II
scllc Meyian , et ses parens ne te sont pas plus favorables.
— Comment ! s'ccria Ernest , le père m'a donné sa parole ^ peuses-tu que je puisse être refusé ?
— Oui ^ sans doute , Ernest , je sais tout Madame Meyian ne
veut ni de toi, ni de nous; nous avons pour elle précisément le tort opposé à celui que nous lui reprochons ; nous sommes nobles , et ce n'est pas à nous à la blâmer j ainsi, moi , sans me tourmenter , couKiie fait mon père , je laisserais aller les choses si j'étais à sa place , mais il veut nous épargner à tous ce chagrin... Ils te refuseront.
— Ils me refuseront ! s'écria Ernest j ah ! je ne leur conseille pas de s'y jouer.
— 11 y a encore une chose dont tu ne nous parles pas , dont tu ne m'as rien dit même à moi, et qui touche à la jeune personne , tu ne m'as pas dit si elle t'aimait; t'aime-
l-elle, Ernest?
— Sans doute , répondit le jeune homme avec un air assez embarrasse' 5 sans doute.
— Non 5 mon frère, dit encore Euge'nie , il y a deux personnes qui s'opposent ci ce mariage , la mère et la fille j tu as beau le cacher , je je devine. Madame Meylan n'y consentira jamais. Mademoiselle
•-♦ ii6 «-« Baptistine n'a , je crois , encore , ni volonté , ni amour; mais elle ne te préfère , ni ne te distingue.
Ernest intimement convaincu de ce que lui disait sa sœur , reprit ses promenades dans le salon.
La jeune fille continua :
— Maintenant parlons de toi.
— - De moi ! Vas-tu ne dire que ,
moi non plus , je n'aime pas mademoiselle Meylan .'* tandis que je partais ce matin pour Marseille , et que j'achetais les diamans, sans une circonstance... sans une affaire qui a manqué.
— Deux circonstances , Ernest , deux ajS'aires î ia première , c'est
que ne comptant pas sur mon père pour avoir de l'argent , tu as fait pressentirM. Meylan, et que tu n'as pas été heureux auprès de lui , ni auprès d'un usurier qui t'a refusé.
Voilà pourquoi tu n'es pas parti pour Marseille.
— Mais qui t'a dit cela ? Mi l j'y suis 5 c'est cette joueuse , cette madame de Saint- Aubin , qui est la mouche du coche ^ ou l'espion de toute la ville.
— Nous ne voyons pas madame de Saint»Aubin , et moi , en particulier , je cause rarement ayec elle , et je crois qu'elle n'est pas au si instruite que je le suis. C'est
•-» 1 18 ♦-• mon père qui me Ta dit , tu sais que je suis sa confidente.
— Mon père !
— Oui , e'coute , nous avons l'air riches , et nous ne le sommes pas ; ce qu'il y a de plus rare ici , c'est l'argent. Nous avons des terres et elles sont hypothe'quëes , un hôtel et nous l'habitons. Il faut payer l'inlérét de l'argent emprunté, il faut que la maison marche : mon père a ses dépenses à lui , il représente ; la toilette de ma mère est chère , toi-même tu coûtes à mon père , et cet usurier que tu es allé chercher , mon père l'avait fait venir... pour lui , entends-tu , Ernest, pour lui...
-^ Oh ! ce mariage arrangerait tout , il ferait rentrer ici cet ar^ gent que nous n'avons pas...
— Ah ! prends- garde , Ernest , prends - garde , voilà hi barrière que ne veut pas franchir la délicatesse de ta famille , voilà j)Ourquoi elle parle de honte et de
déshonneur C'est que nous ne
voulons pas de la fortune à ce prix ; nous trouvons que cet argent serait acheté trop cher
C'est un préjugé ridicule que le notre, mais nous l'avons, et moi je le trouve respectable... Maintenant veux-tu que je te parie de loi particulièrement ? Veux- tu que je te dise quelle est la raison qui me
m^ 12.0 *-m fait ne pas approuver ton mariage et partager l'avis de ma famille?
la voici : tu n'aimes pas mademoiselle Baptistine Meylan...
— Je ne l'aime pas ? Je l'adore j je sens, je vois que je n'ai jamais aime qu'elle. Ce que j'ai cru jusqu'à présent être de la passion , de l'amour , n'était qu'une erreur de mon imagination , de mes sens.
— Tu ne l'aimes pas ; ce que tu crois de l'amour pour mademoif selle Meylan , nest que du dépit.
— Du dépit î
— Oui 5 du dépit , Tu aimes madame d'Amboise*, ton amour a été tyrannique et injuste-, il a voulu que la marquise éloignât d'elle M.
•-> 121 *HB
tie Reync\al^ son parent, l'ami de son mari et cjui loge chez elle... Tu as rompu , et l'orgueiî , le dépit , tout le pousse vers une famille qui ne veut pas de toi *, car je ne parle pas de M. Meylan , tout le monde sait qu'il n'est pas le maître chez lui.». Admettons que tu épouses mademoiselle Baptistine^ tu vivras bien avec elle pendant six mois , après tu apprendras que madame la marquise d'Amboise t'aime, ce qui est vrai , que jamais M. de Keyneval n'a été son amant , et tu te reprocheras ta conduite ; ta femme, alors, le lassera^ elle n'a pas été élevée comme toi , elle a des mœurs plus communes que II. G.
les tiennes, d'autres habitudes; elle Voit tout avec d'autres yeux que les tiens ; vous ne vous entendrez pas , tu la ne'gligeras bientôt. Dans le monde , où tu iras seul , tu rencontreras madame d'Am boise ^ elle te fera quelques avances , tu y répondras , et votre liaison recommencera doublen ent scandaleuse et doublement adultère
Crois-lu , Ernest , que si j'allais présenter ce tableau d'un avenir certain à M. Meylan, il te donnerait sa fille ? Eh! tous ces raisonnemens que mon père a faitsdevant moi , car je te répète ce qu'il disait hier au soir , tous ces raison nemens, madame Meylan quia quel-
que perspicacité dans l'esprit , se les est faits à elle-même , et Jes a faits à sa fille. Vois, juge si, d'un coté 5 mon pcie peut donner son assentiment à ce mariage , et si, de l'autre , tu as quelques chances d'être accepté par la famille à laquelle tu veux t'allier ?
Comme la jeune personne achevait de parler , M de Saint-Martin le père et sa femme entrèrent dans le salon ; Ernest fit un salut profond , et Eugénie reprit sa tapisserie. Le gentilhomme , d'une taille élevée , mis avec une propreté minutieuse , donna la main à sa fille dès qu'un dômes-
tique eût averti que le dîner était servi , et s'arrêta avec une politesse respectueuse pour laisser passer devant lui madame de Saint- Martin , à qui Ernest présenta la main ; quand celui-ci eut fait quelques pas , et qu'il se trouva sur la même ligne que son père , M. de Saint-Martin l'arrêta et lui dit :
— Mon fils , je donne mon consentement à votre maiiage avec mademoiselle i^Ieylan,
— Oui , mon fils , lui dit sa mère , votre père s'est décidé à une chose qui paraît devoir faire votre bonheur.
— Comment ! mon père, ditEu-
genie.
— Taisez-vous , nka fille , et allons diner.
Ernestregardait alternativement ces trois personnes , et ne trouvait rien à dire ; il ne savait ce qu'il enlendail. Gomment cette colère était-elle tombée subitement? Tout ce que venait de lui dire sa sœur n'ëtait-il plus vrai ? Etait-ce une malice de jeune fille 7 El la colère et la mauvaise Jiumeur de son oncle l'abbe'? et cet évanouissement de sa mère ? Il ne comprenait rien à ce changc^ment subit ; il voulut interroger des yeux Eugénie 5 mais celle-ci évita son regard j il restait immobile et étonné»
— Allons , mou fils , marchezdonc , allons dîner , dit madame de Saint-Martin , et remerciez votre père .
Les raisons d'honneur que madenioiselle Eugénie de Sainl-Martin venait de donner à son frère , toute cette ge'nc'rosité castillane qu'elle avait ctalc'e à ses yeux , cet amour^propre de gentilhomme qui
m-* 128 <-« ne sait pas composer avec son nom, loule cette morale dont elle avait étourdi Ernest ^ en mettant aux prises ses projets de mariage et sa probitd ^ tout cela était vrai , tout cela elle le tenait effectivement de son père et le répétait d'après lui ; la jeune fille avait adopté ces maximes qui plaisent d'autant plus à son âge qu'elles sont plus désintéressées, et I\]. de Saint- Martin avait cru s'engage r à les pratiquer en les énonçant clairement.
Mais lorsqu'à prés avoir fait de riîéroisme à sa manière , le pauvre gentilhomme se trouva dans son cabinet en face avec lui-même , et que ses embarras particuliers se
présentèrent à lui tels qu'ils étaio*»'^ c'es^-à-dire ineytiicables , lise mit a réfléchir profondément. Il avait eu le matin , comme il l'avait dit à sa fille , la visite de M. Prudent ^ propriétaire , avocat , homme d'affaires et au fond usurier, et la conveisation de cet honnête homme le forçait à descendre des hauteurs de son amour-propre , pour en venir à une réalité fâcheuse. Il pesa donc pendant long-tems ce qu'il appelait son honneur et ses besoins dans la même balance, et les poids ne s étant pas trouvés égaux , il prit un parti décisif.
— Allons , se dit-il , le sort en est jeté , et il sonna. Un jeune
»-♦ i3o «-^ l^onnme en veste sale et û^chirée , depuis peu enlevé à la charrue pour être son valet de chambre , se présenta.
— Dites à madame de Saint- Martin que je la prie de passer chez moi.
Quelques momens après , madame de Saint- M art in arriva. Qé" tait une femme petite , assez grasse et qui , quoiqu'elle eut passé l'âge de plaire, n'en avait pas perdu la prétention. Taillée sur le modèle d'une bonne fermière toute ronde , elle avait le goût de la représentation , et aspirait à la majesté ; la nature l'avait faite pour être simple et bonne ; mais comme
•-♦ î3i <-• elle était noble , et qu'elle avait le nez crochu et légèrement bombé vers le milieu , ainsi - ^^ branche aînée des B- -*'^"^ ' ^^^^ avait gâté se- i^alités natives par de la K*ti*^6^r 5 ^e la fierté , et xiwe insolence dédaigneuse qu'elle croyait indispensable à une femme de son nom. Le naturel estcependant une chose si forte et si impérieuse , que sa fierté d'em prunt disparaissait souvent pour faire place à une familiarité qui surprenait tout le monde , et jusqu^à elle-même.
Alors elle reprenait brusquement ses vices acquis , sa hauteur. Elle appelait cela se souvenir de sa naissance , être une de Montplâ-
trcux. Son insolence interniivtente, ses grands airs, sujets a des retours ''indiques , la faisaient redouter de ses es^. ^ ^^^^^ ^jj^ mettait ainsi Tamour. propre .^^^ y^^^^ et haïr de ses domestiques ., victimes de' voûtes auprès d'elle à une Ii«*iiliarité trompeuse. Madame de Saint-Martin avait eii , dans sa jeunesse, une assezgrande influence sur son mari, et depuis douze ou quinze ans , la société d'Aix , perspicace et occupée d'autrui , comme cela se pratique dans toutes les petites villes^ avait remarqué que cette influence était perdue; les esprits mcclians , où n'y en a-t-il pas ! avaient cru pouvoir fairç
&~* i33 *-« coïncider ce moment fatal pour madame de Saint-Martin , avec IVpoque où entra chez elle une certaine Justine , fort jolie femme de chambre , qu'elle ne garda que six mois , mais que M. de Saint-Martin fut accusé de voir en secret chez une couturière où elle s'était placée en sortant de chez lui. Cependant , madame de Saint-Martin n'avait [ as vu s'évanouir tout son pouvoir sur son mari *, elle commandait toujours dans la maison^ et il y avait une chose que son époux ne lui avait jamais refusée , c'ét;»it de l'argent , «t celte chose si nécessaire à une
•-♦ i34 *-• femme coquette et vaine , elle la demandait souvent.
— Veuillez bien vous asseoir , Madame , lui dit son mari quand elle entra dans le cabinet.
Madame deSalnt-Martin, un peu étonnée de ces formes solennelles s'assit en silence , mais bientôt reprenant les : irs importans qui lui étaient familiers.
— Mon Dieu ! Monsieur ditelle, vous m'étonnez bien aujourd'hui, non -seulement vous ne m'avez pasenvoyé vingt-cinq louis que je vous ai fliit demander ce matin , mais encore vous me faites appeler dans votre cabinet , ce qui n'est pas ordinaire... Ne pou-
»-> i35 <-• viez-vous passer chez moi , Monsieur? ajouta-t-elle en se rengorgeant.
M. de Saint-Martin rougit et se leva pour mettre un verrou à la porte.
— Il me faut ces vingt»cinq louis aujourd'hui, et je vous préviens qu'avant huit ou dix jours vous aurez encore à me donner quinze cents francs; je ne sais comment j'ai fait, mais je suis arriérée, je dois partout.
— Ccst d'autant plus malheureux , Madame, que vous n'aurez pas même les vingt-cinq louis que vous demandez -, je n'ai pas le sou
^— Voilà qui est bien extraordi-»
naire. Mais vous n'y songez pas.
Monsieur, ceci est nouveau, cela ne vous était jamais arrivé.
—Je suis bien aise^ Madame, que vous nie rendiez cette justice. J'ai toujours été assez heureux, en effet, pour pouvoir satisfaire \os fantai^ sies , mais aujourd'hui... ofitiMf
— Mes fantaisies ! Monsieur , mes fantaisies! Faites attention s'il vous plaît à ce que vous dites , je n'ai point de fantaisies, je n'en ai jamais eu, j'ai des besoins.
— Appelez vous , Madame , des besoins, deux femmes de chambre, un coupé dont vous changez tons les six mois la caisse , les roues od^
l'attelage , des diamans que vous faites continuellement remonter, une effroyable dépense de robes , robes du matin, de soirées, de bals-, toilettes, demi-toilettes , et des cachemires de toutes les couleurs. Et mon Dieu! Madame , si vous étiez la femme d'un receveur général, sa caisse n'y suffirait pas ; comment voulez-vous que moi...
Et ajoutez encore la fureur qui vous possède de donner à diner : de donner des fêtes , dont j'ignoie parfois les jours et les momens , et dont vous réglez les menus vous-même Dieu sait les mémoires , non pas que je paye II. 6.
•-♦ i38 <-• mais qu*on me présente aux fiiig de mois !
— La noble dame regardait son mari d'un air stupéfait -, elle n'était jamais entrée dans des détails pareils, et n'avait jamais cru jossible qu'on se permît de lui
en donner l'embarras. Elle s'était mariée , il y avait trente ans , plus ou moins, avait apporté à M. dv3 Saint-Martin une dot telle qu'elle et ne s'était plus mêlée de rien. La colère grossissait ses traits, ses yeux un peu miopes lançaient cependant des flammes, M. de Saint- Martin voyait venir l'orage avec calme 5 il s'y était préparé,
îl av.ât même peut-être un peu compte' dessus.
«* Je ne m'attendais pas à ces reproclies, dit enfin Madame de Saint- Martin, toutes les dépenses que je fais, ne sont point pour moi, Monsieur, mais pour nous pour notre famille, pour nos enîans, quand on a un rang qu'il fa t soutenir...
— Un rang ! nous n'avons point de rang , répliqua le gentilhomme.
— Qu'appelez- vous nous n'avons point de rang .'^ dit Madame de Saint-Martin en se levant , nous n'avons point de rang I Permis à vous de faire bon marché de votre nom ,• mais moi , Monsieur , je suis une Montplàtreux ,
et je vous prie de vous le rappelé
— Eh là^ là, Madame , je n'attaque ni les Saint-Martin, ni les Montplâtreux , mais notre arbre généalogique, remontàt-il jusqu'à Noë, nous n'avons point de rang dans l'État; je ne suis pas député...
— Député , Monsieur î Ne vous faites pas député, d'abord, je ne le veux pas^ je vous en préviens.
— Je ne suis ni Pair , ni Préfet , ni magistrat^ je n'ai donc point de rang.
— Allons donc, mon bon Saint- Martin, répondit madame de Saint- Martin qui descendit rapidement à ses familiarités habituelles ,
allons donc j tu sais bien que sous un gouverneraenl pareil à celui qui nous est impose , les gens qui pensent bien ne peuvent rien être; ainsi ne nous disputons plus , donne-moi mes vingt-cinq louis et dis-moi pourquoi tu m'as fait demander.
— Je vous l'ai dit , Madame , je n'ai point d'argent.
— Eh bieni Monsieur, empruntez.
— Madame, ecoutez-moi.
— Parlez, Monsieur.
— Je vais vous parler affaires, et vous ne sauriez ne prêter trop d'attention.
— .Monsieur j ne me parlez point
afifaires, je n'y entends rien et cela m'ennuie... Vous savez d'ailleurs que cela vous regarde seul , que vous faut-il ? ma signature ; je vais signer tout ce que vous voudrez , je signerai au bas d'une feuille blanche, donnez et finissons.
— Impossible, Madame, il faut que vous m'ëcoutiez.
— Eh bien ! Monsieur , alors soyez court, car je ne veux rien savoir de tout cela.
— Je tâcherai , Madame,
— Voyons.
— Nous sommes ruinés.
*— Comment ruines , Monsieur, et la terre de Saint-Martin ?
— Est hypothéquée.
— Et ma dot, Monsieur?
— Votre dot , Madame , savezvous qu'elle était votre dot? Vous m^avez apporté 5o,ooo fr., dont dix en argent; ces 10,000 fr. sont hypothèques sur la terre de Saint- Martin; vos intérêts m'ont été sacrés 5 vous êtes , Madame , en première hypothèque : la famille de Montplàtreux m'a fait accepter , pour les 40 autres mille francs, la petite terre de Bordeu qui n'en vaut pas vingt.
— Vendez Bordeu , Monsieur.
— Et votre dot^ Madame 7 non y ne vendrai pas Bordeu', je ne veux vous ri(n devoir, Madame : c'est* avec une dot pareille que vous
avez joui chez moi de tous les avantages que vous y avez trouvés jusque ici, que vous avez satisfait, comme je viens de vous le dire , à ce que vous appelez vos besoins et ce que je me suis permis de nommer vos fantaisies.
— Mais vous êtes riche , Monsieur.
— Je l'ctiiis , Madame , et le train que vous avez mené, ou^ si vous voulez , que nous avons mené , m'a appauvri ; je suis ruine.
— Quoi! Monsieur, vous ne pouvez plus ciïjpiunter ?
— Je viens de le tenter sans succès . M. Prudent sort d'ici.
— M. Prudent , un usurier !
»-» l45 <HE
— Vous îe voyez, Madame, les usuriers même ne veulent plus de moi.
— Eh bien ! Monsieur, je vendrai mes bijoux, mes cachemires, je renverrai mes femmes, nous nous retirerons à ia campagne et nous vivrons sur nos terres.
— Sacrifices inutiles , Madame , moyens incomplets; nos terres sont grevc'es d'hypothèques comme je vous l'ai dit; il est douteux qu'en vendant cet hôtel, le j.rix paye ce qucj'ai emprunté dessus; d'ailleurs, comment m:irierez-vous votre lille en prenant ce parti désespéré ?
— il faut donc aller nous jeter
»-» i46 «-« dans un p\uts ) M. de Saint-Martin?
— C'est ce que j'ai pensé , Madame , et j'ai demandé conseil à M. Prudent, qui m'a mis sous les yeux l'e'tat de mes aftaires, que, par parenthèse , il savait mieux que moi ; M. Prudent m'a dit que ce serait un mauvais moyen , et qu'il yen avait un autre.
— Un autre moyen , Monsieur, vous voulez demander une préfecture à Louis-Philippe ?
— Il ne me la donnera pas, Madame, c'est autre chose.
— Quoi donc?
— M. Prudent prétend , Ma-
»-♦ i47 *~^ damC) que noire fils Ernest peut nous tirer d'affaire.
— Lui! Ernest? Eh! mon Dieu! ce pauvre garçon ne demandera pas mieux , j'en suis rertaine ; nous le traitons un peu durement depuis un mois 5 mais Ernest a le cœur bien placé, et je me fais son garant, Monsieur.
— Vous ne devinez pas , Madame ?
— Non , Monsieur.
— Alors il faut que je m'explique ; savez-vous que le est la fortune de M. Meyian ?
— Eh! ne me parlez pas de ces gens-là, je» ne veux pas qu'il en soit question.
•-► 14^ *^ — A la bonne heure, Madame ; mais comme M. Prudent ni moi, ne savons pas d'autre moyen, il ne nous reste que le puits dont vous me parliez toul-à-1 heure.
— - Vous êtes donc ruiné , Monsieur?
— Tout'à-fnit, Madame, comme j'ai ou l'honneur de vous îe dire.
— Eh bien! Monsieur, voyons.
Vous me demandez si je connais la fortune de M. Mcylan ; non , je ne la connais pas. Ces genslà passent pour riches, voilà tout ce que je sais.
— M. Prudent assure qu'ils ont soixante - quinze ou quatrevinj^t mille livres de rente,, et,
comme ils n'en dépensent pas six , vous voyez dans queiie progression s'accroît celte fortune.
— Ils sont aussi riches que cela .
Monsieur! Eh bicnl emprunte/ leur de 1 argent.
— Nousavons déjà chez eux quelques mémoires assez ronds, Ma»
dame, car, pour me servir de vos expressions, ils ont l'honneur a'étre nos fouriiisseurs, et, pour leur
emprunter , ils ne prêtent
pas ; d'ailleurs vous pouvez tenter Faventure. Voyez, madame MeyJan.
— Moi, que je voie cette femme !
elle a une fii^ure qui repousse.
J*aimerais njicux
— Le pnits, Madame, le puils, je ne vois que cela.
— Mais encore, Monsieur, que dil votie usurier?
— 11 raisonne fort juste, Madame ^ il dit que M. Meylan , qui ne passe pas pre'cisémcnt ^ ourctre avare, a maintenant assez de richesses pour nVn pas désirer davantage *, qu'il n'a qu'une fille , el que son seul but étant de l'établir avantageusement, il serait flatté sans doute de la voir mariée à M.Ernest de Saint-Martin, votre
fils.
— Flatté , flatté ! je le crois bien,
qu'il serait flatté ; mais votre
m^ l5l ♦-• M. Prudent n'est pas assez adroit pour moi ^ je vois ce que c'est, ce sont ies Meylan qui vous l'ont envoyé.
— Les Meylan ne savent pas que M. Prudent est venu ; tout même serait perdu s'ils le savaient; la réputation de M. Prudent est faite j personne n'ignore son métier , et madame Meylan me tiendrait pour ruiné si elle connaissait sa visite. — Il y a mieux, Madame, c'est que Prudent reparde l'aftaire comme douteuse, et ne pense pas que nous venions à bout de conclure ce mariage.
— Que nous venions à bout de conclure ce mariage? Monsieur,
mais vous ne vous y opposez donc plus?
— M. Prudent, Madame, sait la valeur des choses ^ il me refuserait aujourd'hui cinq cents franco; le mariage fait, il a cent mille francs à mon service... Savez-vôus, Madame, ajouta M. de Saint-Martin avec un sourire forcée qu'on a vu des rois épouser des bergères?
— Des bergères qui vendaient du drap?
— En laine, Madame. Parlons raison j ne voyons ni Iv.s brocards de toute la ville, ni notre amour-prupre fioissé, ni l'ennui
d'une alliance avec les Meylan , gens que, d'ailhuirs, il faudra mé-
«»-* i53 «-• nager toute leravicsi no:is vonlons n'tablir nos affaires , parlons de ce point malheureusement vrai, que nous sommes ruinr's 5 et que notre position nous empêche de rétablir nos affaires par nous-mêmes. Nous ne sommes, ni ne pouvons être ni manufacturiers , ni comnaerçans , et, si nous pouvions exer»
cer ces deux industries , il nous faudrait encore des fonds qui nous man([ue.'it Voulez-vous , Madame, une défection politique? Il n^est pas sur qu^elle réussisse, ni surtout qu*elle soit a^sez lucrative pour nous tirer d'embarras... Eh î Madame, il faut vi^f^! nous en sommes léduits à y songer.
M. de Saint-Martin s'arrêta et regarda fixement sa femme.
Par une incurie naturelle à ceux qui sont dans riiabilude de dépenser sans rien gagner, de consommer sans produire , et qui sont nés au milieu d'une richesse qui les a rendus étrangers à tous les besoins et leur a conserve l'apparence de la fortune , le vieux gentilhomme s'était fait illusion long-tems, et quand ses yeux s'étaient ouverts, il n'avait cherché qu'à gagner du tems , craignant les cris de sa femme et le désespoir de sa famille , et renvoyant toujours nu lendemain une reforme nécessaiic, et qui maintenant était impossible.
Madame de Saint-Martin écoulait encore , que son mari depuis long-tems avait cessé de parler; elle voyait une chute complote, une ruine déjà consommée, et son hôtel, ses terres, ses voitures, ses chevaux^ ses domestiques, ses femmes de chambre, ses toilettes , tout cela s'évanouissait devant elle pour ne plus revenir. On pouvait se retirer dans cette petite terre de Bordeu , qui formait sa dot, se faire fermière, élever des poulets, faire son pain, laver son linge; mais les fermières ne sont gracieuses et avenantes qu'à rOpéra-Comique : Bordeu ne rapportait pas
»-» i56 *-m mille francs, on n'y pourrait pas vivre, il fallait d'ailleurs pour Texploiter des fonds qu'on n'avait pas ^ on laisserait des dettes à Aix, et comment se faire fermière quand on approche de la cinquantaine , qu'on a des maux de nerfs, des vapeurs, et qu'on se lève à midi ?
Il fallait donc faire céder 1 orgueil à la nécessité et plier sous ce joug de fer. En femme habile , et qui connaît toute l'influence de la noblesse sur les petites gens, elle vit tout d'un coup que, puisque M. Meylan avait soixanle-quinze mille livres de rente, le mariage d'Ernest avec mademoiselle Bap-
tistine , niellait un million et demi dans la fair^ille Saint -Martin, et quj est-ce qui refuse un million et demi? surtout quand on u'a plus rien.
Le cas était pressant , et une décision prompte e'tait nécessure.
Madame de Saint-Martin le sentait :
- Monsieur, dit-elle à son mari, cette demoiselle Meylan estelle aussi jolie qu'on le dit? je ne l'ai jamais bien regardée-, j ai la vue basse comme vous le savez.
— Elle est très-jolie. Madame, et a un air fort distingua.
— Où la distinction va-t-elle se nicher? EsL-elIe bien e'ievée?
— Parfaitement.
— Eh bien ! Monsieur, je crois comme vous qu'Ernest peut sauver sa famille.
— Je suis ravi de vous voir raisonnable , Madame. M. Prudent m'avait bien dit qu'en vous parlant franchement^ qu'en vous disant toute l'étendue du mal, vous entendriez raison.
— Mais au moins, Monsieur, je veux qu'ils quittent le commerce.
— Je vois avec peine, Madame, lui répondit M. de Saint-Martin, que si vous vous mèl'^z de cette affaire, vous la ferez manquer. Songez donc, Madame, qu'un homme
•-► i59 <-• qui n'a qu'une fille et quatrevingt mille livres de rente, ne se laisse pas imposer de conditions.
Si M. Meylan était à Paris, sa fille pourrait ('pouscr un pair de France , et il se trouvera des gens qui le lui diront. Croyez-\ous qu'avant le mariage^ s'il a lieu, il ne saura pas l'ctat de notre fortune? On le radierait difficilement dans une giaî:de ville ; à Aix c'est impossible. Des gens riches, d'ailleurs, ne laissent pas hÔDier pendant deux ans chez leur marchand de draps , des me'moires de quatre mille francs.
— Il faut avouer^ Monsieur, puisque les choses sont comrne
»-> i6o ♦-« vous le dites , qu'Ernest a eu une bonne idée de s'amouracher de cette petite fille?
— C'est précisément ce que dit M. Prudent, Madame^ mais il ajoute que les IMeylan no s feront de grandes difficultés , que ce sera une négociation ardue, et moi, Madame, qui aujourd'hui me vois ruiné, je le crains aussi*, il faut donc que vous me permettiez d'agir à ma fantaisie, et que vous me promettiez de me seconder.
La ruine de =a maison était une chose si évidente poui* Aîadame de Saint-Martin, qu'elle souscrivit à tout ce que voulut son mari. Il fut convenu que tout serait employé
u^ l6l 4-Éi j>our séduire madame Meylan, qu'on regardait avec raison comme le principal obslacie à ces nouveaux projels, et que, j>uisqu'on faisait une j)areille abnf^t>ation d'amour propre , ii f^illait qu'elle fut utile.Le.sMeylan seraient trop heureux d'avoir une tiile qui s'appellerait Saint-Marlin , dussent-ils cire ruinés.
— Ah! mon Dicu^ s'écria tout d'un coup madame de Saint-Martin, que dira l'abbé?
— L'abbé, dit M. de Saint- Martin , i'abbé confessera sa nièce, si pourtant Ernest s'en soucie.
Ce lut à la suite de cette grave conversation que les deux époux
descendirent au salon , où ils donnèrent au mariage d'Ernest un assentiment qai surprit autant celui-ci que sa sœur Eugénie.
Dans une pièce petile et meublée avec élégance, quoiqu'iivec un luxe un peu antique et étendue sur un divan cramoisi , madame la marquise d'Amboise paraissait lire altentivemenl un ouvrage dont
^ 164 *-^ Mil ne tournait pas les feuillets, lorsque madame de Siûnt-Aubin entra sans se faire annoncer. Un f'clair de mécontentement ])rilla dans les yeux noirs de la marquise, non que la visite de madame de Saint- i\ubin lui déplut , mais elle put croire qu'elle awitétésurprise, et qu'on avait deviné Tobjct de sa méditation; elle se remit bientôt cependant, et se levant à demi, elle adressa à son amie un de ses plus gracieux sourires et la pria de s'asseoir.
— Je vous dérange , Marquise ?
— Nullement, Madame.
— Eh bien ! j'ai une nouvelle à vous annoncer.
— Laquelle?
— M. de Saint-Marlin n 'épousera pas mademoiselle Meylan.
— Ah ! fit la Marquise.
Madame de Saint-Aubin avait fixe ses deux petits yeux gris sur la marquise et cherchait à deviner quelles pensées cette nouvelle faisait surgir dans l'esprit de cette femme qui y était si intéresse'e :
mais madame d'Amboise était impassible, et aucun muscle de son visage ne de'céla son trouble ou sa joie.
— Ah ! M. de Saint-Martin y renonce?
— Du tout, du tout; mais lu
petite est mariée ou prête à l'être , c'esl une affaire conclue.
— Elle épouse...? demanda la marquise.
— C'est moi qui ai arrangé celte affaire; elle épouse Dulong; ce jeune homme me devra sa fortune.
Le front de madame d'Amboise , qui, malgré elle, avait offert quelques traces d'un chagrin comprimé , s'écîaircit tout à coud, elle devint aimable et bonne; elle fut douce , gracieuse , caressiinte mêifie pour madame de Saint- Aubin ; elle lui laissa croire tout ce qu'elle Toulut, elle s'informa des détails.
Madame de Saint-Aubin , dans
•-* 167 <-• rivresse du succès, et croyant pouvoir compter sur la parole d*une raère, raconta que Dulong et madame Meylan s'e'taient rencontres chez elle , que tout s'était arrange, que tout avait été applani et convenu.
— Enfin, Marquise, dit madame de Saint- Aubin , madame Meylan a donné sa parole, il ne reste plus qu'à avoir le consentement de Meylan le père qui s'est coiffé des Saint-Martin *, mais si vous saviez quel ascendant sa femme a depuis trente ans dans cette maison, si vous aviez pu voir comme moi que rien ne s'y fait que par sa volonté, vous se-
•-► i68 «-^ riez aussi tranquille que je le suis : l'afïaire est faite.
— Aussi tranquille que vous , Madame, reprit la marquise; mais je TOUS jure que tout cela m'est fort indifîerent.
Madame de Saint-Aubin lança à son amie un de ces regards fins qui veulent dire avec politesse qu'on ne croit pas un mot de ce que l'on entend, et la marquise baissa les yeux pour ne pas se laisser pénétrer.
— Vous ne me parlez pas, ditelle enfin , de la petite? que ditelle de tout cela ? aime-t-elle le mari que vous lui donnez ?
— Ah ! }i.on Dieu , ma belle
amie , iDadejnoiselle Meylan est bien élevée, elle n'a point d'avis, elle ne dit mot, elle obcit à sa nrière.
— Elle n'a pas dit un mot?
— Pas un seul.
— La petite ruse'e! dit en ellemême la marquise.
— Mai? Dulong, reprit madame de Saint-Aubin , est un assez joli homme , jeune encore, trentesix ans, aimable , habile, il s'emparera de cette petite femme-là et dans deux mois il la rendra folle de lui.... Ah! Dulong a fait des choses plus difficiles... Apro[)os, nous avons un excellent moyen de dégoûter M. Meylan des Saint-
Martin , si le bon homme pouvait résister à sa femme.
— Ah! comment?
— Une raison sans réplique.
— Une raison sans réplique , Madame ?
— Oui; les Saint- Martin sont ruinés , ruinés sans ressource , c'est Dulong qui me l'a dit.
— Je l'ignorais, répondit négligemment Li marquise.
Puis elle laissa tomber la conversation, répondit! peine, s'étendit sur son divan et fit tout enlin pour faire comprendre à madame de Saint-Aubin que sa visite avait assez duré et qu'elle désirait être seule*
La noble dame le vit et partit.
La Marquise sejeta sur le cordon de sa sonnette comme une chatte qui joue avec un fil de soie. Une femme de chambre entra.
— Julie , il viendra un petit homme, la figure rouge, la tête un peu chauve, les cheveux gris, M. Prudent, vous le ferez entrer.
— il est venu , Madame, il y a une demi - heure qu'il attend le moment d'être reçu par Madame,
— Madame de Saint- Aubin l'ai-elle vu?
— Oh ! non, Madame, il est venu par le petit escalier,
— Faites entrer.
M. Prudent entra de ce pas dis-
cret et craintif d'un homme qui , habitué à nétre bien reçu que pour son argent, comprend très-bien que ce n'est pas un service pareil qu'on lui demandera.
— Prenez un siège, M. Prudent, lui dit la Marquise sans changer de position, et causons d'affaires.
— Madame a besoin, dit M. Prudent, habile à offrir ce qu'il savait qu'on ne lui demanderait pc.s, Madame a besoin d'une trentaine de mille francs?
La Marquise fit un geste de dédain.
— C'est, continua le préteur, c'est quej'ai appris quonallait faire
de grandes réparations à la terre d'Amboise, et peut-être...
— C'est une affaire qui legavderait le Marquis *, mais il a des fonds, M. Prudent.
M. Prudent croisa ses mains sur son ventre rebondi, et il attendit.
— Nous avons les mêmes intérêts, lui dit la Marquise , sans que vous vous en doutiez, et j'espère que vous serez aussi franc avec moi que je vais l'être avec vous. Les Saint-Martin sont ruinés.
— Madame...
— Ils sont ruinés, et c'est au poiîit qu'aujourd'hui vous ne leur prêteriez pas mille francs s'ils vous les demandaient.
— Allons, pensa M. Prudent qui ne voyait que de l'argent dans toutes les affaires de ce monde , ce qu'on disait est vrai, cette femme a eu de Tamour pour le jeune Saint- Martin , et elle lui aura prêté de l'argent, et comme elle n'a point pris d'hypothèques, elle est en peine
pour ses fonds Madame la Mar
quise . c'est vrai , je ne leur prêterais pas mille francs.
— Croyez -vous , M. Prudent, qu'il leur reste quelque moyen de se relever?
— Mais non^ Madame , non , et je considère comme fort malheureux le sort de créanciers sans hypothèques.
— Vraiment ! fit la Marquise.
— Oui , car s'ils vendaient tout, sïls abandonnaient tout à leuis créanciers, et qu'ils sortissent de la ville comme de petits Saint- Jean , ils ne paieraient pas toutle monde...
Madame n'a point pris d'hypothèque?
— Non, répondit en souriant madame d'Amboise.
— Eh bienî je ne donnerais pas quinze pour cent de votre créance.
— C'est fâcheux pour moi , répondit la Marquise souriant de la méprise de M. Prudent; mais ne pensez-vous pas qu'il y ait pour cette famille un moyen de se relever?
— Ali! Madame, vous le savez aussi bien que moi , il se présente pour eux une affaire qui peut les tirer cFeniharras.
— Vous voulez parler du mariage de M. Frnest avec la jeune Mevlan.
— Pre'cisément, dit le préteur; ces MeyL'in , madame la Marquise, passent pour fort riches, et ils sont encore plus riches qu'on ne le dit, ils sont tout cousus d'or. Si l'affaire se fait, voici comment il faudra procéder . D'abord on emploiera la dot, qui, je le sais , sera remise en beaux e'cus comptant ; on l'emploiera , dis-je , à payer les dettes les pi us vives et les plus pressantes...
Il y en a beaucoup , madame la Marquise..... Après, on tirera du bon homme le j)lus d'argent qu'on
pourra M. de Saint-Martin
prendra ses grands airs ; il est excellent pour cela; entin , quand les choses seront poussées assez avant , on mettra sous les yeux de M. Meylan l'e'tat des affaires , et on lui persuaderade payer tous les créanciers, en prenant lui-même hypothèque sur le bien-fonds^ ce sera, lui dira-t-on, un excellent placement, ce qui serait vrai pour un autre , mais en aucune manière pour le vieux marchand; car vous sentez commentonlui paiera les inte'rét?...
Oh ! le mariage , madame la
Marquise, est une excellente affaire, il fera passer tous les biens de Meylan aux Saint-Martin... Ah! la noblesse s'entend parfaitement à toutes ces choses là.
Et comme i>l. Prudent vit que ces dernières paroles offensaient l'orgueil aristocratique de madame d^Amboise , il s'inclina sur sa chaise , et reprit en forme de correctif.
— Au fait j il n'y a pas grand mal à cela , il en restera toujours assez aux Meylan , ils n'ont qu'une fille , et il est juste qu'une femme fasse quelque chose piur son mari...
Ah! par exemple, il faudra encore prendre sur leur bien une dot
pour mademoiselle Eugénie de Saint - ^!artin, parce que M. Ernest voudra marier sa sœur , j'en suis sûr ; mais baste , les Meylan ont bon dos.
— Il n'est pas question de ce que feront les Saint-Martin , répondit la marquise , pour mettre fin aux calculs de M. Prudent , ils feront ce qu'ils voudront. Ce que je voudrais savoir , c'est si vous pensez que ce mariage réussira ?
— Mais , Madame , il y a des chances j toutes les fois que, dans une famille, il y a un beau garçon ou une belle fille, il ne faut désespérer de rien ; cependant je n'ai pas oui dire que la demoiselle fût
amoureuse... li est vrai que je ne m'intéresse pas précisément à celte aflPaire ; j'ai pris mes hiiretcs avec Jes Saint- Martin , je ne peux rien perdre, Madame, rien absolument.
Alors vous sentez que la chose m'est fort indifférente. Cependant, comme j'ai beaucoup d'amitié' pour cette famille , j'ai conseillé au j>ère de ne pas faire le difficile , et je crois qu'il a entendu raison.
La marquise prit alors un air grave , et , parlant à l'usurier sans le quitter du regard , elle lui dit : — Vous vous trompez , Prudent, il vous convient beaucoup que ce mariage se fasse, et voici pourquoi :
vous a>ez prêté de l'argent à M. de
»-♦ i8i "-« Saint-Martin tant que vous avez cru pouvoir le faire sans exposer vos capitaux , vous avez pris des hypothèques sur ses biens , vous êtes en règle , vous ne pouvez rien
perdre , j'en suis persuadée
Mais un autre danger vous mc" nace... Les Saint-Martin inspirent peu d'intérêt , maintenant que vous seul et moi connaissons leur situation ; mais quand on les verra ruine's , Scins asile , sans pain , Tintérét se rc'veillera , et comme enverra leur terre et leur hotei passer entre vos mains , on vous accusera de leur ruine , on vous regardera comme un spoliateur ,
comme un usurier , et Dieu sait ce qu'on dira de vous !
— Moi, Madame, reprit Prudent, je ne suis pas la cause de leur ruine ; je lui ai prêté mon argent , un peu cher cela est vrai ; mais mon argent est à moi, c'est ma marchandise , j'en dispose comiLe je l'entends , et...
— Vous avez raison , Prudent , vous n'avez rien fait que de légal , je le sais *, mais vous n'empêcherez pas les sots discours , les imputations calomnieuses. Croyez-moi , il vous vaut mieux que les Srint- Martin rétablissent leurs affaire»; Me mariage avec la petite Meyîan ,
qui vous paraît une chose indiflfërente , est pour vous importante.
Nous habitons une petite ville , tout se sait, tout se redit, tout s'exagère. Or^ vous avez quelque influence sur M. Meylan.
— Beaucoup d'influence , Madame.
— Voyez -le , exagérez -lui les avantages d'une alliance avec la famille Saint-Martin , cachez - lui leur situation , et concluez ce mariage si vous le pouvez j vous êtes adroit, je me fie à vous.
M. Prudent, flatté de ce dernier éloge , reprit aussitôt :
— Vous voyez de loin , madame la Marquis^i , vous êtes une femme
^-» i84 <-• de léte. Eh ! bien, je pense comme vous 5 et j'ai déjà commencé , j'ai décidé M. de Saint-Martin à faire une demande en forme*, il la fera.
— Bien , dit la marquise , mais il y une autre chose plus difficile encore à (aire y c'est d'amener madame Meylan à ce mariage.
— Ah î oui 5 Madame , elle n'est pas comme son mari , affolée de noblesse , celle- là.
— Écoutez , reprit la Marquise ^ vous connaissez madame de Saint- Aubin ?
— Parfaitement, une joueuse dont je faisais les affaires l'année passée encore , elle prétend que je suis trop cher , et elle s'est
adressée à un petit avocat . qui a
un cabinet et qui la mènera plus vite que moi.
— Oui , M. Dulong. Quel est cet
homme ?
— Un garçon adroit , habile , rusé, retord, point de <:onscience.
On ! il fera fortune celui-ià.
— Elle a présenté cet avocat à madame Mcylan , et elle veut lui faire épouseï mademoiselle Baptistine. Madame de Saint-Au])in prétend même qu'elle a la parole de madame Meylan.
— Peste ! dit M. Prudent , ce petit Dulong porte ses vues bien haut. Savez vous qu'à bien examiner lu chose , ce ne serait pas
»-> i86 <-« une si mauvaise afi'aire pour les Meylan : il y a de l'étofife dans ce Dulong.
— Il faut que vous alliez trou* ver madame Meylan ; vous pouvez dire que ce petit avocat a des dettes qu'il joue , vous ferez remarquer qu'il va souvent à Marseille , et vous ajouterez qu'il y a une maîtresse , et.... un enfant...
— Mais étcs-vous biensùre, Madame..
— Vous comprenez qu'zY faut que M. Ernest de Saint-Martin épouse mademoiselle Baptisline Meylan ; il le faat pour vous et pour moi \ si ce mariage se fait , il
»-♦ 187 ♦^ y a mille ecus pour vous , Pru»
dent... allez.
— Madame la Marquise sera obéie.
— Peste l se dit Prudent en regagnant sa maison : voilà une femme de tête , si elle n\^tait pas noble et qu'elle eût fait travailler les ('eus , elle aurait fait une jolie fortune... Allons , elle a raison , il faut fau^e ce mariage ; .si les Saint-Martin ne se relèvent pas , on m'imputera leur ruine...
Eh bien ! ce soir j'irai faire le lioston de madame Meylan , et je perdrai dix fiches.
Madame d'Amboise se leva dès que Prudent fut parti ; elle lit quel-
•-> i88 ♦-« ques tours dans son boudoir , s'arrêta devant sa glace pour donner un lour nouveau à ses cheveux , et parut réfléchir un instant , elle se plongeait dans l'avenir , elle le composait à sa façon , elle l'arrangeait comme il lui convenait.
— Oui , disait elle , il faut que l'ingrat me paie cher tous les tourmens qu'il me donne , si mon amour seul était blessé?.... Mais devant une ville entière , m'abandonner , et pour qui ? pour une petite fille qu'il intimide , qu'il effraye , mais dont il n'est pas aime.
Aussi habile que clairvoyante , elle jugeait bien l'action de M. de
o* 189 «-« Saint-Martin le fils , elle savait qu'Ernest ignorait la position financière tic son père et la ruine è laquelle il touchait. Coupable elle-même , elle aurait pardonne à Ernest une bassesse qui n'eût point été une perfidie ; elle aurait compris que ce jeune homme la vînt trouver , et que tout en l'assurant de son amour, il lui eût fait part d'un mariage forcé par la position de sa fortune \ mais Ernest , encore une f jis , ignorait sa ruine , et il paraissait avoir réellement de l'amour pour mademoiselle Meylan. Voilà ce qu'elle ne pouvait supporter , et ce qui lui faisait former les projets les
plus funestes au bonheur à venir d'Ernest. Elle connaissait le caractère faible et indécis de ce jeune homme ; elle se croyait sure , s'il épousait mademoiselle Meylan , de le faire revenir à elle, quand elle le voudrait *, ainsi elle punirait une rivale ; pour Ernest elle gardait une punition plus sensible ; il avait froissé son cœur et son amourpropre ; c'est dans ces deux sentimens qu^elle voulait le frapper k son tour. Depuis un mois donc , de puis que le bruit du mariage de M. de Saint-Martin commençait à circuler dans la ville d'Aix , elle avait épié , suivi , ou fait suivre , non le jeune homme qui l'aban-
•-♦ igi «-• donnait , mais cette jeune fille , rivale nouvelle et innocente. Son orgueil aristocratique s'étonnait des préparatifs de ce mariage , de la manière dont on les faisait.
— Comment marie-t'On cette fille? se disait-elle. Non comme une fille du peuple *, mais comme une princesse , on ne la consulte seulement pas ; on ne lui demande pas si elle aime ou non. La mère propose un époux , le père en a un autre , et on ne s'inquiète ni de l'amour de mademoiselle Meylan , ni de son consentement. On dirait qu'il s'agit de rinlérét de deux états, et qu'il faut sacrifier la fille
»-> 192 «-• d'un marchand de draps au bonheur de deux peuples.
Ces idées la conduisirent à la vérité. Femme, elle comprit que cette jeune fille avait un cœur dont elle avait pu disposer, elle découvrit ensuite que M. de Saint- Martin n'était pas aimé , et que Duiong était haï -, enfin elie surprit le secret de mademoiselle Meylan; alors elle médita «ne horrible vengeance , elle voulait marier Ernest pour l'enlever ensuite à su femme; elle voulait enlever Baptistine à celui qu'elle aimait pour le lui donner ensuite comme amant, et cet amant, elle le cou-
naissait, elle raltcndait, elle se préparait à le recevoir ; ainsi par un double adultère elle serait vengée d'Ernest et de sa femme.
La femme de chambre entra :
On demande madame la
Marquise, c'est un jeune homme qui n'est pas de la société de Madame 5 et qui prétend que Madame Vix prié de venir, — Faites entrer.
Le jeune Robert entra.
Beau comme Antinous, mis avec cette grâce décente qui ajoute à la jeunesse et à la beauté, il se demandait par quel hasard le fils d'un cordonnier était admis chez madame la marquise d'Amboise.
A Paris, des relations pareillts ne l'eussent point étonné ; là, Taristocratie elle-même ne vous demande point le nom de voire père, elle se contente de votre fortune , de Totre position^ de votre talent et quelquefois des espérances que donne votre jeunesse^ mais il n'en est point de même à Aix, etRoLeit se demandait donc par quelle vaine curiosité madame la ma rqui se d'Amboisc avait souhaité le voir. Voulait-elle le rendre victime de queque insolence grossière? Voulaitelle lui tendre le pied et le charger de prendre une mesure? cela n'était pas probable. Celle insolence gratuite envers un homme qu'elle
ne connaissait pas, qui n'avait jamais eu de torts envers elle, ne pouvait pas se supposer. Etait-ce une de ces fantaisies de jolies femmes r|ui s'ëpienncnt d'une figure et qui veulent voir en secret l'homme qu'elles ne salueraient pas en public ? Il hésitait à le croire; mais ses vingt ans, sa jolie figure, et quelques bonnes fortunes qu il avait eue? k Paris aux premières loges d'un petit théâtre, lui faisaient quelquefois adopter cette pensée. . . . Madame d'Amboise avait un mari beaucoup moins jeune qu'elle; on savait qu'elle ne l'airraitpas et on lui prêtait quelques aventures.
— Ma foi , se disait-il alor5 , c'est une jolie femme , je ne vois pas pourquoi je ferais le cruel à Aix, tandis que je ne l'ai pas fait à Paris, et si elle ne m'avoue pas !
Eh bienl mais une femme mariée peut- elle avouer un amant? Le mystère ne donne-t-il pas un attrait de plu> au plaisir? Eh 1 ne suis-je pas moi-même dans une situation qui exige du mystère?
Mais c'est peut-être un piège ! Alors il repassait dans sa tète toutes les raisonsqui pouvaient rapprocher sa fortune ou ses projets des de'sirs secrets de madame la marquise d*Amboise, et il ne trouvait rien de satisfaisant.
— il y a une chose qui me là rendrait bien favorable, pensaitil, si elle le savait; tout le monde s'accorde à dire qu'elle a beaucouj) aimé M. Ernest de Saint-Martin , que même elle l'aime encore, et qu'elle voit son mariage avec regret , si elle savait que j'aime Bap* tistine, que j'en suis aime, elle me saurait gré d'être le rival de M. de Saint-Martin, elle comprendrait que je la venge.
On voit que Robert pouvait être aisément plus habile chirurgien qu'il n'était bon diplomate. 11 entra donc d'un air indécis chez cette jeune et jolie femme qui s'assit en le voyant, sur son otto?nane , et
»-» 198 •-• lui fit signe de prendie place auprès d'elle.
— Vous voilà donc de retour à Aix , M. Robert, lui dit-elle, et depuis combien de teins s'il vous plaît?
— Il y aura bientôt un mois, Madame, que j'ai revu mon père, lui répondit le jeune liomme.
— Je pane , continua la Mar* qui 80 , que lorsqu'on est venu vous prier de passer chez moi , vous vous êtes étonné de cette démarche , vous vous êtes dit que me veutelle , elle qui me connaît à peine , moi qui ne la connais pas ? Que signifie ce message/ et votre imagination de trotter. IN'eî-t-il pas vrai.
Monsieur, que cela est arrivé tom-^ me je le dis?
— Précisément, Madame, répondit Robeit, je me suis demandé d'où menait cet hoiineur, et...ajouta-t-il, en ré[)onclant aux regards doux et bienveiilans de la Marquise... , et ce plaisir.
— C'est que vous ne nous connaissez pas , Monsieur , reprit-elie , sans cela vous auriez compris mes motifs. M. le Marquis soccupe beaucoup d'art et de science,, il (^«t membre du ccns^il général , il doit donc satisfaire un goût en s'intéressant aux études des jeunes gens qui se distinguent comme vous le faites, et un devoir en cherchant
à se rapprocher d'eux pour leur être utile
Robert s'inclina flatté de ce compliment, mais se demandant néanmoins si, dans un cas semblable, il n'eut pas été plus naturel d'être appelé dans le cabinet du mari que dans le boudoir de la femme.
— Sivez-vous, Monsieur Roberr , continua la Marquise, que nous sommes blessés, mon mari et moi, de toutes ces gloires diverses qui s'accumulent à Paris, g S: que nous serions flattés d'avoir quel- ([Ues liummes distingués dans nos provinces? M» d'Amboise a suivi vos études, ainsi que celles de vos jeunes compagnonsqui sont comme
TOUS nës dans la ville d'Aix *, il sait le nom de vos professeurs , il connaît vos succès , il a appris les espérances qu'on fonde sur vous , et il est fâché de voir que si vous demeurez à Aix , tant de belles qualités ne pourront pas se développer.
N'est-il pas vrai, Monsieur , que , dans votre art , l'exploration est une des choses les plus utiles , les plus nécessaires? Alors , pourquoi avez- vous quitté Paris , où les hôpitaux oflfraienl un si vaste champ il vos observations ?
— Madame , murmura Robert , en rougissant...
— Monsieur votre père n a-t-il pas le moyen de vous y entretenir?
C'est possible. Je conçois qu'après avoir fait les plus gratids et les plus honorables sacrifices pour votre éducation , il cherche à en recueillir les fruits avant raétnc qu'ils soient mûrs; mais, Monsieur, la ville d'Aix a un budget, M. le Marquis est membre du conseil gêné-
à faire un sacrifice pour un homme tel que vous. M. le Marquis est riche, d'ailleurs, et le meilleur emploi qu'il puisse faire de sa fortune serait d'être utile à un homme qui peut rendre un jour à l'humanité, avec usure, ce qu'on fera pour lui.
La figure de Robert étincelait de
»-* :2o3 ♦-• plaisir , il ne voyait plus clans la Marquise cette femme qui avait toujours regardé comme au-dessous d'elle l'humbie état de son père , ni même la femme coquette, qui pouvait peut-être chercher un amant dans un très-joli garçon ; madame d'Amboise lui apparaissait comme un ange sauveur qui
lui ouvrait la carrîère ou il devait s'illustrer ; il lui prit fantaisie de lui baiser les mains, de se jeter à ses genoux. Immobile devant elle, il sVtait levé et elle avait tini de pai 1er qu'il l'écoutait encore.
Elle contiîiua :
— Que ferez-vous ici ? vous renouvellerez toutes vos amitiés d'en-
fnnce, vous ferez de nouvelles liai-»
sons. Comme vous êtes jeune et point connu encore , vous vivrez dans l'oisivelé , et vous pai figerez la vie inutile de la jeunesse d'Aix j croyez-moi^ prenez un parti plus convenable , ne laissez pas mourir dans vous-même ce qui vous a coûté tant de peine à acquérir *, retournez à Pari» , ou faites mieux , allez étudier à d'autres écoles, allez interroger de nouveaux maîtres , apprendre d'autres méthodes. Le séjour de Londres, vous conviendraitil ?... Si vous voulez y passer deux ans, et qu'on puisse vous faire compter 10,000 francs payabl^^s par semestrrs à raison de 5, 000 fr. par
»-* 2o5 f-m an , vous n'avez qu'à parler , vous n'avez qu'à le dire.
Et comme elle vit que le jeune homme allait accepter avec le plus vive reconnaissance , elle se hâta d'ajouter :
— Mais il faut partir tout ds suite y nous ne vous donnons que huit jours, et encore est-ce beaucoup... Voyez, Monsieur, cela vous convient-il?... Voilà ce que M. le Marquis m'a chargé de vous oifrir.
— Huit jours î dit Robert..
— Pas davantage , Monsieur.
Robert hésita quelqi;es momons,
son front s'obscurcit d'aboi d , puis ayant repris toute sa sérénité, et
m-* 206 *-m rémotion lui donnant de Tëloquence , il remercia sa bienfaitrice dans les termes les plus vifs et les plus forls.
— Ainsi vous acceptez? dit la Marquise.
— Oui , Madame , et toute ma vie je bénirai la main généreuse qui daigna achever ce que les bon* tés de mon père ont commence.
Madame la Marquise d'Amboise était radieuse, elle était arrivée à son but*, elle congédia M. Robert en l'engageant à dîner pour le lendemain , et sonna.
— Priez M. le Marquis de passer chez moi, dit-elle à sa femme de chambre.
M. le Marquis d'Amboise arriva.
C'était un homme fort grand , maigre ♦ dont les cheveux et la barbe grisonnaient; occupé d'études, ainsi que l'avait dit sa femme à Robert, il avait sans cesse l'air distrait , ou absorbé par des idées étrangères à celles de la conversalion.
— Vous me demandez, Madame, dit-il avec la politesse habituelle qui le distinguait : à quoi puis-je vous être utile ou agréable?
— J'ai , M. le Marquis, une fantaisie^ une fantaisie de femme; elle sera coûteuse , je vous en préviens , et j'ai besoin de fonds.
— Madame, dit le Marquis
— Je ne suis plus un enfant, continua la Marquise; d'ailleurs, mes goûts n'ont jamais dérangé votre fortune.... Je connais vos habitudes d'ordre, etquo'que nous soyons riches, je ne voudrais pas...
— Madame , rc|:ondit galamment M. d'Amboise, notre fortune est en bon étal \ grâce au ciel, nos revenus dépassent nos dépenses, on n'en a jamais pu dire autant dubwgdet, n'est-il pas vrai?....
Mais , dans tous Ic.^ cas, Madame, j'ai mes épargnes et elles sont à votre service. Vous n'cles donc pas en fonds , Madame?
— Vous me pardonnerez. Marquis, mais il s'agit d'une dépensa
extraordinaire et j^ai voulu m'adresser à mes amis.
— Très-bien, Madame , de quoi s agit-il donc ?
— J'ai peur , Monsieur , d'être indiscrète.
— Vous ne sauriez' l'être , Madame.
— Eh bien! Monsieur, il s'agit de 1 5,000 fr. , dont j'ai besoin avant huit jours.
— Quinze mille fr. , vous les aurez. Madame, et tout-à-l'heure.
Le Marquis baisa la main de sa femme, et la quitta comme elle passait à sa toilette.
— Je ne comprends pas du tout de quoi s'occupe Madame, se disait