VI
tage qu'il n'y avait plus d'issue à la situation dans laquelle, mue par la brutalité de la catastrophe, elle s'était engagée. Dans la première crise de son ménage, elle avait rencontré en Mme Jean Joubert une auxiliaire inespérée. Mais c'était fini. Ellemême avait rompu ses liens. Un mot suffit à renverser une amitié bâtie avec les mauvais matériaux d'une mutuelle animosité. Mme Jean Joubert, à l'annonce du terrible accident, n'avait pas hésité : « Rentrons. » C'est elle qui avait tout arrangé ; elle adorait organiser. Durant ce voyage précipité qui, pour elle-même, était sans but, elle médita un projet où elle exerça ce qu'elle nommait ses facultés de solidarité féminine, mais où. elle gardait toujours l'emploi de vedette.
A Paris, elle proposa sans enthousiasme d'accompagner Hélène au cimetière. Hélène préféra se passer de cette trop décorative compagnie. Le soir, lorsque Hélène rentra, beaucoup plus tard qu'il n'avait été prévu, il y eut un choc entre ces . deux femmes qui a^■aient vécu presque xtne année côte à côte, et qui n'avaient pas une idée commune. Mme Jean Joubert pensait toujours à ordonner l'avenir : Hélène, désormais, serait mieux que sa fille, sa dame de compagnie, sorte de « confidente » de tragédie. Hélène ne songeait qu'à Gisèle, mais elle y songeait dans les derniers spasmes de sa colère encore mal apaisée. Sans doute, elle avait pleuré de tout son cœur, elle avait vu Camille pleurer, elle se sentait confusément reprise par son ménage, mais il y avait encore en elle tout un bouillonnement de rancune. C'est alors que Mme Jean Joubert lui fit la proposition de l'attacher à sa personne par des appointements réguliers. Hélène releva la tête, et montra les 5'eux les plus étonnés :
— Et Camille?
— Ce pantin !
I^e mot, qui trois jours plus tôt eût fait rire Hé- Icne, la meurtrit comme une attaque personnelle et injuste. Elle riposta brusquement :
— C'est le père de Gisèle, madame.
La phrase, et surtout le dernier mot, avaient été prononcés sur un ton autoritaire, dédaigneux, qui stupéfia Mme Jean Joubert. Elle n'insista pas. Au dîner, en tête à tête, elles parurent oublier la
Fccne, mais les mots étaiejit là qui vibraient, les mots qu'on n'oublie pas :
« Ce pantin ! »
a C'est le père de Gisèle, madame. »
Camille, qui ignorait tous ces détails, ne pouvait imaginer ce qui se cachait sous le mot énervé d'Hélène : « Oh! j'y vais, j'y vais, ne t'inquiète pas ! »
Il y avait en Hélène un grand désarroi moral. Toutes ses pauvres idées s'en allaient à la débandade. Elle ne savait plus ni sur qui, ni sur quoi s'appuyer. Il lui semblait, par moments, que le monde entier la haïssait. L'isolement auquel son deuil et son chagrin la contraignaient lui apparaissait comme le fruit d'une vaste conspiration. Dans la première crise, elle s'était livrée sans réserve à Mme Jean Joubert ; elle ne devait plus compter sur ce secours. Tout l'espoir d'Hélène résidait en Camille. Et cependant, par une étrange contradiction, elle se flattait de reconquérir l'artificielle amitié de Mme Jean Joubert, et elle recommença de faire à son mari xine guerre sournoise.
Puisqu'elle avait révélé ses sorties à Camille et que celui-ci les avait niaisemeiit approuvées, Hélène se mit à agir plus ouvertement et à multiplier ses prétendues visites rue Lalo. D'où qu'elle vînt, si son mari l'interrogeait, elle répondait négligemment ;
— Tu le sais bien.
Une fois, ils se rencontrèrent au milieu de l'escalier du métro de la place Clichy. Camille, un carton sous le bras, sortait en courant ; Hélène, lentement et comme absente, descendait. Elle ne vit pas son mari, qui dut l'appeler; puis, très vite, elle se ressaisit, voulut mentir, prétendant qu'elle avait quitté le métro par erreur.
— Hélène ! murmura Camille sur un ton de reproche amical.
— Ne m'as-tu pas engagée toi-même à ne pas abandonner Mme Jean Joubert? J'ai goûté chez elle.
— Non.
— Je t'affirme que...
— J'en viens, dit Caînille, eu entraînant sa femme vers le boulevard... La maison est fermée. Ils sont partis pour l'Egypte!
— Qui ça, ils ?
— Le concierge m'a dit textuellement : Maclam-:^ a quitté Paris samedi, pour l'Egypte. Monsieur raccompagne.
— Ton père ?
— Mon père ! Il paraît même que Cliien-Chien est de la partie...
— Ne me parle pas de cette bête... Je l'ai en horreur. Ta belle-mère et lui ne peuvent plus se quitter...
— Grand bien leur fasse !
— Tu ne m'en as jamais parlé. Tu ne le re-, grettes pas, toi?
— Ma foi, non. Chien-Chien, que c'est loin ! Presque avant le déluge...
Camille cherchait à amuser Hélène, afin qu'elle oubliât les sottes paroles avec lesquelles elle l'avait accueilli. Il riait, mais sans conviction : il avait honte de la pauvreté de leur entretien. Ils étaient là, sous les platanes d'un boulevard populaire, marchant sans but et parlant d'un king- Charles gourmand quand ils auraient eu, par (îe courageuses confidences, tant de bien à se faire.
Cependant, Camille se rendait compte de la détresse de sa femme. Derrière ces mensonges, il pressentait enfin les déconvenues d'Hélène et la mésintelligence des deux alliées d'hier. Il devina d'où venait, cette fois, la malheureuse ; il ne douta pas qu'elle n'eût été rendre visite à Gisèle. Pourquoi ne lui criait-il pas tout à coup la vérité? Il avait peur. Il ne voulait pas brusquer Hélène : il lui parlerait à son heure... qui allait venir! Derrière cette caricature, une autre femme se formait sans doute péniblement. En ouvrant trop tôt la chrysalide, il risquerait de tuer le papillon.
Et Camille se disait qu'il fallait encore attendre. Le plus urgent n'était-il pas qu'il se fortifiât luiinême, comme artiste et comme homme?
II continuait à se débattre pour vivre. Chaque jcur, de nouvelles difficultés surgissaient. A peine quelques minces succès et il retombait dans les tribulations.
Des mois passèrent ainsi dans le furieux emportement de l'activité.
Avec des attentes pénibles, l'album de Camille lui revenait refusé, avec les compliments d'usage, parfois sans compliments. Mais il ne voulait plus se décourager. Il se dit que cet album qu'il avait
voulu varié était trop disparr.tc, et il entreprit de cotnpléter une série qui lui tenait particulièrement au cœur et que, sans doute, à cause de cela, il réussirait : les chauffeurs, les hôtes, les héros et les bandits de la roiite, ceux qu'il avait tant aimés jadis, du temps oii il pensait qu'on ne pouvait vivre « sans son auto », ceux que, redevenu simple piéton, il avait si souvent dévisagés, ceux enfin qui avaient tué sa chère petite Gisèle. Et après ses courses dans Paris, il restait des heures, le soir, à mettre au point les « figures » recueillies dans la journée. Ils étaient tous là, chauffeurs professionnels, chaufteuis « de maître », chaufieurs de camion et chauffeurs de voiturette, les empesés et les gouailleurs, les arrogants et les pacifiques, les « braves oens » et toutes les sortes de canailles, voleurs ou assassins. A côté du pittoresque défilé des chauffeurs de tout repos qui diffèrent à peine des cochers de fiacre de jadis, Camille avait donné sa plus large place aux malandrins du volant : tous ces êtres étranges et redoutables, nés spontanément et qui sont comme la ileur terrible de ces infernales machines.
On n'avait jamais su le nonr du chauffeur qui, dans sa folle traversée de Noisy, avait renversé, écrasé Gisèle et sa vieille cousine. Cette brute courait encore les routes en compagnie d'une multitude de ses semblables. A chacune de ses sorties, Camille collectionnait les « belles têtes » qu'il rencontrait et lorsque, penché sur son papier, il retravaillait l'une d'elles à loisir, il se dirait :
« C'est peut-être lui : »
Et il accentuait le rictus bestial de la bouche, la flamme farouche de l'œil.
« C'est peut-être lui ! »
Et, d'une tête de crétin, il faisait le chef-d'œuvre de la stupidité malfaisante.
Parfois, Hélène se penchait par-dessus l'épaule de son mari, regardait longuement, puis s'éloignait, étonnée, confondue, muette. Elle n'aurait su dire si le sentiment qu'elle éprouvait était de l'admiration ou de la jalousie. Chaque dessin qui sortait du craj'on de Camille était pour Hélène une sorte de prodige ou une farce dont elle ne voulait ni rire ni s'émouvoir.
Un bienfaisant vertige l'attirait vers Camille et elle se retenait de toutes ses forces; elle s'iusur-
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geait contre ce qu'elle croyait être une déchéance, une mutilation de sa propre personnalité.
A ce « nouveau Camille » auquel elle ne croyait pas encore, elle ne savait opposer que la plus saugrenue Hélène de jadis qu'elle n'était déjà plus en réalité.
Pour lui, il continuait, parmi tant de traverses, à cultiver son âme. Le « petit livre » que lui avait otlert le docteur ne. le quittait pas. Non content àe. l'avoir lu, il s'en versait, à tout, moment, quelques lignes, comme on se verse quelques gouttes d'un \in tonique.
« Il est bon d'avoir quelquefois des personnes qui nous contredisent et qui nous censurent à tort ou à raison, quoique d'ailleurs nous fassions bien et que nous soyons bien intentionnés ; cela sert souvent pour acquérir l'humilité et pour nous garder de la vaine gloire. »
« Pauvre Hélène, se disait Camille, saura-t-elle jamais combien elle m'a été utile? Oui, utile! Je me plains d'elle, et c'est elle qui m'a fait tel que je suis devenu. C'est elle qui me conduira plus loin, plus haut ' »
Il faisait de chacune de ses épreuves, de chacune de ses nouvelles douleurs, un échelon où se hisser. A chaque halte, il découvrait un horizon plus large.
Un soir, il rentra harassé, écœuré, déçu. Il venait d'avoir, avec le directeur d'une revue illustrée, la scène la plus stupide. C'était une maison fermée pour lui. Quoiqu'il lui restât une grande heure avant le dîner, il se sentit incapable de faire œuvre intelligente. Dans cette minute d'épuisetuent, la solitude lui parut intolérable. Il aurait eu besoin de se plaindre, de se confier. Hélène n'était pas là, et qu'aurait-elle su lui dire?
Il s'installa cependant à sa table, près de la fenêtre qui donnait sur le fleuve. Il ne souleva pas les rideaux. Pour mieux oublier la misère quotidienne, il ne voulait pas voir les hommes s'agiter ; iî ouvrit au hasard son livre de chevet.
Hélène rentra sans qu'il l'entendît, elle s'approcha, puis, tout de suite, l'apostropha d'une voix sèche :
— Je te dérange !
Camille sursauta, ferma brusquement le livre, puis ;
— Tu as raison, ce n'est pas le moment de perdre son temps. Je vais me remettre à l 'ouvrage .
— Encore" une mauvaise nouvelle. C'est décidément ta spécialité...
— Oui...
Camille prononça le mot d'une voîx si tremblante qu'Hélène, c}ui allait se lancer dans un discours de sa façon, s'arrêta court. Et c'est d'un ton tout autre qu'elle reprit :
— Tu as eu des ennuis cet après-midi?
— Oh! qu'importe. J'ai l'habitude...
— Raconte-moi...
— Ce n'est rien. Je n'y pense plus... Et toi, astu eu, au moins, une journée agréable?
— Camille, je t'en prie. Raconte-moi... Camille regarda sa femme. Il vit qu'elle était
sincère. Alors il craignit de la troubler par le récit de sa dernière aventure. Il se mit à rire pour se donner le courage de colorer de verve sa pauvre, sa banale histoire.
— Tu 3^ tiens? Eh bien, voilà... Darisse, de Facetia, m'avait reçu une suite de « Gueules de chauffeurs ». Il tenait à ce titre; après discussion, j'ai cédé. « Vous avez peur des mots, vous n'arriverez à rien », me criait-il. J'avais envie de lui répondre que, malgré sa « bravoure », il n'était pas arrivé à grand'chose. Je crois bien qu'il devina. Un instant après, comme je me refusais à laisser inscrire des noms sous les têtes (il prétendait reconnaître les types!), il est entré brusquement dans une colère folle, il m'a sauté littéralement à la figure (il a cinquante centimètres de moins que moi). Il m'a poussé à la porte, puis il est revenu prendre mes dessins pour me les lancer dans les jambes. C'était risible, tant la colère le contorsionnait !... Mais il y avait là plusieurs confrères, j'ai dû faire piteuse mine...
Hélène, toute blanche, se leva, s'approcha de Camille, appuya sa main sur son épaule, comme pour effacer l'offense, en répétant :
— Il a fait cela ! il a fait cela !
— Oh! on en voit bien d'autres. Ce qui m'ennuie, c'est que je manque là une intéressante publicité. Facetia est assez répandue dans les milieux sportifs. On aurait peut-être remarqué mes croquis et un éditeur pouvait se trouver plus facilement. C'est une chose ratée. Et remarque que,
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pour complaire à cet agité, j'ai dû retirer plusieurs de mes « tètes » de journaux cjui allaient les donner. « Darisse veut tout! » J'étais très fier de ce petit succès. Il est joli, mon petit succès... C'est-àdire que me voilà non seulement à la porte de Facctia, mais dans ime situation très fausse visà-vis des autres directeurs. Darisse est connu comme mauvais coucheur et comme lunatique. Ce n'est pas une excuse à invoquer : c'était à moi à mieux prévoir ce qui pouvait arriver...
Hélène suivait mal le raisonnement de son mari. Elle continuait de voir Camille malmené par le petit Darisse :
— Comment as-tu pu supporter cela ? Il fallait riposter, lui montrer que sa prétention de t'imposer des légendes précises à tes dessins était absurde...
— Non, ma cliérie, je n'avais qu'une chose à 'faire, m'en aller, ne pas envenimer davantage la
querelle. Il est quelquefois déplorable d'avoir raison. Cela se pardonne difficilement...
— Quel métier, mon pauvre Camille !
— Tous se valent. Je ne me plains pas du mien. Il m'a déjà donné quelques petites satisfactions. Et je ne suis, en somme, qu'un débutant. La scène de Darisse? mais elle est classic[ue ! vSi l'on interrogeait tous les grands dessinateurs d'aujourd'hui, ils nous la raconteraient. Le nom seul change. Chacun a son ou ses Darisse. Darisse, c'est l'incapable prétentieux qu'un commanditaire mal renseigné a aidé à se faire « une situation » et qui, tout de suite, en use pour tyranniser. C'est le fait d'un petit esprit. Il ne faut pas 5' attacher trop d'importance. I,es Darisse passent sans laisser plus de trace qu'une limace en travers de notre chemin... Pour nous, qui travaillons, il s'agit de durer...
— Alors, tu travailles, Camille?
— Mais oui, et j'en suis si heureux...
— Oh! heureux, interrompit Hélène, incrédule.
— Hélène, j'en suis heureux... pas dans le sens banal, étroit, qu'on donne trop souvent a ce mot. Je ne veux pas dire que je suis satisfait, que je me laisse vivre mollement, sûr du présent et de l'avenir. Non. Je n'ai jamais été aussi' anxieux de demain, je n'ai jamais vu aussi cruellement les difficultés de ma tâche. Mais de sentir tout cela,
avec mon cerveau et nicii cœur qui avaient, jusqu'à CCS temps derniers, si peu servi, avec tous mes membres, si je puis dire, qui enfin obéissent à des ordres raisonnables, de sentir tout cela avec âpreté, parce que je n'ai pas encore l'habitude, je me suis réveillé ! Hélène, comment pouvais-je être heureux, puisque je donnais ? Toi-même me le disais il n'y a pas longtemps... C'est fini, me'voici debout. La tempête souffle, le vent hurle, la pluie me cingle le visage, qu'importe je suis debout, je sens que je vis, que je suis un homme qui lutte contre les clémenfs, et qui veut en triompher, parce que, tout de même, c'est lui le plus fort. Et cette certitude, n'est-ce pas vraiment du bonheur? Le travail et le malheur m'ont ressuscité!... Hélène, pardonne-moi ces paroles de fièvre. Sans doute, j'exagère, ma transformation n'est pas aussi absolue que je me l'imagine. Je retomberai peut-être dans mes défauts de jadis. Je sens encore en Tnoi tant de lâcheté...
Hélène écoutait. Les doigts joints et serrés, elle ne prenait point garde à la morsure des bagues. Ses yeux papillotaient, n'osant pas fixer celui qui parlait. Elle avait peur, elle avait honte des larmes qui voulaient jaillir. Pas un mot ne s'échappa de ses lèvres serrées. C'est que vraiment Camille parlait un étrange langage. La vie cstelle donc si compliquée? Toutes ces pensées la trouvaient encore incrédule et désarmée. Elle était comme ces plantes de serre qui se sont d'abord penchées vers le soleil par la porte entr'ouverte ; tout à coup, le froid les saisit, les immobilise, et elles ne trouvent plus en elles la force de résister à ce souffle inconnu, impérieux et redoutable.
Camille s'était tu. Il attendit longtemps un cri qui ne vint pas.
La bonne entra.
— C'est le docteur. Monsieur.
Camille ne put réprimer un geste de dépit. Qu'est-ce que le docteur lui voulait? Cette visite allait faire oublier à Hélène les paroles qu'elle semblait avoir, au moins, écoutées. Encore un efiort perdu...
Camille remarqua tout de suite que le docteur n'avait pas sa démarche habituelle. Au lieu de son long pas mesuré, cadencé, et du balancement de ses bras et du sourire mystérieux de tout son vi-
sage, le docteur Bureau offrait une silhouette raidie, un masque tourmenté, et il s'avança d'un seul élan jusqu'au milieu du salon, tandis que, d'une voix sourde, il annonçait :
— Ah ! mes enfants, quelle histoire !
Hélène et Camille s'étaient levés et le regardaient, interdits.
— Lisez-vous les journaux? avez-vous deviné? savez-vous ce qui se passe ?
Camille se demanda si le docteur n'était pas halluciné. Machinalement, il le conduisit vers un fauteuil :
— Non, merci... Je ne m'arrête point. J'étais venu voir, en coup de vent, ma vieille amie du second. Il va bien falloir qu'elle se passe de moi, cependant... Ce que je vais vous dire, peu de personnes le savent encore. Mais, dans quelques jours, il n'y aura plus de secret. C'est la guerre!
— La guene?
— La guerre?
Les deux exclamations de Camille et d'Hélène exprimaient une si parfaite incrédulité que le docteur haussa la voix :
— Oui, oui, la guerre est inévitable. On prépare la mobilisation générale. J'ai déjà reçu, officieusement, notification de mon ordre de marche. J'organise un hôpital.
— Voyons, voyons, docteur, avec qui voulezvous que nous ayons la guerre? Avec la {Serbie?...
— Il s'agit bien de la vSerbie ! Il faut dire les choses telles qu'elles sont. Dans quinze jours, dans huit jours peut-être, l'Allemagne et la France seront enfin aux prises et ce sera effro^'able, effroyable !
— L'Allemagne contre nous, c'est impossible, s'écria Hélène, nous serions écrasés.
— Non, madame, dit le docteur en tendant sa main comme un écran vers cette funèbre vision.
— Ils sont dix fois plus forts que nous.
— Qu'importe ! La défaite de la France serait, cette fois, sa disparition du monde, et la France ne peut pas disparaître !
— Vue de l'Argentine, c'est une bien petite chose que la France.
I^e docteur Bureau, penché vers Hélène, apetissa ses yeux comme s'il essayait d'apercevoir, de France, cette minuscule Hélène, mais il ne trouva
rien à répondre à ce propos sacrilège. Il se tourna vers Camille et, brusquement, il demanda :
— Dans quelle arme avez-vous servi ?
— Je n'ai jamais été soldat.
— Il va falloir le devenir.
Hélène éclata de rire :
— Camille soldat ! Alors, en effet, la France est sauvée.
— Je suis réformé, dit Camille.
Le docteur Bureau hocha la tête plusieurs fois, puis :
— C'est de l'histoire ancienne. On peut être heureux d'être réformé en temps de paix. En temps de guerre, on a tout de suite une autre mentalité.
— Mais enfin, docteur, pourquoi voulez- vous que mon mari ne profite pas de la chance qu'il a d'être réformé? D'ailleurs, il ne pourrait rendre aucun service...
Pour la seconde fois, le docteur Bureau se refusa à entrer en discussion avec la jeune femme. Son ton agressif, qui aurait choqué tout autre interlocuteur, le renseignait sur l'état anormal des nerfs d'Hélène. Il préférait avoir l'air de mal entendre, de suivre son idée.
— Vous verrez, mon ami, vous verrez. La France va se ressaisir ! Et vous ne pourrez pas ne paô l'aider. Allons, au revoir, mon petit Camille. Nous allons vivre ! vivre ou mourir pour notre pays. Ne souriez pas, madame, vous le regretteriez un jour...
Lorsque le docteur fut parti, Hélène éclata :
— Oh! il m'ennuie. Bureau, avec ses discours, ses conseils, ses reproches et toutes ses prédictions ! Qu'est-ce qui le prend de se mêler -perpétuellement de nous? Il ne nous est rien. J'ai bien failli le lui dire...
Camille était remué par trop de pensées contradictoires pour tenter de défendre son bon ami. Et d'ailleurs, comment s'y fût-il pris pour résister à LTélène? Son devoir? Mais son devoir, le docteur lui-même ne le lui avait-il pas dicté ? Hélène avant tout ; tout pour Hélène !
Il trouva seulement la force de soulever les épaules.
Hélène ne désarmait pas :
— La guerre ! quelle absurdité ! Je croyais bien
qu'on en était à jamais délivré. En tout cas, mon cher, je te prie de te tenir tranquille...
— Oh! murmiu'a Camille, inutile d'avoir peur. Je ne me sens pas du tout l'étoffe d'un héros.
— Parbleu! s'écria Hélène avec un accent si cruel que Camille se sentit atteint au plus profond de son être.
Alors il entreprit de se disculper, à ses propres yeux autant qu'aux yeux de sa femme :
— C'est que, vois-tu, il y a trop de malheur sur moi. Le docteur a beau dire, trop est trop. C'est entendu, j'avais besoin de souffrir. Ce que je fais maintenant rachète un peu ma vie passée. Mais tout a ses bornes, même le malheur. Et je ne vois pas la nécessité, pour rebâtir solidement mon foyer, d'aller me faire tuer... lorsque personne ne m'en prie. J'ai vraiment payé ma part d'adversité.
— Oh ! et puis, reprit Hélène, il ne s'agit pas de savoir si on a payé ou si l'on n'a pas payé. Nous ne devons rien à personne, pas même au destin. Je ne comprends rien à cette comptabilité-là. Estce qu'on est maître de quelque chose? Quand on est riche, on s'amuse bêtement ; quand on est pauvre, on s'assomme niaisement. Il n'y a guère de différence. Tu as beau dire, tu n'es pas beaucoup plus drôle depuis que tu travailles...
— Oh! j'ai bien conscience que je suis un triste sire... Rien ne pourra me relever, du moins à tes yeux...
— Mais si : la guerre... Tu auras une bonne tête en militaire!..,
Camille eut un peu honte des paroles d'Hélène, mais il imita la discrétion du docteur. Il affirma seulenjent :
— La guerre, tu sais, au fond, sincèrement, je n'y crois pas,
— A la bonne heure. Ce Bureau de malheur ne sait ce qu'il dit. Tiens, va donc chercher un journal du soir, un sérieux...
— C'est une idée.
Mais les journaux du soir, comme ceux du matin, avaient à offrir à leurs lecteurs une pâture bien plus alléchante qiie des « bruits de guerre ». Un grand procès encombrait leurs colonnes jiasqu'à 0 la dernière heure ». Pourquoi les Joubert eusseut-ils été plus raisotiuables que le Temps
lui-même, plus sensés que la plupart des Parisiens de ces dernières journées de juillet 1914?
Hélène triomphait, et Camille, qui avait toutes sortes de mauvaises raisons de se laisser endormir, recueillait avec délice les échos de l'énervement loquace de sa femme. Il ne cherchait plus à s'analyser lui-même; il s'appliquait à suivre sa femme juf.que dans ses imaginations les plus saugrenues. Il pensait ainsi se rapprocher d'elle...
Cependant, lorsque Camille se retrouvait seul, il se sentait tout secoué d'un grand mécontentement. Sans aucun doute, il s'égarait : il avait quitté la belle route unie et droite où l'avaient conduit, par la main, Rigal, Manin et Bureau, pour un sentier oii il se croyait dans une sorte de sécurité parce qu'Hélène l'y accompagnait. Mais où allaient-ils? Et Camille, avec la sincérité acquise depuis que les réalités brutales de la vie lui avaient ouvert les yeux, aperçut le sentier dévalant vers une solitude hargneuse où Hélène ne manquerait pas de lui adresser de nouveaux reproches, bien mérités, puisqu'il avait pleine conscience, cette fois, de sa nouvellç lâcheté.
Mais il est des moments où nous ne connaissons notre devoir, dirait-on, que pour le mieux éviter, où nous nous disciilpons par la grâce de cette lumière. Nous nous croyons moins coupable parce que nous avons conscience dp. notre faute, parce qu'elle nous fait horreur et parce que nous souffrons.
Et Camille appelait de tous ses vœux inquiets et poltrons l'incident grâce auquel tout rentre, de sol-même, dans l'ordre. L'incident se fit attendre. Camille accusa le sort de se faire complice de sa mollesse. Encore une fois, il se sentait incapable d'agir seul...
Un après-midi, les cloches de Saint-Louis-enl'ile, de Saint-Paul et le gros bourdon de Notre- Uame se mirent presque en même temps à tinter d'une façon étrange, inusitée. Hélène et Camille, d'un même mouvement, coururent à une fenêtre qu'ils ouvrirent, et les glas se firent plus violents, plus autoritaires. Hélène se précipita vers la porte de l'antichambre. Un locataire montait l'escalier :
— Qu'est-ce que c'est? lui cria Hélène. Il y a le feu?
— Oui, madame, à la France. C'est le tocsin... La guerre est déclarée!..,
Camille et Hélène se regardèrent, puis fermèrent doucement la porte. Quelque chose de formidable planait au-dessus de leur tête, et ils se rendirent compte qu'aucun mot n« pouvait exprimer leur angoisse. Ils se turent pour écouter les derniers tintements des cloches de Paris, des cloches de France.
Le troisième matin, Camille n'y tint plus. Il s'habilla fiévreusement en homme que soulève une bourrasque de volonté, et, sans éveiller sa femme, il partit d'un pas gaillard vers la rue de Varennes.
« M. le docteur a quitté Paris samedi. Il nous avait dit qu'il passerait aujourd'hui à l'apparteiTient, mais nous ne l'avons pas encore vu. Ah ! voici un auto. C'est peut-être lui! oui! Vorrs en avez une chance!... »
Camille ne reconnut pas d'abord le docteur Bureau en cet homme mince, d'aspect si jeune, qui arrivait képi en tête, un képi à quatre galons d'or. Il avait, au côté, une épée qui paraissait le suivre à regret et qu'il flattait de la main pour calmer les soubresauts dont elle était secouée.
Le docteur fit à Camille un rapide signe, puis, sans s'arrêter, lui tendit la main :
— Excusez-moi. Je n'ai pas une minute à vous donner...
— Un dernier conseil, docteur, je vous en prie.
— L'heure des conseils est passée. PI as de paroles : nos députés eux-mêmes ont donné l'exemple. C'est en soi qu'il faut chercher, qu'il faut trouver. Adieu, mon petit, je ne m'appartiens plus !
Et le docteur, épée sonnante, s'élança vers son appartement.
Camille, penché comme au temps de ses plus mauvais jours, prit d'instinct le chemin qui mène aux Ternes. A pied, on réfléchit mieux.
— M. Rigal? lui dit le concierge de l'atelier. Ah! il y a beau temps qu'il est parti. Il est gardevoie, à "ce qu.'il paraît, dans l'Aisne, du côté de la frontière. IMoi, je pars mercredi pour rejoindre 3?ion dépôt à Mayenne .. Ma femme se fait du mauvais sang, mais faudra bien qu'elle s'habitue, elle
aussi bien que toutes les autres... Ali! il va y avoir de l'ouvrage...
Des Ternes à Vaugirard, il y a im beau ruban de trottoir. Camille eut vite fait d'en atteindre le bout.
Ive vieux maître n'était pas seul. Toutes sortes de voi-x jeunes se mêlaient à sa voix claironnante. Camille faillit rebrou.sser cliemin. La curiosité l'emporta sur l'irritation et il entra, tout de go, sans frapper. Quel spectacle ! Les toiles, entassées aux angles de la pièce, laissaient un large espace libre occupé par un grand tapis sur lequel dix ou douze bambins étaient assis à la turque.
Camille, suffoqué, ne trouvait rien à dire. Manin alors expliqua :
— Mon pauvre Camille, j'ai soixante-sept ans, je ne suis plus bon à rien, qu'à garder les mioches. Toxtt ça, c'est les gosses de mon impasse. Les pères sont partis lundi matin, à la première heure. Leurs pauvres femmes sont désemparées. Alors, voilà, j'ai proposé de garder les petits tous les après-midi. Je leur ferai dessiner des canons et je leur raconterai la guerre de soixante-dix et pourquoi nous serons vainqueurs. Et sais-tu pourquoi nous serons vainqueurs, toi, Camille Joubert ? Ils vont te le dire. Alain, dis au monsieur pourquoi...
Le gamin prit le ton scandé de la parfaite réci- .tation :
— Parce que tous les Français vont aller se battre. Tous ! excepté le papa ÎManin, qui est trop vieux.
— Voilà ! conclut le bon peintre.
Camille passa une heure à écouter le vieil impressionniste, puis il partit au ha?;ard des rues. Oii qu'il portât les j^eux, il en retirait l'impression que tout le monde savait son devoir et que lui seul errait comme un misérable.
Tout à coup, il ralentit son long pas et aborda un gardien de la paix qui marchait devant lui :
— Pardon, agent, pourriez-vous me donner un renseignement ?
— Je suis un peu là pour ça, vous savez, monsieur.
— Vous avez été soldat ?
— Parfaitement. vSous-off même. Et j'espère bien ie redevenir d'ici peu.
— Ah ! Alors vous devez être au courant. Je suis réformé. Est-ce difficile de s'erif!:ag-er ?
— Oh ! rien de plus simple. Vous allez au bureau de recrutement et... Mais, minute, en ce moment, c'est la mobilisation.".. Ça va durer vingt et un jours... Après, on vous écoutera...
— Vingt et un jours... C'est joliment loin...
— Bah ! Vous rattraperez le temps perdu.
Et, sans ajouter rien de plus, l'agent tendit la main à Camille, une large main pour une fraternelle étreinte.
La Victoire.
Grande animation dans le réfectoire des infirmiers. Un aide, avec fracas, enlève le modeste repas. Les cuillers et les fonrchettes d'étain font sonner les plats de zinc. Tirés brusqnement, les bancs de bois tressautent et gémissent sur le ciment. On casse du bois sec pour allumer le gros Oodin de fonte qui, réveillé en sursaut, résiste, fume, empeste. On aligne les registres du bureau sur la toile cirée vite débarrassée des miettes et des macules de vin trop rouge. Le gaz, dans les manchons, ronronne. vSix heures à peine, et c'est la nuit noire. Les hommes qiii entrent secouent leur pèlerine. Il pleut dans l'air glacial.
— Pauvres types ! Quel temps pour débarquer !
— N'aie pas peur, ils s'habitueront plus vite à leur lit qu'aux tranchées!
Au beuglement d'un auto, chacun se précipite à son poste.
« Les voici ! »
Les bras passés sur les épaules de deux infirmiers en veste blanche, un soldat surgit vêtu de ruuiforme vert des chasseurs, le béret enfoncé, ses deux pieds et le bas des jambes enveloppés de linge. Il aurait dû se faire porter, il tenait à marcher, à faire une entrée convenable.
Puis ce fut le tour d'un zouave. La chéchia rouge crânement rejetée en arrière et un peu sur 1 oreille, le bras gauche en écharpe, la courte pèlerine raidie par la boue séchée, le zouave, un sousofficier, s'avança d'un bon pas. D'un rapide coup d'œil, il prit contact avec tous ces gens assemblés, s'arrêta pour 'saluer et s'assit à son rang. Il ne portait qu'une toute petite moustache brune, mais le visage était à ce point noirci, hâlé, qu'on n'eût pu lui donner d'âge.
Un troupeau de blessés étranges piétina : deu:;, quatre, dix, douze tirailleurs algériens se pressaient, plus ou moins éclopés, et que la vue du poêle fit sourire. Ils ne virent tous que le poêle et, sans façon, se rangèrent autour. Presque tous étaient Arabes, avec de belles têtes allongées et des barbes fines. Le premier, boitant, était un nègre du noir le plus luisant, et, malgré la douleur que lui causait sa cuisse décliirée, il montra ses dents étincelantes.
Les officiers, les infirmiers, les dames de la Croix-Rouge, l'institutrice accourue, — elle avait bien le droit d'assister à cette invasion exotique de son école transformée en hôpital, — tout le monde semblait heureux. L'hôpital n'avait pas encore reçu de soldats d'Afrique, — et voici qu'il en arrivait douze d'un coup. Le sourire épanoui du brave Soudanais anima tous les visages...
Le sergent de zouaves haussa un peu les épaules. Il les connaissait, les « sidis », il y avait bel âge qu'il s'était fait sur eux une opinion raisonnable. Eu deux ou trois mots arabes prononcés avec autorité, il fit asseoir sur les bancs tous ces grelottants. Aussitôt, tassés les uns contre les autres, on eût dit des écoliers craintifs sous la férule du maître. Les lueurs du gaz rajeunissaient pour un instant les beaux uniformes et les galons de couleur. Les petites médailles de plomb ellesmêmes, attachées à un bouton, luisaient comme si elles avaient été de métal rare. Elles étaient comme un signe mystérieux de bravoure.
A un appel, le rang des curieux et des curieuses s'ouvrit. On apportait un homme couché. Les Arabes eux-mêmes s'écartèrent et, doucement, tout près de la table des officiers, le bi'ancard fut déposé à terre. Le major se leva :
— Malade, mon ami ?
— Non, monsieur le major, blessé. Une balle m'a brisé la jambe droite et un éclat d'obuâ m'a endommagé l'épaule.
— Bravo. Je vous prends dans mon service.
Le blessé remercia d'un signe de tête. Comme il faisait un effort pour se tourner et mieux voir celui qui lui parlait, tout son ^^auvre visage pâlit, puis rougit, mais aucun cri ne sortit des lèvres serrées. Ainsi étendu, il paraissait immense; ses pieds enveloppés d'une couverture grise dépassaient l'ex-
trémité du brancard. Tout un côté de sa capote» déchiré, troué, taché de boue et de sang, pendait ; la manche avait été coupée, les boutons arrachés. Son képi à housse bleue de fantassin cachait son iront, et son visage disparaissait dans un collier de barbe blonde poussée au hasard. Ses yeux bleus animaient seuls tout son visage souillé, terni.
L'interrogatoire continua. L'officier, à son tour, parlait :
— Votre nom, mon gros ?
— Joubert, Camille
— Quelle classe?
- Engagé volontaire.
- Vous n'aviez jamais servi?
— Non, mon lieutenant; j'avais été réformé.
— Ah! ah!... Quel recrutement?
— Palis.
— Votre âge?
— Trente-deux ans.
— Deuxième classe ?
— Comment, mon lieutenant?
— Simple soldat, n'est-ce pas ?
— J'ai été fait caporal, il y a une quinzaine. Mais je n'ai pas cousu mes galons, vous pensez bien... Dans les tranchées, d'ailleurs, tout le Uionde a le même grade.
— Je vous remercie, mon gros. Allez vous reposer. Vous pouvez l'emmener. Deuxième division, salle 5...
Deux infirmiers de la division s'approchèrent et, d'un élan bien réglé, soulevèrent le brancard, lorsque Camille Joubert passa devant les tirailleurs, le nègre secoua la tête et dit :
— Toi poilu. Li moi barbier. Demain raser toi. Et de peur de n'être pas bien compris, il fit îe
geste de Figaro en l'accompagnant d'un gros rire de la gorge.
Pendant sa promenade à travers les salles, rien n'échappa au regard curieux de Camille. Le calot sur l'oreille, un peu voûté, l'œil malin, un capor.il marchait devant les porteurs. Sur leur lit, les blessés se dressaient pour voir le nouveau :
— Bonsoir, mon vieux. On se bat donc encore par là-bas? Ici, tu sais, on n'entend plus le canon, ça change !...
D'autres groupes, engagés dans de fiévreuses parties de manille, ne se dérangeaient pas. Quel-
l8o COMME UNE TERRE SANS EAU...
ques hommes penches sur une table écrivaient des lettres. A cheval sur sa couchette un alpin confectionnait un filet à provisions. Une partie d'échecs passionnait deux territoriaux à bonnet de coton.
Lorsqu'il parvint salle 5, un phonographe se mit à jouer une bruyante Marseillaise.
Le caporal fit signe aux porteurs :
;( Mettez-le là. I,it 64-... C'est de quand, vos pansements ?
— D'hier matin. Mais il est tard. Je peux attendre à demain.
— Non, mon garçon. vSens contraire, dit le caporal en donnant une -.tape à son calot. Ici on fait l'ouvrage tout de suite; n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
L'infirmier interpellé sourit, approuva de la tête, tout en aidant Camille à retirer son uniforme en lambeaux.
— Vous ne soufirez pas trop?
— Heu!... non, pas trop.
Quand les vêtements furent en tas au pied du lit, une dame s'approcha avec une cuvette d'eau chaude et une savonnette :
— Voulez-vous que je vous lave les mains, monsieur ?
— Me laver les mains! x\h ! madame! c'est la plus belle parole que j'aie entendue depuis huit jours. Me laver les mains !
— Et vous débarbouiller?
— Et me débarbouiller !
Camille répétait ces mots enchanteurs avec un tel accent de convoitise qu'il n'eut pas besoin de s'expliquer davantage. Il allait enfin sortir de la crasse, glorieuse certes, mais gênante, qui le recouvrait depuis tant de semaines. Il allait pouvoir détendre les muscles ank3'losés de son visage, il allait pouvoir rire et grimacer. Il allait pouvoir C[uitter ses gants de boue, retrouver ses mains, ses mains tailladées par le froid, griffées par les ronces, brûlées par la poudre, ses mains qui servirent si longtemps, longues, souples, fines, à porter son nionocle à son œil... Oir était le temps de la manucure!... C'est égal, il serait heureux de les revoir lavées, simplement lavées ! Et il offrit sa main droite aux soins de l'infirmière, amusée par les naïves exclamations de son nouveau blessé.
COMME UNE TERRE SANS EAU... l8l
Vingt ininiites pins tard, rapporté de la salle de pansement, tout enveloppé de linge neuf, revêtu d*une cliemise fraîche, le visage lavé, la tête enfoncée dans un oreiller, Camille Joubert sentit sourdre en lui une prière de reconnaissance. Il n'eut pas le temps de penser davantage. On lui ajjportait une assiettée de bouillon fumant. Une fillette accourait :
— Je vais vous faire manger!
— Mais, mademoiselle, j'ai une main.
— Ça n'est pas assez pour manger la soupe. Et puis, cela me fera plaisir. Voiis voulez bien me faire plaisir?... Papa est là-bas, du côté d'Ypres, alors, vous comprenez...
Si Camille comprenait! Il comprenait si bien que des larmes lui vinrent aux yeux, des larmes d'énervc-ment, de joie, de reconnaissance, de lassitiule, de bien-être, il ne savait pas au juste de quoi, mais des lannes. Un nom, alors, vint à ses lèvres : « Gisèle! » qu'il eût voulu pouvoir prononcer tout haut : « (cisèle! Ma petite Gisèle! » La main de l'homme trembla; elle trembla aussi... la petite main potelée d'enfant donnant la becquée à ce grand garçon aux cheveux hirsutes, qui ne faisait rien pour retenir les grosses larmes qui descendaient à travers sa barbe folle...
— Mademoiselle, voulez- vous me faire plaisir, à votre tour ?
— Oh ! oui.
— Eh bien, je vais vous dicte? une dépêclie. Il sulfit qu'elle parte demain matin... « Madame Joitbc-rt, hôpital auxiliaire 112, Paris. vSuis blessé. Sois, sans inquiétude. Viens si possible. Camille. Hôpital vSaint-Martial, Châteauroux. »
L'es dames avaient quitté la salle. Les conversations s'espacèrent. On mit le gaz en veilleuse. Un homme ronfla. Un Arabe, enfoui sous ses couveîtures, se plaignait doucement, comme geint une hCte malade. Camille ferma les yeux. Il sentit davantage l'âpre brûlure de son épaule; sa jambe aussi le torturait. Sans doute il n'allait pas pouvoir dormir. Dormir? et poiirquoi donc? Il aurait tout le temps de dormir les autres nuits ; cette nuit-ci vraiment, il avait mieux à faire. Il lui fallait d'abord mettre un peu d'ordre dans ses idées. N'avait-il pas enfin uu lit... pour y réfléchir? Un lit, il avait un lit ! et il songea à ses lits d'autre-
l82 COMME UNE TERRE SANS EAU...
fois, à son grand lit de cuivre de la rue de Courcelles, lit but de l'existence, lit d'inutile qui ne sait que dormir, puis à son lit de pitchpin dans la petite alcôve du quai Bourbon, les premières semaines, lit-refuge, lit-remède à tous les maux d'ici-bas... Qu'ils étaient loin, ces lits stupides, ces lits tombeaux ! Depuis, il avait appris à dormir vite, à dormir juste le temps nécessaire, à sauter du lit avec joie pour vivre ! Il avait appris aussi à dormir sur la paille, une bûche en guise de traversiu. Il avait appris à dormir dans la boue! Mais aujourd'hui qu'il avait retrouvé un vrai lit, — oh ! pas bien large, — mais un lit, avec des draps, il ne voulait pas dormir. Il avait besoin de s'interroger, de se demander où en était le drame de sa vie qui, depuis trois mois, se confondait avec la grande tragédie française. Il s'était battu, lien battu. Il n'était pas trop mécontent de lui. Mais il y avait autre chose : un grand bonheur chantait autour de son lit de blessé...
Avant que la fillette se fût éloignée, il lui avait demandé de déposer à son côté, sous le traversin, le portefeuille bourré, ficelé, risible, qu'on avait retiré de sa capote et mis sur la planchette, audessus de sa tête. Et maintenant, dans la nuit, bercé par le sommeil des autres soldats, il maniait son trésor, le paquet des lettres d'Hélène. Il en savait des passages par cœur :
« Tout ce que je fais, il me semble que c'est pour toi, comme si tu étais blessé et qu'on t'eût confié à notre hôpital. Je me donne tout le jour sftns compter. Ce n'est ni celui-ci, ni cet autre ([ue je panse, que je dorlote, que je console^que je distrais, c'est toi, toi seul. Mais me crois-tu?
« Ah ! que je voudrais être telle que tu désires que je sois, telle que tu t'imaginais que j'allais devenir, tout de suite, à ton exemple!... »
« Mon p>etit Camille, je crois en toi et, je le sais inaintenant, tout est là. Je crois en toi, non seulement dans le présent, parce que tu es brave, et dans l'avenir, qui nous réunira, mais je crois en Ici dans le passé. Je me lîguiie ce qu'eût été notre vie si, comme toi, je m'étais mise courageusement à la grande besogne de nettoyage, comme tu m'as dit un jour. Et d'abord, je ne serais pas partie. Kous aurions été bâtir notre nid dans un fau-
bourg, et Gisèle aurait gazouillé pour nous deux. C'est elle qui nous eût enseigné l'art d'être lieuicux simplement. vSes paroles me reviennent que tu m'as rapportées : « Je m'amuse bien mieux « dans le petit jardin des tatas que dans le beau « parc Monceau. » Je me suis obstinée à vouloir jouer dans le parc Monceau, sorte de Paradis terrestre d'où je me figurais que toi seul avais été chassé. Et pendant que je me distrayais, on me tuait Gisèle. Comme j'ai été punie, Camille! Si je n'étais pas partie, Gisèle ne serait pas morte! Et comme j'ai été injuste envers toi, qui aimais si tendrement et avec tant d'indulgence la misérable que j'étais devenue!... J'implore encore le pardon que tu m'as depuis longtemps accordé. Je l'implore de toi, et je me le refuse. Je me méprise encore trop pour le mériter... »
les plus anciennes lui revenaient à la mémoire, et il s'en amusait :
« Vrai, mon cher Camille, tu es parti trop tôt. Quelle belle scène tu as manquée. Je t'ai raconté avec quelle hâte fébrile, quel délirant patriotisme, notre « mère » avait organisé « son » hôpital. L' « hôpital des Joubert » s'il vous plaît! Vingt lits dans l'escalier, quinze dans la salle de théâtre, six dans le salon, autant dans la salle à manger. Concours assuré de deux sommités médicales et d'une chirurgicale. Opulente lingerie. Pharmacie somptueuse, salle d'opérations où le cristal rivalisait avec le nickel dans la grande lumière purifiée par les blanches draperies... Mais le triomphe était les chambres de malades. Chaque lit séparé du voisin par un paravent immaculé. « Le blessé chez lui ! » Près du lit, une table, un fauteuil et une chaise pour le visiteur. Sur la table, des fleurs, des livres à images, des revues, du papier à lettres et un petit cadre vide destiné à recevoir « le portrait de la personne aimée » ! Il fallait voir Madame sous son uniforme de gala, le front ceint de la cornette moscovite. Que nous sommes peu de chose, pauvres aspirantes, pauvres soupirantes vouées au bleu jusqu'à la fin des hostilités, à côté de Madame l'infirmière major!... L'hôpital va ouvrir, l'hôpital est ouvert! La cuisine avait déjà allumé ses fourneaux. A la pharmacie, deux cents litres d'eau bouillie attendaient dans de grands tonnelets de
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verre. Hier, quelques bruits fâcheux couraient. Le g-ouvernement s'apprêtait à quitter la capitale. Ce matin, la rue Lalo était en rumeur, trois autos et des camions à pétrole stationnaient devant l'hôtel. Je me fraye difficilement un passage. Enfin Mme Jean Joubert m 'apparaît ^ur un piédestal de valises, de malles et de cartons: « Vous fuyez, ma- « dame? — Non, mon enfant, je transfère mon e hôpital à Biarritz ! » C'était beau. Un Forain. Kélas ! J'éclatai de rire, ce qui ne manqua pas d'offusquer la grande ambulancière : « Libre a « vous, Hélène, d'attendre ici la ruée des bar- « tares. » Alors, ma foi, j'ai répondu : « Mais cer- « tainement, madame. Je suis bien décidée à ne « pas quitter Paris. Il y aura plus à faire ici que « dans le Midi. » Qu'est-ce c|ue tu aurais fait f Seulement, me voici sur la pavé ! Bah ! je trouverai bien un hôpital de bonne volonté!... »
Puis il pensa aux petites lettres plus intimes, plus émues, plus aimantes :
R Mou chéri, prends bien soin de toi. Je veux que tu reviennes. Tu reviendras, c'est promis. »
« Tes lettres, tes chères petites lettres au cravon, si tu savais comme je les aime!... »
Camille, au matin seulement, s'assoupit, un sourire sur ses lèvres brûlantes, emmenant dans ses rêves Hélène reconquise.
Cette dernière insomnie, après toutes ces précédentes fatigues, et s'ajoutant aux lavages et aux pansements de ses plaies, lui procura une mauvaise journée et fit '.ju'il jugea toutes choses et les gens au rebours de la veille. Il se découvrit des voisins trop gais, trop bruyants ; les dames infannières étaient trop prcxenantcs, trop bavardes ; son liJt était dur, les draps trop courts. Hélène elle-même prit une figure revêche. -Elle avait montré trop pe\x de cœur jusqu'à présent pour être devenue tout à coup parfaite. Cette passion qu'elle affichait pour « ses blessés » était-elle bien sincère? Est-ce que cela durerait? N'était-ce pas une sorte de jeu, de tragique distraction ? La guerre finie, ne redeviendrait-elle pas la même Hélène froide et moqueuse du voyage en Argentine et du quai Bourbon ?
Il avait la fièvre, qui déforme tout. D'autres passages des lettres d'Hélène lui revinrent à la mémoire : « Cette guerre me rend meilleure; il y
a des instants où je la bénis. » Quelle folie ég-oïste ! se disait Camille. « Figure-toi que celui-là, il a fallu l'endormir. 11 n'avait cependant qu'une balle dans le bras ! Quelle poule mouillée ! » Poule mouillée, répétait Camille, quelle dureté! Ne de- \rait-elle pas plaindre chaque blessé avec une égale tendresse? Non, non, elle n'avait point changé et elle allait apparaître toute pareille, toute pai'eille... Et lui-même, son ardeur de bataille une fois tombée, ne redeviendrait-il pas le déplorable Camille de toujours?...
L'après-midi, il sommeilla. A son réveil, on lui remit la réponse à son télégramme : « Blessés nouveaux. Suis seule : impossible partir. Courage. A dimanche grand bonheur de te revoir. Longue lettre suit. Ton Hélène. » Avec sa main libre, il referma péniblement le papier bleu pour occuper ses doigts et son esprit. Il ne voulait pas juger la résolution de sa femme. En somme, Hélène n'était pas libre; elle devait rester à son poste... C'est à peine si un mauvais sourire se dessina sur son visage. Il ferma les yeux. Il eut conscience qu'avec un peu de repos il retrouverait l'équilibre...
Le lendemain, en effet, il était tout rasséréné. Il regarda mieux autour de lui ; une joie enfantine lui brouilla les yeux. C'était bien lui qui était là. au chaud, au calme ; le même Camille Joubert qui avait vécu trois mois sous la rafale de fer, qui avait souffert l'héroïque et meui trière retraite de Charleroi vers la Marne, qui s'était battu à Fère-Champenoise, à Vaillj-, à Bapaume, qui avait, trente jours, habité les tranchées, qui, avec vingt hommes, avait repris un moulin, fait quinze prisonnier,s, délivré line ambulance, le même Camille Joubert qui, la jambe cassée, était resté dix-huit ïieures dans un trou d'obus, qu'on avait enfin découvert et transporté dans une église dont le toit croulait un quart d'heure plus tard sous le poids d'une « marmite » dont les éclats lui laboiuaient l'épaule, le même Joubert, ardent, confiant, féroce, e'iîtraîneur d'hommes et tueur de Boches!...
La guerre, c'est la rénovation. Comme son frère de tous les temps, le soldat d'aujourd'hui , peut être un héros ; il ne peut pas ne pas rester un homme. Mais quel homme ! Que sa vie d'hier lui paraît grise et mesquine ! Elle se déroule tout entière
l86 COMME UNE TERRE SANS EAU...
devant ses regards droits, avec ses petitesses, ses inconséquences, ses méchancetés inutiles, son hideux prosaïsme. En temps de paix, l'homme est aveugle. Sous la rafale des obus, des balles et de la mitraille, éclaboussé de sang, son fusil dans ses doigts crispés, il voit. Il voit qu'au-dessus de son champ de pommes de terre, de sa boutique, de son bureau, de ses dîners fins, de ses plaisirs, de ses spéculations, il y a les autres hommes, les maisons pleines de femmes et d'enfants, il y a le pays. Et au-dessus du pays, il y a la grande idée de justice. Tous n'y pensent pas avec une égale précision, mais tous y pensent, jusqu'à ceux qui s'en défendent publiquement. La guerre, en faisant crouler les plus humbles masures, les palais et jusqu'aux maisons de Dieu, enseigne aux hommes que la terre n'est qu'une halte, — une tranchée oii l'on résiste queki[ues jours...
Pourquoi Hélène seule n'eût-elle pas été touchée X'ar la grâce tragique de la guerre? Elle n'a pas dû tant réfléchir. Brusquement, elle est allée à son devoir, comme si elle n'attendait que cet appel angoissé du destin!...
Camille ne savait plus s'il devait se réjouir de la venue d'Hélène ou redouter cette entrevue. Il demanda une glace et se trouva si laid dans sa longue barbe jaune qu'il réclama le barbier qui s'était si gentiment offert. « Blanchette » (car il avait été baptisé tout de suite) arriva en boitillant, revêtu d'un caleçon à raies roses, avec, aux pieds, des pantoufles vertes, et sur la tête une petite calotte de perles de couleur. Sa face luisait. Ses yeux pétillaient. Il aiguisa sur son biceps noir le fil du rasoir. Puis, embarrassé de la mousse, il fit sauter une de ses pantoufles et, d'un geste naturel, le plus gravement du monde, il es.suya le rasoir sur son pied nu.
En dix minutes, Camille fut transfiguré. Sa moustache allongée et soyeuse allait bien à son visage amaigri où la fatigue des cent jours de campagne avait creusé de superbes sillons. Le menton, dégagé de sa broussaille, apparut plus jeune.
— Qu'est-ce que je te dois?
T^e nègre pouffa de rire et tendit sa large main :
— Toi content ? Moi content ! Si souffit. Puis, tout bas, il ajouta :
— Tou donneras on cigare !
Hélène traversa les salles sans rien voir ni personne. .Sa vaillance nerveuse était partie. Après le télégramme si laconique, elle n'avait pas reçu de lettre. Le long voyage en Vv-agon avait, peu à peu, fait tomber sa confiance et elle arrivait tout angoissée. Elle aurait dû venir plus tôt, plus vite. Pourquoi l'avait-on retenue? Ne se devait-elle pas à son mari plus qu'à tout autre blessé? A un nutmcnt, elle n'y tint plus ; elle se tourna vers le caporal planton qui la guidait :
— Est-ce grave ? vSoutïre-t-il ? A-t-il encore de la fièvre ?
Camille avait été averti et tenait les yeux fixés sur la porte. 11 y a\'ait trois mois, presque jour pour jour, qu'il n'avait revu Hélène. De cette visite allait dépendre sa vie. Peut-être n'y songeaitil pas? En quelques jours d'existence commune, les blessés se font une âme enfantine qui les met comme en marge de la guerre, en un lieu privilégié, et ieur enlève tout souci... Camille s'efforçait de faire bonne contenance, à demi soulevé par deux oreillers, l'épaule malade dissimulée sous une veste drapée négligemment. Seul le pied du lit le choquait à cause du renflement des couvertures par-dessus le dôme de ûi de fer protégeant la jambe dans sa gouttière.
Enfin Hélène apparut toute blonde, dans sa toilette sombre. Camille redevint lui-même, et leurs yeux, de loin, se donnèrent le baiser cjui ne trompe pas ceux qui s'aiment vraiment.
Elle hâta le pas. On les regardait. Camille n'osa même pas lever son bras valide.
— Mon chéri, mon chéri, dit Hélène.
Ils s'embrassèrent vite, de peur de paraître ridicules.
— Te soigne-t-on bien? Tu as un très bon visage, tu sais? J'arrive de la gare. J'ai voulu que tu saches tout de suite que j'étais ici. Mais je ne re=te qu'un instant... H ne faut pas que je te fatigue. On me gronderait...
Hélène avait beau, par des paroles précipitées, cacher son émoi, Camille ne pouvait s'y tromper.
— Hélène, assieds-toi. J'ai besoin d'entendre ta voix, j'ai besoin de ta main, j'ai besoin de tes jeux...
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— Cliut, chut ! ne remue pas, ne t'anime pas trop.
Hélène considérait Camille et elle vit, d'un settl regard, les Camille qu'elle avait connus : celui qu'elle avait épousé, un Camille bon garçon, sans énergie, presque inexistant ; le Camille inutile, à la merci du premier rastaquouère, le lamentable « Sans-mon-auto » ; le Camille désemparé de la débâcle... Et puis elle vit un autre Camille, celuilà même qui était devant elle, pâle, amaigri, blessé, cloué à son lit, mais si merveilleusement vivant. C'est par celui-là qu'elle était aimée; c'est celui-là qu'elle aimait !
— Hélène...
— Camille...
Ils ne prononcèrent pas le iuot qu'ils avaient aux lèvres, ni ne le murmurèrent. Il alla de l'un à l'autre cœur, dans un battement à l'unisson. Ils étaient là, silencieux, comme deux voyageurs qui ont fait ensemble une longue route malaisée eu pleine nuit et pour qui, tout à coup, le soleil se lève.
Lorsque l'éblouissement du premier clioc se fut évanoui, se fut répandu en eux comme xme chaleur heureuse, Hélène tira de son manchon des friandises,
— Les malades sont gourmands, je le sais. Puis une petite trousse de toilette :
— Tu me gâtes, dit Camille, comme une m^man son petit enfant !
A ce mot Hélène et Camille arrêtèrent les gestes ébauchés. Une mignonne silhouette blonde apparut entre eux. Hélène posa sa main sur celle de Camille; ils avaient tous deux des larmes dans la gorge.
Hélène enfin put parler :
— Te souviens-tu de se.s deux poupées de rsois}^? Son petit soldat, c'était toi, déjà! Elle t'a vu, en soldat, avant nous tous...
—4 Elle savait tant de choses que nous avions oubliées...
— Gisèle, petite Gisèle, continue, d'où tu es, à nous conseiller, à nous protéger...
Hélène, dans son grand manchon, maniait un objet qu'elle n'osait sortir :
— Je t'ai encore apporté autre chose... Peut-être as-tu perdu?...
EHe inontra un iniin:scule volume à reliure se r pie. Camille devina et fut tout remué de reconnaissance :
— Je l'ai toujours. Il ne m'a pas quitté. Mais j'accepte le tien. Je te donnerai le mien. Il ne m'a pas quitté, quoique je le sache par cœur. Il est avec tes lettres. J'allais de lui à toi. Il me disait d espérer et tu me répondais que j'étais exaucé, que nous aurions nos jours de bonheur!...
— Oh ! oui, mon ami, mais par delà quelles horreurs !
— Tu penses aux horreurs de cette guerre de bandits. Je pense à mes défauts de jadis. Ah! comme je les abhorre ! Cette parole me revient : (c Vos yeux m'ont vu lorsque j'étais encore informe. » Hélène, je t'en demande pardon ! Car toi aussi, tu m'as vu lorsque j'étais informe et j'en ai honte. « Mon âme est toute remplie d'angoisse à cause de l'état où je me trouvais! » Oh! Hélène, ma stupidité de jadis ne me fait plus rire. Je sens en moi un déluge de larmes qui voudraient sortir. Tu pleures, Hélène... Viens plus près de moi. Tu comprends tout, n'est-ce pas, maintenant?...
La nuit était venue, non pas une nuit sournoise, hostile, mais une pénombre bienveillante qui enveloppait toute la salle et jusqu'au moindre objet pour que deux fim.cs fussent mieux en présence.
— Parle-moi, parle-moi encore, Camille, dit Hélène dans un souffle.
Et Camille reprit, tout bas, mais ils étaient si unis que les paroles de l'un at de l'autre semblaient venir de la même bouche, du même esprit :
— Dans la petite église où l'on m'avait mis à l'abri, ma jambe liée à la hâte, je trouvai près de moi, dans la paille, un vieux missel, tombé de quelque prie-Dieu. Pour endormir ma souffrance et pour apaiser l'émoi de mon cœur, j'avais besoin de lire des prières. J'ouvris à la page des Psaumes. Ecoute. Je sais les mots. Apprends-les, Hélène, apprends-les... Ecoute : « E 'ennemi a poursuivi livou âme, il a humilié ma vie jusqu'à terre. Il m'a plongé dans des lieux obscurs, comme ceux qui sont morts depuis plusieurs siècles ; et mon âme a été dans l'anxiété sur mon sort et mon cœur a été tout troublé au dedans de moi... Je me suis souvenu des jours anciens; j'ai médité sur toutes voj œuvres, je considérais les ouvrages de vos
niains. Alors j'ai étendu mes mains vers vous : Seigneur, mon âme est en votre présence... comme ■une terre sans eau! » Comme une terre sans eau! Ces mots, tout à coup, apparurent h mes yeux, comme s'ils étaient écrits eu lettres de feu. Comme une terre sans eau ! comprends-tu, Hélène, cela signifiait la sécheresse de mon âme.
— De notre âme, de notre âme!...
— Hélène, Hélène, tu as rai.son, de notre âme. Aiirons-nous assez de larmes pour la mouiller, pour la pétrir, pour la féconder ?
— Camille, aie confiance en moi. Je suis désormais toute avec toi, toute à toi. Tu as déjà tant souffert, et je ne t'ai pas consolé. Tu ne seras plus seul. Nous supporterons ensemble tout ce que le sort nous réserve...
La voix douce et ferme de la jeune femme retentissait dans l'âme étonnée de Camille comme un pas sonore sous une voûte sacrée.
— Oh! Hélène, Hélène, ma femme!
— La pluie suffit-elle pour qu'une terre stérile devienne féconde?
— Non, il faut que luise le soleil. Pour que le miracle de la douleur s'accomplisse, il faut que luise l'amour.
Alors, très bas, comme une première confidence, comme un. aveu timide, Hélène murmura à l'oreille du blessé :
— Aimions-nous...
Camille ne sut pas contenir sa joie; ce mot disait tout : le désert absurde du passé, les promesses innombrables de l'avenir. Il aurait voulu crier, mais il y a des paroles qui n'ont pas besoin d'éclat pour résonner jusqu'à l'infini.
•«urMais nous nous aimons, nous nous aimons !
Puis, à mi-voix, comme s'il désirait prendre à témoin tous les autres blessés, comme s'il désirait englober dans son espoir toute la France :
— Les belles années que nous allons vivre !
La Bibliothèque Université d'Ottawa
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