‹ Comme disent les bonnes gens!Chapitre 3 sur 4 · IT · texte numérisé non relu

IT

»-» 66 *Hi tant : toute la noblesse non plus n'est pasfière et orgueilleuse; une éducation soignée , du bon sens naturel, une bonté de cœur qae l'on tiouve dans toutes les classes , font aimer quelques individus et les distinguent. Madame de Saint- Aubin qui comprenait qu'on ne gagne rien en s'aliénant les cœurs ^ et à qui le besoin d'influence et le désir naturel de plaire avait fait beaucoup d'amis, madame de Saint' Aubin était de ces derniers et faisait une exception à la haine de madame Meylan pour la noblesse.

— Celle-là, disait la marchande de draps , elle n'est pas fière ; s'ils étaient tous comme ça , à la bonne

•^ 67 ♦-• heure. Elle paye comptant , d'ailleurs j et quand elle vous fait politesse , ce n'est pas pour attraper vos marchandises.

Madame de Saint-Aubin . après avoirquilté Robert , entra donc chez le drapier.

— Eh l bonjour ^ M. Meyian , toujours à l'ouvrage *, eh! bien , !a pratique donne-t-elle?

— Madame , répondit le marchand en otant sa casquette et en reculant pour saluer en s'inclinanl jusqu'à terre , Madame est bien bonne ; ah ! ça ne va pins comme autrefois; du tems des Bourbons...

— Des Bourbons 1 reprit la dame; en souriant; mais ils ne nous manquent pas , j'espère.

ûU 68 <-«

— Oh ! Madamesaitbieucequeje veux dire , ceux de Paris ne sont pas les bons *, il y en a d'autres qui sont loin de nous... A propos, n'avez-vcus pas oui dire , Madame, qu'on va cre'er trois millions de rentes pour que la personne que vous savez achète des terres en Amérique? tt que le de'partement va être imposé extraordinairement pour le nettoyage du port de Marseille et pour bâtir un palais-royal sur la place de la Canebière ?

Madame de Saint-Aubin , sans ré|;ondre à ces questions politico-linancières , frappa légèrement sur la manche poudreuse de M. Meylan et lui dit :

*-» Gc) ♦-•

— Et madame Moylan , où estelle ? je viens la voir.

— Ma femme est au salon , Madame , vous l'y trouverez avec Bîij>tistine. A propos , vous savez ,

cette chère petite , vous avez

entendu dire... Oh ! sans doute...

M. Ernest de Saint - Martin est amoureux d'elle^ il veut l'épouser... , sa famille fait quelques difficultés ; mais on les lèvera, il paraît que cela tient à moi...

— Comment à vous ?

— Oui, à moi seul , c'est M. Ernest qui me l'a dit... On désirerait que je quittasse mon magasin... , ça leur ferait plaisir ; en y ré fié-

»-* yo <-• chissant bien , je trouve que ce n'est pas une si mauvaise idée.

— Vraiment ! dit madame de Saint-Aubin en levant les bras au ciel.

— Mais oui , je me fais vieux j j'ai soixante mille livres de rente au soleil \ la vente de mon fonds les augmentera encore de douze ou

quinze environ Soixante et

quinze , Madame... Maintenant , retranchez de cela vingt mille francs de rente que je donnerai } our dot à Baptistine , il m'en restera cinquante-cinq mille ; c'est bien assez 5 et, quant à mon commerce , il n'y aura plus de maison Mey-

9^ ni «-• lan , voilà toutj je n'ai point de garçon....

Pendant qu'il parlait ainsi, madame de Saint-Aubin songeait en elle-même à cette fortune , considérable partout, et immense pour 1;\ ville d^Aix.

— Comment î ce vieux ladre de Meylan a soixante mille livres de rentes au soleil , pensa-t-elle , et moi je n'en ai pas seulement sept, et j'ai vendu mon carrosse. .. Mais, mon Dieu . vingt mille livres de rente en dot à Baptistine , les Saint-Martin accepteront... et l'héritage donc !..

— Je serai bien un peu desœuvre' , mais M. Ernest m'a dit que

nous passerions tous les êtes à Saint-Marlin , cl c'est une fort bel le terre.

iV cette espérance du vieux négociant 3 îïiadame de Saint-Aubin sourit; mais inquiète de la tournure que prenaient les choses, elle commença à craindre que les affaires de son protégé, Tavocat Dulong, ne fussent en mauvais état , et que tout le crédit qu'elle supposait encore à la marquise d'iVmboise ne pût pas empêcher le mariage d'Ernest. Elle s'apprêtait donc à quitter M. Meylan pour a' 1er voir sa femme , lorsque celui-ci la retint.

— Au moins ne parlez pas de tout cela à ma femme, lui dit-il

s»-> nô ♦-« elle ne peut pas supporter monsieur Ernest de Saint-Martin , ni toute cette famille \ ne lui parlez pas surtout de quitter le commerce , elle ferait de beaux cris.

— Soyez tranquille , soyez tranquille , lui dit madame de Saint- Aubin, bien décidée à ne pas parler d'autre chose.

Madame Meyian était dans un salon dispose au-de.^sui delà boutique , et oii elle se teî)ait ordinairement avec sa fille. C'était une pièce assez spacieuse , mais sombre comme tout le reste de la maison , et que des meubles vsimples et usés n'égayaient en aucune manière.

Elle se leva à l'arrivée de ma-

»-♦ 1^ «-« (lame de Saint-Aubin , et mademoiselle Baptistine en fit autant.

— Bonjour^ madame Meyian , dit madame de Saint-Aubin d'un air familier , bonjour ] bon Dieu que cette petite est jolie ! et elle epiîbrassa Baptistine.

C'était , en effet , une bien jolie enfant , fraîche comme un bouton de rose, une taille svelte, des yeux noirs et bien fendus , des cheveux châtains partage's sur son front , et qui descendaient,, en deux bandeaux lisses^ j)liis bas que les tempes , la bouche fine et les lèvres un peu minces et écarlates , ce qui, avec la vivacité' de ses yeux , donnait à sa physionomie un air spirituel et agaçant , le contour du

-^'isage parfait et un petit nez légèrement retroussé , enfin un front blanc et uni qu'aucune ride ne traversait, qu'aucun souci, aucun chagrin ne semblait avoir effleuré encore , cette télé charmante était bien placée , et chaque mouve* ment du cou lui était favorable et lui seyait à ravir. Mademoiselle Meylan était comme toutes les femmes bien faites qui naturellement ont les épaules effacées , le corps bien placé , et dont toute la personne gracieuse se présente d'une manière aisée ; si on ajoute à cela de jolies mains , le pied petit , et une éducation qui n'avait point été négligée , grâce à l'institutrice à laquelle on avait confié ,

»-♦ y6 «Hi

dès son bas âge ^ la jeune fiile ( car la mère , occupée de son commerce , ne pouvait pas veiller sur elle ) , il sera facile de comprendre que Baptistine , jolie, presque belle , riche et bien élevée , devait être recherchée par beaucoup de familles , et semblait iîé devoir être refusée par aucune.

Jamais madame de Saint-Aubin ne l'avait vue sous un jour aussi avantageux ; frappée de sa beauté et l'esprit préoccupé de sa richesse , elle se dit que certainement la famille Saint -Martin , dont les affaires passaient pour être embarrassées , ne laisserait pas échapper cette occasion deboucLér

d^assez bons trous , et de rajus ter ses affaires aux dépens d'une famille plébéienne qu'on saurait toujours rloigner de l'intimité. Elle cessa de croire quil dépendît de madame ia marquise d'Ambolse de rompre ce mariage , et n'eut plus d'espoir pour son protégé qu'en madame Meylan. Jetant donc un regard significatif à ia femme du drapier, elle la pria de l'œil d'éloigntT sa fille.

— Baptistine, dit madame Meylan, montez chez vous et étudiez votre leçon de piano, n'est-ce pas aujourd'hui que viendra votre maître ?... Imaginez, Madame,

»-» y 8 <-« que son père lui a donné le maître le plus cher de la \ille , un monsieur qui arrive de Paris, et qui prend trois francs par cachet.

Baplistine se leva, fit une grande re'vérence k madame de Saint- Aubin, et prit le chemin de sa chambre.

— Votre fille est charmante, dit madame de Saint-Aubin.

— Oui, Madair.e , ça me vieillit, il ire semble que je î'ai eue d'hier,

elle est née dans l'année 18

Enfin une année malheureuse; vous vous souvenez , lorsque le comte de L^*^ passa en Espagne, et laissa tous SCS créanciers le bec dans l'eau ; ce lat une perte de huit

i'nille francs pour nous , madame.

— Je me le rappelle parfaitement, dit madame de Saint-Aubin , le Comte me devait trois cents louis... Comment! il y a déjà dixsept ans de cela ?

— Tout autant. Madame.

— Baptistinc a mis le tcms à profit 5 et le bonheur d'avoir une fille pareille doit vous faire oubliei la perte légère que vous a valu la pratique de monsieur le Comte.

— Une perte légère ;, huit mille francs !

— Légère, quand on est aussi ri che que vous Têtes, vous l'avez bien réparéesansdoute, vous n'avez qu'u-

ne enfant, d'ailleurs, et elle sera toujours assez riche.

— Pîùt à Dieu que j'eusse d'autres enfans, et que ce fusscut des garçons; des garçons c'est notre richesse , à nous marchands , ça travaille... Ah! Madame, ajouta- telle confidentiellement, ma fille me cause bien du chagrin !

— Comment cela? dit madame de Saint-Aubin , enchantée d'arriver enfin sur le terrain des confidences, Baptistine est sage, douce, bonne, bien élevée; je n'en entends dire que du b;en.

— Mon Dieu , ce n'est pas elle précisément qui me tourmente, mais j'ai du chagrin à cause d'elle.

— Ces jeunes tilles, dit negligeminenl madame de Saint-Aubin, surtout quand elles sont jolies , ont toujours des amoureux qui tourmentent les mères.

— Des amoureux î s'écria madame MeyLin, des amoureux! jour de Dieu ! je voudrais bien voir

que ma liile eut des amoureux

Non, Madame , la petite n'aime personne , mais c'est son père qui veut la marier contre mon gré.

— Oui, on ne parle que de cela dans la ville ^ mais je n'ai pas cru tout ce que l'on dit, parce que vous êtes là, vous.

— Oui, Madame , et j'aimerais mieux la voir morte que de la voir

■ft^ 82 «Hi

madame de Saint-Martin. C^est haut comme le tems , ces gens-là; croiriez-vous qu'hier encore ils ont passé dans leur voiture devant ma boutique, et qu'ils ne m'ont pas même saluée , et leur fils ne bouge d'ici ; M. Meylan m'oblige à le recevoir... Non, non^ je ne veux pas m'emparenter ainsi... Il faut qu'il ait bien peu de coeur, ce M. Ernest de Saint-Martin , pour venir ici se faire recevoir comme je le reçois j mais ça fait le chien couchant pour avoir ma fille , c'est à»dirc mon argent : il ne l'aura pas, Madame , il ne l'aura pas.

— C'est un assez joli garçon, dit madame de Saint- Aubin.

— Oui! un joli garçon! une laille pincée, de grands pantalons à la cosaque , une cravate de couleur et une figure de papier mâché; si vous appelez ça un joli garçon ? Il n'a pas fait la conquête de Baptistine d'abord.

— • Vraiment? fit madame de Saint-Aubin.

— S'il est joli garçon, continua madame Meylan qui , une fois lancée^ était intarissable , s'il est joli garçon , qu'il aille faire la cour aux belles dames et qu'il nous laisse tranquilles. On dit qu'il en a une , qu'il la garde.

— Vous voulez parler de madame la marquise d'Amboise, re-

•-» 84 <-• prit madame de Saint-Aubin ^ c'est unechose qu'il ne faut pas lui reprocher , ils sont brouilles.

— Brouillés, dit madame Meylan , brouille's , ah ! ouiche î c'est une frime. Et vous croyez cela , vous 5 Madame , oh ! non pas , moi;... c'est un complot contre la fortunede la maison Meylan. Quand ce beau muguet qui apporte tous les joursdesbouquetsk ma fille aura la dot, il se raccommodera avec sa marquise , ils feront la noce ensemble, et il laissera ma pauvre fille dans un trou de campagne.

— Oh! madame Meylan, vous me faites frémir... Comment, vous

»-♦ 85 4-« croyez cela possible ? Eli bien î la même idée mutait venue.

— Ça crève les yeux , dit madame Meylan.

' — Oh ! Madame, j'admire voire bon sens, reprit madame de Saint- Aubin... 1] est vrai qu'une mère est si clairvoyante! Cependant, nous allons peut être trop loin : M. de Saint-Mnrlin n'est, sans doute, pas capable

— Oui , oui , je n'aurai qu'à m'y fier, vraiment, je serai bien heureuse .iprés, el ma fille aussi.....

Non, non^ nous ne pouvons pas faire cette expe'rience dans notre famille.,.. Ah! Madame, je suis

m^ S6 *-^ bien malheureuse de ne pouvoir pas faire ce que je veux.

— Mais il me semble , Madame , que vous êtes la maîtresse. Qui autre que vous peut disposer de votre fille? Qui peut en disposer sans votre consentement? Personne 5 pas même M. Meyian.

— Et c'est lui qui s'est coiflPé de ces Saint-Martin , Madame. Ça n'a jamais été que boutiquier, et ça veut se faire noble , ou du moins ça veut que sa fille le soit. Je vous demande s'il y a du bon sens ! ils ne veulent que gruger son bien, ils le mettront sur la paille^ nous mourrions de faim dans quelques

»-* Sy <-■ années si ma fille épousait monsieur Ernest.

Quoique cette haine contre la noblesse piquât au vif madame de Saint-Aubin^ elle secondait trop bien ses vues pour qu'elle voulut dire un mot qui trahît ses sentimens; madame Meylan continua :

— Nous n'avons point de garçon, et j'avais un projet , c'était de marier Baptistine à un marchand de draps ] alors mon gendre aurait continué le commerce et la maison Meylan ne se serait point éteinte j mais les deux marchands de draps qui sont ici sont deux mauvais sujets^ deux hommes qui

»-* 88 <Hi pensentmal , d'ailleurs, l'un d'eux, à l'époque du maximum^ a dénoncé mon mari et dévasté nos magasins; l'autre nous joue tous les mauvais tours possibles et cJierche à nous enlever nos pratiques ; celui-là , d'ailleurs^ n'a point de fils, et le fils du premier est un vilain borgne.

— Vous n'avez donc personne en vue ponr Baptistine? elle est cependant en âge d'être mariée , dit madame de Saint-Aubin.

— Il y a bien un avocat qui me fait parler , répondit madame Meyian , mais ces avocats sont si traîtres.

— 11 y en a de fort habiles ^ c est

un bon ëtal, à Aix, et ils ne sont pas fiers, dit madame de Saint- Aubin.

— C'est votre avocat, Dulong !

dit madame Meylan qui avait pénétre son interlocutrice.

— Oui^ Dulong.

-— Ce qui me piaît dans cet ëtat, c'est qu'on ne risque point d'argent , on n'expose que des paroles.

— Et on ne les expose pas gratis , dit madame de Saint-Aubin.

— Oh! tenez, dit la marchande incapable de contenir plus iongtems son secret , je ne jouerai pas au fin avec vous, j'ai pro-

Il 4 '^

»-» 9^ **^ mis ma fille à Dulong , il sera mon

gendre, il a ma parole.

Madame de Saint- Aubin regarda long-tems madame Meylan avec ses yeux clairs etbrillans, comme une femme qui veut être bien sûre de ce qu'on lui dit; quand elle fut convaincue, elle se mit a re'fléchir à la conduite de M. Dulong.

— Ce petit avocat a sa parole, se dit-elle, et il ne m'a rien appris; il est sûr de son mariage et il menvoie solliciter auprès de cette femme... d'une vendeuse de draps!

Puis elle se remit , cet orage de l'orgueil s'appaisa :

— Il faut, se dit-elle en elle-

»-^ gi <-•

lïiéir.e^ savoir juger les hommes d'après leur caracière el leur profession. Dulong est avocat, il a tous les talens d'un avoué ; quelque foi qu'il ajoute à la parole de madame Meylan , il accorde aussi quelque pouvoir à M. Meylan dans sa propre maison; il sait d'ailleurs qu'il a affaire aux Saint* Martin , et que c'est jouter contre forte partie, il a voulu s'ëtayer de mon crédit.

Une chose que madame de Saintx\ubin ne s'avouait pas et qui était réelle, c'est que ce mariage , en mettant à la disposition de l'avocat desfonds considérables, devait faciliter certain emprunt qu elle voulait faire et dont l'avocat Dulong

Éi-^ 92 *-•

devait se charger personnellement s'il en avait le moyen.

— Je ne vous cache pas que vous me faites plaisir, réponclit-eile à madame Meylan ^ oui , Dulong est mon avocat, et quoi quil soit jeune^ je lui confie mes affaires depuis long-tems; c'est un homme économe, rangé, soigneux, qui fera sa fortune etsa réputation^ vous ne pouvez pas mettre votre fille en meilleures mains, e! il y a une chose qui fait toujours plaisir à une mère quand un mariage est convenable , il aime Baptistine, or, quand on aime, on se fait gén^jralement aimer, et c'est ce qui fait les bons ménagei.

— Chez nous , chez les petites liens, liîadariie de Saint- Aubin!

dit avec aigreur inadame Meylan.

La protectrice de Dulong vit que la haine de la noblesse s'eni parait de nouveau de la mère de Baptisline et elle se résolut à frapper les grands coups en faveur d'un mariage qu'elle avait intérêt ù conclure.

— Ecoul(z, madame Meylan , lui dit-elle, j'aime Baptistine, TOUS le savez, c'est comme si c'était ma lilie , et n'est pas naturel , n'est-ce pas? mais c'est vrai, pour moi qui n'ai jioint d'enfans. Je m'intéresse aussi beaucoup a Dulong, ainsi, je vous avoue, sans dé-

•^ 94 tour , que rien ne peut me faire

plus de plaisir que ce mariage

Vous avez donne votre parole, ainsi rien ne peut vous empêcher d'accepter la proposition que je vais vous faire ^ venez diner demain chez moi avec Baptistine ; Dulong y sera.

Madame Meylan fut tout étourdie de celte proposition : aller dîner chez une personne aussi audessus de son état ^ et avec sa fille, encore ! cette invitation blessait sa haine, la lirait de toute ses habitudes; elle 1 devenir la commensale d'une femme noble î Cependant la personne de madame de Saint-Aubin ne lui déplaisait pas.

»-> qS» <-« elle l'aimait au contraire , et était bien aise de se faire un appui contre son mari et contre les Saint- Martin de l'espèce de patronage qu'on lui ofifrait. Elle accepta sans hésiter.

— Très-bien , dit madame de Saint- Aubin 5 et vous anièiierezBaptistine ?

— Je l'amènerai , soyez-en sûre.

Quand les deux femmes furent

d'accord sur l'heure, et que madame Meylan eut épuisé toutes les recommandations de mauvais goût qu'une femme commune fait quelque fois en province comme : — Ne vous dérangez pas. — Ne faites point de dépense pour nous. —

m-* ^6 *-m Ah! nous sommes petites mangeuses d'abord^ ma fille et moi î — Votre servante, Madame. — ces deux dames se séparèrent et madame de Saint Aubin quitta cette maison. Elle passa de nouveau par le magasin , et M. Meylari courut a^^^r^'^ elle , la casquette à la main ; il l'aborda avec cet air curieux d'un mari faible qui a osé avoir une fois une volonté et qui veut savoir comment on a pris ses ordres.

— Eh bien ! Madame , que vous a dit ma femme?

— Que vous aviez reçu de la batiste superbe , Monsieur , et vous m*en enverrez deux ou trois

e>-> c^-y «-« pièce pour des chemises -, elle les choisira elle-même.

Cela dit , elle fit un léger salut et sortit du magasin.

— Il me semble qu'elle pourrait être un peu plus polie avec un homme doiit la fille va épouser M. de Saint-Martin le fils , se dit M, Meylan.

— Ah ! elle viendra diner chez moi , disait madame de Saint-Aubin , en reprenant le chemin de sa maison ; si les Saint-Martin se tirent de là , je veux perdre mon nom.

Il était quatre heures et demie , et M. Ernest de SMint-Martin , grand jeune homme de vingt-huit à trente ans , se promenait dans le salon de son père , vêtu d'un habit bieu qu'il av.iit boutonne jusqu'au

»- 99 *^ col. Il arpentait cette vaste salle en

long et en large, sans avoir l'air de se soucier le moins du monde d'une jeune personne de dix-huit ans qui faisait cîe la tapisserie dans un coin, ni d'un homme chetif , aux doigts allonge's , à la figure blême ^ au maintien frileux, qui, par habitude sans doute ^ c'rait assis dans un grand fauteuil auprès de lu cheminée. La jeune fille, d'une figure agre'able et douce, paraissait plus occupée des allées et venues du jeuue^homme , que de son aiguille et de son ca-nevas, et Tabbé (car c'en était un ) regardait le foyer vide , comme pour y chercherune chaleur dont il paraissait avoir be^

»-» lOO ♦-«

soin: quelque fois, il levait les yeux jusque sur la chemine'e , et il considérait avec une attention mécanique une grande pendule où le Lronzedédore s'alliait au marbre blanC;, ou bien deux grands chaiideliers à girandoles , seuls ornemens de la cheminée. Monsieur Ernest s'arrêtait quelques fois, frappait du pied , et puis reprenait sa promenade.

-• Je ne suis pas fait pour ces tourmens-là , disait l'abbe' , en montrant des dents encore blanches qu'il laissait voir volontiers ^ tout ce tracas-là, toutes ces scènes me donnent ma migraine et des liraillemens d'estomac. Madame

a^ lOl «Hi de Saint-Martin paraîlra-t-elle au dîner , ma nièce ?

Cette question donna le frisson à la jeune personne qui crut y voir l'avant-coureur d'un des emportemens habituels d'Ernest.

— Pourquoi pas , mon oncle ?

s'empressa-t-ellc de dire à l'abbé.

— Parce que ^ parce que , répondit celui-ci , Monsieur votre frère a eu ce matin une longue conversation avec ma sœur , et qu'une demi-heure après elle s'est trouve mal; vous le pavez fort bien, ma. nièce.

— Elle p.iraitra au dîner, elle va bien maintenant, dit mademoiselle Eugénie de Saint-Martin.

La patience d'Ernest paraissait être à bout.

— On dit , continua Tabbë avec un petit air caustique et indifîerent qu'il mettait à tout, on dit que nous devenons insensibles en vieillissant, que nous nous ossifions^ c't st un nouveau mot , ma nièce.

Eh bien I il parait que c'est tout le contraire dans notre famille , dans la famille de Montplâtreux; oui, Monsieur , dit-il , en se retournant vers son neveu, j'ai vu Madame voire mère dans des situations bien critiques ; je l'ai vue à Ja mort de Louis XVI , Monsieur , je l'ai vue, lorsque son mari et moi, avons émigré , jetais auprès d'elle,

lorsqu'on lui annonça l'assassinat du duc de Berry , elle a supporté tousces coups-là sans faillir^etmaintenant, votre conduitelarend mourante : il est vrai que maintenant

il s'agit de la honte,

— La honte ! s'e'cria Ernest en frappant du pied.

— Mon frère î dit la jeune fille.

Un sourire de de'dain vint ensuite se dessiner sur les lèvres d'Ernest , et il parut se reprocher sa violence contre un adversaire semblable; seulement , il se rapprocha de l'abbo et, se plaçant entre lui et ?a sœur , il lui dit :

lo4 «-■!

— - Votre émigration î vous ne devriez pas parler de cela , mon oncle ; c'est maladroit.

î a figure de l'abbé prit une expression de haine, son teint bilieux verdit; il fit nn mouvement pour se lever, puis retomba dans son fauteuil. Ernest s'approcha de lui, lui prit le bras qu'il comprima fortement, et lui parlant à voix basse, de façon à ceque sa sœur n'entendit pas :

— En 1793, vous jetâtes le froc aux orties, et désespérant de séduire une jeune fille, vous vouliez l'épouser •, mon père alors vou§

força à l'accompagner en Angleterre voilà où était la honte ,

mon oncle.

L'abbé, avec Tart commun à ceux de sa secte, desserra les dents pour dire à son neveu un taisez - vous^ insolent ! bien §ec , puis se leva et s'approchant de sa nièce il dit:

— Pour être heureux dans ce monde , il ne faudrait avoir ni çnfans, ni neveux , ni nièces, mademoiselle ; c'est ce dont votre mère et moi sommes convaincus.

Puis il tira de son gousset une grosse montre anglaise, la fit sonner et déclara qu'il allait dîner chez monseigneur l'Archevêque , où son couvert était n\is,

io6 ♦-•

— Que le diable l'emporte , dit Ernest, quand son oncle fut parti, et puissc-t-il emporter avec lui notre arbre généalogiqwe. Une jeune personne honnête , vertueuse , belle comme un ange , qui m'apporte vingt mille francs de rente à moi, qui , quoique mon père ait un équipage , n'ai jamais eu dans ma poche cent eus qui ne dussent rien à personne ; une fille qui héritera d'un million, que diable veut-il que j'épouse ? la reine de Saba ?

— Précisément ! mon frère, dit la jrune personne d'une voix mutine.

Ernest se rapprocha de sa sœur.

— Toi , ma sœur, lui dit-il, tu es meilleure qu'eux tous, et tu me comprendras. Quand je suis entré dans le monde, quand, après avoir perdu ces deux ou trois ans que tous les jeunes gens gaspillent, je me suis attaché à madame la marquise d'Amboise, qu'ai-je fait ? j'ai porté le trouble dans un ménage , j'ai éloigné une femme de son mari , de ses enfans j madame la Marquise a divorcé avec tous ses devoirs. Et bien qu'ont-ils dit alors?

M. l'abbé m'a t-il parlé morale , religion? Mon père m'a-t-il rappelé la sainteté du mariage que je violais j la société que je troublais, que j'ébranlais dans ses bases ?

»-♦ io8 <-• ma mère a-t-clle fail parler celte Icisainte du fcjyer domestique sou ilîë par moi ? m'a-t-elle mis sous les yeux l'adultère, le mensonge, le crime introduit par moi dans la demeure d'un homme ? Pas du tout 5 Fabbc a dit que j'étais fort heureux, et qu'à mon âge il n'aurait pas eu ce bonheur. Mon père a prétendu que cette aventure me vau»

drait un voyage à Paris, et ma mère a dit , à qui a voulu l'entendre , qu'elle était fort tranquille sur mon compte, parce qu'elle me savait en bon lieu. Et maintenant que je veux faire une chose religieuse, loyale, honnête, et qui n.'cKiichit , ils crient à la honte ,

m-* IC9 «-« au scandale, au déshonneur 1 Celle pauvre fille, celte pauvre Baptistine ! Us ne diraient rien si je l'avais séduite.

— Pas le moindre mot , lui répondit sa sœur.

— Oh ! tu trouves cela bien ?

— Moi! il ne s'agit pas de moi , mais d'eux. Ils sont conséquens , ils sont logiques, comme dirait mon oncle l'abbé. Il ne s'agit pas de morale ici , mon pauvre Ernest, mais d'orgueil.

— Et pour leur orgueil il faut que je me sacrifie , que je refuse la fortune et le bonheur, non, certes : non, je ne me sacrifierai pas à des vices !

»-» I lO ♦-•

— Ce ne sont point des vices, mon ami, ce sont des préjugésj mais des préjugés respectables pour ceux qui les conservent au grand dommagede leurs intérêts^ le monde paraît plein de contradictions; il paraît avoir deux poids et deux mesures:

pas du tout , il n'a qu'une balance dans laquelle il pèse tout avec le même poids ; son intérêt , ou celui de ses passions, ce qui revient au même, car Tintérêt est là oii on lé place^ : or .. mon cher frère , nos parens t'ont jugé et te jugent avec leur intérêt; il est impossible qu'il en soit autrement.

— Eh bien, répo nditErncstayec humeur , s'ils me jugent avec leur

»-» I I I 4HB

intérêt, moi j'agis clans le mien.

— Et dois- ta trouver mauvais qu'ils s'en oEFensent^ reprit la jeune fille, ne doivent-ils pas croire que ton intérêt et le leur ne font qu'un? En effet , mon frère , mets- toi à la place de pauvres gentilshommes comme nous auxquels il ne reste plus qu'une chose , l'opinion ; non pas celle des autres, mais la nôtre propre et pas davantage^ si nous la méconnaissons, si nous la mutilons, il ne nous reste plus rien quecequel'on appelle les bienfaits delarévolutiondeSQetlaCharte...

Sous Louis XIV, c'est-à-dire plus tard , sous la régence et sous Louis XV, la noblesse se mésal-

*-» 112 i-m Ha , elle e'pousa les filles des tiai^tans , des partisans , des financiers-, elle le pouvait alors en quelque sorte, elle était puissante et majestueuse et faisait monter à elle ceux qu'elle adoptait : ce qu'elle gagnait en argent, elle le rendait en position. Mais maintenant quel avantage donne une alliance avec la noblesse à un plébéien danssoh opinion à lui , puisqu'il pense qu'il n'y a point de plébéiens, et que nous sommes tous égaux?... Alors , mon frcre ^ il y a une espèce de lâcheté à abandonner la noblesse , et à prendre au peuple plus qu'on ne peut lui rendre. Voilà , mon cher Ernest, l'opinion de mon

»-♦ I i3 <-• père 5 voilà celle de ma mère et je t'avoue que je suis un p€u de leur avis.

— C'est-à-dire que , parce que je ne suis pas riche , que^ parce que les places de l'armée et de kl magistrature me sont ferm<'es par mon opinion, je ne puis pas épouser 'une jolie fille que j'aime et qui a le malheur d'être riche.

— Oh! mon Dieu ^ oui , reprit sa sœur , mais toi-même tu sens la vérité de ce que je te dis ; car , Ernest , mon bon Ernest , tu es bien malheureux, tu es tiraillé en tous sens , rien ne va comme tu le voudrais , ta famille s'oppose à ton mariage avec mademoir

Page 1