I LA MODE SIMPLE
"■> Cet album, qui paraît quatre fois par an. chaque fois sur 32 pages,
V donne pour dames, messieurs et enfants, des modèles simples,
V pratiques et faciles à exécuter. C'est le moir; cher et le plus complet
V '■■ '■'■ '■'. '■'■ :: :: des albums de patrons. •■. :: :: :: ;•. ;;
JACQUES DES GACHONS
x^omnie une terre sans eau...
Collection STELLA
Éditions du " Petit Écho de la Mode " 1, Rue Gazan, Paris (XIV)
pu.
oiiittie une terre sans eau..
<( Sans-mon-auto ))
« Ah! là, là, sans mon auto!... »
Les lèvres de Camille Joubert remuent à peine, mais les mots n'ont pas besoin d'être prononcés distinctement. Hélène les sait par cœur. Ils sont le refrain de chaque jour. D'ordinaire, elle n'y prend plus garde; aujourd'hui, un peu énervée, elle hausse les épaules :
— Oui, oui, tu l'as déjà dit.
— Quoi ? demande le jeune homme affalé sur les coussins.
A cette question saugrenue, sa voisine ne prend pas la peine de répoudre. Elle connaît si bien cet état d'engourdissement général que présente son mari tout le long de leur existence monotone ! Elle-même, souvent, ne montre pas beaucoup plus d'énergie. Il lui arrive de copier les gestes indolents de Camille, de jouir, comme lui, de l'agréable torpeur que procure, par un moite après-midi, l"élan bien réglé d'une auto qui roule, sans but, dans ui'.e allée forestière.
Cependant, cette fois, elle regarde son mari, secoue la tête, ébauche un sourire pincé, — pitié ou rancune, on ne saurait dire, et elle-même ne se rend pas bien compte de ses sentiments... Camille a fermé les yeux. Is'on pas qu'il dorme. Mais c'est si fatigant de toujours regarder ! Et quoi ? je vous le demande : des arbres, des champs, parfois des
maisons lorsqu'on cahote sur du pavé, des gens poussiéreux qui se garent. INIieux vaut, vraiment, clore les paupières et savourer les menues sensations du « sybaritisme à pétrole », comme dit l'ami Patriesco ; celles, par exemple, de humer un air bien à soi, de n'être pas forcé d'avoir une conversation, d'être à l'abri de tous les embêtements de l'existence. Gustave est là. qui a la charge de penser à tout... Gustave, c'est le chauffeur des jeunes Joubert.
Hélène est moins blasée. Elle regarde se dérouler le cinéma de verdure que le soleil, par moment, baigne dans son or limpide ; elle aime faire de la vitesse lorsqu'on est « en palier », et frissonne avec joie aux tournants brusques. Et puis elle a faim et, justement, voici la grille de Versailles. Il n'y a plus qu'à se laisser glisser. Une délicieuse avenue de tilleuls taillés et de grilles fleuries descend jusqu'au cœur de la ville. Et déjà elle aperçoit le hall du « palace » où ils vont goûter, tous trois, car Chien-Chien est de la partie : Chien-Chien dort, entre eux, gros comme un peloton de laine, noir, ébouriffé ; lui aitssi commence à avoir ses vertiges d'estomac et rêve de choux à la crème.
Il est cinq heures. Il y a des gâteaux sur les tables et des valses dans l'air. Le chocolat mousse et fume.
Grand, blond, flexible, un peu voûté, par nonchalance plutôt que par timidité, Camille s'avance le premier. Il porte un grand nez mince, une petite moustache taillée et un monocle. Il n'a pas d'arrogance. Tout lui est indifférent, jusqu'à luimême ; .seulement il a adopté l'allure « mondiale », comme dit Maracajas, qui demande un flegm.e avantageux. Nu-tête, — c'est bien porté, — un petit veston de sport kaki, avec une ceinture dans le dos, pour donner du pli, Chien-Chien sur le bras, — cela redevient à la mode, — Ca'mille Joubert sait où il va. Ici, il est chez lui; il a sa table.
Quelques pas plus loin sV\'ance une jeune femme déguisée en drapeau d'une nation inconnue : jaune, blanc, vert; un toquet couleur serin tout neuf, un trotteur immaculé, des bas émeraude. C'est Hélène. Jolie, du reste : blonde, fine, plutôt petite. Elle regarde franchement et l'on aperçoit tout de suite ses yeux bleu de lin. Comme
son camarade, elle a 1111 nez droit et mince, mais qui n'a rien d'excessif; il se marie à ravir avec les lèvres menues qu'elle apetisse encore volontiers.
Le trio étrange marche entre les rangées des tables animées. On regarde Hélène et Camille. Que leur importe ? Ils ont cependant, au fond d'eux, le contentement naïf de se savoir examinés, contentement qui va jusqu'à la fierté lorsqu'ils devinent une sourde hostilité.
Connaître tout le monde et ne saluer personne, c'est du dernier chic. Tutoyer les maîtres d'hôtel, ne pas même s'apercevoir qu'il y a des tziganes et qui s'évertuent, s'affaler sur un sofa sans rien commander, — il faudrait voir qu'on ne connût pas leurs habitudes ! — c'est une entrée assez réussie...
Les voici installés à leur table. Juste à ce moment paraissent, à l'autre bout du hall, Patriesco et Maracajas. La vie est très bien réglée. On ne se serre pas la main. C'est vieux jeu. On ne se demande pas de ses nouvelles ; on est là, c'est que l'on va bien. On ne dit rien. On a surtout besoin de se refaire : on se prépare à manger et à boire. On regarde les gâteaux, les tartes sur leur planche. Les doigts se tendent. Seul le king-Charles a envie de causer, mais sa maîtresse lui ferme la bouche avec un éclair au café.
Quoiqu'ils viennent, l'un d'Egypte et l'autre de l'Amérique du Sud, Patriesco et Maracajas se ressemblent comme deux frères rasés par le même coiffeur, habillés par le même tailleur et qui auraient été éduqués par le même palefrenier. Ils ont des yeux luisants de vice et de cynisme. Et si Khan-Khan, qui vient les rejoindre et qui saisit un gâteau par le milieu du corps avant même de s'asseoir, si Khan-Khan ne peut passer pour un troisième sosie, ce n'est pas que l'envie lui en manciue ; seulement, il n'y a c^ue deux mois qu'il est débarqué d'Asie Mineure et il ne sait pas encore tous les gestes de son emploi. Quant à Camille Joubert, qui ne vient ciue de Paris, il serait désolé qu'on le distinguât de ses amis exotiques. 11 est de leur bande et il s'en glorifie. Sauf Khan- Khan, — ce qui n'est que provisoire sans doute, — ils ont tous leur auto, d'une forme et d'une couleur bien à eux. Ils ont le luxe éclatant, tapageur et méprisant.
Des parvenus, supposez-vous ? I,e cal aux mains, l'esprit mal dégrossi, le vêtement trop neuf et marchant sur les talons avec la grâce de pachydermes déguisés en hommes du monde ? Il n'y a plus de parvenus.
Des arrivistes, alors ? Le coude pointu, la charité bien ordonnée... De l'insolence certes, mais pas avec tout le monde. Il faut choisir sou heure et son public. L'arriviste est, tour à tour, impertinent et servile ; son front qui menace les cieux connaît aussi la poussière. Ne pas trop se fier à son élégance ; ce talon rouge est souvent un pied plat. L'importance qu'il se donne est temporaire; maître ce matin, valet ce soir... L'arriviste en imposait hier encore : aujourd'hui, ses manœuvres sont connues, et l'on sourit lorsqu'on le rencontre. L'espèce n'en est pas tout à fait perdue.
Maracajas et Patriesco ne sont pas des arrivistes. Ce sont des « arrivés ».
Il faut marcher avec son temps. Le parvenu, c'est la patache avec sa litière de paille pilée. L'arriviste, c'est l'express farouche qui brille les stations. Au siècle de l'aéroplane, il faut faire plus. Cent quatre-vingt-dix à l'heure, en attendant mieux ou pire. vSitôt visé, sitôt le but atteint. Quelquefois même, on le dépasse. Il s'agit de régler sa vitesse et de savoir où l'on veut aller. Les néo-arrivistes ne le savent pas toujours. Alors, au lieu de partir, ils arrivent, tout simplement, tout de suite.
Au lieu de travailler, comme faisait le parvenu, pour s'offrir plus tard un équipage semblable à celui du seigneur de son canton, ou de défoncer quelques poitrines, de monter sur le dos des camarades sans défense, comme agissait l'arriviste en mal de voiture au mois, l'arrivé, avant tout effort, se procure une auto. Comment faire figure dans les « Splendidi»» et les « Savoy » sans auto? C'est comme une mise de fonds. C'est l'outil.
Le terrassier a une pelle ; le couvreur une large culotte de velours à côtes ; le cocher un fouet ; le pêcheur à la ligne un chapeau de paille. L' « arrivé » a un auto.
Comment se l'est-il procuré? C'est son secret. J'imagine qu'il y a iwi garage spécial pour voitures d' « arrivés » et une société anonyme pour l'avance des fonds, une société qui doit très bien
faire ses affaires. Spéculer sur l'arrivé n'est pas si sot. Il y a des risques, certes, mais une niasse d' « arrivés » seront « quelqu'un », très vite.
Il y a des « arrivés » qui ont quatre-vingt mille livres de rentes, il y en a d'autres qui n'ont pas le sou; il y a des « arrivés » parfaitement honnêtes, et d'autres qui feraient assez bonne figure au bagne; mais ce sont tous des « arrivés » : ils se connaissent, ils se comprennent, ils se fréquentent et ne fréquentent qu'eux.
On fuyait les parvenus, on évitait les arrivistes ; avec les « arrivés », nulle précaution à prendre : ils ne nous voient même pas !
Camille Joubert, depuis sa sortie du lycée, s'est engagé dans la troupe. Il y est connu par son prénom, tout court, et par le surnom de Sa)ismon-auto.
Les tziganes font le plus de bruit ciu'ils peuvent. Autour d'eux les chaises sont vides que de vieilles caricatures un peu dures d'oreille viendront bientôt couver. Un garçon inoccupé manie nonchalamment, sur une desserte, un menu, un couteau. L'inaction l'énervé. L'orchestre joue une valse lente. L'homme regarde, et ses mains, sans qu'il s'en aperçoive tout d'abord, imitent les gestes dont il est le perpétuel témoin. Le couteau, c'est l'archet, le menu l'instrument. Et voici un musicien de plus. Quelle ardeur il déploie! La main s'éloigne, se rapproche, trépide, se soulève, appuie. Le couteau, en mesure, entre dans le carton. Qu'importe, il n'y a qu'à le retourner. Et la symphonie reprend. L'homme ne sait ce qui se passe autour de lui : les clients défilent, ses collègues courent, le patron traverse, important. L'homme, les yeux agrandis, les mains frémissantes, continue à taillader son carton sur l'air d'un tango brésilien.
Souvent l'on côtoie quelque glace sans se voir. Aucun des « arrivés » ne se reconnaîtra jamais dans ce musicien comique.
L'oisiveté des arrivés se travestit en une agitation factice, en une sorte de frénésie mondaine qui ne dupe qu'eux-mêmes.
Dans des poses définitives qu'ils croient être l'exacte copie de la tenue des plus riches personnages, avec des gestes de mauvais acteurs de ciné-
lO COMME UNE TERRE SANS EAU...
matographe, l'Argentin Maracajas, Patriesco le Grec d'Alexandrie, et Khan-Khan de vSmyrne, sont aux authentiques millionnaires d'alentour ce qu'est, aux tziganes qu'il copie, le garçon de café mélomane. Hélène et Camille tiennent assez bien leur rôle, la toilette de l'une et le chien de l'autre aidant.
A travers son monocle qui le défigure, Camille s'en rend peut-être compte. Il n'a pas la même façon de regarder que ses compagnons. Les autres paradent, lui observe. Oh ! sans se fatiguer, sans se mettre martel en tête. Il y a longtemps que son cerveau n'a eu un véritable effort à accomplir, mais il fonctionne encore, par habitude, et Camille Joubert n'en ressent qu'un plaisir modéré.
C'est que, du matin au soir, il fait à peu près les mêmes gestes, en compagnie des mêmes gens. Il répète le jour son existence de la veille, modèle de la vif^ du lendemain.
Quelles journées !
Vers dix heures et demie, cette « brute d'Ernest » vient ouvrir les volets, sous prétexte que le tub de Monsieur est prêt. A onze heures, l'œuf à la coque et le thé sur une gigogne dans le boudoir de Madame, qui, bien entendu, n'est jamais prête. Alors il faut ouvrir le journal, oh ! pas pour voir ce qui se passe, — Camille s'en moque, — mais pour parcourir le conte du jour, quelquefois drôle, le plus souvent rasant. Un peu avant midi, on entend dans la rue de lugubres appels de trompe. C'est Gustave, le chauffeur, qui s'impatiente. « Tu en es, Hélène ? — Où vas-tu ? — Je ne safs pas. — Je suis prête dans cinq minutes. — Je descends. — C'est ça. Tu lui tiendras compagnie. > Et c'est le départ pour le Bois, avec pointe sur une route, du côté de Vaucresson ou de Montmorency. Vers une heure, déjeuner, dans « un sale restaurant » oiî' l'on vous empoisonne et l'on vous pille, à vSaint-Cloud, ou ailleurs, où l'on se trouve. Liqueurs. Cigares. Ce qu'on ferait la sieste, si on était confortablement assis ! Mais Gustave a fini de déjeuner. Il a une bonne trogne de poivrot de luxe. Il va faire de la vitesse. En route pour Rambouillet ou quelque autre chose dans ce genre. Camille n'est pas très fort en géographie ^ Il connaît le nom des auberges. C'est le principal. L'air vous fouette le visage. On frôle
COMME UNE TERRE SANS EAU... il
d'autres voitures. On va. On va. La vie passe. Cinq heures arrivent. Une halte à Versailles pour le chocolat réparateur.
— Dis donc, Sans-mon-auto, qu'est-ce qu'où fabrique ce soir ? interroge Maracajas.
— Demande à Hélène.
— Rien de prévu.
— Alors, la « barbe » ?
Après ce bel effort, quelques minutes de repos. Puis :
— Vous avez été loin? s'enquiert Patriesco.
— Je ne sais pas. Chez Machi», là-bas, sous des arbres. Le garçon s'appelle Félix.
— Mantes ?
— Peut-être bien.
— C'était frais ?
— Oh! rien de trop. Et vous?
— Jusque chez Farman, à Etampes.
— On volait ?
— Oui, des types. Chose a cassé du bois, piiis s'est flanqué la... figure dans. la boue. Il était furieux.
— Ça devait être rigolo ?
Un petit intermède de rires. Les accidents sont vraiment les seules distractions de l'existence.
— Moi, dit Khan-Khan, que personne n'interrogeait, j'ai été au Hammam!
— Alors, aujourd'hui, on peut te fréquenter. Nouveau déchaînement de rires. Cette fois la
conversation est tout à fait tombée.
Hélène joue avec le petit chien, qui accepte de faire les exercices qu'il connaît, assuré qu'il aura pour lui ce qui reste de gâteaux.
Camille, qui regardait dans le vague du côté de la sortie, aperçoit Gustave qui s'avance entre les sangs des tables.
— Qu'est-ce qu'il veut ? On ne peut être une minute tranquille !
— Monsieur sait qu'il y a réception chez le père de Monsieur ?
— Réception ?
— Mais oui! s'écrie Hélène. C'est féerie, ce soir.
— P'iûte ! j'avais cottiplètcment oublié. Tu ne pouvais pas m'en faire souvenir plus tôt, toi! hein? marchand de kilomètres.
— Père ne sera pas content, avertit Hélène.
— Dites donc, les gosses, je vous invite. Fichons le camp. Qu'est-ce qui paj-e ?
— Qui est arrivé le premier?
— C'est nous, dit Camille. Et il tend un louis au garçon.
Tous se lèvent, sauf Khan-Khan :
— J'attends la monnaie.
— C'est ça, mon vieux.
Khan-Khan s'habitue mal à avoir de l'argent. Il en fut longtemps privé et vécut d'expédients ; quoiqu'il dispose d'un certain crédit, il continue de grapiller. Sur le louis de Camille, c'est bien le diable s'il ne parvient pas à « étouffer » une pièce de quarante sous.
Il cligne des yeux, ses pommettes saillent, sa petite barbe frisottée se ratatine. Un garçon, tout près, le juge, sans scrupule ;
— Sale N^oupin!
— Tout "le monde n'est pas Rothschild, rectifie un autre qui sait qu'il est plus sage de ne jamais généraliser.
Devant le perron du « palace », les Joubert daignent préciser leur invitation :
— A ce soir, neuf heures, à la Prairie, mes petits agneaux, dit Camille.
— Smoking, ajoute Hélène.
— On soupera ? s'informe Khan-Khan.
— Oui, oui, mon vieux mendigot, et les cigares seront à discrétion. Mais je ne garantis pas l'argenterie.
— Garage ? interrogea Maracajas.
— Tout ce qui se fait de mieux... la belle étoile*, n'emmenez pas trois voitures... Allons, en route.
Et Camille Joubert se tasse au fond de l'auto avec Chien-Chien et sa femme. Il s'agit de regagner Paris et de s'habiller pour revenir dîner à Gif, chez Jean Joubert. Ah ! la vie n'est pas une sinécure ! Que de kilomètres entre les repas !
Hélène prend des poses pour traverser Versailles et remonter l'avenue de Picardie. Quant à Camille, il c:tiantonne son mot favori :
M Ah! là! là! sans mon auto... »
II» n'en dit pas davantage : mais il se comprend. « vSans mon auto! la vie serait pire que le bagne... Sans mon aiito... j'avalerais ma langue tout le long de la semaine. Sans mon auto, je serais^ le plus malheureux des hommes. Tandis que, grâce
à lui, c'est à peu près supportable : on oublie jusqu'à la longueur des jours... »
Car si Camille Joubcrt n'a pas le loisir d'analyser ses journées, il observe au moins en bloc qu'elles sont toutes interminables. C'est une iml)ression qu'il a depuis son extrême jeunesse, du temps de sa gouvernante, du temps de son précepteur, du temps qu'il était étudiant, et qui s'est perpétuée depuis son mariage. Les jours sont des espèces de cercles sans Im autour desquels les hommes sont condamnés à tourner, à tourner, sans répit. Et plus ils se donnent de mal, plus ils courent, plus le cercle s'allonge.
(îrâce à son auto, Camille Joubert a quelquefois l'illusion de doubler les étapes, d'avaler la vie en bouchées doubles, d'arriver plus vite au but, son lit. Car le bonheur de la vie, c'est le sommeil. Dormir est vraiment une chose exquise, ivncore Camille partage-t-il ses nuits en nuits ratées, quand un cauchemar est venu les agiter, et en nuits dignes de ce nom, avec la petite mort du sommeil de plomb. De ces nuits-là vraiment il n'y a rien à reprendre, c'est l'idéal grâce à quoi la vie est supportable. Dans l'aride traversée du jour incommensurable, Camille Joubert aperçoit au bout une oasis qui n'est point un mirage.
Lorsqu'il rentra cet après-midi-là pour s'habiller, il jeta un œil d'envie et de regret sur son lit. Comme il était loin encore, sous sa couverture de couleur, froid, quasi anonyme ! Vraiment, le lit savait que la journée n'était pas finie, qu'elle serait aujourd'hui particulièrement longue avec cet après<lîner à la Prairie. Bien après minuit, il s'éveillerait, pour ainsi dire, ouvrirait la blancheur fraîche de son mystère pour accueillir son fidèle ami, l'envelopper de douceur, de ténèbres et d'irréalité.
A sept heures, nouveau départ en auto, pour la vallée de Gif oii les Joubert possédaient une grande villa qualifiée de Château de la Prairie dans les Annuaires mondains.
Il y avait cinquante ans, la Prairie n'était qu'une hutte c^u'un jeune garçon des environs s'était construite lui-même, pour abriter ses toiles et ses pinceaux. Petit paysan, peu instruit, mais à qui des messieurs de passage avaient reconnu du goût pour le dessin et à qui l'on avait d'abord
offert des crayons de couleur, puis des pinceaux et des planchettes. Antoine Joubert s'était mis à reproduire ce qu'il voyait, ce qu'il connaissait depuis toujours, c'est-à-dire les prés, la rivière, les peupliers ; parfois il ajoutait un personnage, par exception. Ce qu'il aimait de la Prairie, c'était la prairie elle-même, sa splendeur naïve, sa délicieuse solitude, sa couleur de chaque jour et la féerie de ses métamorphoses aux diverses saisons. Des gens du pa^'s s'intéressèrent à ce petit artiste, le firent entrer dans un atelier de Paris, puis aux Beaux- Arts, mais il s'ennuya au milieu des rapins bruyants, et un jour, il s'enfuit de Paris. Jamais depuis il n'avait été infidèle à la Prairie. .•\vec l'argent de ses premiers tableaux, il acheta un champ, et c'est là que, de ses propres mains, il échafauda un abri où il passa toute sa vie à peindre sans relâche ce qui, chaque matin, surgissait, ce qui, chaque soir, s'éteignait devant ses yeux.
Ce jeune garçon devint célèbre à trente ans sous le nom de Joubert. A quarante ans, il entrait à l'Institut, à l'applaudissement universel. C'était vraiment un grand peintre, un des plus puissants pa3-sagistes de l'école française. Pour parvenir à la gloire, il ne fit rien que de belles toiles. Toute sa vie se passa dans un petit coin de la vallée de l'Yvette, entre le village de Gif et le hameau de Courcelles, du bois d'Aigrefoin au moulin de l'abbaje. Il fut l'homme d'un seul paysage. IMais avec un rideau d'arbres, un ruisseau, un champ et le soleil, un artiste véritable peut se procurer toutes les sortes d'émotions, et puis, son génie aidant, les communiquer à la foule.
Joubert n'était pas un esprit compliqué. Jamais il ne fit savoir les intentions symboliques de ses compositions. Il peignait sincèrement ce qu'il voyait. Il ne trichait point ; il ne passait pas à côté des difficultés ; il ne les cherchait pas davantage. Ses paysages n'étaient ni des rébus ni de la trigonométrie. Ils n'exprimaient que la beauté des heures, que la surprise des saisons.
Les titres de ses envois au Salon étaient d'une exquise naïveté : La Prairie à viidi ; — Soirée d'automne ; — La Prairie au crépuscule ; — Au printemps, le via tin ; — La Neige stir la Prairie; — Clair de lune. Dans les salles modernes du Louvre, les Joubert sont reposants. La fortune
des audacieux est aussi courte qu'elle a été rapide, à moins que leur audace n'ait été que la servante de la sincérité éclairée. Pour avoir vu juste et s'être exprimé eu peinture française, le vieux Joiibert vivra autant que nos musées, autant que le goût des belles choses.
La sincérité, — le mot est de La Rochefoucauld qui s'y connaissait, — la sincérité est une ouverture de cœur. Ce fut tout le secret du vieux Joubert. C'est parce qu'il aima profondément un petit coin de son terroir et parce qu'il sut noblement exprimer son amour qu'il ne signa que des œuvres impérissables.
Sa vie suivit la même ligue droite. Il se maria à une bonne fille de sou village. Quand il le put, il acheta une maison. Il eut un fils à qui il fit donner une belle éducation. Ses habitudes de plein air et souvent de pleine solitude l'éloignèrent de la connaissance des hommes et lui inculquèrent de la bienveillance. Il savait qu'il ne vivait pas comme ses voisins, mais il reconnaissait à chacun le droit d'agir à sa convenance. Aussi ne s'inquiéta-t-il point trop lorsque son fils manifesta des idées d'émancipation gagnées à l'Ecole des Beaux- Arts, parmi les sculpteurs en herbe. Car Jean Joubert, le fils du vieux Joubert, avait décidé qu'il serait sculpteur.
A demi somnolent dans le fond de son auto, Chien-Chien en boule ébouriffée sur ses genoux, Camille Joubert s'amusait à retracer à grandes lignes la vie de ses parents.
« Pas folichon, le vieux Joubert, premier du nom ! Il est au Louvre, paix à la cendre de ses pipes ! »
Puis il ajouta, tout haut, s 'adressant à sa femme:
— Tu l'as connu, toi, n'est-ce pas ?
— Qui ça !
— Le vieux de la Prairie.
— C'est à lui que tu penses? C'est drôle! Nous sommes très « famille », ce soir. Moi, je pensais à papa, à mon pauvre papa.
— Fâcheux que le Vieux et ton père ne se soient pas connus davantage. Ils étaient faits pour s'entendre.
— C'étaient pas des gens d'aujourd'hui.
— Ah ! non.
— Ils ont peut-être été heureux.
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— C'est possible... Le tnagot chinois qui est sur le guéridon du salon, le nez tourné vers le mur, trouve peut-être lui aussi sa vie très folâtre... D'abord, je crois bien que, sur terre, tout le monde s'amuse, sauf moi... n'est-ce pas, Chien-Chien?
— Dieu! que tu es agaçant avec ta neurasthénie!
— Tu crois que c'est de la neurasthénie ? Hélène Joubert se rencogna dans les coussins,
négligea de répondre et son pied nerveux battit et fit remuer la couverture dont elle était enveloppée.
Camille mit son monocle poiir regarder la route.
— Est-ce qu'on arrive? Oii diable sommesnous?
Hélène se contenta de hausser les épaixles.
Ils n'avaient pas l'habitude de se livrer à de longues conversations : sitôt qu'ils commençaient à parler posément, l'un ou l'autre poussait une exclamation qui changeait le cours des idées. On eût dit qu'ils avaient peur de se prendre au sérieux. A s'entretenir de choses graves, ils se seraient crus déshonorés. Car ils mettaient leur honneur à s'offrir de perpétuelles vacances, non pas qu'il convînt de « s'amuser », mieux valait faire semblant, se jouer la comédie, car il fallait éviter ces fâcheuses manières de collégiens en goguette : la consigne était de « se raser ». Camille y réussissait merveilleusement. Il croyait vraiment être le chef-d'œuvre accompli de la nouvelle humanité, celle qui ne croit à rien, pas même à sou scepticisme.
Hélène était plus simple. Elle n'avait pas été élevée dans le luxe factice qui avait tant nui à l'éducatiou de son mari, mais ce luxe, elle l'avait frôlé, convoité. Et l'histoire de sa jeunesse défilait en tableautins devant ses yeux.
Sa toute petite enfance, à la campagne, chez de pauvres gens qui se levaient et se couchaient avec le jour. Une mare avec des canards. Des poules, des cochons, un âne qu'elle appelait Bichon. La soupe et des pommes de terre. Des pains ronds énormes, à chair noire. Un aïeul, au coin de l'âtre, qu'on avait chargé de lui enseigner à lire, mais qui bientôt écouta émerveillé son élève.
Puis, dans un vieux quartier de Paris, trois pièces, une pour son père, une autre, toute petite,
pour elle, la troisième qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. I^e jour, l'école des sœurs. Le dîner avec son père, un gros homme court, barbu, quasi muet, qui l'adorait.
Enfiu, la découverte du Paradis terrestre. Une visite chez Mme Jean Joubert, au parc Monceau. L'image même de la bonté, de la douceur, dans un cadre « trop large, trop doré ». C'était l'avis de Mme Jean Joubert. La petite fille, qui avait lu les Contes de Perrault, trouva le décor tout naturel et elle se prit d'une tendre vénération pour la mère de Camille, pour Camille aussi, il faut bien le dire, Camille qui avait la tête et même les épaules de plus qu'elle, mais qui était un bon grand garçon sans énergie dont elle fit ce qu'elle voulut.
Il y avait aussi Jean Jcubert, le père de Camille, celui que le papa Farau appelait « le patron » : mais elle ne s'était jamais sentie attirée vers lui. C'est que, fillette, elle avait déjà démêlé la vérité. Jean Joubert signait les oeuvres de Farau. Farau, incouuu, vivait chichement. Jean Joubert était riche, célèbre. Et Hélène gardait rancune à son beau-père d'avoir étouffé, à son profit, le génie paternel...
Puis, c'avait été, tout à coup, la mort de son brave homme de père, tombé un jour à la renverse, du haut d'un échafaudage dans l'atelier, comme un soldat frappé à l'assaut.
Enfin, soK année de couvent et sou installation, pour les vacances, chez les Joubert. Mme Jean Joubert la faisant asseoir, près d'elle, un matin, dans sa chambre oiî elle était confinée, malade, et lui demandant tout bas : « Epouseriez- vous Camille? »
Mme Jean Joubert avait trouvé cet arrangement pour corriger l'injustice du sort : la fille de Farau devenant celle de Jean Joubert.
Hélène entendait encore ces mots, cette voix déjà atteinte par la mort, comme fêlée, mais dont la blessure même rendait la douceur plus pathétique.
Bien calée dans ses coussins, emmitouflée, un peu nerveuse, agacée de sentir son mari si veule, Hélène s'attarde plus que de coutume à l'évocation des deux êtres qui l'ont le mieux aimée, son père et la mère de Camille. Celle-ci surtout, avec
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ses yeux de violette et son sourire silencieux, apparaît dans sa mémoire plus vivante que jamais.
Pourquoi tout à coup se sent-elle glacée par cette évocation ? Pourc^uoi imagine-t-elle le sourire de l'absente moins confiant ? Pourquoi ses yeux se détournent-ils des yeux auxquels elle eut tant de joie jadis à se coiifier ? Camille n'est-il pas toujours là, près d'elle, Camille que sa mère lui a donné? Oui, ils vivent bien l'un près de l'autre, à se toucher le coude. INIais quelle intimité ontils ? Quelle vie mènent-ils ? Est-ce cela que Mme Joubert attendait de celle qu'elle avait choisie pour fille?... Hélène, brusquement, détourne la tête de ces pensées. Si elle est agacée, croit-elle, c'est plutôt Cjue l'auto file, dans la clarté tiède du long crépuscule de juin, vers la demeure de « l'autre » dame Jean Joubert, si différente de la première.
Car non seulement Jean Joubert a trouvé un nouveau collaborateur, plus moderne, pour succéder à Farau, mais il a épousé une nouvelle femme, tout à fait de son temps. Veuve d'un musicien célèbre, elle-même artiste, elle était restée en relations avec tous les maestros de la terre. L'hôtel de la rue Lalo était le théâtre — quelle expression eût été plus juste ? — d'originales et brillantes réceptions. Chacune était présidée par un musicien en renom, compositeur ou virtuose. Le reste de l'assemblée était le tout Paris snob auquel se joint volontiers le Paris occupé, qui ne laisse perdre aucune occasion de se distraire.
Mme Jean Joubert avait le « génie » de l'organisation, de la mise en scène, et elle avait été si cruellement privée du temps de son ours de premier époux.
Outre les réceptions de février et de mars, il y avait les réceptions d'été à la Prairie, — une concurrence tapageuse aux dimanches familiers de Mme Adam. La Prairie faisait face à l'Abbaye. Une rivière, autant dire un ruisseau, les séparait! mais cjuel ruisseau ! l'Yvette, la rivière chantée par le vieux Joubert, comme Corot avait découvert et chanté les étangs de Ville-d'Avray.
Mme Jean Joubert avait eu une « idée délicieuse ». Elle avait acheté toutes les parcelles de terre enclavées dans les champs qu'avaient acquis tour à tour le vieux joubert et sou fils; elle avait
fait bâtir une . somptueuse villa et ceindre d'un mur toute la propriété.
« Ce sont les champs sacrés par le génie, la fotile ignorante ne doit pas les saccager. Gardons jalousement ces trésors familiaux. L'élite seule désormais pourra y poser le pied. »
Telles furent les paroles de Mme Jean Joubert, et qu'elle prononça musicalement comme si elle avait, pour les accompagner, pincé les cordes de sa harpe d'or.
Et l'élite en effet était conviée à fouler d'un orteil respectueux ces herbes vénérables, l'élite parisienne, telle du moins que la concevait Mme Jean Joubert, onze cents personnes, dont six à sept cents étrangers de marque plus ou moins authentique.
Cette année, Mme Jean Joubert ménageait à ses invités quelques surprises sensationnelles.
Hélène redoutait particulièrement ces dîners trop guindés où sa belle-mère réunissait, selon son expression, la « sur-élite ». Mais ni elle ni son mari ne pouvaient se dispenser d'y figurer. Ils arrivèrent au moment où la sur-élite passait dans la salle à manger au son d'un quatuor de violons invisibles.
Par exception,^ ce soir-là, le président de semaine était un peintre, membre de l'Institut, le successeur même du vieux Joubert. C'est que les surprises étaient picturales autant que musicales. Les menus en avertissaient. Ils reproduisaient, en couleurs, — petits chefs-d'œuvre de chromolithographie, — deux des tableaux les plus célèbres du regretté maî'tre : La Prairie au crépuscule et Un Clair de hine. Pourquoi ces images? La maîtresse de la maison craignait-elle que quelques-uns de ses hôtes ignorassent le vieux Joubert ? La précaution n'était certes pas inutile. Mais Mme Jean Joubert avait eu d'autres raisons eu posant devant chacun de ses invités de choix ces charmantes lithographies en couleurs. Elle demanda même que chacun conservât sur soi son menu.
— Vous en aurez besoin ce soir, ajouta-t-elle en souriant mystérieusement.
Le repas fini, les invités se répandirent dans le parc. Il y avait des allées illuminées pour la circonstance. Un orchestre sous une charmille agrémentait la promenade et remplaçait les oiseaux.
qui n'ont pas l'habitude de chanter sur commande et qui n'aiment ni la trop nombreuse compagnie ni les lampes électriques.
Une cacophonie de trompes et de sirènes marquait l'arrivée du « gros de l'élite ». C'étaient tous les Maracajas, les Khan-Khan, les Patriesco de Paris, mêlés à quelques Français de France, à la démarche plus timide.
Ce fut bientôt dans le parc un grouillement piailleur de perruches en détresse. On se retrouvait, on se sahiait, on s'exclamait. D'autres groupes, au contraire, passaient silencieux, guindés : les dîneurs peut-être, dont l'importance se trouvait diminuée par toute cette cohue de second plan.
A neuf heures et demie, une petite cloche appela tout le monde vers une partie du parc qui, jusqu'à ce moment, était restée plongée dans l'obscurité. Sur une pelouse en contre-bas, des chaises avaient été disposées, non en rangs, ce qiii est trop banal, mais en petits tas de tipis, de cinq, de onze. On allait pouvoir s'asseoir par groupes sympathiques.
INIaracajas et Patriesco, auxquels s'étaient jointes Alice Arnal, de la Renaissance, et Mariette Marion, de l'Alcazar, se placèrent d'autorité en bordure, du côté d'une minusciile estrade de fortune, bâtie entre deux arbres. Camille Joubert, sa femme et -.Chien-Chien, qu'on avait été reprendre dans l'axito, vinrent grossir la compagnie. Khan- Khan allait de groupe en groupe, cherchant à faire des connaissances utiles.
— Nous avons brûlé Fichte et Mouren dans la côte de Jouy, bluffa Patriesco. Ils étaient furieux.
— Ils avaieut leur gros Arie[?
— Oui!... Et vous, vous êtes venus vite?
— Une heure sept, d'une traite... Deux cent dix aujourd'hui... sans compter le retour à Paris...
— Par ovi ? Si on s'allongeait?
— Bonne idée... Il fait triste ici, dit langiiissamjnent Camille Joubert... Ah! sans mou auto...
Le concert commençait. Des instruments, du chant, une petite comédie à deux personnages. On causait sur le gazon. Beaucoitp d'invités tournaient le dos à l'estrade.
On attendait dix heures et demie. Le programme — illustré lui aussi des deux chromos — inarquait pour cette heure la surprise.
Quand le moment arriva enfin, les candélabres électriques s'éteignirent, une nuit sans lune régna un instant, il y eut des cris de femmes, des clameurs d'imaginaire effroi, puis le silence se rétablit. Pendant cet intervalle l'estrade avait disparu.
Il y avait un peu de brise. Un violon bientôt y collabora d'une façon tout à fait subtile, puis on vit s'allumer sur la droite un gros feu de Bengale rouge, en contre-bas, à l'orée d'un boqueteau. Les arbres se silhouettèrent, projetant sur la plaine une ombre d'une longueur démesurée et sur toute la campagne itue ilhtmination crépusculaire. Bien des spectateurs attendaient encore la surprise. Par bonheur pour la maîtresse de la maison, il y eut quelques cris d'admiration. On s'informa. Le mot courut de lèvres en lèvres.
— Tableau du maître... Le Joubert sur place : La Prairie au crépuscule!
Les feux de Bengale, — le soleil, — se succédaient, prolongeant la vision, en même temps qu'une symphonie à peine murmiirée par l'orchestre requérait le silence indispensable à l'extase générale.
— C'est la carte forcée! dit Maracajas.
— Le musée à la campagne. Quelle décentralisation ! s'écria Patriesco.
— Pauvre vieux ! soupira Camille, il n'avait pas prévu cette comédie !
— C'est grotesque! siffla Hélène. Cette femme n'a qu'une vague notion du ridicule.
Tout à coup, la musique se tut, la lumière mytérieuse s'éteignit. Alors, les applaudissements crépitèrent comme une pluie subite qui se serait abattue sur la campagne.
Quand les invités crurent avoir suffisamment payé leur écot à tous les Joubert, morts et vivants, une voix perça la nuit et pria tous les assistants de tourner leurs chaises vers la gauche.
Il y eut un peu de flottement, quelque malicieuse rumeur.
— J'aime mieux le cinéma, assura Maracajas. Mais à ce moment, à l'étonnement général, la:
lune apparut au loin, assez haut, au-dessus d'un rideau de peupliers, éclairant la rivière, un saule et la prairie. C'était le second chef-d'œuvre annoncé.
— Il ne manque que la signature, gouailla Khan-Khan.
— Dommage, hein ! mon vieux, répliqua Camille, sans quoi tu aurais essayé de le bazarder...
— Mais qu'est-ce qu'on aperçoit là-bas sous le saule ?
— Une n^-^mphe qui va se baigner?
— Non, une fée qui va nous offrir des rafraîchissements.
— Vous n'y êtes pas, mes agneaux. C'est ma belle-mère qui va jouer de la harpe...
Camille disait vrai. Mme Jean Joubert, pour se produire en beauté devant Tout-Paris accouru à la Prairie, n'avait pas hésité à corriger un tableau du vieux maître et, dans son calme et simple paysage, à introduire un personnage de poésie à la Corot.
A la fin du morceau, avec une modestie de Diane surprise, elle disparut derrière un groupe d'arbres, la lune éteignit son phare dépoli en même temps que les lampadaires se rallumaient le long des allées qui menaient au buffet.
— Nous avons bien gagné de boire, dit Khan- Khan.
— Suivez-moi, je connais un raccourci, suggéra Camille.
Ils galopèrent à travers les pelouses comme des invités faméliques. Lorsqu'ils furent en vue des tables, Khan-Khan et les comédiennes tombèrent en extase :
— Voilà le plus beau tableau de la soirée.
— Ça valait le voyage !
— Est-ce qu'il y a des chaises pour tout le monde ?
— Non, dit Camille, pour les dames seulement!
— Bah ! au premier occupant, assura Patriesco. Il y avait déjà, assis, un feutre couronnant ses
longs cheveux blancs, la pipe au coin des lèvres, un vieillard drapé dans un vaste manteau à pèlerine, et qui semblait avoir, depuis longtemps, fui les tableaux de Mme Jean Joubert.
C'était Manin, le vieil impressionniste.
Il fumait avec violence, soufflant de blanches volutes par le nez et pai' la bouche, comme une locomotive sous pression, tout environnée de vapeur impatiente. Même, il marmottait des paroles acrimonieuses.
— Gare à vous, je reconnais les mèches du Vieux-Pain-Sec, avertit Camille. vS'il nous voit, c'est nous qui aurons le terrible commentaire. Une fois par mois, ça suffit. Nous n'y couperons pas jeudi prochain...
Les amis battirent en retraite vers la droite.
— Pauvre Manin, dit Hélène, il en fera une maladie...
— Pas si à plaindre, l'artiste, dit dédaigneusement Maracajas. Ce soir, on le nourrit.
— Oui, mais, dit Camille, il a dû venir à pied, ce vieux bat-la-dèche.
Ayant découvert un « site » confortable, Patriesco, avec désinvolture, s'emparait d'une petite table et s'installait avec les trois jeunes femmes.
— Khan-Khan, mon vieux corsaire, prends cette Evian et va la troquer contre une bouteille de Champagne. Je suis un type dans le genre du vieux Joubert : j'ai horreur de la peinture à l'eau.
Sous une vaste tente circulaire, empruntée à un cirque ambulant, plusieurs centaines de petites tables, éclairées par des lampes multicolores, étaient rangées en cercles concentriques, et présentaient chacune un confortable souper pour plusieurs personnes. Comme breuvage, des eaux minérales et du Champagne.
Au milieu de la piste, un bar avec tabourets pour les amateurs de boissons américaines. Ce dernier détail plut beaucoup à Maracajas qui, tout de suite, faussa compagnie à ses amis.
Ils ne le revirent qu'une heure plus tard, parfaitement ivre, avec cette particularité qui lui était habituelle : l'oubli total de la langue française. Il avait la ribote patriotique. Il chantait dans le patois espagnol des estaminets du port de La Plata. Personne ne le comprenait, mais il n'en avait cure. Pour lui, il s'amusait comme un fou, s 'encourageant, s 'applaudissant, reprenant les refrains eu « chœur », imitant avec les pieds, les mains et une mimique extraordinaire, toute une foule de buveurs en goguette.
Camille dirigea habilement le gai pochard vers les autos, puis, appelant le chauiïeur de Maracajas, il le pria de partir seul :
— Il est trop drôle, ce soir, nous le gardons pour nous, venez le prendre à la maiso», il aura eu le temps de nous débiter tout son répertoire..;.
Patriesco avait l'ivresse démonstrative; il offrait tour à tour son cœur à l'une et l'autre comédienne. Puis, il se tourna vers Hélène :
— Je suis le berger Paris, assurait-il, il me faut trois déesses.
Des trois déesses, Hélène était la plus gaie. Cette soirée exceptionnelle excitait sa verve. Mariette Marion, au physique de parfaite commère de revue, était du reste d'une bêtise légendaire et réelle. Elle s'endormait et demanda, en bégayant, à monter dans la voiture délaissée. La petite Arnal, qui tenait beaucoup moins de place, ne voulut pas quitter Hélène ; Patriesco suivit les dames éveillées, abandonnant « Junon à Morphée ». Il ne restait plus que Khan-Khan. Il supplia qu'on l'admît en « lapin ;». vSi bien que la voiture des Joubert — vaste limousine — emmena tous les amis réunis.
Patriesco, qui avait horreur du noir, décrocha des lanternes vénitiennes et les suspendit au plafond de l'auto.
Camille laissait à chacun son initiative.' Il adorait la situation de spectateur. Ce soir, d'ailleurs, sa mélancolie était souriante. A cause de sa sveltesse, il était assis entre les deux dames sur le siège du fond. En face, Maracajas continuait à chanter, en sourdine, dans sa langue nationale. A côté de lui, mû par l'exemple, Patriesco se mit à déclamer en grec, en roulant des yeux blancs. Camille avait le monocle complaisant. Khan- Khan, plus lucide, comptait sur les os de son poing fermé et caressait tour à tour chacune de ses poches, avec précaution, comme si elles avaient contenu des œufs frais pondus.
Hélène entonna, avec la petite cabotine, une scie à la mode lancée récemment par Dranem. Et, dans tout ce brouhaha, mêlé aux clameurs des sirènes dans la nuit et au bruit du moteur, Camille sentait foudre son apathie.
— Mes petits, je suis désolé de ne savoir ni le grec, ni l'espagnol. Et, cependant, je veux faire ma partie dans le concert. Souffrez que je parle français et que je vous improvise une petite conférence sur ce sujet : L'auto et la tortue sont des bêtes de la mhne famille.
— Bravo ! Bravo ! crièrent tous les auditeurs, qui reprirent aussitôt leurs exercices personnels.
Camille ne se laissa pas démonter et commença :
— La plus belle conquête de l'homme, a dit M. de Buftou, c'est l'auto. L'auto remplace tout et ne peut être remplacé par rien. C'est la maison qui marche. Il va au-devant de l'air et du soleil. On croit qu'il fait du bruit, mais quels délicieux silences on y goûte! vSi on est fatigué, il nous berce et nous endort. vSi l'on est gai, avec nous il bondit de joie. Si l'on est en colère, il hurle. C'est un autre nous-même, plus obéissant, moins vicieux, plus solide. Quel est l'idiot qui a prétendu que l'auto n'avait pas d'âme? N'est-il pas, tour à tour, bon et méchant? n'a-t-il pas ses lubies, ses entêtements, ses élans magnifiques?... Quand j'étais petit, j'enviais la vie de la tortue qui ne quitte jamais sa carapace et trotte sans répit. Aujoiird'hui, mon rêve est réalisé : je suis la tortue qui fait couramment du So à l'heure. Et j'emmène du monde. L'Antortue, fable. Autre progrès appréciable : la fortune, jadis, n'avait qu'une roue à se mettre. L'auto en a quatre, sans compter le rechange... Est-ce que vous m'écoutez?
— Non, affirma Patriesco.
— Alors, je continue, dit Camille en fermant les yeux. Sans mon auto, mesdames, je me traînerais misérablement dans les bouges. Avec lui, je parcours le monde ou, tout au moins, ce qui est quelque chose, le département de Seine-et- Oise, qui m'a vu naître...
Mais il fut interrompu au beau milieu de son élan par un grand remue-ménage. Patriesco et Maracajas tenaient chacun un bras de Khan-Khan en criant :
— Fouillez-le ! Fouillez-le !
Khan-Khan gigotait comme un lapin qu'on soulève par les oreilles.
— Arnal, ici, ici, à gauche, dans la poche du pardessus.
— Doucement, doucement, c'est fragile, cria le prisonnier.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Hélène.
— Des pêches !
— Parbleu... en eau trouble...
— Passez-m'en une, gémit Camille, je meurs de soif.
— Et ici, à droite, la poche a une fluxion.
— Un sac de petits fours !
— Enfin, nous allons pouvoir souper.
— Khan-Khan est gentil; il pense à tout.
— Vive Khau-Khan !...
— C'était pour ma mère, avoua le dévalisé comme excuse.
— Pour sa mère! Khan-Khan voudrait nous faire croire qu'il a une mère !
— Des dépouilles du soir, Khan-Khan avait jonché l'auto, murmura Joubert, tandis que la compagnie se partageait le butin reconquis.
Les lanternes, à ce moment, jetèrent une dernière lueur, puis s'éteignirent.
— Dodo ! mes petits, proposa Camille.
Mais Khan-Khan, désolé, commença de psalmodier en turc une longue lamentation où il injuria de tout son cœur et à l'abri des coups ses compagnons voraces...
Bientôt, ce fut l'arrêt à la grille de l'octroi, puis la traversée rapide du Paris nocturne, désert et sonore.
Gustave s'informa de l'itinéraire à suivre.
— Chez moi, d'abord, cria Camille, qui proposa de terminer la journée par des liqueurs fortes.
Quelques minutes plus tard, l'auto stoppait rue de Courcelles, et les six amis se tassèrent dans l'ascenseur. Les jeunes Joubert habitaient, au cinquième sur la rue, un appartement à gros balcons de pierre, avec vue sur le boulevard. Tout le monde, cette fois, était à l'unisson, et Camille entonna une scie d'atelier dont tous les autres reprirent le refrain. vSur le palier, la petite Arnal posa les mains sur les épaules de Camille, Maracajas sur les épaules de la comédienne; Hélène suivit, puis Patriesco et Khan-Khan. Et la scie reprit. C'est dans ces dispositions qu'ils envahirent l'appartement. Camille toucha le commutateur et, la porte fermée bru^-amment, il se dirigea vers là salle à manger, emmenant le monôme à sa suite.
Hélène sortit des bouteilles, des petits verres. Maracajas, sous prétexte que cela portait bonheur, laissa tomber le sien, qui s'éparpilla en miettes sur le parquet. Dans le silence qui suivit, un cri strident se fit entendre, qui partait de quelque pièce éloignée de l'appartement.
— Ecoutez, écoutez, on a crié, dit la petite Arnal, Tite émue.
— C'est Khan-Khan qui ne peut pas digérer les gâteaux que nous hii avons mangés, dit Patriesco.
— Chut ! Tais-toi donc, rasta, répéta la comédienne. Tu n'entends pas que c'est un « gosse »
j qui appelle...
— Gisèle, dit Camille.
— Tu crois ? murmura Hélène.
— Qui ça, Gisèle? s'informa la petite Arnal.
— Ma fillette.
— Vous avez une fille ! Oh ! montrez-la moi ! moi qui aime tant les enfants!...
— C'est ça, cria Maracajas, allons dire bonjour à la gosse de vSans-mon-auto.
— Ah ! non, pas vous, les hommes, dit la comédienne, vous lui feriez peur.
— Mais enfin, pourquoi Théodora n'est-elle pas auprès d'elle? demanda Camille. C'est insupportable !
Hélène .sonna la gouvernante, puis alla frapper à sa porte. I^a porte était fermée à clef et rien ne remua à l'intérieur de la chambre.
« Elle a découché! » supposa Hélène sans ti'op s'émouvoir.
Les cris, cependant, redoublaient :
— Quel enfant horripilant ! marmotta sa mère. On ne peut sortir une minute sans qu'elle nous fasse des histoires. Camille, sers donc ces messieurs. Je reviens...
I.a petite Arnal s'était ravisée. Le--? cris de l'enfant lui faisaient mal, mêlés aux gémissements lugubres de Chien-Chien abandonné dans l'antichambre.
— Moi, je m'en vais, déclara-t-elle, en ouvrant elle-même la porte.
— Et les liqueurs, réclama Khan-Khan.
— Tiens, voilà la bouteille de fine, cria Camille, tu n'auras pas perdu ta journée.
Maracajas et Patriesco furent plus difficiles à déloger. Ils ne pouvaient plus se lever de leur chaise. Enfin, par crainte de ne pas retrouver de voiture dans la rue, les « amis » des Joubert se résignèrent à partir.
Camille, la porte poussée, resta un moment immobile dans l'antichambre; machinalement, il logea son monocle dans son œil pour se considérer dans une glace : « vSale mine! J'ai bien envie de ne pas me lever demain... » se proposa-t-il à mi-voix.
Alors, plus voûté que jamais, à longues enjambées traînantes, il alla jusqu'à la chambre de sa fille, mais il n'entra pas.
Hélène s'occupait de calmer l'enfant qui avait un gros chagrin :
— Gisèle a appelé, appelé, Théo pas venue. 'Alors, Gisèle a appelé -înaman. Maman pas venue, pas venue. Papa pas venu. Personne venu. Gisèle toute seule, abandonnée dans la grande nuit. La grosse horloge a sonné toutes les heures. Gisèle pleurait, pleurait.
— Tu aurais bien mieux fait de dormir.
— Gisèle avait trop de chagrin.
Camille entendait les pauvres petites paroles haletantes de sa fille, mais il était trop fatigué pour intervenir. D'ailleurs, l'enfant, puisque la gouvernante n'était pas là, cela regardait Hélène.
— Ils sont partis, dit-il seulement. Je vais me coucher.
Et il s'enferma dans son cabinet de toilette. Il était deux heures du matin. Il allait enfin se coucher, et cela valait bien qu'il procédât à quelques cérémonies préalables. Pendant ce temps, assise près de Gisèle, Hélène, furieuse, grondait sa fille.
— Là, tu es contente ! Tu fais partir nos amis. Ils n'ont pas pu me dire au revoir. Tu es une méchante petite fille. Allons, dors vite !
— Gisèle n'a plus envie de dormir.
— Ma petite fille, je vais te donner le fouet !
— Gisèle n'a plus envie de dormir.
Hélène s'était levée et marchait nerveusement dans la pièce, jetant sur un siège son manteau et murmurant des phrases sans suite, excitée autant par cette piteuse conclusion de la journée que par toutes les folies gamines du retour eu auto.
« On s'amusait si bien! » déplora-t-elle à mivoix, comme un enfant dont on vient d'arrêter les jeux et qui rentre à l'étude, le sourcil mécontent.
Puis elle pensa à cette gouvernante, cause de tout. Fallait-il la mettre à la porte ? « Bah ! dans le jour, elle soigne bien la petite. A quoi bon changer de tête ? Est-ce que toutes ne se valent pas ? vSeulement, oui, pour découcher, elle devrait bien choisir les nuits oii nous sommes chez nous!... »
Lorsque Camille revint dans la chambre, la petite voix de Gisèle gémissait encore et Hélène grondait toujours. Il ferma sa porte pour avoir la paix.
Alors, il passa la main sur son front, tioota ses petites moustaches rigides, puis acheva de se déshabiller avec méthode.
« Pour une journée bien remplie, c'est une j^nirnée bien remplie. Quatre heures, quatre heures que je ne pensais à rien!... C'est toujours ça de gagné sur cette invention saugrenue qu'on appelle la vie. Dommage qu'on n'ait pas pu continuer... Comment diable avons-nous une fille?... Est-ce qu'on a des enfants aujourd'hui ? Est-ce qu'ils en ont, eux ?... »
Et il revoit tout à coup la fuite de ses compagnons de plaisir, dégrisés, éreintés, bêtes.
11 n'a plus qu'à se mettre au lit...
Pourquoi ne va-t-il pas embrasser Gisèle, — dont il aime tant la petite frimousse éveillée, blonde et rose, — pourquoi ue va-t-il pas revoir sa femme ? Il devrait avoir pas mal de choses à lui dire qui le choquent confusément, mais saurait-il encore lui parler? Et tj^ut finit par nu mouvement d'épaules. Rien ne sert à rien. Mieux vaut dormir...
Le voici étendu, ses lèvres dessinent itne moue de dépit, — il n'est pas très satisfait de lui, — puis elles remuent une dernière fois pour laisser sortir, comme un murmure, ses mots favoris :
« Ah! là, là, sans mon auto!... »
L'atelier.
Le premier jeudi de chaque mois, il y avait dans l'atelier de Jean Joubert une réception à laquelle sa femme ne paraissait point. C'est que, si elle aimait les artistes, elle ne pouvait souffrir les bohèmes; si elle adorait les peintres, elle avait de la répulsion pour les rapins. Au contraire, tout maître qu'il fût devenu par la grâce des salons et des parlotes officielles, Jean Joubert avait besoin de voir de temps à autre de vrais artistes, de ces êtres originaux qui n'ont pas pour perpétuelle, pour unique préoccupation le succès et l'argent, qui laissent à leurs propos la plus vivifiante liberté, à leurs cheveux la longueur qui permet au veut de les remuer, et qui ont un tel culte pour l'art qu'ils héiitent parfois à mettre la main à la pâte et aiment mieux ne rien faire cjue de mal faire.
Réunions de tatés, dira-t-on : de tout un peu, des ratés aussi. Rien de plus répandu et àe plus attristant que les ratés. Il y en a dans tous les métiers, mais particulièrement, il faut bien le dire, dans « les arts », où le génie et la niaiserie se coudoient journellement. Les ratés sont des incapables, des orgueilleux que l'insuccès a aigris. Parmi les artistes qui fréquentaient chez Jean Joubert, il y avait surtout des inquiets, des défiants : de ceux qui se défient d'eux-mêmes, de ceux qui se défient des autres. Ils étaient de deux catégories, suivant leur caractère : les écœurés, toujours à la recherche des tares confraternelles, et les goguenards, aiguisant sans cesse les pointes à lancer à la ronde.
Au fond de l'atelier de Jean Joubert, un escalier de bois, aux rampes de tapis d'Orient, montait à une sorte de large plate-forme où des divans
formaient le cercle autour d'une table avec tout un arsenal de fumerie.
C'était là-haut que se réunissaient les amis peu décoratifs de Joubert et, parmi les plus assidus, le vieux Manin, Pounasse et Saint-Chinard.
Hélène faisait les houneurs à la place de sa belle-mère, ce dont elle était ravie. Après cinq ans de mariage, elle n'avait pas encore su se créer un salon personnel. Mais autant il lui était peu agréable de seconder sa nouvelle belle-mère, les jours de réception, autant elle était heureuse de prendre la première place dans l'atelier de Jean Joubert. D'abord, les habitués l'amusaient. Non pas qu'elle se moquât d'eux. Mais ils lui semblaient si loin d'elle par la situation mondaine qu'elle les regardait un peu comme ou regarde des excentriques... Et puis, elle y était fêtée d'une façon tout à fait particulière par Rigal, l'ancien camarade, plus jeune, de Farau, et son successeur. Comme le père d'Hélène^, le nouveau praticien réalisait tout ce que Jean 'Joi-i^bei't signait sans la moindre hésitation.
vSous ce nouveau collaborateur, le « genre » de Jean Joubert s'était brusquement modifié. A l'histoire et à la légende qui avaient fait jusqu'alors son succès, il préférait maintenant les temps modernes et jusqu'à l'actualité. L'auteur d'Alexandre acceptait d'exécuter des Monuments aux morts de 1870. Et, aujourd'hui, il avait peine à suffire aux commandes qui arrivaient du fond des provinces.
Les habitués n'apparaissaient guère avant cinq heures, — car tous travaillaient et, en hiver, il faut profiter des heures de soleil, — mais Hélène venait toujours une demi-heure plus tôt, heureuse, avant de préparer le thé et le tabac, de fureter dans le grand atelier, guidée par son ami Marcel Rigal.
C'était un gros homme, un peu court de jambes ; il arborait une abondante barbe rousse taillée en pointe et balayant son inséparable veston de velours gros bleu. Il était volontiers jovial, mais lorsque Hélène entrait, il devenait subitement sérieux, — d'un sérieux comique, prétendait Hélène, qui cependant, de son côté, s'appliquait à se montrer à son avantage. ,
(Ce jour-là, elle portait une robe hortensia avec
une souple écharpe orange dans laquelle elle s'enveloppait ou qu'elle rejetait avec grâce. Dans ses cheveux dorés, pas le moindre bijou, une simple lose thé, venue le matin même dans un envoi du ]\Iidi.
Avec des yeux d'artiste, Rigal se nourrissait de ce charme, de cette élégance, de cette simplicité si décorative qui lui appartenait à lui tout seul, quelc^ues instants.
— Venez par ici, lui dit-il, j'ai quelque chose à vous montrer.
Délicatement, il souleva les linges mouillés et découvrit une maquette de glaise. C'était un minuscule groupe qui représentait Hélène debout, caressant les cheveux de sa fille :
— J'ai vu cela un jour...
— Que c'est joli! s'écria la jeune femme.
— Chut! c'est entre nous. Je ne veux pas le montrer au patron. Quand cela sera au point et cuit, je le porterai chez vous.
— Comment avez-vous pu vous souvenir de tous nos traits? Car ce n'est pas seulement délicieux, c'est d'une ressemblance criante...
Rigal fit un geste comme s'il s'excusait de savoir ainsi, par cœur, la jeune femme. Il regarda au loin dans l'atelier, passa sa main sur son visage pour cacher qu'il rougissait et, à mi-voix, ajouta :
— Il y a si longtemps que je vous connais, Hélène!... Eu souvenir de votre père, j'ai eu idée de modeler cela.
Pour Rigal, parce qu'elle était la fille de Farau, Hélène était la jeune et spirituelle reine de l'atelier Joubert. Dès qu'il avait été installé à la place de Farau, il s'était promu serviteur de la jeune femme. Il l'admirait. Quand elle entrait, l'atelier lui paraissait prendre une vie qu'il n'avait point à l'ordinaire. Elle obtenait du discret sculpteur tout ce qu'elle désirait. On eût dit qu'il s'ingéniait à remplacer à la fois le père absent et Mme Jean Joubert, dont il avait su la grande amitié pour la jeune fille.
Jamais, du reste, il ne laissait paraître cette sorte de respectueuse passion qu'il avait vouée à Hélène. Il semblait heureux de la voir, voilà tout.
La présence d'Hélène non loin de sa propre vie lui était une compensation à son obscurité acceoi
tée, certes, mais cependant quelqitefois lourde à porter. Il était un peu « de la famille ».
« Bah ! se disait-il parfois, c'est pour elle que je travaille ! »
Et, le pied sur le barreau de la selle, le ciseau d'une main, le maillet de l'autre, il attaquait le marbre, décidé à lui faire rendre tout ce que, dans ses rudes flancs, il recelait de force, de grâce et jle beauté.
Hélène se laissait cho5-er. Elle avait toujours trouvé autour d'elle quelqu'un qui la chérissait. C'avait été d'abord un vieil homme, aux champs, puis son père, puis IMrne Jean Joubert. Tous étant partis, il lui semblait tout naturel de recevoir désormais les hommages de Rigal, qui remédiaient à la fâcheuse apathie de Camille.
Cette amitié, ce culte de Rigal pour Hélène, paraissait tout à fait légitime à Camille. Il avait toujours considéré Rigal comme un domestique dans le vieux sens du mot, — attaché à la maison, — et par conséquent obligé, par sa dépendance même, à l'affabilité et au dévouement. Il avait même une vague reconnaissance à ce brave garçon près de qui il sentait sa femme mieux qu'en sécurité, protégée, garantie et bien conseillée.
Aussi n'arrivait-il jamais en même temps qu'Hélène. La visite de l'atelier ne l'intéressait guère : iî prétendait ne rien comprendre à la sculpture, « art fîgé, trop précis et trop propre, en contradiction avec notre siècle agité, coloré et poussiéreux. »
Mais, vers cinq heures, au moment de l'arrivée des « fauves », comme il les appelait, il faisait son entrée nonchalante, sans Chien-Chien, que la fumée des pipes incommodait. Quoiqu'il restât volontiers vautré sur itn divan, il daignait, à chaque coup de timbre, se lever pour accueillir eu haut des marches le père Manin, Saint-Chinard, Pounasse, ou quelque autre...
Pounasse était un petit bonhomme sec, à barbiche grise, vêtu, hiver comme été, d'une vareuse de drap vert foncé et coiffé d'un béret suranné en velours noir, retombant sur l'oreille. Il avait la spécialité des éreintements. Il parcourait les expositions et donnait, à qui voulait l'entendre, des nouvelles des « camarades ».
— Charette a enfin livré son chef-d'œuvre. On dirait une page du Larousse ouvert au hasard. De tout un peu. Un paysage, une scène de drame, une idylle d'oiseaux, des claampignons, une route, un pont, une maison fermée, une roulotte qui inarche et cjui fume. Il paraît que c'est symbolique; l'explication est en bas, en vers de différentes longueurs, plus obscurs encore que le tableau lui-même... Il va obtenir un gros succès. Et quel beau titre, si simple, si clair : La Vie l L'avis aux amateurs de rébus !
— Charette a trouvé sa voie, renchérit Saint- Chinard, un gros petit homme rasé dont les yeux pétillaient. Au fond, c'est un comique. Ses effets sont un peu cherchés, mais, le premier instant de stupeur passé, cela devient irrésistible.
— C'est un grand travailletir, dit avec un imperturbable sérieux le père Manin. Tout ce qu'il fait est très bien fait. Il ne lui manque que d'être artiste.
— Un artiste, un artiste, s'écria Clément-Duron; est-ce qu'il peut y avoir encore des artistes, aujourd'hui ?
Clément-Duron portait une rude moustache taillée à mi-poil, de couleur indécise, et de grosses lunettes montées sur écaille. C'était un iessa5'iste. Il venait aux réunions de Jean Joubert parce qu'il fallait, malgré tout, fréquenter ses contemporains, mais il vivart d'une façon plus intense avec les morts. Il découvrait, un à un, les petits-maîtres des musées. Il avait publié plusieurs ouvrages de courte haleine sur quelques ignorés qu'il n'était d'ailleurs pas parvenu à faire beaucoup connaître, ses livres étant peu Ivis. D'ordinaire il se contentait d'écouter, de faire son profit des conversations. Il était tout étonné lui-même d'avoir jeté ces mots, révélateurs de ses croyances, point de départ de ses minces travaux.
L,e père Manin prit à pleine main la grande mèche blanche qui pendait sur son front et la rejeta brusquement sur le haut de sa tête. C'était signe de bataille. Personne ne s'y trompa. Camille Joubert regarda j^ers Hélène et tous deux se rapprochèrent du vieil impressionniste.
— Monsieur, dit le père Manin, non seulement il peut y avoir des artistes aujourd'hui, mais il ne peut y^ en avoir qu'aujourd'hui. Un artiste, mon-
sieur, est un être vivaut. Je ne connais pas d'artiste mort. On ne trouve pas d'artistes dans les musée-s, mais des chefs-d'œuvre et des navets. T^e musée, c'est notre petite éternité à nous, monsieur. Une fois que nous y sommes entrés, il n'y a plus rien à espérer. Or, un artiste, monsieur, est un bonhomme qui espère, qui tâtonne, qni s'efforce, qui désire réaliser son rêve, et pour espérer, pour tâtonner, pour s'efïorcer, pour désirer, il faut être de ce monde. S'il y a des artistes aujourd'hui, monsieur? Mais Paris en regorge et la province ne cesse pas d'en mettre en circulation ! Rien que dans cet atelier, à cet instant, sauf vous, monsieur, tout le monde est artiste. N'est-ce pas, Rigal ?
— Oh! moi, maître, je ne suis qu'un ouvrier.
— Oui, comme les bougres qui ont bâti les cathédrales...
— Mais moi, dit Camille, en pliant son grand corps vers le vieux peintre courroucé, je ne suis pas un artiste...
— Tu as tort. Tu es le petit-fils d'un rude lapin !
— Mais ma belle-mère, par exemple, elle, voilà une artiste, prononça lentement Camille.
■— Mon petit, elle est, avant tout, une femme ; les meilleures volontés commettent des erreurs.
Le vieux Manin avait hâte de revenir à l'essayiste sans talent :
— Donc, monsieur, le monde est plein d'artistes. Il y en a d'ailleurs qui ne sont ni peintres, ni sculpteurs, ni poètes ; il y en a qui sont mécaniciens, d'autres laboureurs. L'artiste est celui qui veut sortir quelque chose de lui-même. Vous, monsieur, vous fouillez les musées, les cadavres, vous cherchez chez les autres; ça n'est plus ça du tout. Vous n'êtes déjà plus de ce monde. L'artiste, lui, ne vit que sur lui-même, mais d'une façon intense. Tout ce qui n'est pas effort personnel lui est étranger.
Clément-Duron écoutait de tous ses yeux qui étaient devenus aussi grands que les verres de ses lunettes rondes.
Saiut-Chinard avait allumé sa toute petite pipe, et jouissait du double plaisir de fumer le tabac d'autrui et de voir Clément-Duron recevoir « une juste volée ».
Pounasse grattait son béret. Debout, appuyé
contre un mur, une jambe repliée, il ressemblait à un héron hésitant. C'est qu'il avait de graves préoccupations et qu'il avait résolu de les exposer à Jean Joubert. Et Jean Joubert ne paraissait pas.
— Dis donc, Camille, ton père ne vient pas, ce soir?
— Non, dit le jeune homme, il m'a prié de l'excuser auprès de vous. Il a été appelé je ne sais oij. et ça durera longtemps, paraît-il.
Le béret de Pounasse s'agita frénétiquement. Camille haussa les épaules ; il devinait aisément ce que signifiait toiite cette pantomime et il essaya de s'écarter de Pounasse. Mais celui-ci le saisit par la manche avec autorité :
— Mon petit Camille, j'ai une communication à te faire... Je... Ton père... Enfin, tu sais quelle vie difficile je mène...
— Changez-en...
— C'est facile à dire, mon petit. J'ai passé l'âge... En tout cas, je ne peux pas changer cette semaine, sous prétexte que c'est le petit terme...
— Et vous comptiez sur papa...
— C'est tout à fait cela. Merci de m'épargner des paroles difficiles...
^ Oh ! ne me remerciez pas. Je n'ai pas beaucoup de principes, mais j'en ai un féroce... Je ne me laisse taper sous aucun prétexte... vSi vous avez faim, venez dîner chez moi, mais, quant à vous donner un louis, c'est impossible. J'ai les doigts gelés.
— Ton père...
— Mon père fait ce que bon lui semble, moi de même. Inutile d'insister.
Pounasse s'en prit à nouveau à son béret, puis il battit en retraite vers l'escalier, non point pour partir, mais pour rattraper Clément-Duron qui tentait de filer à l'anglaise. Pounasse, et il eut de l'étonnement à le constater, n'avait jamais rien demandé à Clément-Duron. Certainement, celui-ci ne lui refuserait pas l'aide indispensable!
Manin avait allumé sa pipe. vSaint-Chinard, un petit verre au creux du poing, souriait en regardant Clément-Duron se défendre de Pounasse.
— Que d'assauts! que d'assauts!
Tandis qu'Hélène s'entretenait avec Rigal, Camille était revenu s'asseoir près du vieux Manin.
— Ote donc ce verre de ton œil, mon pauvre Camille. Ça ne sert à rien et ça t'enlaidit...
Camille laissa tomber sou monocle, remua une épaule comme s'il condescendait à ce sacrifice pour ne pas contrarier un vieillard maniaque, puis il dit en riant :
— Clément-Duron n'aura pas à se plaindre de vous. Vous lui avez fourni de gentilles notes pour sa prochaine plaquette...
— J'ai honeur de ces jçodelureaux : ils ne jurent que par le passé, ne savent rien voir autour d'eux et croient exister lorsqu'ils ont aligné sur du papier quelques malheureux points d'interrogation. Quel parasite, ce Clément-Durillon!....
— Oh ! très joli.
— Quoi, très joli ?
— Durillon !
— J'ai dit Durillon? Ça n'est pas très drôle. Il ne faut pas grand'chose pour t'amuser...
— Ah ! si. Il n'y a qu'ici que je me distrais un peu. Partout ailleurs, c'est « la barbe »...
— Travaille...
— Ah ! par exemple, ça serait le bouquet.
— Mon petit, le travail est la plus grande volupté qui soit sur la terre. Quand le bon Dieu a dit à notre père Adam, en le chassant du Paradis : « Désormais tu travailleras à la sueur de ton front... », il s'est montré d'une magnanimité dont tu ne peux avoir une idée exacte, toi qui ne fais rian de tes dix doigts que de serrer la main à des imbéciles...
— A part vous, mon vieux maître, tout le monde travaille pour gagner sa vie...
— Gagner sa vie, quelle jolie expression et qui ne veut pas dire « faire de l'argent », comme tu le crois peut-être, mais mériter le bonheur... Ce que je fais, on ne l'aime guère, on ne me le cache pas, moi-même parfois n'en suis pas très content, mais mon effort, mes recherches, ma sueur aux tempes, c'est mon excuse d'exister... Oui, oui, mon petit, vois-tu, je n'ai pas le sou, et cependant je gagne ma vie...
— Comment peut-on vivre sans argent?
— Comment peut-on vivre avec l'argent, rien qu'avec l'argent?
Le vieux Manin, tout en lançant vers le plafond de l'atelier de belles bouffées, se caressait la barbe
de sa main droite, une jolie main fine, nerveuse, blanche, aux doigts vivants, malicieux. Et Camille s'avoua que la main « nature » du vieux peintre était plus belle que la sienne, qu'une manucure accommodait chaque semaine, le jour où Antoine, son coiffeur, venait lui « brûler » les cheveux.
Mauiu avait déposé sur la table, à côté de lui, un large paquet plat, soigneusement ficelé. Camille était intrigué.
— Ce sont des croquis que Rigal m'a demandé de lui apporter.
— De vous, mou bon maître?
— Mais oui. Ça t'étonne ?
— Je croyais que vous ne travailliez qu'en plein air, le pinceau aux doigts.
— Quelle idée! La peinture, c'est l'orchestration, c'est la musique à l'usage du public et de la postérité. Mais la base, la vraie composition, la lutte de l'homme avec la nature, c'est le dessin!
Tout en parlant, INIanin, avec précaution, dénouait la ficelle, la roulait sur deux de ses doigts, pour la poser dans la poche de son veston de velours noir, un peu élimé, mais méticuleusement propre. Ensuite, il oiivrit le papier, qu'il plia avec le même respect. Alors apparut un carton que le vieil homme déposa sur ses genoux et ouvrit entre sa poitrine et la table.
Camille s'était levé et, penché près de l'épaule du bonhomme, il écouta ses commentaires.
— Ça, c'est ma femme de ménage, sortant, de mauvaise humeur, de mou atelier. Rosine bougonne souvent, mais c'est la crème des femmes. Depuis vingt ans, elle me sert à déjeuner, elle fait mon lit et, une fois par mois, un petit savonnage; jamais elle n'a augmenté ses prix. Elle est probablement la seule en France, ou tout au moins à Vaugirard... Ça, c'est Son Excellence mon concierge, qui fait les courses bien mieux qu'il ne balaie les escaliers de son immeuble. Il a besoin de sortir, cet homme, cela se voit du reste sur son visage. Ça, c'est sa femme, à qui il serait encore plus nécessaire de ne pas rester enfermée dans sa loge, mais qui a renoncé à améliorer sa santé. Quelle figure de sacrifice!... Et voici le crâne luisant du père Joseph, l'aide-cordonnier ; il vit tout le jour dans un espace qui ne doit pas beaucoup
excéder le mètre cube. II est sourd et boite, dit-ou, des deux jambes. Je ne l'ai jamais vu debout. Le nez sur le cuir, il travaille du matin au soir. Je ne suis pas certain qu'il bouge pour aller déjeuner... Celle-ci est une petite couturière que j'aperçois de la fenêtre de mou logement. Elle chante en cousant. Elle se résigne à ses pauvres semaines, à cause du dimanche, qu'elle consacre à un monsieur en jaquette collante qui est la plus parfaite tête à gifle de mon arrondissement. D'ailleurs, le voici...
Et le vieux Manin brandit uu magnifique dessin, peu poussé, mais extraordinairement exact, représentant un de ces petits monsieurs à bonnes fortunes qui ne raffinent point sur l'honneur.
— Il s'appelle ou du moins se fait appeler Carlos, reprit Manin. Comment ne pas aimer un homme qui a nom Carlos? Pauvre petite!...
Camille « découvrait » son vieux maître, comme il l'appelait couramment, car ses moqueries en face des Patriesco et des Maracajas n'étaient qu'une manière d'être dans le ton, de ne pas « couper dans le genre artiste... Camille ne connaissait de Manin qu'une douzaine de toiles dont la couleur violente déformait tellement le dessin qu'il s'était toujours demandé si Manin savait réellement dessiner, et voilà qu'on lui montrait des croquis presque aussi parfaits que ceux du grand-papa Joubert. Eh ! oui, l'ermite de Vaugirard était bien l'élève du patriarche de la Prairie. Même don de voir net, de faire loyal, de ne s'intéresser qu'à ce qui les entourait l'un et l'autre. Les paysans de Joubert et les petites gens de Manin pouvaient se donner la main. Ils étaient de la même race et ils avaient trouvé, pour les exprimer, deux bons peintres, leurs frères.
Camille se rapprochait pour mieux goûter le détail des dessins, pour mieux se rendre compte de la simplicité d'un trait parfait, pour tâcher de deviner le secret de cette aisance souveraine.
Mais l'admiration de Camille, cju'il révélait par de sincères exclamations, était dominée par une sorte d'écœurement à voir défiler de si piteux modèles. Ainsi, c'était cela que le vieux Manin prenait pour l'humanité, une femme de ménage, des concierges, un savetier bancal, une ouvrière chlorotique, un calicot bellâtre... Et il comparait, à
cette grise médiocrité, le monde brillant qu'il connaissait, toutes ces femmes de luxe qu'il coudoj'ait, tous ces jeunes gens de famille, habillés à l'extrême dernière mode, et ces voitures plus coûteuses que les plus beaux équipages des princes de l'ancien régime. Pauvre Manin, qui niait le règne et le pouvoir de l'argent, parce qu'il croupissait dans une impasse de Vaugirard, d'où il n'entendait même pas le grand bruit fastueux de la vie moderne !
Et Camille, remettant machinalement son monocle, regarda venir vers eux Hélène, toute blonde et bleue, avec, mollement posés sur ses bras, les deux bouts de l'écharpe orange, Hélène, dans la vive lumière des globes électriques. C'était vraiment une délicieuse apparition et qui effaçait toutes ces pauvretés humaines évoquées par Manin, comme la lumière du jour chasse les plus déplaisantes visions nocturnes.
Manin continuait de feuilleter ses croquis devant Hélène et Rigal. Pounasse aussi s'était rapproché, un Pounasse un peu rasséréné. Saint-Chinard, toujours assis et souriant, clignait des yeux du côté de son petit verre vide. Camille, un peu en arrière, examinait tour à tour chacun des amis assemblés, cherchant ce que le vieux peintre retiendrait de ces visages, s'il s'avisait de les regarder. La surprise, tirant les traits délicats d'Hélène, lui infligeait un visage qui ne lui ressemblait pas. Pounasse grimaçait pour retenir quelque observation désobligeante qu'il ne laisserait certainement pas perdre. Rigal avait la figure illuminée par l'admiration. La mèche blanche du vieux Manin se balançait drôlement de son nez à sou oreille. Quant à Saint-Chinard, il avait les yeux ronds du gourmand qu'on oublie.
Vers six heures, arrivèrent deux vieux sculpteurs inséparables et dont l'un, devenu aveugle, s'appuyait sur le bras de son camarade. Camille eut un mouvement d'humeur. Ces deux ruines l'exaspéraient :
— Vraiment, ils abusent! murmura le jeune homme qui fit semblant de ne pas les avoir vus entrer pour s'éviter la corvée de les accueillir. Quand on est dans cet état-là, on reste chez soi ou bien on s'installe sur le pont des Arts, avec une sébile et un caniche !
Il vint encore quelques autres visiteurs, puis un peu avant sept heures, le vieux Manin se leva :
— Je suis un novateur, mais mon estomac ne veut rien savoir : c'est un acharné traditionaliste. Camille, tu serreras la main de Jean de ma part. Bonsoir, mon petit Rigal. Adieu, vous autres ! Hélène, mon enfant, viens que je t'embrasse.
Comme il sortait, un petit monsieur à pèlerine, le nez busqué chaussé d'un mauvais binocle, entra et demandai à voix basse à parler à « monsieur Rigal ».
— C'est moi, monsieur, dit le patricien, à qui justement il s'était adressé. Que puis-je pour vous ?
— Je désire vous entretenir à part, mon cher maître.
Le groupe des amis venus reconduire le vieux peintre s'éloigna discrètement, non sans jeter de temps à autre un regard vers le seuil de l'atelier. Ils virent Rigal se pencher sur un journal de format médiocre que lui tendait le petit homme à pèlerine et ils entendirent un juron. Puis Rigal saisit le papier, le froissa et il était sur le point de rudoyer l'individu quand Jean Joubert entra.
Les derniers mots de Rigal parvinrent aux oreilles grandes ouvertes de Saint-Chinard :
— Et puis, en voilà assez ! Remportez votre torchon et fichez-moi le camp !
L'homme à la pèlerine et au mauvais lorgnon s'agrippa au socle d'une grande maquette de plâtre. Il ne voulait pas s'en aller. Rigal lui posa une main un peu rude sur l'épaule. Jean Joubert à ce moment s'interposa :
— Laisse-le aller. Il fait son petit métier. Demande-lui sou nom et son adresse.
Haut de forme en tête, le pardessus soigneusement fermé, la main droite au fond de la poche et tenant la canne dressée comme une épée, Jean Joubert étalait sur son col de soie, taillée à la Henri IV, sa barbe saine, brillante, immuable, parfaite.
Hâtivement, le petit homme myope se fouilla, à la recherche d'une carte graisseuse, et disparut.
Dès son entrée, Jean Joubert avait deviné de quoi il s'agissait : il arrivait justement des bureaux du Fouille-Tout qui, dans son édition de midi, publiait ces mots en manchette :