MON CHER COUSIN
« Depuis plus de trois mois M. Wolff me presse vivement; il ne cesse de bombarder nuit et jour Québec avec un acharnement dont on pourrait à peine citer un exemple dans le siége d’une place que l'ennemi désire de prendre et de garder. L’artillerie a détruit quasien entier la ville inférieure ; une grande partie de la supérieure est ruinée par les bombes; mais quand il n'y resterait plus pierre sur pierre, les ennemis ne viendront jamais à bout de leur dessein, tant qu'ils continueront à nous attaquer par le côté que nous leur avons abandonné dès l'instant de leur descente. Aussi après trois mois de siége, ils ne sont pas plus avancés que le premier jour. L'ennemi nous ruine et ne s'enrichit point. La campagne ne peut durer guère plus d'un mois, tant à cause des approches de l’automne, qui est terrible pour une flotte sur ces parages, que des vents périodiques qui y soufflent avec la plus furieuse impétuosité. Il sem-
on
blerait donc, qu'après de si heureux commencements, la sûreté de la colonie n'est plus en danger : rien cependant n’est moins certain, Le sort de Québec dépend d’une seule chose : les Anglais sont maîtres de la rivière ; ils sont en état de nous présenter la bataille que je ne pourrai refuser et que je ne puis espérer de gagner. Le général Wolff, s’ilentend son métier, n’a qu’à supporter notre premier feu et s'avancer vivement en faisant une décharge lente et générale (1.) Nos Canadiens, sans discipline, v’entendant point le son du tambour ni des
itres instruments militaires, excités encore au désordre par le carnage, ne sauront plus reprendre leurs rangs. D'ailleurs ils n’ont pointde baïonnettes pour résister à celles de l'ennemi ; il ne leur reste plus qu’à fuir et je serai totalement défait,
« Telle est ma situation, la plus pénible pour
À. Montcalm serait impardonnable si, ayant aussi bien deviné la conduite de Wolff, il eut donné ainsi tête baissée dans le panneau.
un général et qui me fait, en vérité, passer les plus cruels moments. La connaissance que j'en ai, m'a toujours fait tenir sur la défensive, qui m'a réussi jusqu’à ce moment ; en serat-il de même jusqu'à la fin? l'événement le justifiera. | Soyez au moins certain d’une chose : c’est
qu’assurément je ne survivrai point à la perte
reste à un général qu’à mourir avec honneur. 1 C’est là ina façon de voir. La postérité n'aura à | cet égard rien à reprocher à ma mémoire. La l
| | TH de la colonie. Il est des dispositions où il ne En | | |
fortune, quoi qu’elle décide de ma vie, n’in-
fluera en rien sur ma manière de penser, qui
est celle d'un vrai Français et qui sera de x
F même jusqu’au tombeau, Là si nous sommes
encore quelque chose (1), ie me consolerai de
ma défaite et de la perte de la colonie, par la
persuasion que cette défaite sera un jour plus
| | ‘Al avantageuse à ma patrie que la victoire, et que
le conquérant, en s’agrandissant,’ trouvera son
1. Qui croira Montcalm capable d'écrire une pareille phrase ? .
les j'en qui 1] de iera.
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tombeau dans le pays qu’il aura conquis sur nous.
« Ce que je dis, mon cher cousin, vous semble ua paradoxe ; mais une seule réflexion politique, un seul coup d’œil sur l’état actuel de l’Amérique, et mon opinion est démontrée. Les hommes, mon cher cousin, n’obéissent qu'à la force et à la nécessité ; c’est-à-dire, lorsqu'ils voient devant eux des troupes toujours prêtes à les contenir, ou lorsque la chaîne des besoins les soumet à la loi. Hors de ce cas, ils secouent le joug, ils n’agissent que pour eux ; ils vivent libres, parce que physiquement ni moralement rien ne les oblige à contredire cette liberté, l'ornement le plus aimable et la plus belle prérogative de la nature humaine (1).
« Observez le genre humain et vous verrez les Anglais sur ce point plus hommes que les autres peuples. Cette espèce de contrainte leur
déplaît plus que tout autre; ils doivent respirer