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tour. J'hésitai quelques instants : je parus désirer qu'on m'excusât : je n'avais pas eule temps de faire des corrections. On ne voulut pas écouter mes excuses, il fallut lire ma prétendue production ; elle fut lue, et l’on en demanda une seconde lecture. Watson et Osborne renoncèrent à la palme, et se réunirent pour en faire l'éloge. Ralph en fit la critique, et y proposa quelques changements. Osborne critiqua la critiqne de Ralph, et lui dit qu'il n'était pas plus en état de critiquer des vers que d’en faire luimême. Ces deux derniers s'en retournant ensemble, Osborne se déclara avec encore plus d'énergie en faveur de ce qu'il croyait mon ouvrage, disant qu'il n’en avait pas dit en ma présence tout ce qu’il en pensait, de peur que je ne le soupçonnasse de flatterie. « Qui eût jamais « cru, dit-il, que Franklin fût capable d'écrire « ainsi ! Quel coloris ! quelle force! quel feu ! « I a enchéri sur l'original. Dans la conversa- « tion, il semble chercher ses expressions; il « hésite, il balbutie; et, cependant comme il « écrit. grand Dieu !» Lors de notre réunion suivante, Ralph leur apprit letour que ncus leur avions joué, et l’on rit aux dépens d'Osborne. Cette aventure affermit Ralph dans sa réselut on de devenir poëte. Je fis en vain tous mes efforts
pour l’en dissuader; il continua à versifier, et il était réservé à Pope de le œuérir de cette manie. Il devint cependant un assez bon écrivain en prose. Nous en parlerons davantage dans la suite. Mais comme je n'aurai peut-être plus occasion de revenir sur les deux autres, je dirai ici que Waston mourut entre mes bras, quelques années après. Nous le resrettämes beaucoup : c'était la perle de notre société. Osborne partit pour les Indes occidentales, où il devint un légiste distingué, gagna de l'argent et mourut jeune. Nous étions convenus ensemble que celui des deux qui mourrait le premier, viendrait, si la chose était possible, faire une visite amicale aùu survivant, et l’informer de la manière dont. les choses se passent dans cet autre monde. Mais iln'exécuta jamais sa promesse.
Le gouverneur paraissait aimer ma compagnie. Il m'invitait souvent à aller chez lui, et me parlait toujours de mon établissement, comme d’une chose décidée : il devait me donner des lettres de recommandation pour plusieurs de ses ee indépendamment de la lettre de crédit
. Lorsque, hurlant son amoureux ennui, Ralph de la nuit redouble l’épouvante, nie Boss a hiboux, répondez-lui.
Pore, Dunciade.
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qui devait me procurer la somme nécessaire pour acheter une presse, des caractères, du papier, etc. Il m'indiqua plusieurs rendez-vous pour me donner ces lettres, me promettant qu'elles seraient prêtes, et alors il me remettait à un autre jour. Nous arrivâmnes ainsi au moment où le vaisseau, dont le départ avait été retardé plusieurs fois, fut à la veille de mettre à la voile. Lorsque je me présentai pour prendre congé de lui, et en recevoir ces lettres, son secrétaire, le docteur Baird, vint me trouver et me dit que le gouverneur était très-0ccupé à écrire, mais qu'il serait à New-castle avant que le vaisseau y fût arrivé, et qu’il me les y remet rait.
Ralph, quoique marié et ayant un enfant, avait résolu de faire ce voyage avec moi. On croyait qu'il voulait établir une correspondance et obtenir des marchandises pour les vendre en commission ; mais j'appris ensuite qu'ilavait des motifs de mécontentement contre les parents de sa femme, qu’il se proposait de la leur laisser sur les bras, et de ne jamais retourner en Amérique. Après avoir fait mes adieux à mes amis, et conclu un échange d’affectueuses promesses avec miss Read, je partis de Philadelphie. Le vaisseau mit à la voile, et ne tarda pas à jeter l'ancre à New-castle. Le gouverneur y était; mais, quand
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je me présentai chez lui, son secrétaire vint à moi, chargé de m'exprimer tout son resret de ne pouvoir me voir, parce qu’il avait des affaires de la plus hauteimportance, « il m'enverrait bien certainement les lettres à bord; me souhaitait un heureux voyage et un prompt retour, etc.» Jere- ” tournai à bord un peu intrigué; mais je ne doutais pas encore qu’il n’exécutât ses promesses.
M. Andrew-Hamilton, avocat célèbre de Philadelphie, était passager sur le même navire avec son fils, ainsi que M. Denham, négociant quaker, etMM. Oniam et Russel, maîtres de forges dans le Maryland. Ils avaient retenu la grande cabine ; de sorte que Ralph et moi nous fûmes obligés de nous loger comme nous le pûmes. Personne ne nous connaissait à bord ; on ne fit à nous aucune attention. Mais M. Hamilton retourna de New-castle à Philadelphie avec son fils James, qui fut depuis gouverneur 11 avait été déterminé par une somme considérable qu’on lui offrit pour venir plaider contre la saisie d’un bâtiment. Comme nous allions mettre à la voile, le colonel French arriva, et les égards qu'il me montra firent qu’on nous accorda plus de considération. Il y avait alors place dans la cabine : on nous engagea à nous y loger, et nous acceptâmes cette proposition.
Je savais que le colonel French avait apporté à bord les dépêches du gouverneur. Je demandai au capitaine celles dont je devais être porteur : il me répondit que toutes les lettres avaient été mises dans le sac; qu'il ne pouvait alors s’occuper de les chercher ; mais, qu'avant notre arrivée en Angleterre, il me fournirait l’occasion d'en faire la recherche. Je me tranquillisai donc pour le monient, et nous continuâmes notre voyage. Nous avions dans la cabine.une bonne société, et nous vivions dans une abondance peu ordinaire : M. Hamilton avait laissé toutes les provisions qu'il avait faites. M. Denham contracta pour moi, pendant cette traversée, une amitié qui dura autant que sa vie ; le voyage d’ailleurs ne fut pas très-agréable, car nous eûmes presque toujours du mauvais temps.
Quand nous entrâmes dans la Manche, le capitaine me tint parole; il me remit le sac aux lettres, pour que j'y cherchasse celles qui m'étaient destinées. J'en trouvai quelques-unes sur l'enveloppe desquelles on avait écrit : confié aux soins de M. Franklin, et d'autres, dont l'écriture me fit croire que c’étaient celles qui m'avaient été promises. Une d'elles était adressée à Basket, imprimeur du roi; une autre, à un marchand de papier. Nous arrivâmes à Londres, le 24 décem-
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bre 1724, etjeme rendis d'abord chezle marchand papetier, qui se trouva le premier sur mon chemin. Je lui remis la lettre comme lui étant adressée par le gouverneur Keïth. « Je ne le connais
« pas,» me dit-il; et. l'ayantouverte: «Oh!s'écria-
«t-il, c'est de Riddlesden! J'ai reconnu depuis « peu que c’est ua fripon : je ne veux rien avoir « à démêler avec lui, ni recevoir ses lettres ; » et me l'ayant remise entre les mains, il me tourna les talons, et s'occupa de servir quelque pratique. Je trouvai enfin que je n'avais point de lettres du gouverneur. En réfléchissant sur toutes les circonstances, je commencais à douter de sa sincérité. J'allai trouver mon ami Denham, et je lui contai tuute l'affaire. Il me-dévoila le caractère de Keith, et me dit qu'il n’y avait pas la moindre probabilité qu'il eût écrit des lettres de recommandation pour moi, puisque de tous ceux qui le connaissaient, personne n'avait con-
fiance en lui. Il rit beaucoup de l’idée que le
gouverneur m'aurait donné une lettre de crédit, lui qui n’en avait aucun lui-même. Je témoignai à M. Denham quelque inquiétude sur le parti que je devais prendre; il me conseilla de chercher à me procurer de l'emyloi dns ma prefession. « Vous vous perfectionnerez chez les im- « primeurs anglais, me dit-il; et, à votre retour
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« en Amérique, vous trouverez plus d'avantage « à vous établir. »
Il arriva que nous savions tous deux, anssi bien que le papetier, que le procureur Riddlesden était un f.ipon : il avait à demi ruiné le père de miss Reid, en lui persuadant de le cautionner. Il paraissait, d'après sa lettre, qu'il y avait sur le tapis un projet secret pour nuire à M. Hamilton, qu'on supposait en chemin pour Londres avec son fils, et que Keith avait trempé dans le prujet, ainsi que Riddlesden. Denham, qui était ami d'Hamilton, pensa qu'il fallait l'en informer. Quanl celui-ci fut arrivé en Angleterre, ce qui ne tarda pas longtemps, je me rendis donc chez lui; et, partie par ressentiment contre Keith et Riddlesden, partie par intérêt pour lui, je lui remis la lettre dont j'avais été porteur. Il me remercia beaucoup : cet avis lui était important. Il devint mon ami depuis ce temps, et me fut fort utile en différentes occasions.
Mais, que penser d'un gouverneurqui abuse de la crédulité d'un pauvre jeune homme qui ne connaît pas le monde, et à qui il joue un tour si misérable? C'était une habitude chez lui : il voulait plaire à tout le monde; n'ayant que peu de chose à donner, il donnuit des espérances. C'était d'ailleurs un homme d'esprit et de bon sens, un
écrivain passable, un bon gouverneur, quoi qu'il ne le fût pas pour les propriétaires qui le chargeaient de leurs pouvoirs, et qu'il s’écartât souvent déses instructions Un grand nombre de nos meilleures lois furent projetées par lui, et promulgænées sous son administration.
Ralphet moinousétions inséparables. Nous primes ensemble un logement dans Little-Britain, à trois shillings et demi par semaine ; ncus ne pouvions pas en prendre un plus cher. Ralph trouva quelques parents, mais ils étaient pauvres ethors d'état de l’assister. Ce fut alors qu’il m'appritson intention de rester à Londres, et de ne jamais retourner à Philadelphie. Iln’avait pasapportéd'argent avec lui, tout ce dont il pouvait disposer ayant servi à payer son passage. J'avais quinze pistoles ; il m'emprunta de quoi subsister, tandis qu’il cherchait de l'occupation. Il songea d'abord au théâtre :ilsecroyait les talents nécessaires à un “omédien; mais Wilkes, acteur distingué à qui il s’adressa, lui conseilla franchement de n’y pas songer, attendu qu'il lui serait impossible de réussir Il proposa alors à Roberts, libraire dans Pater-Noster-Row, de rédiger pour lui une feuille hebdomadaire, dans le genre du Spectateur, à des conditions que celui-ci n’accepta point; enfin, il tâcha d'obtenir de l'ouvrage
comme écrivain public, à faire des copies pour les hommes de loi, dans les environs du Temple; mais il ne se trouva pas de place vacante.
Quant à moi, je trouvai sur-le-champ de l'occupation chez Palmer, célèbre imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthélemi; j'y travaillai près d’un an. J'étais laborieux, mais je dépensaisavec Ralph une bonne partie de ce que je gagnais; je courais avec lui les spectacles et autres lieux d’amusement public. Nous avions vu à peu près la fin de mes pistoles, et nous vivions alors au jour le jour : il semblait avoir tout à fait oublié sa femme et son enfant, et j'oubliais aussi par degrés mes engagements avec miss Read, à qui je n'écrivis qu'une seule fois, pour lui annoncer que, probablement, je ne retournerais pas de sitôt à Philadelphie. C’est encore là un des errata de ma vie, que je voudrais corriger, si je recommençais à vivre. Dans le fait, les dépenses que nous faisions me mettaient dans l'impossibilité de payer mon passage.
J'étais employé chez Palmer comme compositeur, à la seconde édition de /4 Religion de la Nature de Woollarton. Quelques-uns de ses raisonnements ne me paraissaient pas bien fondés : J'écrivis une petite brochure métaphysique, contenant des observations sur cet ouvrage, et je
l'intitulai: Dissertation sur la liberté, la nécessilé, le plaisir et la peine. Jela dédiai à mon ami R.lph, et je n'en tirai qu'un petit nombre d'exemplaires. Je dus à cetouvraged’cbtenir plus de considération de M. Palmer, qui me regarda commeun jeunehomme ayant quelquestalents, quoiqu'ilme fit desreproches très-sérieux surles principes contenus dans cet ouvrage, principes qui lui paraissaient très-condamnables. L'impression de ce pamphet est encore une des fautes de ma vie.
Tandis que je logeais dans Little-Britain. je fis connaissance avec un libraire nommé Wilcox; sa boutique et la mienne étaient porte à porte. Il avait une immense collection de livres de hasard. On ne connaissait pas encore les cabinets de lecture, mais nous convinmes d’un prix raisonnable, dont je ne me souviens pas, moyennant lequel je pourrais prendre, pour les lire, tels de ses livres qu'il me plairait. C'était un avantage que je rezardais comme considérable, et j'en profitai autant que je le pouvais.
Mon pamphl t étant tombé par hasard entre les mains d'un chirurgien nommé Lyons, auteur d'un livre intitulé : de l'/nfaillibililé du jugement humain, cette circonstance me procura sa connaissance. Il me témoigna beaucoup d'intérêt, vint souvent me voir, pour causer de sujets ana-
logues à nos ouvrages, et me conduisit dans une taverne, dansune petite rue voisine de Cheapside, où il me présenta au docteur Maudeville, auteur de Za Fable des Abeilles, qui y tenait un club dont il était l'âme. C'était nn homme facétivux et amusant. Lyons me présenta aussi au docteur Pemberton, membre de la Société royale, et auteur d’un Aperçu de la Philosophie de sir Isaac Nenton et d'un Trailé sur la chimie. Ce fut au café de Batson qu'il m'en fit faire la connaissance, et le docteur me promit de me procurer quelque jour l’occasion de voir sir Isaac Newton, ce que je désirais bien vivement. Mais ce jour n'arriva jamais.
J'avais apportéquelques curiosités, dont la plus remarquable était une bourse d'amiante, espèce de lin incombustib'e, que le feu ne fait que purifier. Sir Hans Sloane en entendit parler, vint me voir, m'engagea à aller chez lui dans Blooms, bury-Square, me montra toutss les choses rares qu'il avait recueillies, me sollicita d’y ajouter ma bourse, ut me la paya généreusement.
Ralph n'avait pas les moyens sufisants pour fournir à ses besoins ;ilrésolut de quitter Londres, et d'essayer d'établir une école en campagne, Il se croyait en état de faire une telle entreprise: il écrivait très-bien et possédait parfaitement la
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science des calculs ; il regardait pourtant cette occupation comme au-dessous de lui. Il comptait donc sur une meilleure fortune; et, ne voulant pas qu’on sût un jour qu'il avait tellement dégradé sés talents, il changea de nom, et me fit l'honneur de prendre le mien. Je ne tardai pas à recevoir de lui une lettre oùilm'annonçait qu'il s'était établi dans un petit village du comté de Bérks, où je crois qu'il montrait à lire et à écrire à dix ou douze enfants, qui le payaient à raison d'un demi-shilling chacun, par semaine. Il me. priait de lui écrire, et me disait d'adresser mes lettres à À. Franklin, maître d'école, à tel endroit. Il continua à m'écrire souvent, m'envoya des fragments d’un poëme épique qu'il composait alors, et me pria d'y faire des observations et des corrections. Je lui en envoyai quelques-unes, mais je tâchai surtout de lui persuader de renoncer à.cet ouvrage. Young venait de publier alors. une de ses satires. J'en copiai un assez long -morceau, où ce poëte met dans le plus grand jour la folie de se consacrer au culte des muses, et le lui envoyai. Tout fut inutile, et chaque courrier m'apportait une nouvelle feuille du poëme.
Ralph avait laissé à Londres une amie, qui se trouvait souvent dans le besoin, m'envoyaitchercher, et m'empruntait tout l'argent que je pou-
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vais épargner. Je pris goût à sa compagnie. La religion ne m'imposant alors aucun frein, je ice. me prévaloir des services que je lui rendais, et j’essayai de me permettre avec elle quelques libertés, ce qu'il faut encore consigner parmi mes errata. Elle résista, et montra un degré de ressentiment convenable: elle écrivit à Ralph, et l’informade ma conduite: ilenrésultaunerupture entre Ralph etmoi. Quand ilrevintà Londres, il me fit dire qu’il regardait comme annulées toutes les obligations qu'il m'avait : d’où je conclus que je ne devais pas espérer qu'il me rendit jamais l'argent que je lui avait prêté, ou que j'avais avancé pour lui. Cette circonstance était peu importante, puisqu'il était absolument hors d'état de me le rendre : en perdant son amitié, Je me trouvais soulagé d'un pesant fardeau. Je commençai alors à penser à faire quelques épargnes; ét, dans Fespérance d’être occupé plus avantageusement, je quittai Palmer pour aller chez Watts, autre imprimeur encore plus célèbre, qui demeurait dans Lincolns-inus-Fields. Je restai chez Watts tout le temps que je passai encore à Londres. ?
En entrant dans son imprimerie, je commençai par travailler à la presse : je m'imaginais que j’avais besoin de l’exercice de corps auquel j'étais ha-
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bituéen Amérique, où le travail de la presse était joint à celui de la composition. Je ne Luvais que de l'eau; les autres ouvriers, dont le nombre était d'environ cinquante, étaient au contraire grands buveurs de bière. Dans certaines occasions, pourtant, je montais et descendais en portant de chuque main une grande forme de caractères, tandis «que les autresemployaient les deux mains pour en porter une seule. Ils voyaient avec surprise, d’arrès cette preuve et plusieurs autres, quele buveur d’eau américain, comme ils m'appelaient, était plus fort qu'eux, qui buvaient la bière /a plrs forte. Nous avions un garçon marchand de bière qui était toujours dans l'atelier pour en fournir aux ouvriers. Celui qui travaillait avec moi, à la presse, en buvait régulièrement tous les jours un pot avant de déjeuner, un second en déjeunant avec du pain et du fromage, un autre entre le déjeuner et le dîner, un quatrième en dînant, un cinquième dans l'après-midi, vers les six heures, et un dernier quand il avait fini sa journée. Je regardais cette habitude comme détestable; mais il prétendait que pour se donner des forces pour travailler, la forte bière lui était indispensalle- Je m'efforçai de le convaincre que la force que donnait la bière ne pouvait être qu'en proportion de l'orge qui entrait dans sa composition ; que
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dans un petit pain d'un sou qu'il arroserait d'une pinte d’eau, il se trouvait ylus de particules nutritives que dans quatre pintes de bière, etqu'il ypuiserait plus de furces. Il n'en continua pas moins à boire, et il avait tous les samedis soir quatre à cinq shillings à payer sur ses gages pour cette misérable boisson, dépense dont je me trouvais exempt. C’est aiusi que ces pauvres diables étaient toujcurs au-dessous de leurs affaires.
Quelques semaines après mon arrivée, Watts désira que je passasse dans la salle de composition. Je quittai donc la presse, et les ccmpositeurs me demandèrent de payer ma bienvenue, ce qui était un objet d'environ cinq shillings. Je regardai cette demande comme ung exaction, attendu que j'avaisdéjà payé une bienvenueaux travailleurs à la presse. Le maître pensa de même, et m'engagea à ne pas me soumettre. Je résistai donc pendant quinze jours cu trois semaines.
J'étais regardé comme un excommunié : si je quittais la salle un instant, on me jouait tcus les mauvais tours possibles, on mêlait mes caractères, on rompait mes planches, etc., etc. Tous ces désordres s'attribuaient à l'espril qui revenait dans l'atelier pour tourmenter ceux qui n'y étaient pas entrés d’une manière régulière. Enfin.
malgré la protection du maître, je pris le parti de payer, convaincu que c’est une folie que de vivre en mauvaise intelligence avec des gens qu'on doit avoir tous les jours pour compagnons. Je fus alors bien accueilli parmi eux, et jy obtins bientôt une certaine influence. Je proposai quelques changements raisonnables à leurs rè- . slements d'atelier, et je les fs adopter en dépit de l'opposition. D'après mon exemple, un grand nombre d’entre eux renoncèrent à leur misérable déjeuner de pain, de fromage et de bière,
voyant qu'ils pouvaient se procurer dans une .
maison voisine une grande écuelle de gruau, relevé de poivre, bien garni de pain et assaisonné d’un morceau de beurre, pour le prix d’une pinte de bière, c’est-à-dire pour trois demi-sous : déjeuner qui avait l'avantage d’être plus nourrissant, plus économique, et de conserver la tête
plus fraîche. Ceux qui persistaient à se g'orger
de bière toute la journéeétaient quelquefois sans crédit chez le marchand, à défaut de paiement de ce qu’ils avaient déjà pris; alors ils me priaient de répondre pour eux, leur lumière étant éteinte, pour me servir de leur expression. Alors, le samedi soir, je surveillais la paie, et j'avais soinde retenir le montant des engagements que j'avais contractés pour eux, et qui allaient quelquefois
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jusqu'à trente shillings par semaine. Ce petit service, et la réputation que j'avais d’être un bon plaisant et de savoir manier la raillerie, maïntinrent ma prééminence parmieux : mon exactitude n'était pas moins agréable au maître, car jamais je ne fêtais Saint-Lundi;et la promptitude avec laquelle je composais, faisait qu'il me chargeait toujours des ouvrages pressés, qui sont ordinairement les mieux payés. J’avais donc lieu alors d’être assez content de ma position.
Mon logement dans Little-Britain était trop éloigné; j'en pris un autre dans Duke-Street, en face de la chapelle catholique. C'était au troisième étage, sur le derrière, dans un magasin de comestibles qui était tenu par une veuve. Elle avaitune fille, une servante,etun garçon de magasin, mais qui ne logeait pas chez elle, Après avoir fait prendre des renseignements @he personnes où je demeurais auparavant, ell sentit à me loger au prix de trois shilliigs et demi par semaine, ce qu'elle ne faisait à si bon marché, me dit-elle, que parce que la présence d'un homme serait une sorte de protection pour sa maison. Elle était entre deux âges. Fille d’un ministre protestant, elle avait été élevée dans la religion réformée; mais elle avait été convertie au catholicisme par son mari, pour la mémoire
duquel elle conservait beaucoup de respect. Elle avait vécu parmi des personnes de distinction, et elle en pouvait citer mille anecdotes, à remonter jusqu'au règne de Charles IT. Elle avait les genoux perclus par la goutte, ce qui faisait qu'elle ne sortait jamais de sa chambre; aussi aimait-elle qu'on vint lui tenir compagnie, et la
sienne me paraissait si agréable, que j'étais tou-
jours prêt à passer la soirée avec elle, toutes les fois qu’elle le désirait. Notre souver ne consistait qu'en un demi anchoiïs chacun, une petite tranche de pain et de beurre, et une demi-pinte d’ale quencus partagicns : mais sa conversation en faisait tous les charmes. Comme je ne rentrais jamais tard, et que je ne causais aucun embarras dans sa maison, elle désirait me conserver pour locataire; de sorte que, lorsque je lui parlai d'un ogement qu'on me proposait, jlus près de mon imprimerie, à raison de deux shillings par se-. maine, ce qui, dans mes projets d'économie, faisait quelque différence pour moi, elle m'engagea à ne pas la quitter, et m'offrit une diminution de deux shillings par semaine. Je demeurai donc chez elle, à raison d'un shillinz et demi, pendant ie reste de mon séjour à Londres.
Dans un grenier de sa maison, vivait une vieille fille de soixante-dix ans” de la manière la
plus retirée. J’appris de mon hôtesse qu'elle était catholique romaine. Elle avait été enx ovée sur le continent, dans sa jeunesse : elle était entrée dans un couvent, avec le dessein dese faire relirieuse. Mais le climat ne lui convenait point; elle retourna en An2leterre; et, comme il ne s’y trouve pas de couvent, elle avait fait vœu de vivre en religieuse, autant que la chose était possible, En conséquence, elle avait disposé de tout son bien pour des œuvres de charité, et ne s'était réservé, pour vivre, que douze livres steiling de rente {deux cent quatre-vingt-huit francs). Encore donnait-elle aux pauvres une partie de cette somme. Elle ne vivait que d'eau de gruau et ne faisait de feu que pour la faire bouillir. Elle avait passé bien des années dans ce grenier. Ceux qui avaient successivement occupé la maison étaient catholiques, et lui avaient permis d’y rester sans payer de loyer, dans la persuasion que sa présence attirerait sur eux la bénédiction du ciel, Un pr'tre la venait voir tous les jours, ettous les jours elle se confessait. «x Je lui demandai une « fois, me dit mon hîtesse, comment, en vivant « comme elle le faisait, elle ponvait trouver quel- « que chose à lui dire. » « Oh! répondit-elle, on « ne peut pas toujours évier les vaines pensées. » J'obtins un jour la permission de la visiter. Je la
trouvai polie et enjouée ; elle causait agréable-. ment. Sa chambre était propre; mais il ne s’y trouvait d'autre meuble qu'un matelas, une table avec un crucifix, un livre, un tabouret sur lequel elle me fit asseoir, et un tableau sur la cheminée, représentant sainte Véronique déployant le voile miraculeux sur lequel était empreinte la figure sanglante de Jésus-Christ. Elle était pâle, mais n'était jamais malade. Je cite cet exemple comme une nouvelle preuve qu'un revenu bien modique peut suffire pour conserver la vie et la santé.
Dans l'imprimerie de Watts, je fis la connaissance d’un jeune homme spirituel, nommé Wygate. Il avait des parents qui étaient riches, et qui lui avaient donné une éducation plus soignée que celle que reçoivent ordinairement les imprimeurs. Il savait passablement le latin, parlait français, aimait la lecture. Je lui appris à naser, ainsi qu'à un de ses amis, en deux leçons; et 1ls devinrent bientôt d'excellents nageurs. Ils me présentèrent à quelques personnes de province, avec qui nous allâmes par eau à Chelsea, pour y voir l'hôpital militaire et le cabinet de don Saltero. En revenant, à la demande de la compagnie dont Wygate avait excité la curiosité, je me déshabillai, sautai dans la Tamise, et re-
vins à la nage presque de Chelsea au pont de Blackfriars, faisant pendant le trajet, sur l'eau
etentre deux eaux, des tours d'adresse et d’agilité, qui surprirent et amusèrent- beauconp ceux qui ne les connaissaient pas encore. J'avais aimé cet exercice, dès mon enfance. J'avais étudié et pratiqué les mouvements et les positions de Thévenot; j'avais même enchéri sur lui en ajoutant mes idées aux siennes, en cherchant l'aisance et la grâce autant que l’utilité. Je pris cette occasion pour montrer à la compagnie mon savoirfaire, et je ne fus pas peu flatté de l'admiration qu'il fit naître en eux. Wygate, qui désirait se perfectionner dans cet exercice, s’attachade plus en plus à moi, autant par ce motif que par la ressemblance de nos goûts. Il me proposa enfin de parcourir ensemble toute l'Europe, en travaillant partout dans notre profession pour nous défrayer. Ce projet me souriait assez. Mais j'en parlai à mon bon ami, M. Denham, avec qui je passais souvent une heure, quand j'en avais le loisir ; il m’en dissuada, et me conseilla de ne songer qu'à retourner à Philadelphie, ce qu'il était sur le point de faire.
… Je dois rapporter ici un trait du caractère de ce digne homme. Il avait été autrefois dans le commerce à Bristol ; mais, y ayant contracté des
dettes, il composa avec ses créanciers, et partit pour l'Amérique. Après avoir repris le négoce en ce pays, il y acquit, à force de suins, une grand: fortune en peu d'années. Lorsqu'il arriva en Anvzleterre avec moi, il invita ses anciens créanciers à dîner, les remercia de la compusition favorable qu'il en avait obtenue; et, tandis qu'ils ne s'attendaient qu'à un diner, chacun d'eux trouva sous son assiette une traite sur un banquier, pour le montant de ce qui lui restait dù en principal et en intérêts. À m'apprit qu'il était sur le point de partir pour Philadelphie, et d'y porter une quantité considérable de marchandises, pour y ouvrir un magasin ; il me proposa de m'attacher à lui en qualité de commis, pour tenir ses livres (ce qu'il se chargea de m'apprendre), copier ses lettres, et garder le magasin. Il aïouta qu'aussitôt que j'aurais quelques connaissances des affaires commerciales, il m'enverrait aux Indes occident .les, avec une cargaison de pain et de farine, qu'il me procurerait d'autres commissions qui me seraient avantageuses, et qu'avec de la conduite, je pourrais former un bon établissement. Cette proposition me plut. J'étais ennuyé de Londres : je me rappelais avec plaisir les jours heureux que j'avais passés en Pensylvanie, et je désirais revoir
ce pays. Il fut donc convenu entre nous que je gaonerais chez lui cinquante livres par an, monnaie de Pensylvanie. C'était moins que ce que me valait alors mon état de compositeur ; mais j'avais une perspective plus avantageuse,
Je dis donc adieu à l'imprimerie.et, pour toujours, à ce que je croyais. J'entrai sur-le-champ dans mes nouvelles fonctions. Je suivais M. Denham chez tous les marchands, pour y faire les achats ; je veillais à l'emballage des ob'ets ache-
tés ; je portais ses messages, je pressais les ou-
vriers, etc. Lorsque tout fut transporté à bord, il ne me resta que quelques jours de loisir. Un de ces jours, un grand homme que je ne connaissais que de nom, sir William Wyndham, à ma grande surprise, me fit prier de passer chez lui. Je m'y rendis. Il avait entendu parler, je ne sais trop comment, de mon voyage à la nage de Chelsea au pont de Blakfriars, et il savait qu’en peu d'heures j'avais montré l'art de nager à Wygate et à un autre jeune homme. Il avait deux fils, prêts à partir pour leurs voyages ; il
désirait qu’ils apprissent à nager avant leur dé-
part : il me proposa une récompense généreuse, si je voulais leur donner des leç.ns Ils n'étaient pas encore arrivés à Londres ; le temps de mon séjour dans cette ville était incertain :
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je nepus donc m'en charger. Mais cet incident me fit penser que, si je restais en Angleterre, et que j'y ouvrisse une école de natation, je pourrais y gagner beaucoup d’argent. Cette idée me frappa si vivement que, si cette proposition m’eût été faite plus tôt, il est probable que je ne serais pas encore retourné en Amérique. Bien des années après, vous et moi, nous eûmes une affaire plus importante avec un de ces fils desir William Wyndham, devenu comte d'Egremont. J'en parlerai quand il en sera temps:
Ce fut ainsi que je passai dix-huit mois à Londres. Pendant la plus grande partie de ce temps, je travaillai laborieusement dans ma profession, et je dépensai fort peu moi-même, si ce n'est en spectacles et en livres. Mon ami Ralph m'avait lonxtemps empêché de rien amasser. Il me devait environ vingt-sept livres sterling: (six cent quarante-huit francs), somme considérable à déduire de mes petites économies, et il était fort vraisemblable qu'il ne me les rendrait jamais. Je lui étais pourtant sincèrement attaché, car il avait des qualités aimables. Mais, si je n’avais pas amélioré ma fortune, j'avais acquis quelques connaissances, grâce à meslecturesnombreuses et aux personnes d'esprit avec qui je m'étais lié, et dont la conversation m'avait été très-utile.
. Nous partîmes de Gravescend le 23 juillet 1726. Je vous renvoie à mon journal, pour les incidents de ce voyage : vous les y trouverez exactement détaillés. La partie la plus impor tante de ce journal est le plan que vous y trouverez, et que j'avais dressé pendant la traversée, de la manière dont j'avais dessein de régler à l'avenir ma conduite ‘. Il est d'autant plus remarquable que je le formai étant encore bien jeune, et que je m'y eonformai assez exactement, Jusque dans ma vieillesse.
* Nous débarquâmes à Philadelphie, le 11 octobre. J’y trouvai divers changements. Keith n’était plus g'onverneur; il avait été remplacé par le major Gordon. Jele rencontrai dans la rue, simple particulier. Il parut un peu honteux de me voir, et ne m'adressa point la parole. Je n'aurais pas été moins honteux dereparaître devant miss Read, - si ses parents, désespérant de mon retour, ne l’avaient engagée à se marier. Elle avait épousé, pendant mon absence, un potier nommé Rogers.
[ ne la rendit jamais heureuse, et elle fut bientôt obligée de s’en séparer, Elle ne voulut plus ni demeurer avec lui, ni même porter son nom. C'était un misérable, dont le seul mérite était
. 4. Ce plan n’existe pas dans le journal manuscrit trouvé dans les papiers du docteur Franklin.
Mc DD ——
d'être excellent ouvrier, ce qui avait décidé la famille de miss Réad à ce mariage. Il fit des dettes, prit la fuite en 1727 ou 1723, et passa aux Indes occidentales, où il mourut. L'imprimerie de Keimer était mieux montée, et ii y avait joint le eommerce de papeterie. Il avait un assortiment de caractères neufs, grand nombre d'uuvriers, quoique sans talents, et paraissait avoir beaucoup d'ouvrage.
M. Denham prit un magasin dans Watter- Street, et nous y plaçämes nos marchandises.
Je m'appliquai au commerce, j'étudiai les comptes, et je devins, en peu de temps, habile à la vente. Nousloæions et nous mangions ensemble; il me donnait les conseils d'un père, etil en avait pour moi la tendresse. De mon côté, j'avais pour lui autant de respect que d'affection , et nous aurions vécu fort heureusement ensembl:. Mais au commencement de février 1727, comme je venais d'achever ma vinzt-unième année, nous tombâmes tous deux malades. Je fus attaqué d'une pleurésie qui faillit m'emporter : je souffris beaucoup, je me regardai comme sans ressource ; et, lorsque je commençui à être hors de danger. j'en éprouvai presque une sorte de regret, en voyant qu'il me faudrait encore subir les travaux et les vicissitudes de la vie. J'ai oublié