‹ Comme on servait autrefois [microforme]Chapitre 35 sur 74 · Voilà Montcalm transformé en philosophe ou en Lafayette · texte numérisé non relu

Voilà Montcalm transformé en philosophe ou en Lafayette

un air libre et sans bornes ; sans quoi, ils se trouvent hors de leur élément. Si c’est là le génie des Anglais en Europe, ce l’est bien plus en Amérique. Une grande partie de leurs colons sont les enfants de ces hommes qui abandonnèrent l’Angleterre quand leurs droits et leurs priviléges furent attaqués au milieu des dis ‘*sions qui les bouleversèrent ; ils vinrent en Amérique chercher des terres où ils pourraient

vivre et mourir libres, et quasi indépendants :

ceux-ci n'ont pas dégénéré des principes répu-

blicains de leurs pères. D’autres, ennemi: de toute contrainte et de toute soumission, ‘ont ceux que le gouvernement y a fait transporter pour leurs crimes ; d’autres enfin sont un ramassis de différentes nations de l'Europe, dont le cœur n’est point animé de grands sentiments pour l'Angleterre. Tous en général ont peu de respect pour le roi, pour le parlement d’Angleterre ; je les connais bien, non par les rapports des étrangers, mais par des instructions

et des correspondances secrètes que je me suis

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ménagées, et que je ferai servir, si Dieu prolonge mes jours, à l’avantage de ma patrie.

« Que manque-t-il à leur bonheur ? Les planteurs sont parvenus à un état florissant; ils sont nombreux et riches; ils trouvent chez eux tout ce qui est nécessaire à la vie. L'Angleterre a été assez peu prévoyante pour y laisser introduire les arts, le commerce et les manufactures, par où elle les a mis en état de briser les chaines de la nécessité qui les contenaient, les liaient à elle et les mettaient sous sa dépendance. Les Anglais des colonies auraient depuis longtemps secoué le joug si la crainte des Français qu'ils voient à leur porte, ne les eût retenus. Maître pour maitre, ils aiment mieux être soumis à leurs compatriotes qu'à des étrangers, en observant la maxime de n'’obéir que le moins possible. Mais quand le Canada sera conquis et que les Canadiens et ce peuple n’en feront qu'un, à la première occasion où l'Angleterre semblera toucher à leurs intérêts, pensez-vous, mon

cher cousin, que les colonies veulent obéir ? ou

qu'auront-elles à craindre d’une révolte? L'Angleterre pourra-t-elle envoyer à cette distance une armée de cent ou deux cent miile hommes?

Il est vrai que sa flotte est formidable, que d’ailleurs les villes de l'Amérique septentrionale sont en petit nombre et sans citadelles ou fortifications, et qu'il suffit de peu de gens de guerre dans leurs ports pour les contenir dans le devoir; mais la partie avancée dans les terres qui forme un objet de la plus grande importance, qui osera entreprendre d'en faire la conquête, parmi les rocs, les lacs, les forêts et les montagnes, qui la coupent partout et dans tous les sens, et où une poignée de gens suflirait pour détruire la plus grande armée? Les planteurs attireront les sauvages dans leurs intérêts. Les Anglais avec leurs flottes seront, à la vérité, les maîtres de la mer; mais je doute qu'ils puissent jamais faire une heureuse descente, Ajoutez que dans le cas d’une révolte de quelqu’une de eurs colonies, les autres puissances de l’Eu-

rope, jalouses et, en secret, ennemies de la

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Grande-Bretagne, les aideront, d’abord en cachette et ensuite publiquement à secouer le joug. Il faut que je le dise: avec un peu plus de prévoyance dans sa politique, l'Angleterre aurait toujours eu en main de quai mettre les tolons à la raison.

« Le Canada, considéré en lui-même pour ses richesses, ses forces, le nombre deses habitants, supplée si bien au nombre que, pendant plus d’un siècle, il a combattu avec avantage contre toutes les autres colonies. Dix Canadiens valent autant que cent colons anglais: l’expérience l’apprend tous les jours. Si l’Angleterre, après la conquête, sait la manière de se les attacher par la politique et la bonté, et les garder pour elle seule, si elle leur laisse leur religion, leurs coutumes, leur langage et leur gouvernement, le Canada, séparé sous tous les rapports des autres colonies, formera un pays distinct qui n’entrera jamais dans leurs vues, ne fût-ce que par principes de religion; mais ce n'est point la manière des Anglais. S'ils en font la

conquête, ils changeront assurément la constitution du pays et y intuoduiront leurs lois, leurs couturnes, leur manière de penser et leur religion, ce qui sera une double peine pour les vaincus. linfin ils les écarteront de toutes les charges publiques, espèce de privation des droits de citoyen, persécution plus sensible que les supplices, parce qu'elle attaque l'orgueil etl’ambition des hommes, tandis que les suppiices attaquent seulement la vie, que l'orgueil et l'ambition nous font souvent mépriser, En un mot, soyez conquis par les Anglais, vous serez bientôt Anglais; mais ils devraient se souvenir que les lois doivent être appropriées au climat et aux mœurs des peuples et qu’elles sont prudemment variées relativement aux diverses circonstances: chaque pays a ses arbres, ses fruits et ses richesses particulières; vouloir transporter aïileurs les arbres et les fruits d'Angleterre serait une folie inexcusable. Il en est de même de leurs lois, qui doivent être adaptées au cli-

mat, parce que les hommes liennent eux-mêmes

beaucoup du climat. C'est là une espèce de politique qu'ils n’entendent point, ou, à mieux dire, qu'ils entendent très-bien, car ils passent pour le peuple le plus réfléchi; mais que l’imperfection de leur constitution les empêche d’adop- ‘ar.

« Et revenant au Canada: une fois pris parles Anglais, il souffrira beaucoup en peu d’années pour devenir Anglais. Les Canadiens deviendront des politiques, des marchands et des hommes infatués d’une prétendue liberté, qui dégénère souvent chez la populace anglaise en licence et anarchie, Alors plus de valeur, de simplicité, de générosité et de respect pour tout ce qui porte l'empreinte de l'autorité; plus de frugalité, de soumission et de fidélité, ils vont être bientôt en discussion et divisés d’intérêts avec l’Angleterre. J'en suis si assuré que je ne donne pour le voir pas plus de dix ans après la conquête du Canada.

« Voilà ce qui, en vrai £rançais, me console

du danger imminent de perdre la colonie. Ce-

pendant je ferai, comme général, tout ce qui sera en moi pour la défendre. Le roi, mon maître, me l’ordonne ainsi et cela me suffit. Vous savez que nous sommes d’un sang qui a toujours été fidèle à son autorité, et jene dégénérerai pas de cette vertu de mes ancêtres.

Je vous envoie ces réflexions afin que si jamais le sort des armes nous obligeait à céder et à recevoir la loi, vous en fassiez usage de la manière que l’amour de la patrie vous fera paraître le plus avantageux.

« J'ai l’honneur d’être, mon cher cousin,

votre très-humble et très-obéissant serviteur, « MONTCALM. »

Du camp devant Québee, le 24 août 1759.

Encore une fois, ou Montcalm fut prophète et alors ilétait en même temps doué d’un esprit politique vraiment remarquable dans un homme dont toute l'existence se passa au milieu des

camps; ou bien cette lettre est une de ces

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pièces de fantaisie trop communes pour qu'on s'en étonne. Je persiste, jusqu'à preuve du contraire, dans mon sentiment. Cette lettre me paraît avoir été composée dans les rremières années qui suivirent la révolution américaine: introduisez-y les noms de Washington et de Lafayette, résumez en quelques lignes toute l’histoire du Canada depuis 1759 jusqu’en 1775, et vous ne trouverez pas autre chose dans ce document. Enfin l'esprit philoaméricain dont il déborde était bien prématuré en 1759. Ne faut-il donc pas ranger cette pièce parmi les fausses lettres du marquis de Mont-

calm, publiées en 1777 par un anglais(1) ?

1. Letters from the marquis of Montcalm, etc. Londres, 1777, in-80. Feller (Journal historique, décembre 1777, p. 490-493) ne semble pas mettre en doute l’authenticité de ce recueil.

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