ER
partie de la nuit à Lire un livre que j'avais emprunté le soir précédent, et que je devais rendre Je lendemain au matin. Quelque temps après, un négociant, M. Mathew Adam, homme instruit et sensé, qui avait une jolie collection de livres, et qui venait assez fréquemment dans notre imprimerie, fit quelque attention à moi. Il m’invita à venir voir sa bibliothèque, et m'offrit fort obligeamment de me prêter les livres que je désirerais lire. Je pris alors du goût pour la poésie, et j écrivis quelques petites pièces de vers. Mon frère crut qu'il en pourrait faire son profit, m’encouragea, et m'engagea à composer deux ballades sur des sujets de circonstances. L’une, intitulée : Za Tragédie du Fanal, contenait le récit du naufrage du capitaine Worthilake et de ses deux filles; l’autre, une chanson d’un matelot sur la prise du fameux pirate Teach, dit Parbenoire. Toutes deux étaient misérables, véritablement écrites du style des ballades des rues.
Quand elles furent imprimées, mon frère m’envoya les vendre dans la ville. La première était relative à un événement récent, qui avait fait . beauconp de bruit ; elle se vendit fort bien. Ce succès flatta ma vanité; mais mon père fit succéder le découragement à mon triomphe, en critiquant mes vers, et en me disant que les fai-
seurs de vers mouraient ordinairement de faim. J'échappai ainsi au danger de devenir poëte, et probablement mauvais poëte; mais comme la prose m'a été d'une grande utilité dans le cours de ma vie, et a servi de principal échelon à mon avancement dans le monde, il faut que je vous dise de quelle manière, dans la situation où je me trouvais, j'acquis le peu de talents qu'on peut me supposer dans cette partie.
I y avait dans la ville un autre jeune homme, grand amateur de livres, avec lequel j'étais intimement lié. Nous discutions quelquefois des questions dans lesquelles chacun de nous soutenait son opinion avec chaleur, et désirait vivement y ramener l’autre. Ces discussions, soit dit en passant, engendrent souvent une mauvaise habitude : elles rendent ceux qui s’y livrent désagréables dans la société , parce qu'elles occasionnent dans le commerce de 1: vie un esprit de contradiction qui détruit tout le charme de la conversation, en y introduisant de l’aigreur. Elles produisent aussi de l'éloignement, même l'inimitié, entre des gens qui devraient être liés par les nœuds de l'amitié. J'avais pris cette habitude en lisant les livres de théologie de la hibliothèque de mon père. J'ai remarqué, depuis ce temps, que les personnes de bon sens sont rare-
== ie.
ment coupables de cette faute, excepté les hommes de loi, les membres des universités, et généralement ceux qui ont reçu leur éducation à Édimbourg. Je ne sais plus trop à quelle occasion nous discutions un jour, Collins et moi, la question de savoir s’il est convenable de donner aux femmes une éducation scientifique, et si elles ont de l'aptitude pour les sciences. Il soutint la négative, et j'embrassai l'opinion contraire, peutêtre un peu par esprit de contradiction. Il était naturellement plus éloquent que moi; il avait la parole plus à commandement, et j'étais quelquefois vaincu, plutôt, à mon avis, par la supériorité de son éloquence, que par la force de ses raisonnements. Comme nous nous étions séparés sans nous être mis d'accord sur ce point, et que nous ne devions pas nous revoir de quelque temps, je mis par écrit les motifs de mon opinion; je les copiai lisiblement, et je les lui envoyai. Il me répondit, je lui répliquai ; enfin nous nous étions écrit réciproquement trois ou quatre lettres, quand mon père trouva cette correspondance et en fit la lecture. Sans entrer dans le sujet de la discussion, il en prit occasion de me parler de mon style. Il me dit que j'avais l'avantage sur mon antagoniste pour l'orthographe et la ponctuation, ce qu'il attribua à mon travail dans l’im-
Ee
primerie; mais que j'étais bien loin d’avoir la même élégance d'expression, la même méthode, la même clarté ; et il m'en convainquit par plusieurs exemples. Je reconnus la justesse de ses observations, et à partir de ce moment je fus plus attentif à ma manière d'écrire, et je pris la résolution de travailler à perfectionner mon style. Vers cette époque, je trouvai par hasard un volume dépareillé du Spectateur. Jamais je n’avais rien lu de cet ouvrage. Je l’achetai, le lus, le relus, et en fus enchanté. J’en trouvai le style parfait, et je désirais l’imiter, s’il m'était possible. Dans cette vue, j'en choisis quelques numéros ; je pris des notes abrégées sur les sujets qui y étaient contenus ; puis je les laissai quelques jours sans les regarder et sans relire l’ouvrage. Alors je repris mes notes, et j’essayai de reproduire l'original en entier, tel que je l’avais lu, en employant les expressions qui me semblaient le plus convenables. Je comparai alors mon Spectaleur avec celui d'Addisson, je reconnus mes fautes, et les corrigeai. Mais je trouvai qu'il me manquait un fonds d'expressions, ou, pour mieux dire, la facilité de me les rappeler pour les employer. Je pensai que je l'aurais acquise, si j'avais continué à faire des vers; car la nécessité de chercher sans cesse des mots ayant
UN pe
consistait le plus souvent en un biscuit ou un morceau de pain, une grappe de raisins, ou une tarte que j'achetais chez un pâtissier et un verre d'eau, j'employais à étudier le temps qui me restait jusqu'à leur retour. Je fis d'autant plus de progrès, que la tempérance dans le boire et le manger rend l'application plus facile et l’intelligence plus nette. À cette époque, j'eus l’occasion de rougir de mon ignorance de l’arithmétique, que j'avais inutilement deux fois tenté d’apprendre à l’école; je pris les élements de cette science par Cocker, et je les compris le plus facilement du monde. Je lus aussi l'ouvrage sur la navig'ation, de Seller et Sturny, ce qui me fit connaître le peu de géométrie qui s’y trouve; mais je n’y fis jamais de très-crands progrès. Ce fut encore à cette époque que je lus l'Æssai sur l’entendement humain de Locke, et l'Art de penser de MM. de Port-Royal. se Tandis qne je m'occupais à perfectionner mon style, il me tomba sous la main une grammaire anglaise : je crois que c’est celle de Greenwood. Il se trouve à la fin deux petits essais sur la rhétorique et la logique, et le dernier finit par une discussion à la manière de Socrate. Je me proctrai bientôt après /es Faits mémorables de Socrate par Xénophon, où ilse trouve tant d'exemples
ce
de la même méthode. J'en fus enchanté; je l’adoptai; et renonçant aux arguments positifs, à l'esprit de contradiction péremptoire, je me bornai humblement à interroger. La lecture de Shaftesbury et de Collins m'avait appris le scepticisme; je doutais déjà de bien des points de nos doctrines religieuses. Je trouvai cette méthode aussi commode pour moi, qu'embarrassante pour ceux contre -qui je l’employais, et je pris plaisir à en faire usage. Je ne cessai de la suivre, et je devins très-adroit, très-habile à tirer, même de gens doués de connaissances supérieures, des concessions dont ils ne prévoyaient pas les conséquences, et qui les plongeaient ensuite dans des difficultés inextricables. J'obtenais par ce moyen des triomphes que ne méritaient souvent ni la cause que je défendais, ni la manière dont je la soutenais. Je suivis cette marche pendant quelques années ; mais je l'abandonnai peu à peu. Je n'en conservai que l'habitude de m’exprimer avec une modeste défiance: je n'emploie jamais, quand j'avance une chose qui peut être contestée, les mots certainement, indubilablement, ou d'autres qui donnent à une opinion un air d’assurance positive; je dis plutôt: 4/ me semble, ou je pense que telle chose est ainsi ou ainsi : Z/ me parati que cela est, ou je ne pense pas que cela
ET ee
soit, pour telle et telle raison : J'imagine que cela est ainsi, ou, cela est ainsi, si je ne me trompe. Cette habitude m'a été, je crois, d’une grande utilité, quand j'ai eu besoin d’inculquer mes opinions aux autres, pour les porter à des mesures que j'ai été quelquefois chargé de faire adopter. Le but principal de toute conversation est d’in- Struire ou d'être instruit, de plaire ou de persuader; je voudrais que tous les hommes de bon sens et de bonnes vues n’affaiblissent pas le pouvoir qu'ils ont de faire le bien, en prenant un ton décisif et tranchant qui manque rarement de déplaire, qui tend à faire naître de l'opposition, et qui nous empêche d'atteindre la fin pour laquelle l'usage de la parole nous a été donné. Dans le fait, si vous voulez instruire les autres, et que vous énonciez vos sentiments d'une manière positive et dogmatique, vous ferez naître l'envie de vous contredire, et vous empêcherez qu'on ne vous accorde le degré d'attention convenable. Désirez-vous, au contraire, recevoir des autres quelqu'instruction et en profiter ? il ne faut pas en même temps vous montrer fermement attaché à votre opinion actuelle. Les gens modestes et de bon sens, qui n'aiment pas les querelles, vous laisseront dans vos erreurs, sans chercher à vous détromper. En adoptant une telle
marche, rarement vous parviendrez à plaire à vos auditeurs, et à obtenir leur concours pour ce que vous désirez. Pope a dit très-judicieusement en parlant des hommes :
Sans paraître y songer, cherchez à les instruire ; N’accusez que d’oubli l’ignorant qui s’admire.
Il nous dit aussi qu’il faut
De ce qu’on sait le mieux parler sans arrogance ;
vers qu'il aurait pu faire suivre de celui-ci, qu'il a accouplé avec un autre moins heureusement, à ce que je pense :
Car jamais le bon sens n’a suivi la jactance. J J
Si vous me demandez pourquoi je dis moins heureusement, il faut que je vous cite les deux Vers :
Pour la présomption il n’est pas de défense, Car jamais le bon sens n’a suivi la jactance.
Cependant le manque de bons sens (quand on est assez malheureux pour en manquer) n'est-il pas en quelque sorte une excuse pour la présomption ? et ces deux vers n’exprimeraient-ils pas une idée plus juste, ainsi qu'il suit:
Pour la présomption il n’est qu'uxe défense, Que jamais le bon sens n’a suivi la jactance,
amis PO
Mais je laisse à des juges plus éclairés le soin, ‘de décider cette question.
Mon frère avait commencé à imprimer un journal : c'était le second qui paraissait en Amérique, et il avaitspour titre : The New England courant. Le seul qui existàt auparavant était {4e Boston Ne” letters. Je me souviens que plu- Sieurs de ses amis le détournèrent de cette entreprise, comme ne devant pas réussir, un seul journal étant à leur avis bien suffisant pour l'Amérique. Aujourd’hui (1771) on n’y en compte pas moins de vingt-cinq. Il y persista cependant. J'étais chargé de porter le journal aux abonnés, après avoir travaillé à la composition des planches et à l'impression des feuilles. Il avait parmi ses amis quelques hommes d'esprit qui s'amusèrent à écrire quelques morceaux pour ce journal, qui en obtint plus de réputation, et qui en fut recherché avec plus d’empressement. Ces messieurs venaient souvent nous voir; J'entendais leur conversation, le récit qu'ils faisaient des éloges qu’on accordait à leurs écrits, et je brûlais d'envie de m'’essayer comme eux. Mais magrande jeunesse me faisait croire que mon frère refuserait d'imprimer dans son journal ce que j'aurais écrit, s’il savait que j'en étais l’auteur. J’écrivis un article sous le voile de l’ano-
De I
nyme, et je le fis passer un soir sous la porte de l'imprimerie. On le trouva le lendemain matin, et mon frère le communiqua aux amis qui écrivaient pour son journal, quand ils vinrent le voir, suivant leur usage. Ils le lurent, le commentèrent en ma présence, et je jouis du plaisir délicieux de voir qu’il obtenaiït leur approbation. Ils cherchèrent à deviner qui pouvait en être l'auteur, et ils ne nommèrent que des gens qui jouissaient parmi nous de quelque réputation de savoir et d'esprit. Je crois bien que mes juges furent indulsents, et que mon ouvrage n'avait pas véritablement le mérite que je lui supposais alors. Quoi qu'il en soit, cetessai m'encouragea; j'écrivis d’autres articles, je les envoyai de la même manière, et ils obtinrent pareille approbation. Je gardai mon secret jusqu’à ce que j'eusse épuisé tout mon fonds pour la composition de ces petits ouvrages. Alors je le découvris, et je commençai à obtenir des connaissances de mon frère un peu plus de considération. Il n’en fut pourtant pas très-content, parce qu’il pensa que j'en pourrais devenir trop vain. Ce fut peutêtre même une des causes des différends que nous commençâmes à avoir. Quoiqu'il fût mon frère, il se considérait comme mon maître, et me reœardait comme son apprenti; par conséquent, il
nt
attendait de moi les mêmes services que de tout autre, et je me trouvais dégradé de certaines choses qu'il exigeait : je devais me flatter de trouver plus d'indulgence dans un frère. Nos querelles se portaient souvent devant mon père, et je présume que j'avais généralement raison, ou que je plaidais mieux ma cause, car mon père les jugeait presque toujours en ma faveur. Mais mon frère était violent, il m'avait souvent battu, je trouvais mon apprentissage fort ennuyeux, et je soupirais sans cesse après une OCCasion pour l'abréger. Elle s’offrit enfin d'une manière à laquelle j'étais loin de m’attendre. Peut-être ce traitement dur et tyrannique contribua-t-1l à inculquer dans mon âme cette haine que j'ai conservée toute ma vie contre le pouvoir arbitraire. Un morceau politique inséré dans notre journal, et dont je ne me rappelle plus le sujet, déplut à l'assemblée; mon frère fut arrêté, réprimandé et emprisonné pour un mois, par ordre du président : sans doute parce qu’il ne voulut pas faire connaître l’auteur de l’article. Je fus aussi arrêté et interrogé devant le conseil; mais, quoique je ne donnasse aucune satisfaction, j'en fus quitte pour une mercuriale, et l’on me remit en liberté. On considéra peut-être qu'un apprenti devait garder les secrets de son maître. Pendant
ss 9D ss
l'emprisonnement de mon frère, événement qui, malgré nos querelles particulières, m’enflamma de ressentiment, je fus chargé de la direction de notre journal, et j'eus la hardiesse de lancer quelques sarcasmes contre ceux qui nous g'ouvernaient. Mon frère fut loin de le trouver mauvais, mais il n’en fut pas de même de tout le monde : on commença à me regarder sous un jour défavorable, et comme un jeune homme qui montrait du penchant pour la satire et pour les libelles. La mise en liberté de mon frère fut accompagnée d’une défense (assez singulière sans doute) à James Franklin de continuer à imprimer le journal intitulé : {4e Vew England cougant. Une consultation se tint entre ses amis, à notre imprimerie, sur ce qu’il devait faire en cette circonstance. On proposa d’éluder la défense, en changeant le nom du journal; mais mon frère y trouva des inconvénients, et l’on décida que le meilleur moyen était d'imprimer à l'avenir le journal sous le nom de Penjamin Franklin. Afin d'éviter la censure de l’assemblée qui aurait encore pu l’inquiéter comme continuant à l’imprimer sous le nom d’un de ses apprentis, il consentit à me rendre mon ancien contrat d'apprentissage, avec ma décharge au dos, afin de pouvoir le montrer au besoin; muis
PE, ee
il ne voulut pas perdre le reste du temps que j'avais encore à passer chez lui, et mit pour condition que j'ensignerais un nouveau, qui demeurerait secret entre nous. Ce projet n’était guère qu'un subterfuge : il s’exécuta pourtant, et le journal s'imprima sous mon nom, pendant plusieurs mois. Enfin une nouvelle querelle s’éleva entre mon frère et moi, et je pris sur moi de faire valoir l’annullation de mon premier contrat d’apprentissage. Je présumais bien qu'il n’oserait pas produire le second. Il n’était pas bien à moi de profiter de cet avantage, et je regarde cette circonstance comme un des premiers errala de ma vie. Mais j'avais alors trop de ressentiment des coups que la colère le portait souvent à me donner, pourque cemanque de bonne foi pût m’arrêter un instant. Ce n'était pourtant pas qu’il fût méchant, et peut-être donnais-je lieu moi-même à ses emportements.
Quand il vit que je voulais le quitter, il prit soin d'empêcher que je ne pusse trouver d’occupation dans aucune imprimerie de la ville; il alla parler successivement à chaque imprimeur; et pas un, en conséquence, ne voulut me donner d'ouvrage. Je formai alors ie projet d'aller à New-York : c'était la ville la plus voisine où il se trouvât un imprimeur; j'étais d'ailleurs d’au-
tant plus porté à quitter Boston, que je réfiéchissais que je m'y étais rendu un peu suspect au parti souvernant. Et d’après les procédés arbitraires de l'assemblée à l'égard de mon frère, il était assez probable que, si j'y restais, je ne tarderais pas à me jeter dans quelque embarras; d’ailleurs mes discussions indiscrètes sur la religion commençaient à me faire regarder avec horreur par les bonnes gens comme un infidèle et un athée. Je résolus donc d'aller à New-York; mais mon père prit alors le parti de mon frère, et je sentis que si j annonçais ouvertement mon projet, on prendrait des mesures pour m'empêcher de l’exécuter. Mon ami Collins se chargea de faciliter ma fuite. Il détermina le capitaine d'un bâtiment de New-York à me recevoir sur son bord. Je vendis mes livres pour faire un peu d'argent, je me rendis secrètement à bord du vaisseau; nous eùmes un bon vent, et en trois jours je me trouvai à New-York, à trois cents milles de mon père, à l’âge de dix-sept ans, sans la moindre recommandation, et presque sans argent.
Le goût que j'avais eu pour la marine était passé à cette époque, sans quoi rien ne m'aurait empêché de m'y livrer, mais j'avais une autre profession, et je me regardais comme un assez
bon ouvrier : j'allai offrir mes services au vieux M. W. Bradford, imprimeur en cette ville, qui avait établi la première imprimerie dans la Pensylvanie, et avait quitté cette province par suite d’une querelle avec le gouverneur. Il ne put me donner d'occupation ; il avait peu d'ouvrage et assez d'ouvriers; mais il me dit que son fils, imprimeur à Philadelphie, venait de perdre son premier ouvrier, que la mort lui avait enlevé, et qu’il pourrait m'employer. Philadelphie était à cent milles plus loin. Je partis pourtant dans une barque pour Amboy, laissant ma malle et mon bagage me suivre par mer; mais en traversant la baie, un ouragan mit en pièces nos mauvaises voiles, et nous jeta sur Long-[sland. Pendant notre passage, un Hollandais qui étaitivre, et qui était passager comme moi, se laissa tomber dans la mer. Je le saisis par les cheveux au moment où il allait disparaître, et nous le retirâmes à bord. Le bain qu'il avait pris avait un peu rafraïchi sa tête, et il alla se coucher, après avoir tiré de sa poche un livre qu'il me pria de faire sécher : c'était un de mes anciens favoris, le Voyage du Pèlerin, de Bunyan, traduit en hollandais, bien imprimé, sur beau papier, avec des gravures en cuivre, enfin revêtu d’une parure plus brillante que je ne lui en avais jamais
soi A oi
vu dans sa propre langue. J'ai appris, depuis, qu'il a été traduit dans presque toutes les langues de l’Europe, et je crois qu'il a trouvé plus de lecteurs qu'aucun autre livre, si l’on en excepte peut-être la Bible. L'honnête John est le premier, à ce que je sache, qui ait mêlé le dialogue à la narration, genre d'écrire fort agréable pour le lecteur, qui, dans les endroits les plus intéressants, se trouve en quelque sorte présent à la conversation, et admis dans la compagnie de ceux dont il s'occupe. Defoë l’a imité avec succès dans Robinson Crusoé, dans oll Flanders, et dans d’autres ouvrages, et Richardson en a fait autant dans Paméla.
En approchant de l'île, nous vîmes que nous étions dans un endroit où nous ne pouvions aborder, à cause des brisants. Nous jetâmes l'ancre, et nous filèmes notre câble vers le rivage. Nous y vimes paraître plusieurs personnes qui nous parlèrent en criant à haute voix ; nous nous adressâmes à eux de la même manière; mais le vent était si violent, et les vagues faisaient tant de bruit en se brisant contre les rochers qui bordaient la côte, que nous ne pûmes nous entendre. Il y avait de petites barques près du rivage ; nous leur fimes signe de venir à nous, mais on ne nous comprit point, ou ce que nous deman-
SA
dions était impraticable, car elles s’en allèrent. La nuit arrivait; il ne nous restait d'autre ressource que de prendre patience jusqu'à ce que le vent diminuât. En conséquence, les gens de l’équipage et moi, nous résolûmes de dormir si nous le pouvions, et nous nous entassâmes dans les écoutilles, où nous rejoignîmes le Hollandais qui était encore tout mouillé. Nous fûmes bientôt dans le même état; car les vagues venaient se briser contre la barque et pénétraient jusqu’à nous, à travers les fentes des planches du pont. Nous passâmes ainsi toute la nuit, sans beaucoup de repos. Enfin le vent s’apaisa le lendemain ; nous parvinmes, non sans peine, à g'agner Amboy avant la nuit. Nous avions passé trente heures sans vivres d'aucune espèce, et sans autre boisson qu’une bouteille de mauvais rhum : nous voguions sur l’eau salée.
Dans la soirée, je me trouvai beaucoup de fièvre et j'allai me coucher. J'avais lu quelque part que l’eau froide, bue en grande quantité, est un remède contre cette maladie. Je suivis cette recette, et j’eus une transpiration abondante pendant une grande partie de la nuit. La fièvre me quitta; je passai dans le bac pendani la matinée, et je continuai mon voyage à pied, ayant cinquante milles à faire pour arriver à Burling-
RE
ton, où l’on m'avait dit que je trouverais des barques qui me conduiraient à Philadelphie.
Il plut très-fort toute la journée : je fus complétement mouillé; et, après midi, je me trouvai si fatigué, que je m’arrêtai dans une misérable auberge, où je passai la nuit. Je commençais à regretter d'avoir quitté Boston. J'y faisais moimême une pauvre figure. Je vis, par les questions qu'on me fit, qu'on me soupçonnait d'être un domestique fugitif, et que je courais le risque d’être arrêté. Je me remis en route le lendemain, et j'arrivai dans la suirée à huit ou dix milles de Burlington, à une auberge tenue par un docteur Brown. Il entra en conversation avec moi pendant que je prenais quelque nourriture; voyant que j'avais quelque lecture, il prit un ton obligeant et amical. Notre connaissance continua tant qu'il vécut. J'imagine qu'il avait été empirique, docteur ambulant, car il n’y avait pas une ville en Angleterre, pas une contrée en Europe dont il ne pût parler avec quelque détail. Il avait de l'instruction et ne manquait pas d'esprit; mais c'était un impie : il le fut assez pour entreprendre, quelques années ensuite, de traduire la Bible en vers burlesques, comme Cotton l'avait fait autrefois pour Virgile. Par ce moyen, il mettait certains faits sous un point de vue ridicule, ce
qui n'aurait pas été sans danger pour les esprits faibles, si cet ouvrage eût été imprimé; mais il ne le fut jamais. Je passai cette nuit chez lui, et j'arrivai le lendemain matin à Burlington. J’eus le chagrin d'y apprendre que les barques ordinaires pour Phitadelphie venaient de partir un instant auparavant, qu'il n'en partirait plus avant le mardi suivant, et nous n’étions qu’au samedi. | Je retournai donc dans la ville chez une vieille femme de qui j'avais acheté du pain d'épices, pour me servir de provisions sur la route; et je lui demandai conseil sur ce que je devais faire. Elle m’offrit de me loger jusqu’à ce que je pusse trouver passage sur quelque barque, et j'’acceptai sa proposition: j'étais trop fatigué pour voyager à pied. Quand elle apprit que j'étais imprimeur, elle m'engagea à rester dans cette ville et à my établir : elle ne savait pas tout ce qui est nécessaire pour former un tel établissement. Elle me reçut avec hospitalité, partagea de bon cœur avec moi son diner, qui consistait en bajoue de bœuf, et ne voulut accepter en retour qu’un pot d'ale. Je me crus donc établi chez elle jusqu’au mardi suivant; mais dans la soirée, en me promenant sur le bord de la rivière, je vis arriver une barque qui allait à Philadelphie, et sur laquelle se trouvaient déjà plusieurs passagers. On
ce 6 LE mu
me reçut à bord, et comme il n'y avait pas de vent, chacun se mit à ramer. Vers minuit, nous n'avions pas encore vu la ville. Plusieurs personnes prétendirent que nous devions l'avoir passé > et ne voulurent pas ramer davantage ; les autres ne savaient pas où ils étaient. Nous gagnâmes donc le rivage, entrâmes dans une petite baie, primes terre près d’une vieille haie dont les piliers nous servirent pour faire du feu, la nuit étant très-froide (c'était en octobre), et nous y attendîimes le retour du jour. On reconnut alors que nous étions dans la baie de Cooper, un peu au-dessus de Philadelphie. Nous aperçûmes cette ville dès que nous fûmes sortis de la baie; nous y arrivâmes vers huit ou neuf heures, le dimanche matin, et nous débarquâmes sur le quai de Market Street.
Je suis entré dans des détails un peu minutieux sur ce voyage, et j'en ferai autant à l'égard de ma première entrée dans cette ville, pour que vous puissiez comparer des commencements si obscurs, avec l'état brillant que j'y ai obtenu ensuite. J'étais en habit de travail, mes meilleurs vêtements venant par mer; mon passage dans la barque m'avait couvert de boue, mes poches étaient gonflées de bas et de chemises, et je ne savais Où chercher un logement. J'étais fatigué
à force d’avoir marché et ramé, je mourais de sommeil et de faim, et il ne me restait plus qu'un dollar, et un shilling en monnaie de cuivre, que je donnai aux bateliers pour mon passage. Ils le refusèrent d'abord, en disant que j avais payé en ramant; mais j'insistal pour qu ils le reçussent : l’homme est souvent plus généreux quand il a peu d'argent que lorsqu'il en a beaucoup. C'est peut-être pour empêcher qu'on ne soupçonne qu'il n'en à guère. Je m'avançai vers la rue, regardant autour de moi jusqu'à ce que je fusse près de Market-Street. Je vis alors un enfant qui avait du pain à la main; je me souvins que j'avais fait plus d'un repas avec du pain sec; je demandai à l'enfant où 11 avait acheté son pain, et j'entrai sur-le-champ dans la boutique d'un boulanger qu'il m'avait indiquée. J'y demandai des biscuits; j’entendais des biscuits tels que ceux qu'on faisait à Boston : on n’en faisait pas de cette espèce à Philadelphie. Je demandai un pain de trois sols : il n'y en avait pas de ce prix. Je ne connaissais ni les prix, ni les noms des différentes sortes de pain ; je demandai qu’on m'en donnât pour trois sols, n'importe de quelle espèce. On me donna sur-le-champ trois gros pains : je fus surpris de la quantité. Je les pris cependant, et n'ayant pas de place dans mes
poches, j'en mis un sous chaque bras, et je mangeai le troisième en continuant à marcher. J'avançai ainsi dans Market-Street, jusqu'à Fourth- Street, passant devant la maison de M. Read, père de la femme que je devais ensuite épouser. Elle était à sa porte, elle me vit, et trouva, comme cela était vrai, que je faisais une figure bien extraordinaire et bien ridicule. Je tournai, je descendis Chesnut-Street et partie de Walnut- Street, mangeant toujours, chemin faisant; et enfin je me retrouvai sur le quai de Market- Street, près de la barque dans laquelle j'étais arrivé. Je me rendis à bord pour y boire de l’eau de la rivière, et me trouvant rassasié avec un de mes pains, je donnai les deux autres à une femme et à son enfant, qui avaient fait le voyage avec moi et qui étaient restés dans la barque, parce qu'elle devait les conduire plus loin. Ce repas m'avait restauré, je retournai dans la rue. J'y trouvai alors beaucoup de gens bien vêtus qui prenaient tous le même chemin : je les suivis, et j'entrai avec eux dans la grande maison de la Congrégation des quakers, près du marché. Je m'y assis comme eux, et après avoir regardé de tous côtés pendant quelques instants, n’entendant rien dire, accablé de lassitude, et n'ayant pas dormi la nuit précédente, je m’endormis et
ne m'éveillai qu'à la fin de l'assemblée, grâce à quelqu'un qui voulut bien m'’avertir. Ce fut la première maison où j'entrai et où je dormis dans Philadelphie.
Je redescendis encore du côté de la rivière, et je regardai tous ceux que je rencontrais. Je vis un jeune quaker dont la physionomie me plut, je l'accostai et le priai de me dire où un étranger pouvait trouver à se loger. Nous étions alors près de l'enseigne des trois Mariniers ; il me dit: « Voici une maison où l’on reçoit les étrangers, « mais elle n’est pas respectable; et si tu veux « me suivre, je t'en indiquerai une meilleure. » Il me conduisit alors au Crooked Billet dans Water-Street. Je me fis donner à dîner, et tandis que je mangeais, on me fit diverses questions ; ma jeunesse et mon costume me rendaient suspect. Après le dîner, mon hôte me donna un lit; je m'y jetai sans me déshabiller, et je dormis jusqu'à six heures du soir, moment où l’on m’appela pour souper. Je me couchai de très-bonne heure, et dormis fort bien jusqu’au lendemain matin. Je m’habillai aussi bien qu’il me fut possible, et je me rendis chez l’imprimeur Andréw Bradfort. Je trouvai chez lui son vieux père que j'avais vu à New-Yorck, et qui, ayant voyagé à cheval, était arrivé avant moi. Il me présenta à
ad
son fils, qui me reçut avec civilité, et m’offrit à déjeuner; mais il me dit qu'il n'avait pas besoin d'ouvrier en ce moment; il en avait pris un tout récemment. Il ajouta qu'un autre imprimeur nommé Keimer s'était nouvellement établi en cette ville, et qu’il pourrait peut-être me donner de l’occupation,; que, dans le cas contraire, je pouvais venir loger chez lui, et qu'il me donnerait quelque ouvrage de temps à autre, jusqu'à ce. qu'il pût m'occuper tout à fait. |
Le vieillard me dit qu'il irait avec moi chez le nouvel imprimeur ; et, quand nous y fûmes arrivés : « Voisin, lui dit-il, je vous amène un jeune « homme qui travaille dans votre état; peut- « être avez-vous besoin d'un ouvrier? » Keimer me fit quelques questions, me mit en main le composteur, pour voir comment je travaillais; et me dit qu’il ne tarderait pas à m’emplover, quoiqu'il n’eût pas d'ouvrage à me donper en ce moment. Il prit le vieux Bradfort, qu’il n'avait jamais vu, pour un habitant de Philadelphie qui s’intéressait à lui; 1l lui parla de son entreprise et du succès qu'il en espérait, et dit qu'il se flattait d’avoir bientôt la pratique de la majeure partie de la ville. Bradfort ne lui dit pas qu'il était le père de l’autre imprimeur; et, à l’aide de quelques questions adroites, de quelques
doutes qu'il laissa voir, parvint à tirer de lui quelles étaient ses vues, sur quelles protections il comptait, et de. quelle manière il se proposait d'agir. Moi qui entendais toute cette conversation, je reconnus sur-le-champ que l’un était un vienx renard rusé, et l’autre un véritable novice. Bradfurt me laissa avec Keimer, qui fut bien surpris quand je lui dis quel était le vieillard qui venait de lui parler.
Son imprimerie consistait en une vieille presse endommagée, et en une petite collection de caractères usés, fondus en Angleterre. Il s’en servait en ce moment pour imprimer une élégie sur Ja mort de l’ouvrier dont j'ai déjà parlé, jeune homme d'esprit, jouissant d’une excellente réputation, fort estimé dans la ville, secrétaire de l'assemblée, et poëte non sans mérite. Keimer était auteur de cette élégie assez médiocre. Onne pouvait dire qui l’avait écrite, caril en imprimait les vers à mesure qu’ils sortaient de son cerveau. Comme il n'avait pas de copie, qu'iln’avait qu'une paire de casses et que son élégie employait probablement tous ses caractères, personne ne pouvait l'aider. Je tâchai de mettre sa presse en ordre, afin qu'on pût s’en servir, ce qu'il n'avait pas encore fait et ce qu’il n’entendait nullement ; et je lui promis de revenir im-