‹ Comme on devient un hommeChapitre 4 sur 20 · TABLEAU DES TREIZE VERTUS · texte numérisé non relu

TABLEAU DES TREIZE VERTUS

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les événements de sa vie

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Je suis né dans l’indigence et dans l'obscurité, et j y ai passé mes premières années. Je me suis élevé dans le monde àun état d’opulence, et j'y ai acquis quelque degré de célébrité. La fortune continue de me favoriser, même à une époque dema viedéjàavancée’Mes descendants seront peut-être charmés de connaître les moyens que j'ai employés pour cela, et qui, grâce à la Providence, m'ont si bien réussi. Ces moyens peuvent servir de leçon utile à ceux d’entre eux qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir les imiter. Le bonheur que j'ai éprouvé m'a souvent fait dire, quand j'y réfléchis (et cela m'arrive souvent), que si j'avais à recommencer à vivre, je voudrais recommencer

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la même carrière, depuis mon premier pas jusqu'au dernier. Je ne réclamerais que l'avantage dont jouit un auteur, de pouvoir corriger dans une seconde édition les fautes qui peuvent se trouver dans la première. Peut-être voudrais-je aussi en changer quelques incidents pour d'atttres plus favorables; mais si cette faveur m'était refusée, j'accepterais la condition de suivre exactement la même carrière. Cette répétition de la vie ne peut avoir lieu. Ce qui y ressemble le plus est le souvenir de toutes les circonstances. En m'occupant de les consigner par écrit, je céderai au penchant, si naturel aux vieillards, de parler d'eux, de citer leurs actions, et je m'y livrerai sans courir le risque d’ennuyer ceux qi, par respect pour mon âge, pourraient se croire obligés de m'écouter, puisqu'ils ne me liront jamais que par l'effet de leur volonté. Et enfin (pourquoi ne pas en faire l’aveu, puisque personne ne me croirait, si je le niais ?) cette tâche ne laissera peut-être pas d'être un peu flatteuse pour ma vanité. Il est bien certain que je n’ai jamais lu ni entendu cette précaution oratoire : Je puis dire sans vanité, etc., sans que ces mots ne fussent suivis de quelque mouvement d'amourpropre. Bien des gens ne peuvent souffrir la vanité dans les autres, quelque abondamment qu'ils

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en soient pourvus eux-mêmes : pour moi, je lui fais grâce partont où je la rencontre. Je suis persuadé qu’elle produit souvent d'heureux effets pour celui qui l’éprouve, et pour ceux qui se trouvent dans la sphère de son action. Ainsi donc, en plus d’une circonstance, un homme pourrait, sans trop d’absurdité, remercier Dieu d’avoir mis la vanité au nombre des bienfaits qu'il lui a accordés.

Et maintenant que je parle de rendre grâce à Dieu, je désire reconnaître en toute humilité que j’attribue à sa divine Providence le bonheur dont j'ai joui toute ma vie, comme je viens de le dire. C’est elle qui m'a inspiré les moyens dont je me suis servi, et qui en a assuré le succès. Cette ferme croyance me porte à espérer, quoique sans présomption, que sa bonté daignera m'accorder la continuation du même bonheur, ou la force nécessaire pour supporter un revers fatal que je puis éprouver, comme tant d’autres. Ce que l'avenir me réserve n’est connu que de cet Être seul qui a le pouvoir de nous rendre heureux jusque dans nos afflictions.

Je naquis à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre; ma mère se nommait Abiah Folgier. Elle était fille de Pierre Folg'ier, l’un des premiers colons qui vinrent s'établir dans cette contrée.

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Cotton Mather en fait une mention honorable dans son histoire ecclésiastique de ce pays, intitulée: Hagnalia Christi Americana.lllenomme, « un Anglais savant et religieux, » si je me rappelle bien ses expressions. On m'a assuré qu'il écrivit divers petits ouvrages de circonstance, mais il n'en fit imprimer qu'un seul, et je me souviens d’avoir vu cet ouvrage, il y a quelques années. Il était en vers familiers, suivant le goût du temps, et du peuple auquel il était destiné. Il s'adresse au gouvernement du pays; il réclame la liberté de conscience; il attribue à la persécution les guerres des Indiens et les autres malheurs qu’on avait éprouvés, les regardant comme autant de jugements de Dieu pour punir l'intolérance. Enfin il exhorte à révoquer des lois si contraires à la charité. Cet ouvrage ‘me parut écrit avec une liberté mâle, et d’un ton de simplicité agréable : je me rappelle les six derniers vers; mais j'ai oublié le commencement de la strophe : le sens en est que sa censure ne prend sa source que dans la bienveillance, et que, par conséquent, il veut bien qu’on sache qu’il en est l’auteur.

Mes frères aînés entrèrent en apprentissage pour différents métiers, et dès que j’eus huit ans l'on me plaça dans une école : mon père avait le

dessein de me consacrer à l’église, comme la dîme de ses enfants. Je ne me rappelle pas le temps où je ne savais pas lire, je dois donc avoir appris fort jeune. Je le fis avec une facilité qui, dans l'opinion des amis de mon père, annonçait que je deviendrais un savant, et ce fut pour lui un motif de persister dans son projet. Mon oncle Benjamin l’approuva aussi, et me promit de me donner ses volumes de Sermons en écriture tachygraphique, si je voulais l’apprendre, pour en faire en quelque sorte le premier fond de mon magasin. Je ne restai pourtant point à l’école -une année entière, quoique pendant ce temps J'eusse fait assez de progrès pour passer dans la seconde classe, d’où l’on m'aurait mis dans la troisième, à la fin de l’année. Mais mon père était chargé d'une famille nombreuse; il ne pouvait, sans Inconvénients, supporter les dépenses d’une éducation de collége. Il considérait d’ailleurs, comme il le dit en ma présence à un de ses amis, que l'état auquel il m'avait destiné n'offrait que des espérances bien bornées à ceux qui l'embrassaient ; il renonça à son premier projet, me retira de l'école où il m'avait placé, et m'envoya dans celle de M. George Brownwell qui en tenait une d'écriture et d’arithmétique, et qui avait de la célébrité. C'était un maître habile, qui avait

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réussi dans sa profession, et qui employait pour enseigner, les moyens les plus doux et les plus ‘encourageants. J’acquis assez vîte par ses soins un bon caractère d'écriture, mais je ne réussis nullement en arithmétique. À dix ans, mon père me reprit chez lui pour l'aider dans sou commerce de fabricant de chandelles et de savon. Il n’y avait pas été élevé, mais il l'avait embrassé en arrivant dans la Nouvelle-Angleterre, parce qu'il avait reconnu que son état de teinturier lui donnait peu d'occupation en ce pays, et ne suflirait pas pour le soutien de sa famille. Je fus donc occupé à couper des mêches pour les chandelles, à remplir les moules de suif, à faire les commissions, etc.

Je n’aimais pas ce métier, et j'avais un goût décidé pour la marine; mais mon père pensait tout différemment. Cependant nous demeurions près de la mer, elle me voyait souvent; j'appris à nager et à conduire une barque, et quand je m'y trouvais avec d'autres jeunes gens, les fonctions de pilote m’étaient ordinairement dévolues, surtout dans les circonstances difficiles : en toute occasion, j'étais comme le chef de mes camarades, et il m'arrivait quelquefois de les mettre dans l'embarras. J'en citerai un exemple, parce qu'il prouve que, même à cet âge, mon esprit

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formait déjà des projets d'utilité publique, quoique alors mal dirigés. Il y avait un marais salant. à la suite d’un étang; on y avait construit un moulin, et nous allions souvent pêcher sur le bord, à la haute marée. À force de le fouler aux pieds, nous en avions fait un véritable bourbier. Je proposai d'y bâtir un quai sur lequel nous nous trouverions de pied ferme, et je montrai à mes compagnons un gTos tas de pierres qui étaient déposées près du marais pour une maison en construction. C'était précisément ce qui convenait à notre projet. Ainsi donc, dans la soiréesquand les ouvriers furent partis, j'assemblai un grand nombre de mes camarades, nous nous mîmes à travailler avec toute l’ardeur qu'on voit dans une fourmilière, nous mettant quelquefois deux ou trois pour transporter une pierre, et nous réussimes enfin à former notre pêtit quai. Le lendemain, les ouvriers furent surpris de ne plus trouver les pierres qui nous avaient servi pour cette construction. On chercha les auteurs de cet emèvement, on nous découvrit; nos pères nous réprimandèrent, etj'eus beau démontrer au mien l'utilité de nos travaux: il parvintà me convaincre que ce qui n’est pas honnêtene peut pas être utile,

Vous serez sans doute charmé de savoir quelle

espèce d'homme était mon père. Il avait une excellente constitution, était de moyenne taille, bien fait et vigoureux ; il desginait joliment; et n’était pas sans talent en musique; sa voix était harmonieuse, agréable. Quand il s’accompagnait sur le violon, comme il le faisait assez souvent, après les affaires du jour, on l'écoutaitavec grand plaisir. Il avait quelques connaissances en mécanique, et savait se servir des outils de différents ouvriers. Mais son caractère distinctif était un esprit de prudence, une solidité de jugement qui ne l’abandonnaient ni dans les affaires domestiques, ni dans les affaires publiques. Il me prit jamais aucune part à ces dernières; lanombreuse famille qu'il avait à élever, et son peu de fortune, le forçaient à se renfermer dans son commerce; mais je me rappelle que des hommes qui étaient à la tête de l'administration venaient souvent lui demander son opinion sur les affaires publiques, sur celles de l'Église à laquelle il apparte- naït, et qu'ils montraient beaucoup de déférence pour ses avis et son jugement. Les particuliers aussi le consultaient fréquemment sur leurs affaires; et,s’ils’élevaitquelquedifficulté, les deux partiesle choisissaient souvent pour arbitre. Il aimait d'avoir à sa table, autant qu'il le pouvait, quelque ami ou quelque voisin pour s’entretenir avec

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lui; et il avait toujours soin de faire tomber la conversation sur un sujet utile ou ingénieux, qui pût former l'esprit de ses enfants. Par ce moyen, il dirigeait notre attention vers des idées justes, sages, et propres à nous faire marcher avec prudence dans les sentiers du monde, On faisait peu d'attention à ce qui était servi sur la table : on ne discutait pas si les mets étaient bien ou mal apprêtés, s'ils étaient, ou non, de saison, s'ils étaient de bon ou de mauvais goût, préférables ou inférieurs à tel ou tel autre de même espèce. Aussi m'habituai-je à une parfaite indifférence à cet égard, et jamais je ne me suis inquiété de l’espèce de nourriture qui m'était offerte. J’y fais encore si peu d'attention aujourd’hui, que, quelques heures après avoir dîné, il me serait impossible de dire quels mets étaient sur la table. J'y ai trouvé beaucoup d'avantages en voyageant : je voyais mes Compagnons contrariés de ne pas trouver une nourriture qui pût plaire à leur palais plus délicat, parce qu'il était plus gourmet.

Ma mère était aussi d'une très-bonne constitution : elle nourrit tous ses dix enfants. Je n'ai jamais vu ni à elle ni à mon père d'autre maladie que celle dont ils moururent. Mon père avait alors quatre-vingt-neuf ans, et ma mère quatre-

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vingt-cinq ans. Ils furent enterrés à côté l'un de l’autre à Boston, et je couvris leur sépulture, il y a quelques années, d’une tablette de marbre portant cette inscription :

JOSIAH FRANKLIN Et ABIAH son épouse Reposent ici.

Il; vécurent unis par l'amour et le mariage, Cinquante-cing ans.

Sans posséder aucuns biens, aucune place lucralive, Par un travail constant et une honorable industrie, Et par la grâce de Dieu, Ils fournirent aux besoins d'une famille nombreuse, Et élevèrent convenablement treize enfants el sept pelits enfants.

Que cet exemple vous encourage, lecteur, À remplir les devoirs de votre profession, Et à vous fier sur la Providence.

Il fut pieux et prudent ; Elle fut discrète et vertueuse.

Le plus jeune de leurs fils Consacre cette pierre à leur mémoire,

Par amour filial.

Je m'aperçois, à mes digressions, queje vieillis; j'écrivais autrefois plus méthodiquement; mais où ne se pare pas pour ses amis comme pour un bal public. C’est peut-être une négligence.

J'en reviens à mon histoire. Je continuai ainsi

à travailler pendant deux ans chez mon père, jusqu’à l’âge de douze ans. Mon frère John, qui avait été élevé dans ce commerce, s'était marié, avait quitté mon père, et s'était établi dans Rhode-Island. Il y avait toute apparence que j'étais destiné à remplir sa place, et à devenir un marchand de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état était toujours le même ;'mon père craignit que s’il ne m’en donnait pas un qui me fût plus agréable, je ne quittasse la maison pour eutrer dans la marine, comme l’avait fait mon frère Josiah, à son grand déplaisir. Il me conduisit donc successivement dans des ateliers de menuisiers, de maçons, de tourneurs, de vitriers, etc, et me fit examiner leurs travaux, afin de chercher à connaître mon inclination, et pour tâcher de me donner une profession qui pût me retenir sur le continent. J’ai toujours eu du plaisir, depuis ce temps, à voirde bons ouvriers se servir de leurs outils, et plus d’une fois je me suis bien trouvé d'avoir profité de mes observations : elles m'ont mis en état de faire dans ma maison divers petits ouvrages, quand je n'avais pas un ouvrier sous la main, et de construire différentes machines pour mes expériences, à l'instant même où j'éprouvais le vif désir de le faire. Mon père se décida, enfin, pour l’état de

ù = coutelier, et me mit quelques jours à l'essai chez Samuel, fils de mon oncle Benjamin. Samuel avait appris ce métier à Londres, et venait de s'établir à Boston. Maïs la somme qu'il exigeait pour mon apprentissage ne convint pas à mon père, qui me fit revenir à la maison.

Dès mon enfance, j'étais passionné pour la lecture ; j ‘employai à acheter des livres tout l’argent dont je pouvais disposer. J'aimais surtout les voyages. Ma première acquisition fut les Œuvres de Bunyon, en petits volumes séparés, et je les revendis ensuite pour pouvoir acheter les Collections historiques de Burton. C'étaient des livres à fort bon marché, et à la portée de tout le monde : le tout consistait en quarante volumes. La petite bibliothèque de mon père était principalement composée d'ouvrages de théologie polémique. Je les lus presque tous, et j'ai regretté que, dans un temps où j'étais dévoré d’une telle soif de m'instruire, il ne me fût pas tombé sous la main de livres qui me convinssent mieux, puisqu'il était décidé que je n’entrerais pas dans le clergé. J’y trouvai pourtant /es les des hommes illustres de Plutarque, et je crois encore que le temps que je passai à les Lire fut bien employé. Je lus aussi un ouvrage de Defoë, intitulé : Zssai sur les projets, et un autre

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du docteur Mather, intitulé : Æssai sur Les moyens de faire le bien. Ils contribuèrent peutêtre à la tournure de mon esprit, et eurent quelque influence sur les événements de ma vie.

Ce goût que j'avais pour les livres détermina mon père à faire de moi un imprimeur, quoique un de ses fils, Jacques, eût déjà pris cette profession. En 1717, mon frère Jacques revint d’Angleterre avec une presse et des caractères pour s'établir à Boston. Cet état me plaisait infiniment plus que celui de mon père, et cependant j'avais encore un secret penchant pour la marine. Mon père craignait les effets d’un goût qu’il désapprouvait ; il était impatient deme voir lié parun brevet d'apprentissage. Je résistai quelque temps, et consentis enfin à le signer : je n'avais que douze ans. Je devais servir mon frère comme apprenti jusqu'à vingt-un ans, et recevoir le même salaire qu'un ouvrier, mais seulement pendant la dernière année. Je ne tardai pas à faire de grands progrès dans ce métier, et je devins fort utile à mon frère. Je pus alors me procurer de meilleurs livres. Je fis connaissance avèc des commis de libraires, etils m’en prêtaient quelquefois que j'avais toujours grand soin de leur rendre propres et en bonétat. Je m’asseyais souvent dans ma chambre, passant la plus grande

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