II. o
»-» 5o ♦-« avait l'esprit ouvert à toutes les suppositions , et il partit d'un grand éclat de rire ; puis , se rappelant ia réputation de madame de Saint-x\ubin , gazette officielle de toute la ville, il se demanda si elle ne soupçonnerait pas son secret, etsi elle ne se réservait pas le plaisir de l'interroger le lendemain , avec toute la finesse et toute l'astuce qu'elle mettait dans des choses pareilles , il se promit d'y aller et de mettre en défaut cette perspicacité si vantée , dût - il multiplier ses mensonges autant que le professeur qui l'avait interrogé dans son dernier examen avait multiplié ses demandes.
La demeure de M. Meylan e'tait une de ces anciennes maisons bâties en larges pierres de taille diamantees et qui tiennent presque sans ciment. Le tems au lieu d'en dorer Textericur, comme il arrive en
Italie et dans quelques villes du midi de la France, l'avait noirci au contraire , parce que, placée dans une rue étroite, le soleil ne frappait jamais d'aplomb sur celte maison , et n'échauffait au contraire que son toit de tuiles qui surplombait jusque dans la rue. À Aix , les maisons sont spacieuses et profondes , ce qui ajoute encore à l'obscurité des pièces de plainpied et du rez-de-chaussée. La boutic(ue de M. Mcylan recevait du jour par la porte e^, par deux croisées latérales , mais ce jour insuffisant , quoique reçu et renvoyé dans la boutique par deux espèces d'auvents mobiles, sur lesquels on le fesait glisser , n'arrivait
pas jusqu'au milieu de cette pièce profoncle,d ont deux fenétresétroites taillées en meurtrières éclairaient encore l'extrémité, de façon qu'il y avait dans ce magasin un espace de <|uelques pieds où régnait une demiobscurité, ou bien un jour faux^ chatoyant, indécis , lieu que choisissait volontiers Monsieur Meyian pour montrer ses draps reteints , ses pièces inégales ou à reflet douteux y et pour lesquelles on n'aurait pas pu dire, faisait remarquer l'honnête marchand , amateur décidé du spectacle :
— Voilà une belle couleur , M. Guillaume , est-ce vous qui l'avez inventée ?
Mais l'acheteur, quand c'était un paysan madré^ ou une commère dëlurëe,de'conceitait les petites ruses de M. Meylan , en portant la pièce douteuse jusque sous le jour du seuil de la porte. Des étagères de cliéne étaient dispose'es sur les deux murs opposes de cette boutique et contenaient une bonne partie des marchandises de cette maison j le reste était placé dans les étages supérieurs^ et lesdraps étaient quelque foi^ déposes dans les caves , oii ils subissaient par le fait de l'hu* midi té seule , Faction uéccssaire au décatlssage. M. Pue) la n ne vendait pas seulement du drap ^ mais encore ce que les mar-
•-♦ 55 <-■ chands appellent le blanCy des tod( s de Frise, de Cre'mone, de Hollande, des indiennes,des étoffes à ramages pour rideaux , des nankins , quelques piqués grossiers^ de façon que ses pratiques habituelles, ses meilleures pratiques, c'est-à-dire, les paysans d'Aix, jusqu'à la lisière du Daupliiné et du Comtat, pouvaient^ sans sortir de chez lui , se fournir de chemises ^ de draps , et s'habiller de pied en cap, soit de ce velours commun dont la mode s'est conservée dans les déportemens, soit de ce camelot grossier et épais qui garantit si bien du froid «les montagnes.
C'était dans ce magasin que,
•^ 56 «-• depuis plus de cent ans, Messieurs Meylan, père et grand-père avaient amassé une fortune aussi bien établie que considérable. Cette honorable famille n'avait éprouvé qu'un moment fâcheux , c'était celui du maximum. M. Meylan , le père de Baptistine , était depuis peu de tems à la tête de la maison , et son industrie prudente et habile , avait pressenti le coup qui devait frapper le commerce :
les draps , les velours , les toiles de fil , tout avait été voiture, par lui et sa femme , dans une maison de campagne qu'il avait aux environs de la ville et ils n'avaient laissé aux avides agens réquisitionnaires
»-* Dy ♦-• que quelques marchandises avariées, des draps brûlés , des velours coupés , des cotonnades passées de mole et dont ils ne comptaient plus pouvoir se défaire *, cependant et quoique par l'eflfetde sa précaution, les marchandises mises à l'abri se fussent depuis vendues deux fois leur valeur et au'en résultat sa fortune se fût améliorée, il ne citait Tépoque du maximum qu'avec terreur ; le maximum ! c'était pour lui le nec plus ultra de la perturbation sociale, c'était pis que la peste , la famine , la fièvre jaune. La révolution de 89 se résumait pour lui dans un seul mot le maxmuml Il y voyait la guillotine en permanence sur le cours d'AiXjles prêtres
0-* 58 «-• chassés, les temples fermés, les meilleurs citoyens obligés de fuir la ville, et depuis le moment de la révolution de juillet surtout, le fantôme du mrtjr/mum, de cette chose que son père, nison grand*père n'avaient pas vue, l'eflVayait plus que jamais.
Il avait autrefois pleuré Louis XVI; il avait haï le Directoire , le Consulat, l'Empire, il avait aimé la Restauration , Louis XVIII , Charles X; il était carliste, et il regrettait les jésuites ; tout cela par rapport su maximuml Quand il entendait parler des bienfaits de la révolution^ quand on disait devant lui que la France a fait depuis 89 un pas immense en science politique, que, depuis celte épo-
que , le bien-être matériel du
peuple s'est augmenté , que les manufactures ont gagné , que les arts sont devenus plus populaires, que tout enfin est en progrès , une horripilation nerveuse s^emparait de lui, il rougissait, il pâlissait et quittait une compagnie où l'on avait des principes aussi pervers.
Chez lui , un discours pareil eût fait chasser le neveu le plus soumis et l'ami le plus ancien; aussi M. Meylan était-il noté parmi les personnes qui pensaient bien , et il avait été admis à Phonneur de souscrire pour la duchesse de Berry, quoiqu'il ne fut pas noble. C'était un petit homme, doux de visage, les yeux assez vifs, le front court,^
quoique chauve et la bouche béte.
Meylan avait cinquante-cinq ans environ , et ne sVtait guère marié qu'à trente-huit j il disait volontiers qu'il avait ëtc fort galant dans sa jeunesse. Son épouse répétait toujours qu'il était jadis un grand libertin , mettant à mal les paysannes qui habitaient la campagne de son père ou les environs , ainsi que les petites grisettes qui fréquentaient la boutique du marchand drapier; et quand elle allait à la campagne avec son mari, elle était fatiguée des saints d'amitié que leur prodiguaient les paysannes sur le chemin. Le drapier répondait toujours à ces souvenirs d'autrefois
•-► 6i «-« d'une manière qui augmentait la mauvaise humeur de madame Meylan.
— C'est Suzon , disait-il, ah î je me souviens d'elle; il y a vin^t ans , elle était bien jolie , sa petite figure était c: mme une pomme d'api*, mais tout passe,
vovez comme elle a vieilli Ah!
voilà Marguerite l ce n'est plus comme autrefois quand elle courait dans les prés!
— Taisez-vous, disait sa chast«' moitié, c'est indécent: si ce n'est pas pour moi, taisez-vou<^ pour votre fille.
iMais quand le gai marcliaud avait entamé ce ch.ipitrc , il était
»-♦ 62 <Hi
difficile de l'arrêter. Sa digne épou* se 5 cependant , était maîtresse au logis; assez jolie et ayant apporté une dot considérable, il ne lui avait pas été difficile de s'emparer de 1 esprit de son mari , bon homme au fond, et qui avait ce goût du repos commun k presque tous les hommes dans leur intérieur. Elevée à la campagne madame Meylan en avait tous les goûts et n'était a l'aise dans sa boutique que lorsqu'il s'y présentait cette partie de sa clientelle qui se composait de pîiysans et degcns du peuple; dans les commcncemens de son mariage , elle quittait la boutique quand file y voyait entrer ce qu'on
appelle -volontiers en province un Monsieur; mais comme le trait principal de son caractère e'tait Tavarice^ elle s'aperçut bientôt que ces Mes- 5ieMrs, c'est-à-dire, les nobles, faisaient de forts longs mémoires qu^ils n'acquittaient que fort tard, quand ils les acquittaient ; et comme elle prétendait qu'elle ne se levait pas de grand matin , se couchant tard^ payant un loyer, une patente , et faisant venir du drap d'Elbeuf ou de Ijouviers seulement pour faire porter de beaux habits à la jeune noblesse d'Aix 5 elle se décida à vaincre sa répugnance et à surveiller celte partie de ses pratiques qui faisait
•-♦ 64 *-^ des notes et se faisait ouvrir des comptes.
— Vous êtes un fou avec vos nobles , monsieur Meylan , disaitelle à son mari , ces gens-là vous grugeront, vous mangeront tout vif et puis se moqueront de vous.
Vous leur donnez vos marchandises, cest-à-tlire votre argent, le mien , la dot de votre fille , et qu'est-ce qu'ils vous donnent à vous? Rien, pas même une poignée de main ou un salut quand ils vous rencontrent; mais vos nobles, vos nobles 1 vous vous faites petit garçon dès que v jUS les voyez.
Est-ce que vous les croyez, plus que vous i
•-» 6if> ♦-« G était là jDrëcisénienl l 0])itiion de M. Meylan. Elevé dans le respect le plus absolu pour la noblesse , il avait conserve la tradition de son père , et il était à genoux devant cette particule audessus de laquelle il ne voyait pas de position plus élevée. Cependant, il y avait dans l'état du marchand drapier q elques crédits forcés. \i y a dans cette brutalité de commerçant qui ne veut livrer ses fournitures que contre des écus , quelque chose d'impossible ; il y a aussi des nobles qui payent leurs dettes, quelques-uns à une époque Hxe calculée sur la rentrée de leurs revenus , d'autres qui payent comp-