‹ Comme on servait autrefois [microforme]Chapitre 27 sur 74 · VICTOIRE DE CARILLON · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE CARILLON

La campagne de 1758 allait s'ouvrir. Le ministre d'Angleterre, Pitt, était résolu à frapper un coup de vigueur. Après avoir cité milord Lawdon à comparaître devant un conseil de guerre, il le remplacçait par sir Abercromby, envoyait en Amérique 22,000 soldats et 28,000 miliciens, organisait une réserve de 30,000 hommes et tracait le plan de l’expédition. On devait envahir les possessions françaises sur trois points à la fois: Louisbourg, Carillon et le fort Duquesne. Montcalm n'avait que 5,781 hommes de troupes régulières à opposer aux forces anglaises. Cette infériorité, jointe au mauvais vouloir des autorités supérieures, ne le découragea pas.

Au commencement de juin, l'amiral Boscawen

avec une flotte considérable paraissait devant

l’île Royale. Le général Amherst débarquait à la tête de 15,000 soldats et investissait Louisbourg. 7,000 hommes, dont 2,000 réguliers, des fortifications incomplètes et en mauvais état, cinq vaisseaux seulement dans le port capables de combattre, ne pouvaient résister longtemps. Après deux mois de siége, M. de Drucour se rendait à discrétion pour éviter aux habitants les horreurs d’un assaut. La prise de Louisbourg laissait le Canada sans défense du côté de la mer. Pendant ce temps Abercromby entrait en campagne. Montcalm, ayant appris par des prisonniers qu’il assemblait un corps de 20 à 25,000 hommes près des ruines du fort William- Henry, envoyait Bourlamaque occuper le portage à la tête du lac Saint-Sacrement avec les trois bataillons de la Reine, Guienne et Béarn. Pour lui, il plaçait sur les deux rives de la rivière de la Chute les bataillons de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc et le premier de Berry, les deux autres restant à Carillon pour la

garde et le service du fort, Dans la nuit du 5 au 9,

6 juillet, Abercromby débarqua au portage avec 16 à 18,000 hommes. Montcalm crut prudent de se replier; il repassa la rivière, opéra lentement

son mouvement, faisant des haltes de cinquante

en cinquante pas, sans perdre un seul homme, ’ et vint se poster sous le canon de Carillon. Le 8, l'action s’engagea. Laissons le général en donner lui-même les détails à M. de Vau-

dreuil (1). Cette lettre confirme le récit contenu dans les autres pièces officielles déjà publiées.

« Trop occupé de la besogne et des suites, j'ai chargé M. Lemercier de vous dépêcher hier

au soir un canot pour vous informer de la vic-

toire que les troupes du roi viennent de rem-

porter sur les Anglais et que je me mettrai à

même de recommencer ce matin s’ils en avaient

envie, Vous avez été informé de la très-belle re-

traite que nous fimes la troisième journée du 6

1. Dussieux. Pièces justificatives, p. 331. — La lettre que nous publions est aussi au Dépôt dela guerre.(Dussieux, p. 195, note 2.) C’est un imprimé in-4° de huit pages.

Es et em ut nt ne mme NS

où nous n’aurions rien perdu sans l'événement du détachement de M. de Langy (1), quoique cette retraite ait été faite avec beaucoup d’audace et au moment du débarquement de 6,000 hommes de troupes ennemies. Arrivé à ma position le 6 au soir, MM. de Pont-le-Roi et de Sandrouins ont conduit le travail de retranchement qui couronnait la hauteur, la gauche à la rivière et la droite à un rideau. Nos sept bataillons (les deux de Berry ayant été chargés de la garde des forts, de tous les détails de cette partie sous les ordres de M. de Trecesson, qui dans cette occasion a rendu de grands services à l’ar. mée), nos sept bataillons, dis-je, travaillèrent

avec une ardeur incroyahle à former des abat-

1. M. de Langy avait été détaché avec 150 volontaires pour attaquer des bergers qu'on disait être au nombre de 60 ; en ayant trouvé 5 à 600, cet officier fut obligé de se retirer. Il revint au portage, croyant y rejoindre M. de Bourlamaque, qui avait déjà opéré sa retraite. Il tomba au milieu des troupes anglaises. Après une résistance désespérée, il fut repoussé jusqu’à une petite rivière, Il parvint à regagner le camp de Montcalm avec une douzaine de ses soldats. Le reste, commandé par M. Bonneau, capitaine de Guienne, fut fait prisonnier.

tis, qui dans la journée du 7 furent faits tant bien que mal. Les piquets de M. le chevalier de Lévis nous arrivèrent le même jouret lui-même nous arriva le 8 à 5 heures du matin; le peu de Canadiens et de troupes de la colonie que j'avais furent placés dans la trouée entre l’abattis et la rivière. La disposition générale était faite dès le 9 pour attendre l'ennemi. Toute la journée du 7 nous eûmes nos gardes et nos grenadiers dehors “pour protéger le travail; les compagnies des volontaires de nos troupes, et dont j'avais donné le commandement à MM. Bernard et du Prat, furent toujours en avant pour éclairer les:mouvements des ennemis. MM. de Langy et Daillebout allaient aussi en découverte; l’armée coucha au bivouac.

« Le 8.on continua de perfectionner l'abattis. Nos volontaires à l'ordinaire fusillèrent avec les gardes avancées de l'ennemi. L'arrivée de M. le chevalier de Lévis ne fit autre changement à ma disposition que de lui donner la droite à défendre et de faire passer M. de Bourlamaque à

la gauche. M. Mercier et tous nos officiers de l'artillerie s’occupèrent à disposer du canon aux endroits où je leur avais ordonné d’en mettre. À midi et demi les colonnes des Anglais débouchèrent sur nos gardes ; elles rentrèrent de

suite sans confusion avec les compagnies de

grenadiers et les travailleurs. On tira le coup

de canon pour signal et dans l'instant toutes les troupes furent à leurs divers postes.

« Les ennemis nous attaquèrent à une heure avec une vivacité digne des meilleures troupes et firent six attaques consécutives; quatre abordèrent même l’abattis; ils avaient trois colonnes principales; le feu de part et d'autre a été du mieux nourri jusqu à six heures du soir, et la fusillade a duré jusqu’à la nuit. L'armée, qui n'était que de 2900 de nos troupes et 400 canadiens ou soldats des troupes de la colonie, a résisté avec un courage héroïque à toutes ces attaques; il y a eu dans tous les points également du danger et pendant fort longtemps ; heureu-

sement aucune troupe ne s’est démentie, MM.

les officiers y ont fait des prodiges de valeur et leur exemple a fait faire deschoses surprenantes au moindre soldat ; les troupes de la colonie et les Canadiens nous ont fait regretter de n’en avoir pas un plus grand nombre. M. le chevalier de Lévis, sous lequel elles ont combattu, s'en loue beaucoup; il a fait faire deux sorties par ce qu'il y avait de plus ingambe, conduites par vos officiers en état d'aller. M. d’Héry, aidemajor de la Reine, en a dirigé une ; M. Denau, capitaine au même’ régiment, l’autre ; M. de Raymond, qui avait l’honneur de commander les troupes de la colonie, a montré bien du zèle et de l'intelligence et je ne saurais trop me louer de lui, de M. de Saint-Ours, la Naudière, Gaspé et généralement du petit nombre d'’officiers que vous y avez. Nous devons cet avantage au courage des troupes, aux sorties que M. le chevalier de Lévis a fait faire à la droite par des piquets et une compagnie de grenadiers, en même temps qu'il avait envoyé des grena-

diers ingambes dans la trouée, aux bonnes dis-

positions et à la fermeté de M. de Bourlamaque

à la gauche.

« Comme les ennemis pouvaient débarquer du monde en berge { ce qu’ils tentèrent en effet au commencement de l'attaque), les volontaires de Bernard et du Prat gardaient cette partie, et M. de Louvicourt, qui servait trois pièces de canon du fort, coula à fond un ponton et une berge, ce qui, joint à la fusillade des volontaires, fit retirer les vingt berges que les Anglais avaient fait avancer. M. le chevalier de Montreuil a eu la plus grande activité du monde pour faire passer tous les ordres nécessaires, pour encourager les troupes et faire distribuer les munitions que Messieurs du 2e bataillon de Berry et officiers d'artillerie nous ont fait passer avec beaucoup de diligence. Ce bataillon avait sa compagnie de grenadiers à la défense des abattis ; et quoique les officiers qui le composent aient bien du regret de n’y avoir pas été, ils ont bien servi à toutes les manœuvres

et n’ont pas laissé que de prendre des soldats

dans les transports. M. du Plessin, qui a débarqué dans le temps de l'affaire, a marché tout de suite avec 80 soldats. Les ennemis se sont retirés dans la nuit, abandonnant une partie de leurs blessés et nous avons passé la nuit en bataille, parce qu'ils avaient quelques troupes fraîches, avec lesquelles ils auraient pu recommencer à la faveur de la nuit.

« Nous estimons d’après le rapport des prisonniers qu'ils étaient au moins 12,000 hommes de leurs meilleures troupes d’attaque: ils avaient laissé le reste derrière des abattis, entre la Chute et notre cnamp de bataille, pour protéger leur retraite. Leur perte doit passer 4, 000 hommes tant tués que blessés (nous en jugeons

par le rapport des prisonniers et 2,000 cadavres

qui sont le long de notre abattis ) ;on assure

que milord Howe, qui commandait l'attaque, a été tué. Notre perte, dont je n’ai pas encore exactement l’état, sera de 250 à 300 hommes

tués ou blessés ; dans ce nombre peu de Cana-

diens et de troupes de la colonie (1). Cette journée et le malheur du détachement du 6 ne laissent pas d’affaiblir nos bataillons. Je joins à cette lettre l’état des officiers tués ou blessés. Aujourd’hui 9, j'ai envoyé des volontaires en avant, et il paraît certain que les ennemis sont retirés au Portage et ont brûlé le moulin de la Chute, et les berges qu'ils avaient fait passer. M. de Lusignan m'écrit dans le moment qu'il lui arrive trois déserteurs dont le rapport est que l’armée était de 20,000 hommes et j'ai trouvé la même chose dans les lettres d’un officiertué ; qu’ils onteu milord Hiwe, le major général, et 3, 000 hommes de tués sans compter les blessés ; en ce cas leur perte est plus forte que ce que je vous l’écrivais. Quelle journée pour la France ! si j'avais eu seulement 200 sauvages à lâcher à la fin de l’action et à

1. Dans une lettre à sa mère, Montcalm donne encore les détails suivants: « Notre perte est de 12 officiers tués, 23 blessés, 92 soldats tués, 248 blessés, J'en avais eu à la journée du 6, où je fus obligé de replier

tous mes postes avancés, 8officiers tués ou prisonniers, 183 soldats tués ou prisonniers. »

servir de tête à un gros détachement que j'aurais confié à M. le chevalier de Lévy ! Voilà une grande action et peut-être la première qu'il y ait eu en Canada sans sauvages.

« M. de Sandrouins qui m'a servi de secrétaire, m'a servi d'aide de camp et a toujours été de la droite à la gauche, animant le soldat. M. de Pont-le-Roy nous a suivis. »

Le major-général Abercromby, dans sa lettre à M. Pitt, secrétaire d'État, essaya vainement de pallier l'étendue de sa défaite (1), Voici com-

ment il rend compte de l’action. « Le 8 de très-

grand matin, je fis passer M. de Clerk, ingénieur, de l’autre côté de la rivière, à la partie opposée du fort, pour y reconnaître les retranchements de l'ennemi. Il revint me rapporter que l'attaque deces ouvrages était très-praticable et que nous viendrions à bout de forcer ces retranchements, pourvu que nous ne leur

1. Gazelle extraordinaire de Londres, le mardi 22 août 1758. — Extrait d’unelettre du major-général Aber-

cromby à M. Pitt, secrétaire d'Etat, datée du camp du Lac Georges, le 12 juillet 1758.—Pet. in-4° de 7 pages.

et mom ————— nn ———__———__——————

donnassions pas le temps de s'achever. Il fut donc résolu de les attaquer dès le jour même. En conséquence les chasseurs, l'infanterie 1l6gère et l’aile droite des milices de province recurent ordre sur le champ de marche’, et furent prendre poste sur une ligne, hors de la portée du canon des retranchements ; la droite s'étendait au lac Georges et la gauche au lac Champlain, afin qu: les troupes régulières, destinées pour l'attaque des retranchements, pussent se former sur leurs derrières.

« Les piquets devaient commencer l'attaque.

Ils devaient être soutenus par les grenadiers et ceux-ci par les bataillons. Il fut ordonné aux troupes de marcher vivement, de s’élancer au milieu du feu de l’ennemi, et de tenir le leur jusqu’à ce qu’ils eussent pénétré dans les ouvrages mêmes. |

« Ces ordres donnés, l’armée entière, à l’exception de ce qui avait été laissé au lieu du débarquement pour couvrir et garder les bateaux

et chaloupes, et à l'exception aussi d’un régi-

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ment de milices de province, qui fut laissé au moulin à scie, se mit en mouvement et s’avança à Ticonderoga, où malheureusement il trouva les retranchements non-seulement plus forts qu’on ne les avait annoncés et les fortifications à 8 ou 9 pieds au moins de hauteur, mais encore le terrain qui y conduisait, tout couvert d’abattis d'arbres dont les branches

hérissaient de toutes parts le chemin: ce qui fa-

tigéa tellement les troupes et les retarda si

fort dans leur marche, que nonobstant toute leur bravoure et leur intrépidité que je ne puis assez louer, nous fimes une perte si considérable, sans avoir même l'espérance d'aucun succès ultérieur, que nous songeâmes qu’il serait absolument imprudent de vouloir s'obstiner à pousser la pointe, Il fut par conséquent jugé indispensable, pour conserver ce qui restait de tant de braves gens et prévenir une défaite totale, de faire la meilleure retraite possible. Après donc différentes attaques réitérées qui

durèrent pendant plus de quatre heures, mais

au toujours avec le plus grand désavantage, je me Le retirai au camp que nous occupions la nuit il d’auparavant, avec les débris des différents lus corps qui m'avaient accompagné. J'envoyai fi- tous les blessés aux bateaux à trois milles ou ne environ du lieu où nous étions, et le lendemain ouê de très-grand matin nous y arrivâmes noushes mêmes. Nous nous y embarquâmes et nous i fa- nous rendîimes ici le 9 au soir. Au premier a Si moment de mon arrivée ici, j'ai envoyé les ofoute ficiers et soldats blessés qui pouvaient être transpuis portés, aux forts Édouard et Albany.

pnsi- « Notre perte est de 464 hommes de troupes cun régulières tués, 29 perdus et 1117 blessés ; 87 | se- hommes de milices de province tués, 8 perdus tiner et 239 blessés... 1 brigadier général Howe, 2 jugé coloneis, ! lieutenant-colonel, 2 majors, 6 cait de pitaines, 16 lieutenants, 5 enseignes tués, plus e to- l'ingénieur Clerk ; 84 officiers blessés. » ible. Montcalm pouvait légitimement être fier de qui

sa victoire, mais il est beau de voir ce guer-

rier chrétien en renvoyer la gloire au de des

armées. « Nous venons, écrivait-il le 21 juillet, après un combat de huit heures aussi vif qu'opiniâtre, de repousser le général Abercromby à la tête au moins de 20,000 hommes, et nous n’en avions que 4,000 à lui opposer. Dieu seul a pu opérer ce succès, dû à la grande valeur des troupes ; c’est aussi à Lui que je dois de n'avoir pas eu la moindre inquiétude depuis le 30 juin, jour de mon arrivée à Carillon jusqu’au 9. Il semblait que j'eusse un secret pressentiment. » Il fait le même aveu à sa mère : «Je ne crois pas que jamais général ait été dans des circonstances aussi critiques. Dieu m'en a tiré ; rendez-lui-en grâces. IIme donne de la santé, quoique excédé de fatigue, de travail, de tracasseries et de misères, »

Afin de témoigner encore plus haut sa reconnaissance envers Dieu, Montcalm fit dresser sur un mamelon une grande croix avec cette inscription :

Quid dux? quid miles? quid strata ingentia ligna ? Ea signum ! en victor ! Deus hic, Deus ipse triumphat.

Il en rendait ainsi le sens dans une lettre à sa mère :

Chrétien ! ce ne fut point Montcalm et la prudence, Ces arbres renversés, tes héros, leurs exploits,

Qui des Anglois confus ont brisé l'espérance ; C’est le bras de ton Dieu vainqueur sur cette croix.

L'enthousiasme fut porté à son comble dans le camp des Français. Dans l'enivrement de la victoire, la joie se traduisit sous toutes les formes.

Sous la tente se trouvaient des poëtes et le combat de Carillon fut mis en vers. « Je vous envoie, écrivait le général à sa mère, pour vous amuser, deux chansons sur le combat du 6

juillet, dont l’une est en styledes poissardes de Paris. M. le curé de Vauvert aimera beaucoup mieux les inscriptions francaises et latines. »

I Il

Je chante des François Mars qui les engendra

La valeur et la gloire, Pour l'honneur de la France Qui toujours sur l’Anglois D'abord les anima Remportent la victoire. De sa haute vaillance,

Ce sont des héros Et les transporta

SOUS n0S généraux Dans le Canada,

Et Moncalm et Lévis Où lon voit les François Et Bourlamaque aussi. Culbuter les Anglois.,

tt mt EE"

IT V Allons à Carillon, Lévis dans le moment Allons voir la merveille A la droite prit place ; | Où chaque bataillon Bourlamaque à l'instant D'une ardeur sans pareille A la gauche fit face ; Fixe, frappe et bat Et Montcalm se mit, Dans un seul combat L’œil sur l’ennemi, (

Où trois mille François Au centre, à chaque bout, {} Chassent vingt mille Anglois, Et se portait partout.

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