses ycu\, il les porta aulour de lui , et ses premiers regards tombèrent sur madame de Saint-Aubin , qu'il reconnut aussitôt ; bon' eux d'avoir

été surpris et peut-être devine , il rougit comme une jeune fille , et ce fut cette rougeur qui le décela.

— 11 est ici pour Baptistine , pensa madame de Saint-Aubin, oui, c'est sur. i\h! mon pauvre Dulong, vous êtes perdu j ce n'est pas M. de Saint-Martin que vous avez à craindre , ruais ce petit cordonnier; cependant vous pouvez encore épouser , madame Meylan ne voudra peut être pas descendre jusqu'à un cordonnier , mais vous serez.... Baptistine sera excusable , ajouta-t-elle en elle-même , en jetant un coup d'oeil riant sur Robert, il est si joli garçon 1

Cependant Robert embarrasse

devant hs regards de madame de Saint-Aubin , ne savait s'il devait se retirer ou attendre qu'on lui adressât la parole. Madame de Saint-Aubin mit fin à cette incertitude.

— Vous voilà donc revenu de Paris , Robert ? lui dit-elle , comme vous êtes grandi!.. On dit que vous revenez bien savant... . tant mieux, mon ami 5 tant mieux... Vous ne voulez donc pas faire des souliers comme votre père ? ah ! vous avez raison... Savez-vous ce (ju'ii vous faut maintenant, mon ami* c'est un bon mariage... Eli ] bien cela ^;eut se rencontrer j vous avez de jolies filles , ici , parmi vous , et

qui ont cks dots... Venez demain matin chez moi , je veux vous parler.

Elle passa devant le jeune homme et entra dans la boutique du vieux Meylan.

11 y a à Aix une haine invétérée contre la noblesse ; plus cette aristocratie caduque se roidit contre lesmœurs actuelles, contre l'égalité' de la loi, plus elle est exigeante et lière, nioins on lairne et plus on nourrit contre elle de sentimcns haineux.

Robert avait une bonne part des préventions de ses concitoyens.

— Comme elle vient de me parler , dit-il ; blessante et douce , orgueilleuse et polie , elle ma rappelé les souliers de mon pc re pour

•-♦ 49 *"^ me faire rougir... Comme si j'en

rougissais ! Elle m'a appelé mon ami, comme ils nousappellent nous autres ici , parce qu'ils ne veulent

pas nous donner du Monsieur

Oh ! les femmes de Paris ne sont pas ainsi 1 J'ai été reçu chez une grande dame , au faubourg Saint- Germain , et personne ne s'est enquis si mon père était cordonnier , seulement j'étais le camarade de collège du fils de la maison , cela suffisait... Mais que me veut-elle ?

Pourquoi me prier de Palier voir demain ?

Ici , une idée bizarre s'empara de l'esprit de Robert qui , ayant été long-tems étudiant à Paris ,

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