‹ Comme terre sans eauChapitre 3 sur 6 · UNE GRANDE INJUSTICE VA ÊTRE RÉPARÉE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE INJUSTICE VA ÊTRE RÉPARÉE

suivis d'un article qui commençait ainsi :

« L'effondrement artistique de M. Jean Joubert n'aura pas suivi de loin son effondrement financier. C'est un homme à la mer, à qui personne n'osera jeter la bouée de sauvetage. M. Jean Joubert n'est l'auteur d'aucune des œuvres qu'il a signées depuis vingt ans. Depuis huit ans en particulier, c'est Jean Rigal qui... »

Et Jean Joubert avait versé à 1' « administration » la somme nécessaire pour arrêter (au moins quelques mois) le scandale menaçant.

Laissant Rigal congédier en douceur le pauvre petit rédacteur inconscient, Jean Joubert alla serrer la main de ses derniers visiteurs. Ils étaient tous restés en bas dans l'atelier et entouraient l'œuvre en chantier : Un Mobile blessé, fort dramatique dans son hardi réalisme. Jean Joubert, à cette vue, haussa les épaules. Il connaissait la scène qui se renouvelait chaque mois avec une touchante régularité. Pounasse secouait sa tête en pain de sucre qui faisait remuer son béret comme une outre vide. Saiut-Chinard, sous son vaste feutre, laissait s'épanouir sa large face et lançait ses deux bras en l'air comme il s'essayait d'embrasser la nouvelle statue. Les autres tournaient autour comme pour chercher le meilleur morceau à signaler, à applaudir...

Cette fois, Jean Joubert n'avait ni le temps ni le goût de recevoir leurs hommages. Certes il n'était point terrassé. Toutes les nouvelles qui l'avaient brusquement surpris le matin, puis l'après-midi de ce jour n'étaient pas même parvenues à entamer sa décorative sérénité. Mais il avait hâte de parler à son fils, en attendant le retour de sa femme, qui s'attardait probablement à quelque concert, il avait à prendre des résolutions avec Rigal et eût été heureux de voir partir immédiatement ces gêneurs. vSaint-Chinard cependant ne manqua pas de tendre ses paumes vers le ciel. Il songeait :

« Un mobile ! Souvenir de la guerre ! La guerre ? Qui est-ce qui songe encore à la guerre ? C'est pour sa croix de commandeur! »

Il s'écria :

— Ça vient, ça vient. Ça sera épatant : il a ru-

dément du talent, ce Joubert!... Et cet lioinme, là, qui tombe en héros, pour son pays !

— Oui, oui, c'est bon, dit le sculpteur, tu es bien gentil, mais...

— Mais ce n'est pas pour nous que tu as endossé cette belle pelure... Compris... D'ailleurs... j'ai de petits tiraillements d'estomac qui me disent que l'heure de l'apéritif a sonné, et même la demie... Au revoir...

Pounasse s'approchait, aj-ant en toute hâte repris son air de circonstance... Machinalement, Jean Joubert plongea deux doigts dans son gousset et tira un louis que l'autre reçut dans la poignée de main...

— Le dernier, mon pauvre vieux, j'en ai peur, dit Jean Joubert.

— Allons donc ! soupira l'autre, sincèrement atterré.

Quelques instants plus tard, Jean Joubert, qui ne songeait même pas à retirer sou élégant pardessus, entrait dans le cabinet-bibliothèque installé près de l'atelier et appelait Rigal et son fils. Hélène, devinant qu'il y avait du drame dans l'air, « des embêtements d'homme », selon sou expression, s'était éclipsée en laissant échapper sa mauvaise humeur.

— Décidément, tout finit de travers depuis quelque temps... ;

— Mon pauvre Camille, commença le sculpteur, en plastronnant comme s'il s'agissait de l'aventure d'un autre, il nous arrive une chose effroyable: Turield est en fuite. J'ai été prévenu ce matin. Il laisse douze millions de déficit. Il avait ma confiance et le maniement de toute notre fortune. Nous sommes ruinés. Et, qui pis est, sans doute pour nous empêcher de nous relever, par une superbe canailîerie, il me déshonore. L'article que vous ave^ lu, Rigal, dans le Fouille-Tout, est de lui; on ne me l'a pas caché. Alors, c'est bien simple, depuis quelques heures, j'ai cessé d'être riche et je ne suis plus sculpteur. J'ai arrêté la vente du sale petit canard, mais on le criait sur les boulevards depuis une heure quand on m'a apporté « les bonnes feuilles ». C'est dire que tout le monde à Paris sait déjà à quoi s'en tenir.

Camille, appuyé au dossier d'un fauteuil, mettait et tour à tour rejetait son mouocle dans le

creux de sa inaiu, n'arrivaut pas à imprimer sur son visage sou habituelle expression d'indifférence. A sa stupéfactiou se mêlait moins d'angoisse qu'une singulière curiosité. Lui que tous les événements, — les grands comme les petits, — laissaient impassible, il était intrigué. Sans essayer de prévoir l'avenir, il avait l'impression que quelque chose d'important allait enfin se produire dans sa vie. Mais tout cela était encore bien vague et lorsque son père eut fini, il dit seulement à mivoix :

— Quelle histoire!

Rigal était cramoisi de colère :

— Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé étrangler la bête puante qui est venue m 'apporter son infâme butin ?

— Mais, mon pauvre ami, parce qu'il, n'est pour rien dans ce t^ui m 'arrive. S'il n'avait pas été là, lui et son frère, car ils sont deux pour tendre leurs pièges et, pendant que je traitais avec l'un, l'autre accourait pour recevoir de toi leur second salaire, — s'il n'avait pas été là, un autre bandit aurait surgi.

— Monsieur Joubert, je ne veux pas vous quitter...

— Mou petit Rigal, tu es un brave garçon. Tu avais raison, tout à l'heure, quand tu disais à cet individu que personne ne pouvait savoir quelle était la part de chacun de nous dans nos travaux. Nous étions indispensables l'un à l'autre!

— Nous étions, nous étions... nous sommes, monsieur Joubert. Il n'y a rien de changé.

— Pour toi, peut-être, pour moi, c'est la chute irrémédiable. A moins que ma femme...

— Mme Jean n'est pas atteinte ?

— Non.

— Eh bien, alors ?

— Alors, c'est l'inconnu... J'attends. Et j'avoue que je voudrais bien être plus vieux d'une heure ou deux.

Un domestique entra à ce moment :

— Madame prie Monsieur de monter chez Madame.

— Ah ! parfait, répondit Jean Joubert en serrant la main de Rigal. A demain, mon petit. Tu viens, Camille ?

Camille balança son grand corps, tel un rameau

dans la tempête, et, sans un mot, suivit son père.

— Chez elle, mauvais signe, dit Jean Joubert. La bibliothèque du sculpteur unissait l'hôtel à

l'atelier et il eût été aisé à Mme Jean Joubert de s'y arrêter en rentrant. Mais sans doute avait-elle besoin d'un vaste décor pour donner plus de solennité à l'entretien qu'elle voulait avoir avec son mari.

Son grand salon, divisé en deux par un large et haut portique à colonnes doriques, était dans une gamme blanc et or, .où l'or dominait comme au théâtre. Il y avait trop de chaises, mais on savait qu'elles n'étaient point là pour une vaine parade. Enfin, avec trois marches pour y parvenir, une petite estrade où se dressait aux regards, comme un prince chamarré, assis sur son trône, l'or éclatant de la harpe, reine de ce lieu.

C'est au pied de l'estrade que Mme Jean Joubert attendait, debout, son mari. Tous les lustres électriques étaient allumés. De même qu'il y avait trop d'or, trop de chaises, iî y avait trop de lumière : tous les meubles, tous les cadres, toutes les moulures du plafond, renvoyaient mille rayons qui se contrariaient et aveuglaient les deux hommes.

Mme Jean Joubert n'était pas seule : Hélène se trouvait là, au vif étonnement de Camille. D'un mouvement de tête, il essaya de lui faire comprendre qu'elle pouvait s'en aller. Mais elle ne bougea point. Alors Camille, s 'approchant, lui dit "^i

— Ça n'est pas amusant, tu sais... et, comme tu n'es pour rien dans tout ce qui se passe... je te rejoindrai dans un quart d'heure et te mettrai au coui-ant...

— J'en sais plus long que toi! répliqua assez sèchement la jeune femme.

Camille eut un mouvement de surprise. Hélène se i)longeant volontairement dans les tracas ! Il n'eu revenait pas. Elle allait en être bien punie! Et, tout à coup, cessant de considérer sa femme comme une camarade, il eut peur de la voir souffrir. 11 lui tendit la main, pour l'emmeiïer :

— Je t'en prie, ma chérie. JPère et moi préférons être seuls gvec madame...

— Et moi, je préfère rester, articula nettement Hélène en dégageant sa main de celle de sou mari.

Alors, Camille changea de ton, et, puisque la

douceur ne produisait pas l'effet qu'il en attendait, il s'essaya à montrer de la fermeté :

— Laisse-nous, Hélène !

Mais Hélène eut un rire nerveux, laissa couler vers son mari un regard dédaigneux, haussa les épaules et, tournant le dos à Camille, se rapprocha de sa belle-mère.

Mme Jean Joubert portait sa robe-cuirasse des jours de grand concert, sa robe olympienne. Elle attendit la fin du dialogue ébauché entre Hélène et Camille. Lorsque Camille, ayant épuisé toutes ses réserves d'énergie, laissa tomber, le long de son corps, ses grands bras inutiles, elle prit enfin la parole :

— Ainsi, monsieur, vous voilà ruiné. C'est on ne peut plus ridicule. Je ne vous croyais pas si maladroit. Quand vous m'avez demandé d'unir ma vie à la vôtre, je vous ai exposé mes conditions : aucun souci, sauf celui de l'art que je professe. Notre pacte est rompu. A la catastrophe, vous ajoutez le scandale. C'est complet. Et si j'eusse hésité à quitter un homme malheureux, je ne puis demeurer au côté d'un homme compromis. Il ne nous reste donc plus qu'à nous séparer. Je ne suis pas assez riche pour vous sauver. Afin de payer les quelques dettes de la communauté, je viens d'accepter de partir pour l'Argentine où je donnerai douze concerts...

Puis, ayant pris un temps et tournant mollement ses regards vers sa belle-fille :

— J'emmène Hélène.

La jeune femme eut un geste de surprise que Camille prit pour un mouvement de révolte et qui le fit s'écrier :

— Pardon, pardon, madame... vous pouvez disposer de vous, mais je ne...

Il hésita, ce qui permit à Mme Jean Joubert de ne pas attendre la fin de la phrase.

: — Monsieur mon beau-fils, je ne dispose pas d'Hélène sans son consentement. Quand l'heure presse, il ne convient pas de réfléchir trop longtemps... Et, ail lieu de vous révolter, ne devriezvous pas plutôt me remercier? Contrainte de choisir entre vous trois, il me plaît de sauver Hélène de cette débâcle. Elle n'a ni l'âge, ni le goût de la misère. Car c'est cela, monsieur, que vous pouvez lui offrir jusqu'à nouvel ordre. Près de moi, elle

continuera à mener la vie élégante pour laquelle elle est née. A l'abri des soucis matériels, elle aura de grandes impressions d'art. En ma compagnie, elle recevra les hommages de l'élite dans tous les pa^'s que nous traverserons...

Camille, le monocle à l'œil, oublia un moment de qui l'on parlait et regarda fixement cette femme aux étranges propos. 11 y avait en elle de la conférencière et de la commère de revUe, et la conférencière était plus ridicule de ressembler à une commère de revue, la commère de revue plus grotesque de ])arler comme une conférencière.

Mais cette silhouette boufïonne ne le retint pas longtemps, et il se tourna vers Hélène qui continuait de le fixer ironiquement. Pendant quelques secondes, il soutint son regard, essayant de lui suggérer une pensée qui lui était venue et dont il no pouvait se débarrasser : « Et Gisèle, qu'est-ce qu'elle devient dans tout cela? Une mère n'abandonne pas sa fille. » Mais bientôt il baissa les yeux, par brusque peur d'être trop bien compris.

Mme Jean Joubert ne songeait pas à la petite fille. Il ne fallait, pour rien au monde, lui suggérer quelque décision saugrenue et irrévocable à sou endroit.

Pour Camille, toutes ces réflexions contradictoires, toutes ces soudaines préoccupations et cet effroi de la solitude entrevue lui martelaient le cerveau, confondaient en lui les images et les idées. Il cherchait vainement à débrouiller ce qui allait sortir de toute cette comédie : Hélène ne suivrait pas cette femme qti'elle détestait. Les quatre ans de Gisèle allaient tout remettre d'aplomb. Et puis, son père n'était pas aussi ruiné qu'il voulait bien le prétendre. Tout s'arrangerait et la vie, la vie stupide, continuerait. Car la vie était absurde et ce drame même en était la preuve. Est-ce que vraiment elle valait qu'on se donnât tant de mal pour elle ? Et Camille commença à voir, à entendre et à penser tout à fait trouble.

C'était son père maintenant qui parlait. vSa sérénité s'était, d!uu coup, désagrégée; il parlait d'une voix molle, il cherchait ses mots, mêlant des promesses et des rancœurs, hésitant devant une affirmation et puis s 'élançant dans d'interminables et inutiles récits. Camille cherchait à

ne pas écouter et, cependant, il s'efforçait à comprendre. L'histoire de son père et de sa bellemère lui était fort indifférente. C'était son aventure à lui qui roulait dans son cerveau, comme un cheval débridé galope en cercle sur une piste, cherchant une issue. Hélène poursuivant Gisèle... Gisèle poursuivant Hélène couraient dans le clair appartement de la rue de Courcelles, et Camille les regardait sans pouvoir faire un geste, sans comprendre ce qui arrivait.

Il porta eu vain sa main à son front, sur ses yeux. Il n'entendait plus que des mots dépourvus de sens. vSon père et sa belle-mère parlaient maintenant ensemble. Par moment, Hélène aussi lançait une phrase, d'une voix sifflante. Puis tout le monde se tut.

Camille crut apercevoir sa femme d'abord, les bras croisés. Un de ses pieds battait nerveusement le tapis. Mme Jean Joubert était montée sur l'estrade et, appuyée à sa harpe, avait l'air de faire un solennel serment. Près de lui, effondré dans un fauteuil, la tête dans les mains, son père pleurait.

Alors Camille ferma les yeux. A cet instant, un auto qui passait corna devant l'hôtel et Camille songea à sa propre voiture. Elle était bien à lui, cette voitvtre, il la garderait, il vivrait désormais toute la journée dedans. Ce projet insensé lui suggéra la plus pénible vision. Il était sur le bord du trottoir et faisait signe à son chauffeur. Mais celui-ci sans doute ne comprenait pas et, sans s'arrêter, filait dans l'avenue, puis, là-bas, se perdait dans la foule. Une autre voiture apparaissait, dans laquelle étaient montées Mme Jean Joubert et Hélène qui, toutes deux, lui adressaient de la main un dernier adieu et roulaient dans une autre direction. Puis ce furent les voitures de Patriesco et de Maracajas, dont les sirènes faisaient un bruit d'enfer et qui, à leur tour, dans une troisième rue, diminuèrent, jusqu'à se perdre dans la brume...

Et Camille était toujours là, au bord de son trottoir, tendant le bras et puis le laissant retomber. D'autres rues s'ouvraient, d'autres autos s'enfuyaient : il était tout seul au centre d'un carrefour. La vie se retirait de lui, le vidait. Un grand frisson de froid le saisit et le força de s'appuyer à un meuble pour sortir de ce salon infernalj de ce cauchemar.

Mania.

« L,a vie est bête et il fait froid ! »

Celui qui, les dents serrées, parlait ainsi, à mivoix, au risque d'être entendu par les passants, allait à longues enjambées nonchalantes dans la brunie du soir. Le col du pardessus relevé, un feutre à large bord enfoncé sur le front, les mains dans les poches, il suivait le trottoir d'une rue quelconque, sans regarder autour de lui, dédaignant la foule qu'il coudoyait. Sa mince et haute silhouette se balançait au rythme de sa marche.

« Ça n'est vraiment pas plus drôle d'être gueux que d'être riche. »

On était en janvier, un janvier pluvieux ; un lourd vent d'ouest poussait à travers Paris son étoupe humide. La nuit était venue. Le promeneur s'arrêta devant une boutique d'horloger et, pour voir l'heure, sortit de sa cachette un peu de son triste visage. C'était Camille Joubert. Un Camille Joubert sans monocle et à la moustache moins soignée.

« Six heures ! encore une heure à perdre ! Que ne peut-on les perdre toutes ensemble, comme le père du petit Poucet le troupeau de ses enfants ! »

Il enfonça le plus qu'il put de ses bras dans les profondes poches de son pardessus, puis, relevant la tête, il lut, à l'angle de deux rues, le nom de celle qu'il suivait depuis quelques instants :

« Rue Quincampoix. Je suis dans la rue Quincampoix à six heures du soir? Qu'est-ce que je fais dans la rue Quincampoix ? Il y a des tas de gens qui circulent. On dirait qu'ils savent d'oiî ils viennent, où ils vont. Très curieux. Moi, je ne sais pas au juste d'ovi je viens, et pas du tout où je vais. Ah! si, je vais dîner, et j'arrive de chez Riga! où j'ai vu père. Etonnant, ce pauvre père!

11 est chez Rigal comme chez lui. Il continue à donner des conseils et Rigal à les recevoir. Dieu ! que la vie est monotone ! Sauf qu'aujourd'hui il fait un temps de chien, par-dessus le marché. Je ferais mieux de rentrer que de rôder dans ces quartiers crasseux. Rentrer où? Chez moi? Merci... Quelle idée stupide j'ai eue d'aller me terrer quai de Bourbon, dans une île ! et presque aussi déserte que celle de Robiuson... Ah! voilà la rue de Rivoli... Brr ! Quel courant d'air! Ah! comme cela, ça va mieux, j'ai le vent en poupe. C'est ça, mon vieux vent de Paris, pousse-moi un peu... Faut-il traverser la place? Tiens, si j'allais dîner au quartier Latin ? Ah ! non ! On y parle trop haut! On y rit trop fort! J'ai passé l'âge!... Ai-je vraiment passé l'âge ? CerteSj Je suis plus vieux que mon père qui est d'un autre siècle. D'ailleurs, le monde est usé, il n'y a aucun doute à avoir sur ce point. Personne ne s'amuse plus. On n'a de goût à rien. A quoi bon toutes ces agitations, ce bruit, ces lumières ? Que fout ces fous^, dans ce bazar ? »

— Dites donc, l'homme, vous ne pouvez pas faire attention ?...

— Ah ! là, là, si les épouvantails à moineaux se mettent à parler, maintenant!

Le choc avait coupé brusquement les réflexions de Camille; l'apostrophe acheva de le réveiller.

« Epouvantail à moineaux ? Eh. bien ! il ne me l'a pas envoyé dire ! »

Il s'en fut à la recherche d'un magasin orné d'une glace. Pas très fier du portrait qui lui fut présenté, il allait baisser son col quand une bouffée plus aigre lui conseilla de n'en rien faire.

« Et puis, cela m'est bien égal, de ressembler à un epouvantail à moineaux, et la boutade d'un passant ne va pas m 'apprendre à vivre! »

Cependant, il hâta le pas, non point pour arriver le plus vite à son but, mais pour tromper cette foule fiévreuse, pour lui faire croire que lui aussi allait à ses affaires, à son devoir ou à ses plaisirs ! Et ainsi, seul, dans la nuit, pauvre, irrésolu, écœuré, Camille Joubert se reprenait à jouer la vie en comédie pour ce public même dont il se moquait. L'existence quasi solitaire qu'il menait depuis quelques semaines le contraignait à mieux se regarder agir; aussi accueillait-il par un aigre

éclat de rire le retour offensif du Camille « en représentation » qu'il était encore il y a deux mois.

« Je ne me croyais pas si stupide ! »

It chercha de nouveau une horloge :

« Six heures vingt ! »

Il pensait avoir marché une heure au moins depuis sa dernière halte, et il fut atterré en constatant son erreur. C'est que le temps ne fuit que pour ceux qui ne prennent pas garde à lui et que, par malice diabolique, il marque le pas devant les sots qui le regardent obstinément passer et prétendent le mettre à leurs ordres.

Alors, l'indolent déscjeuvré se vit obligé d'allonger son chemin. Au lieu de prendre la rue des Nonnains-d'Hyères qui l'amenait directement au pont Marie, il s'engagea dans la rue Chaidemagiie, tourna rue des Jardins, prit la rue de PAve-Maria, remonta la rue vSaint-Paul jusqu'à la rue des Lions et allait suivre la rue du Petit-Musc, quand, brusquement, il décida de gagner, au plus vite, son restaurant. Dans toutes ces vieilles rues rien ne le retenait : il n'y voyait qu'une succession monotone de merceries, de marchands de couleurs, d'échoppes de cordonniers, de marchands d'habits, de menuisiers, de laiteries, de marchands de vin et d'herboristes. Il remarquait seulement que certaines boutiques étaient trop éclairées, tandis que d'autres ne l'étaient pas assez, et que les trottoirs étaient parfois si étroits qu'il était forcé de descendre, à tout moment, sur la chaussée et de se faire éclabousser par les voitures égarées dans ce quartier sordide.

Au hasard de ses marches capricieuses dans Paris, il s'était d'abord arrêté dans vingt restaurants quelconques. Chaque expérience était décisive et, le lendemain, il entrait ailleurs, assuré, au bout d'un quart d'heure, qu'il ne serait pas plus fidèle à cette nouvelle salle qu'aux précédentes. 11 leur prêtait les griefs les plus contradictoires. « On y faisait trop de bruit », « il n'y venait personne », la figure des clients lui déplaisait ou celle du patron. Quant à la nourriture, il était étonné luimême d'y attacher si peu d'importance. Bien entendu, il fuyait avec soin tous les restaurants où il aurait pu rencontrer un visage de connaissance. Et il allait de débits en gargotes !

Enfin, wn soir, près de chez lui, nie des Deux- Ponts, il découvrit le plus modeste asile. On eût dit une aubei-ge de campagne. Les tables étaient recouvertes de toile cirée marron. A l'extrémité de chacune d'elles, le long du mur, étaient alignés le sel et les pots de moutarde. Pas de chaises, des bancs lendus luisants par l'usage constant. Et puis, tout au fond, il y avait une cheminée avec du feu, un vrai feu avec des flammes scintillantes, un feu de bûches.

Cette merveilleuse flambée attira Camille Joubert qui ne connaissait que le chauffage central, les hideux radiateurs et les poêles à chaleur aveugle. C'était comme une vision de l'antique foj^er. Il lui sembla être redevenu un tout petit enfant et regarder le hors-texte d'un livre de contes, une belle illustration en couleurs. Au fond, ombre immense, n'est-ce pas l'Ogre qui tisonne? Et voici, jolies sous leurs simples atours, Peau d'Ane et Cendrillon... Camille entra.

Il vit ces gens venir à lui, l'accueillir, le bon géant et ses deux filles. En un tour de main, sou couvert se trouva mis au coin du feu. On lui servit un bœuf bouilli, dont il avait horreur, mais qu'il avala sans sourciller. Alors il s'enquit :

— A déjeuner, est-on aussi tranquille chez vous ?

— Ah! mais non, Dieu merci; j'ai mes Marchois, les uns à onze heures, les autres à midi. A une heure, plus personne... Car je suis de la Marche, moi, monsieur, et les Marchois se connaissent et se rassemblent ! Tous les Marchois de l'île et des environs cassent la croûte chez moi...

Camille revint le lendemain au « Bouillon Saint- Louis » et les jours suivants. Marie et Solange avaient du plaisir à servir ce grand monsieur mis avec plus de soin que les habitués et elles s'appliquaient à le contenter.

Quand il descendit, ce soir-là, les deux uiarcbes du seuil, car ou descendait du trottoir dans le restaurant, il aperçut le bon géant des bords de la Creuse qui sortait de sa cuisine avec un fort rondin sous le bras. A sa vue, le brave homme brandit la bûche.

— C'est pour vous, monsieur Camille!

L'exilé ne se demanda même pas comment le

brave hôtelier avait pu apprendre son nom. Il reu-

trait naturellement dans ses habitudes d'autrefois : il acceptait les prévenances et les familiarités de tous ceux qui étaient appelés à le servir. Le bon géant voulut l'aider à enlever son pardessus, puis "il le poussa vers l'âtre :

— Vous n'avez pas l'air réchauffé. C'est ce mauvais brouillard qu'on a en ce moment. Mieux vaudrait une bonne gelée... Ça, voyez-vous, c'est du bois de chez nous. Je le reçois en même temps que ma provision de pommes de terre et de châtaignes. Tout vient de la vSouterraine... Dame, ce soir, c'est moi qui vous servirai. Les petites sont allées dîner en ville, comme des demoiselles, puis elles iront au cinéma. Depuis la mort de ma pauvre femme, elles sont dures à l'ouvrage, mais c'est jeune, ça aime le monde, les lumières, le bruit.

Tout en parlant, l'aubergiste étalait une serviette sur la toile cirée et mettait le couvert.

— Quant à moi, Ravion, je suis le père Couche- Tôt.

Camille suivait les grosses mains posant chaque objet à sa place et regardait la bonne face réjouie de son hôte. Le père Ravion portait de fortes moustaches et la barbe en fer à cheval. Il avait un nez important et des yeux gris c|ui semblaient un peu perdus dans toute cette chair tannée et rougeaude. Tout en détaillant ce visage grossier, à peine équarri malgré douze ans de capitale, Camille Joubert songea tout à coup au vieux Manin et à ses croquis de quartier. Puis, il haussa les épaules. Vraiment, il n'allait pas s'intéresser à ce vulgaire bonhomme et il ouvrit un journal pour arrêter le monologue du père Ravion. Il fit même celui qui était pressé et acheva son dîner sans prononcer quatre paroles.

La salle lui apparut telle qu'elle était, avec ses murs suintants, son gaz misérable, les briques usées de son plancher, son plafond bas et noirâtre. Il tournait le dos au feu, et malgré le bien-être que cette bonne et franche chaleur lui procurait, il n'avait qu'une idée, s'en aller, fuir ce gargotier bavard, rentrer chez lui, se coucher et dormir, dormir !

— Vous partez déjà ? déplora le bon Marchois. Et il regarda sa bûche à peine au tiers consumée. Vous prendrez bien le café avec moi ? Vous n'ayez pas encore goûté à ma vieille fine?

Camille enfilait péniblement son pardessus. Il réprima un mouvement d'humeur, mais il résista à la tentation de demeurer au chaud et, après avoir remercié avec de vagues excuses, il sortit dans la nuit glacée.

A longues enjambées, il rejoignit le quai, aperçut dans la brume, montant de la vSeine, les deux étroits et hauts tuyaux de la blanchisserie. Le fleuve roulait noir, lugubre. vSur l'autre rive, quelques fenêtres éclairées avaient l'air de grosses étoiles triâtes. Au loin, à gauche, quelques réclames lumineuses abîmaient l|harmonie de ce pa3'sage mystérieux. Camille ne vit rien que les lueurs rouges des becs de gaz et la brume plus opaque qui lui entrait jusque dans la bouche, jusque dans les yeux.

Il fut bientôt sur le seuil même de son logis. La porte était entr'ouverte et il en ressentit une sorte de contentement. Il entra à pas de loup, passa sans être vu devant la loge de la concierge, qui était, en même temps, sa femme de ménage et qui avait toujours la manie de causer.

L'escalier était assez chichement éclairé, de loin en loin, par des globes à travers lesquels on voyait danser la flamme du gaz. Mais Camille le savait déjà par cœur. Les premières marches étaient de larges dalles de grès incurvées sous les pas des générations. Tout l'escalier du reste était fatigué et penchait du mur vers le centre de la cage. Après trois étages, les marches s'arrêtaient. Il fallait soulever le loquet d'une porte et l'on apercevait les premiers degrés d'un escalier de bois qui menait aux deux autres étages, taillés dans les combles, et aux mansardes.

Camille habitait au cinquième. Il saisit la rampe de corde et gravit, d'un seul élan, ce long tunnel obscur qui montait à sa chambre.

Il se souvint seulement alors qu'il devait prendre dans la loge son bougeoir et son courrier.

« Son courrier ! » Quelle ironie ! Qui donc songeait à lui écrire ? Sa femme devait être au milieu de l'Atlantique, aidant sa belle-mère à organiser quelque concert pour les Argentins et les Brésiliens du bord. Elle ne l'avait même pas prévenu de la date de son départ. D'ailleurs, Hélène avait horreur d'écrire. Mais, il y avait ses amis, Maracajas, Patriesco, les autres... « Ça, des amis! allons

donc ! des saltinibauques ! » Personne au inonde ne songeait à lui, sauf peut-être GisèJe, qui ne savait pas écrire. On avait confié la petite à deux cousines d'Hélène, les demoiselles Farau, qui possédaient un très modeste bien à Noisy-le-Roi, près de Versailles. Car il avait été décidé que Gisèle, dans la débâcle, deviendrait orpheline... Camille n'était pas encore parvenu sur son palier qu'il avait cessé de penser à sa femme, à sa fille, à ses amis...

Quant à son bougeoir, eh bien! pour une fois, il s'en passerait. Et il frotta une allumette pour introduire sa clef dans la serrure. Il se coucherait sans chandelle, voilà tout. D'ailleurs, il y avait une sorte de clarté. La concierge avait oublié de fermer la fenêtre, et la chambre, glaciale, était envahie par cette vague lueur dont Paris colore les nuages et qui se reflète sur les toits et jusque dans les plus obscurs appartements. Camille alla fermer sa fenêtre, puis il tâtonna vers les meubles, vers la commode. Il y avait bien des chandeliers, mais veufs de cire. Il ne restait décidément qu'à se jeter au lit. Camille empila ses lourds vêtements sur une chaise, se passa un peu d'eau sur le visage, sur les mains, et il se glissa, en frissonnant, entre ses draps.

Ah ! ce n'était plus son large lit de cuivre de la lue de Courcelles, avec, sous la main, les sonnettes et les poires électriques, son lit doux et ferme, mais c'était un lit... Camille s'y enfonça, s'y enfouit comme les malheureux se jettent à l'eau; il releva la couverture jusqu'à son front, il tira à lui le traversin, se cala, essaya, tout recroquevillé sur lui-même, de se réchauffer le plus vite possible et, les yeux fermés de force, les dents serrées, il chercha à bâillonner toutes les voix qui voulaient encore parler en lui, à aveugler toutes les cases de son pauvre cerveau, à effacer de sa mémoire qu'il existât un homme du nom de Camille Joubert, que cet homme avait vécu ce jour-là et qu'il aurait encore à vivre le lendemain ! C'est surtout cet oubli-là que Camille poursuivait dans le sommeil, l'oubli de l'avenir...

En janvier, ce n'est qu'aux environs de huit heures que le soleil, perçant la brume matinale, s'insinue entre les doigts que sont les persicnnes

sur le visage des maisons et traverse le rideau des paupières. Les paresseux peuvent s'en donner à Cfeur joie et imputer leur mollesse à la saison. Camille Joubert avait en outre l'excuse de n'avoir pas de bougie. Mais il ne pensait guère à se chercher des justifications. I/affaire importante, pour lui, était de ne pas ouvrir les yeux, et, si le sommeil fuyait, de le prolonger en une sorte de néant où se fondaient son corps et ses pensées jusqu'à ne plus former c^u'une pâte incolore, une boue amorphe.

Vers dix heures, la faim le jeta hors des couvertures. La concierge avait ordre de déposer devant sa porte le pot de lait bouilli et les croissants qui constituaient son déjeuner du matin. Une lampe à alcool posée sur sa table de nuit lui permettait de réchauffer le lait, et c'était au lit, revêtu d'un pyjama, qu'il mangeait ce frugal repas. Où étaient les œufs à la coque, le chocolat et les rôties de la rue de Courcelles ? Mais, oiî donc aussi le boudoir d'Hélène ?

Après la vente qui suivit leur séparation à l'amiable, Hélène accepta les trois quarts du maigre capital qu'ils s'étaient ainsi constitué, et Camille, par peur enfantine d'un nouveau désastre, déposa sa part dans une compagnie d'assurance, sur la tête de sa fille, ne se réservant à lui-même que le strict nécessaire pour payer, d'avance, le plus modeste loyer et pour manger pendant un an. Il ne se donnait qu'un an à vivre de la sorte. Non point qu'il estimât que les événements se chargeraient de modifier l'avenir : composé de journées assommantes dont il était obligé de dormir une partie pour en voir le bout, une année lui apparaissait comme une immensité incommensurable...

Et il avait acheté, d'occasion, conseillé par Rigal, un petit mobilier d'étudiant.

— Monsieur Camille, lui avait dit le praticien, il va vous falloir recommencer la vie. Ce n'est pas le diable ; il y en a qui partent bien plus tard...

« Recommencer ma vie ? eh bien ! il en a de bonnes, Rigal ! Je ne veux rien recommencer du tout. Je me sens beaucoup plus près de la fin que du commencement ! Va pour le mobilier, — c'est

plus sage que l'hôtel, — mais c'est tout ce que je puis faire pour lui ! »

Ce fut Rigal qui lui trouva le minuscule appartement du quai de Bourbon : une entrée, une salle à înanger avec alcôve et, dans une sorte de placard à tabatière, la cuisine. La fenêtre donnait sur une cour intérieure et des toits, mais on apercevait la flèche de Notre-Dame. L'alcôve fermée, '^la pièce avait une petite allure Louis-Philippe assez plaisante. Le papier était propre et gai, les meubles sentaient la cire et le pitchpin. Il y avait un tapis au centre du carrelage, teint de ce rouge qu'on donne aux œufs, durant la semaine de Pâques, pour amuser les enfants.

Le tableau que présentait le dessin de l'alcôve, les fleurs du papier et tout ce mobilier blond eût ravi un petit provincial frais débarqué, mais Camille avait vécu dans le luxe, puis dans le « modern-style » le plus échevelé, et son nouvel intérieur lui présentait l'image même de la misère. Il n'avait sauvé du naufrage que le chiffonnier de sa mère et quelques dessins encadrés du vieux Joubert, qu'on avait retrouvés, la vente achevée, sous une pile de cartons de magasins dans un débarras de la rue de Courcelles.

Assis dans .son lit, la tasse sur les genoux, il ne voyait que son dénuement. vS'il eût fait le moindre effort et penché quelque peu la tête vers la gauche, ces dessins parfaits, ce délicieux chiffonnier auraient pu, remplissant la désolation de son cerveau, lui suggérer les plus moroses pensées mêlées aux meilleurs espoirs. Mais Camille ne voulait voir ni le souvenir charmant, ni l'héritage de gloire. Il était comme une barque qu'il suffirait de vider de son eau croupie pour qu'elle repartît et gagnât la haute mer, colorée des feux de l'aurore, mais qui reste à l'attache et tombe eu pourriture.

Quand il eut fini son repas du matin, Camille ouvrit, en haussant les épaules, le journal apporté par la concierge. Plusieurs enveloppes en glissèrent qu'il eut d'abord envie de froisser et de piler au fond de sa tasse, puis il en ouvrit une au hasard. Elle eut au moins le don- de le faire éclater de rire. Un pauvre lière, un ancien camarade de Condorcet, lai demandait un louis.

« Il tombe bien, le mendigot! » s'écria l'ancien

« cossu », qui ne songea pas à remarquer que, par le monde, et clans son monde, on pouvait découvrir plus pauvre que lui-même.

Et du billet il fit quatre morceaux.

La seconde enveloppe recouvrait le prospectus d'un fourreur destiné, du reste, à « Mme Camille Joubert. » Il le feuilleta comme un livre de contes fantastiques. On y voyait des hommes vêtus de peaux de bêtes qui poursuivaient de malheureux animaux, auxquels ils arrachaient leur pelage pour en faire des manteaux et des manchons pour les femmes des villes.

Enfin, la troisième contenait une invitation à la répétition générale d'un théâtre qui venait de se fonder, la Comédie des Prodiges. Il avait vaguement lu déjà quelques réclames à ce propos et aperçu des affiches. Cette scène était réservée aux « plus que jeunes. » Les pièces devaient être signées par des auteurs ayant moins de vingt ans. L'accès des fauteuils devait être refusé aux critiques âgés de plus de trente ans. Et si le.public payant avait de plus larges prérogatives, on suppliait les dames mûres de louer des loges grillées et ou conseillait aux messieurs chauves d'arborer des perruques. « Il y aura des courants d'air! » disait le prospectus.

I^a répétition à laquelle Camille était convié avait lieu dans l'après-midi de ce jour même.

« Deux places de loge, dit-il, qui diable peut bien m'adresser cela ? Tout le monde ne sait donc pas que je suis dans le marasme ? A moins qu'on ne s'imagine que je suis tombé en enfance. » D'un revers de main, il balaya ces paperasses et, ouvrant son journal, il se plongea dans la lecture d'un conte absurde oii l'on voyait un mendiant trouver un chèque à son nom dans une poubelle, puis, déguisé en homme du monde, cambrioler la caisse d'un cercle, puis, ivre de Champagne, aller se constituer prisonnier dans un poste de police ovi les agents lui administraient une telle raclée qu'il était non seulement dégrisé, mais réveillé. Car le chèque, le cambriolage, le Champagne et le postcj tout n'était qu'un rêve.

« Idiot ! » conclut Camille, tandis que ses yeux étaient attirés vers un dessin représentant une ronde d'enfants au biberon, tournant autour d'un vieux monsieur à besicles offrant un manuscrit

roulé et ficelé d'une large faveur. C'était une publicité pour la Comédie des Prodiges. Alors Camille envoya le journal rejoindre .sur le tapis les enveloppes et les prospectus. Il se renversa et ferma les yeux, fatigué par avance à la pensée qu'il allait falloir se lever...

« Pour c|uoi faire, grand Dieu? »

Enfin, vers midi, il se décida. Sa toilette achevée, il alla passer en revue sa garde-robe. 11 lui plaisait de s'habiller un peu, ce jour-là. Cela lui procura le désagrément de constater que sa femme de ménage ne prenait aucun soin de ses vêtements. Nul pantalon n'était sur sou tendeur, et les complets se trouvaient dans le plus sot désordre. Il finit par opter pour une jaquette de l'hiver passé qui avait encore de l'allure, et, l'ayant étirée et brossée, il l'endossa vivement. Il avait hâte maintenant de sortir, d'aller déjeuner, comme si quelque heureuse nouveauté l'attendait dehors. IMachinalcmeut, il ramassa le billet de théâtre...

Le premier visage de connaissauce que Camille Joubcrt aperçut sur le péristyle de la Comédie des Prodiges fut celui de Khan- Khan. A peine le temps d'un éclair et l'écornifleur, qui avait reconnu son ancien compagnon de randonnée, disparut avec un tact qui plut infiniment à Camille. Celui-ci avait eu le loisir de se rendre compte que Khan- Khan n'avait jamais été aussi bien habillé et qu'il avait, en particulier, des souliers vernis si neufs qu'ils soulignaient vraiment d'une façon indiscrète son inélégance native.

11 y avait dans les couloirs la foule la plus étrange et qu'on ne rencontre qu'à ces répétitions d'avant-garde. Quelques jeunes hommes ressemblaient à Balzac, d'autres à Beethoven. Les femmes ressemblaient à tout le inonde, sauf à ellesmêmes. La Renaissance italienne écrasait le boldinisme de quelques mondaines égarées dans cette cohue montmartroise. On avait assez bien obéi aux prescriptions des affiches. La jeunesse dominait. Les critiques sur le retour s'étaient abstenus. Iv'un s'était fait remplacer par deux, collégiens de douze à quinze ans qui, du reste, n'avaient nullement l'air emprunté. Un autre avait envoyé dans sa loge une jolie nourrice et son poupou. L'esprit a tous les droits.

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Cependant, la majorité des invités n'était pas venue pour s'amuser. On en voyait qui affectaient des airs farouches peu rassurants, échangeant, entre eux, des poignées de main aux allures, de solennels serments. On eût dit qu'ils se i)réparaieut à mourir pour quelque noble cause. Le roi n'était peut-être pas leur cousin, mais ils avaient certainement une proche parenté avec l'auteur. Dans le portrait, en éphèbe, que donnait le programme, Camille reconnut un « arrivé » de la dernière heure, un habitué des palaces, propriétaire d'un gros revenu et d'un auto en forme de cigare qui avait bien six à huit mètres de long et dans lequel on le voyait toujours seul. vSon chauffeur était dissimulé à l'arrière avec les bagages. 11 se faisait appeler lord Clisford. Il venait d'avoir seize ans et habitait à l' Atlantic, le plus récent palace de Versailles.

Une bourrade coupa court aux souvenirs de Camille :

— Ah ! Sans-mon-auto ! Ça n'est pas dommage ! On n'a pas idée de disparaître ainsi ! « Monsieur est parti à l'étranger !» à ce que prétendait ton concierge. L'étranger, qu'est-ce que c'est que ça ? Connais pas ! Te voilà ! J'étais bien sûr que tu n'avais pas quitté Paris...

C'était l'Argentin Maracajas, qui s'empressa de passer le bras dans celui de son ami, Maracajas, au visage olivâtre, aux prunelles noires, aux cheveux cirés.

— Orchestre ? Balcon ?

— Loge 7 !

— Ensemble ! Bravo ! Je te tiens, je ne te lâche plus. Non, mais enfin, qu'est-ce que tu deviens ?

Camille avait ajusté son monocle et, sans effort, avait pris son air de grand lévrier fatigué. Il ne jugea pas même nécessaire de répondre. Peu importait du reste à Maracajas. Il tenait son ami par le bras, il avançait à travers une foule bigarrée, amusante, extravagante : c'était le principal. Il n'y . avait qu'à garder le sourire et à parler, puisqu'on lui en faisait le loisir : il se sentait en verve :

— Mon yjeus, j'ai fait hier un circuit épatant ': l'Alma-l'Alma, par Mantes, Rambouillet, Etampes, Corbeil et Pontoise. Je vais apprendre mes sous-pjéiçct^res.. Dommage que les noms des dé-

COMME UNE TERRE SANS EAU... 6l

partemeuts soient si laids : Seine-et-Oise. Là-bas nous disons : gouvernement de la Pampa! gouvernement de vSanta-Cruz ! gouvernement du Cliaco ! cela sonne ! Quelle allure ! vSeine-et-Oise ! Ah ! mon vieux, quelle différence... Tiens! voilà Patriesco... Il paraît qu'il a tué son père, il y a deux ou trois ans. Cela a même coïncidé avec son voyage en France... Bonsoir, mon vieux... nous parlions de toi... Que je vous présente : M. Patriesco d'Alexandrie, Camille de vSeine-et-Oise, vieille noblesse de cours d'eau. Est-ce que, par hasard, tu serais de la loge, toi aussi?...

— J'en suis...

— C'est une conspiration. Ce petit Clisford a beaucoup de talent. Nous allons lui faire un triomphe...

— Il m'a semblé voir Khan-Khan, dit Camille qui commençait à oublier sa situation nouvelle et à reprendre goût au passé.

— Il est engagé dans la claque...

— Les claques, ça le connaît...

— Il était très bien habillé...

— Il loue ses vêtements...

— Il est bien le seul...

— • A quoi ?

— A louer ses propres vêtements.

Les trois amis s'installèrent dans la loge et continuèrent de bavarder en tournant le dos à la salle. Le public n'en finissait pas de s'asseoir. On eût dit qu'il avait le pressentiment qu'il s'amuserait beaucoup moins lorsque le rideau se lèverait. Camille fermait à demi les yeux et il lui sembla tout à coup qu'il n'avait point changé d'existence, qu'il était pour toujours rivé aux Maracajas, aux Patriesco et cjue Khan-Khan luimême venait lui faire les plus humbles excuses et lui soustraire un louis, et c[ue, parmi ces rastac[UOuères, il était, lui, une sorte d'aventurier français, jouissant d'une fortune fictive et dupïiut ses fournisseurs. Il aperçut chacun de ses compagnons et lui-même hors de son déguisement : Patriesco l'a.ssassin, Maracajas l'impudent, Khan- Khan le mauvais mendiant, et Camille, dit vSansmon-auto, le paresseux, l'ignorant plein d'orgueil. Des applaudissements le tirèrent de ce cauchemar pour le plonger dans une réalité à peine moins fâcheuse.

La pièce, que le programme qualifiait de juvénile et de uaïvcmeut audacieuse, était grossière.

Maracajas était euthousiasmé.

Patriesco vociférait en toutes sortes de dialectes. Camille avait des nausées ; ces .quelques semaines de vie solitaire, presque sauvage, lui avaient nettoyé le cerveau, et voilà que les pestilences de « l'art » l'envahissaient à nouveau. Debout, Camille eût chancelé, mais il était assis, calé dans un fauteuil, et il sentit mieux l'empoisonnement du dialogue absurde, des gestes laids et des bravos cyniques envahir ses veines et brûler ses tempes. Et il se dit :

« A l'entr'acte, je ficherai le camp. »

Mais, à l'entr'acte, Maracajas se saisit de lui :

— Mon vieux, je te tiens, je te garde. Tu nous manques. Qu'il ne soit plus question de piquer une tête. Tu es ruiné. Ça n'a rien d'extraordinaire. J'ai mieux que cela à t'offrir : huit cent mille francs de dettes. Avec ce néant, on peut très bien faire figure à Paris. 11 y a la manière. Tu connais mon adresse. Je mets une chambre à ta disposition et le couvert... J'ai des moyens d'existence. Tu peux m 'être d'un grand secours. Tu connais un tas de gens qui nous seraient utiles. J'aurais besoin en ce moment d'un notaire pas trop scrupuleux. As-tu cela dans ton entourage ? 11 y a une somme rondelette à gagner, moitié pour le notaire au bandeau, moitié au malin qui aura su le dénicher... Dis donc, vieux, vingt-cinq louis d'avance pour toi...

Camille Joubert avait laissé tomber son monocle dans le creux de sa main, et il marchait, voûté, auprès de son ami, dans le déplaisant coudoiement de la foule des couloirs. Vingt-cinq louis, c'est une somme, et qui vaut qu'on réfléchisse. Il allait répondre : « J'ai peut-être ça! » quand, par une singulière association d'idées, cette foule lui rappela celle de la Prairie, et il aperçut devant lui le père Manin, dont ses amis et luimême s'étaient si sottement moqués. Il revit le vieillard dans l'atelier, le soir de la débâcle, et réentendit ses paroles dans ce moment dangereux : € Comment peut-on vivre avec l'argent, rien qu'avec l'argent! » Alors, il ne répondit à ]Maracajas que par un vague haussement d'épaules accentué par une moue des lèvres.

et partit à grandes enjambées.

« Il faut que je voie Maniu. J'ai besoin de voir Manin. »

L'autobus de Vaugirard passait. Camille sauta sur le marchepied et alla s'asseoir aux secondes, sur la première banquette à côté d'un strapontin relevé. C'était sa place favorite. Ses jambes logeaient à peine dans l'étroii; espace, mais une fois tassé, sa bonne volonté iiidant, il pouvait s'y croire seul, comme dans sa propre voiture. Le bruit était trop intense et on était trop secoué pour bien réfléchir; mais le détail n'inquiétait guère notre voyageur : il avait des soubre'sauts de pensées, ce qui était un progrès sur l'état amorphe qu'il venait de quitter. Ce billet de théâtre lui avait suggéré d'aller revoir ses amis, et puis, soudain, c'était à Manin qu'il songeait. Il eût été bien empêché de dire, avec précision, pourquoi il avait « besoin » de voir Manin,

Le vieil impressionniste habitait rue Blomet, non loin de l'église vSaint-Lambert, au fond d'une cour, dans un pâté de maisons qui n'était pas encore entamé par les farouches amis de la ligne droite et des immeubles de rapport ; les bâtiments eux-mêmes n'avaient guère de style, mais l'âge avait arrondi les angles, harmonisé les couleurs, mis sa patine. Le contact des hommes donne au moindre objet usuel comme des lueurs de vie.

Camille n'avait jamais rendu visite à Manin, mais, du temps que, sur son auto, il battait tous les quartiers de Paris, il avait aperçu l'entrée de sa demeure, sorte de passage couvert au bout duquel on apercevait ixne cour dallée de forme irrégulière. Le plus bel ornement de cette cour était le caniveau de pavés qui la traversait par le milieu. Vers la gauche, trois marches, qu'on pouvait gravir en s 'aidant d'une rampe de fer, donnaient accès sur une sorte de terrasse, bordée par un mur en pierres sèches et encombrée par des fragments de chapiteaux et les ferrailles d'un vieil antiquaire. La loge du concierge était de l'autre côté, mais elle était fermée. 11 y avait bien, tout près,

un atelier de repasseuses, mais il eût fallu pousser la porte, affronter les regards gouailleurs de quatre femmes : Camille y renonça. D'une seconde voûte dont on n'apercevait que l'ouverture, partaient des voix de femmes mêlées au sifflement d'un rabot. Il allait pouvoir se renseigner. Mais le menuisier était trop occupé pour lever le nez. Quant aux femmes bavardes, c'étaient deux cardeuses de matelas, non moins acharnées à leur besogne qu'à leur conversation.

Après avoir fait disparaître son monocle, — Manin ne l'aimait point et il choquait dans ce milieu populaire, — Camille portait la main à son chapeau et penchait son grand corps flexible vers l'une des ouvrières, quand il aperçut, à contrejour, le béret en bataille, une toile entre les genoux, celui-là même qu'il cherchait. Manin le vit au même instant et s'écria :

— Bonsoir, mon petit ! Gentil d'être venu jusqu'ici ! Deux minutes et je suis à toi !

Camille, pour ne pas gêner le vieux peintre, se plaça derrière lui et put ainsi assister à cette fin de séance en plein air. Quelques arbres étiques formaient un petit massif, au centre de cette seconde cour fermée d'un côté par un pignon tapissé de lierre et de l'autre par un bâtiment sans étage, avec une verrière qui ne pouvait être qu'un atelier d'artiste par-dessus lequel le jour pouvait passer et donner de la couleur au groupe que Maniû copiait avec ardeur.

11 peignait en pleine pâte, interprétant le visage, les mains des femmes et la laine qu'elles démêlaient en une gamme de tons violents, dont la nature, à la vérité, n'offrait qu'un médiocre modèle. La pénombre de la voûte qui formait repoussoir était elle-même d'un doré verdâtre assez éloigné de la réalité, mais dont Camille sut tout de même deviner les origines.

Le vieil artiste posa son pinceau et s'écria :

— Merci, Adèle ; merci, madame Jeant}-.

— Ah ! répondit l'une d'elles, cela ne nous a pas donné beaucoup de mal. Avec vous, c'est pas comme chez le photographe, on peut remuer.

— Et même causer, cria la seconde.

— Ah ! pour ça, reprit le bonhomme, vous vous en chargez. Quelles langues ! Mais ça fait partie de la vie, ça. Des cardeuses muettes, ça n'existe

pas. Dans mon tableau, vous parlez, ou du moins ]e tâche qu'on le devine... Voyons, petit, ton avis?

Puis, tout de suite, sans attendre la réponse :

— Pour moi, vois-tu, et pour quelques autres, car je n'ai rien inventé, la lumière est tout, le reste est l'accessoire... Rentrons...

Et, saisissant sa toile d'une main, comme un bouclier, empoignant de l'autre sa boîte à couleurs, il fit signe à Camille de ramasser le pliant.

L'atelier de Mauin présentait le plus réjouissant désordre, et Camille, en y pénétrant, ne put s'empêcher de sourire.

Il y a des peintres qui n'ont pas achevé leur toile que des marchands sont là, la main au portefeuille, prêts à s'emparer du chef-d'œuvre qu'ils ont à peine regardé. Ces peintres ont dans leur atelier de beaux tapis d'Orient, quelquefois un Gobelins, et les seuls tableaux qu'ils possèdent d'eux-mêmes sont leurs naïfs essais de jeunesse ou d'école auxquels ils jettent parfois un sourire attendri, pour se redresser ensuite, mus par l'orglieil d'être partis de si bas et d'être parvenus si haut. Manin n'était point de ces peintres-là.

Outre ses œuvres de débutant, qui moisissaient le nez contre le mur, en pénitence d'avoir été si classiques, il entassait toile par-dessus toile, les unes de face, les autres de dos, de toutes tailles : études de chevalet, grands tableaux d'atelier, petites planchettes à esquisses en plein vent, sans parler des innombrables dessins gonflant d'innombrables cartons. Un énorme parasol beige attendait, grand ouvert, le retour des beaux jours et des longues stations sur les quais, sur les places oii le soleil « tape dur », tandis qu'au centre ronflait un poêle dont le tuyau zigzaguait à travers la pièce. A droite, une sorte de maisonnette au toit de chaume, que Manin avait fabriquée luimême, servait de salle à manger et de cuisine. Tout au fond, un escalier en tire-bouchon montait, crevait le plafond de l'atelier pour aboutir au logement du vieux peintre.

la poussière mettait un uniforme à tous les objets, aux toiles, aux tables, aux chevalets, voire aux vêtements de tous âges et à quelques chapeaux suspendus çà et là à des clous. C'est que Rosine, la femme de ménage, n'avait aucun droit

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