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fonder une nouvelle secte. Il devait prêcher sa doctrine, et moi j'aurais répondu à toutes les objections. Quand il en vint à m'expliquer ses principes, j'y trouvai plusieurs idées bizarres auxquelles je m'opposais, à moins qu'il ne me permit d'y placer quelques-unes des miennes.
Keimer portait sa barbe dans toute sa longueur, parce qu'il est dit quelque part dans la loi de Moïse : Tune raccourciraspas les bouts deta barbe. Il observait aussi le repos du septième jour, du sabbat. C'étaient deux points fondamentaux de sa doctrine. Je n’aimais ni l'un ni l’autre. Je promis cependant de les adopter, s’il voulait se conformer à mon système de nourriture végétale. Il me dit qu'il craignait que cette nourriture ne convint pas à sa constitution, je l'assurai que bien loin de lui être contraire, cett: nourriture ne ferait que rendre sa constitution meilleure. Il était grand mangeur, et je voulais m'amuser en l’affamant à demi. Il consentit à en essayer, si je voulais lui faire compagnie.J'acceptai la proposition, et nous y persistâmes pendant trois mois. Une femme du voisinage achetait, préparait, et nous apportait régulièrement nos provisions. Je lui avais donné une liste de quarante mets, qu'elle nous apprêtait alternativement, et dans lesquels il n’entrait ni chair ni poisson. Ce régime me
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convenait d'autant mieux alors qu’il était fort économique; car il ne nous coûtait pas plus de dix-huitsolssterlinz à chacun parsemaine(trentesix sols de France). J'ai observé ainsi plusieurs carêmes très-strictement, quittant tout à coup la nourriture ordinaire pour celle-ci, et y revenant de même, sans en éprouver le moindre inconvénient. Je crois donc que c’est à tort que l'on conseille de ne faire ces changements que par des gradations insensibles. Je me trouvais à merveille de ce régime ; mais le pauvre Keimer en souffrait beaucoup. Il soupirait pour les viandes d'Égypte, et s'ennuyait enfin de notre projet : il ordenna qu’on lui fit rôtir un cochon de lait. Il m'invita à dîner avec deux dames de ses amies ; mais le rôti ayant été placé trop tôt sur la table, il ne put résister à la tentation, et le mangea tout entier avant que nous y fussions arrivés. J'avais un peu fait la cour à miss Read pendant cetemps. J'avais pour elle beaucoup de respect et d'affection, et j'avais quelques raisons pour croire qu'elle partageait mes sentiments. Mais comme j'étais sur le point de faire un grand voyage, et que nous étions tous deux fort jeunes (je venais seulement d'achever ma dix-huitième année), sa mère jugea prudent d'empêcher que cela n'allât trep loin pour le moment. Elle pensa
que si je devais épouser sa fille, ilconvenait d'attendre, pour y songer, mon retour et l’établissement que j'espérais. Peut-être aussi pensait-elle que mes espérances à cet égard n'étaient pas aussi bien fondées que je m’en flattais.
Ma principale liaison à cette époque était avec * trois jeunes gens, grands amateurs de lecture, Charles Osborne, Joseph Watson etJames Ralph. Les deux premiers étaient clercs d’un des premiers notaires ou tabellions de la ville, Charles Brogden ; l’autre était commis chez un négociant. Watson était plein de bon sens et de piété, et d'une intégrité à toute épreuve ; les deux autres étaient un peu plus relâchés dans leurs
principes de religion, surtout Ralph qui, de |
même que Collins, avait changé de pays à cause de moi, ce dont ils m'onttous deux suffisamment puni. Osborne était sensé, ouvert, franc, sincère et affectionné pour ses amis, mais trop porté à la critique en littérature. Ralph avait de l'esprit, des manières agréables, une éloquence irrésistible ; et je crois n'avoir jamais connu personne qui possédât mieux l’art de la conversation.
Tous deux étaient grands admirateurs de la poé-
sie, et commençaient à s'exercer à des pièces.
fugitives. Nous fimes ensemble bien des promenades agréables les dimanches, dans les bois, qui
couvrent les bords de Schuykill. Nous lisions tour à tour, et nous faisions ensuite des observations sur ce que nous avions lu. Ralph était tenté de se dévouer entièrement à la poésie ; il ne doutait pas qu'il n'y fit de grands progrès, et que ce ne fût pour lui un chemin à la fortune. Il prétendait que les plus grands poëtes, en commençant à écrire, devaient avoir commis autant de fautes qu'il en faisait. Osborne tâchait de l'en détourner, l’assurait qu'il:n'avait pas le génie de la poésie, et lui conseillait de ne songer qu'à l’état qu'il avait embrassé. Il lui remontrait que, quoi qu'il n'eût pas de fonds à mettre dans le commerce, 1l pouvait, à force de soins et d’exactitude, parvenir à trouver de l'occupation comme facteur de marchandises, et, avec le temps, faire le néc'oce pour son propre compte. Quant à moi, j'approuvais fort qu'on s’amusât de poésie de temps en temps, pour se perfectionner le style; mais je ne voulais pas qu'on allât plus loin. Quoi qu'il en soit, il fnt proposé qu'à notre première réunion, chacun de nous apporterait une pièce de vers de sa composition, afin de profiter des observations et des critiques que nous ferions réciproquement sur nos ouvrages. Le style et l’expression étant ce que nous avions principalement en vue, nous éloignâmes toutes considérations
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relatives à l'invention du sujet, en convenant de faire une version du dix-hu:tièmepsaume, quicontient la description de la descente d'une divinité. Lorsque l'époque de notre réunion approcha, Ralph vint me trouver, et me dit qu'il avait terminé sa pièce de vers. Je lui dis que j'avaisété fort occupé, que j'avais d'ailleurs peu d'inclination pour la poésie; et que je n'avais pas commencé la mienne. []lme montra son ouvragé, afin de savoir ce que j'en penserais. Je le trouvai fort bien, et lui donnai des éloges. « Eh bien ! me dit-1l, Os- « borne n'ac=ordera jamais le moindre mérite à « quoi que je puisse faire ; il en fera mille cri- « tiques, uniquement par jalousie. I}en a moins
a contre vous : je voudrais donc que vous pris-,
« siez ma pièce, et que vous la lussiez comme « étant la vôtre. Quant à moi, je dirai que je n’ai « pas eu le temps de m'en ‘occuper ; nous ver- « rons ce qu'il en dira.» J'y consentis, et je la copiai sur-le-champ, afin qu’elle fit de mon écriture. Lorsque nous fûmes réunis, Watson lut d'abord sa production : il s’y trouvait quelques beautés, mais encore plus d: défauts. Osborne lut ensuite la sienne : elle était beaucoup meilleure. Ralhh lui rendit justice, en fit remarquer quelques défauts, et en applaudit les beautés. I] ajouta qu'il n'avait rien à nous lire. C'était mon