IV
la lutte. C'est à vous de forger vos. armes et de vous exercer à les manier. Mais vous u'êtes pas seulement un homme qui n'a pas le droit de mourir de faim, vous êtes un mari, un père de famille... Il y a lougteînps que vous êtes allé voir votre fille ?
— Je n'y suis pas allé encore.
— Parfait. Allez-y. Cela lui fera plaisir à elle, d'abord, la pauvre petite. Et pitis de cette visite vous pourrez tirer profit".. Quand avez-vous écrit à votre femme ?
— Je ne lui ai pas écrit. Mais elle ne s'en soucie guère.
— Qu'en savez-vous? D'ailleurs, cela n'est pas une bonne raison. Il ne faut pas calquer ses devoirs sur les sentiments d 'autrui. Ce sont deux choses tout à fait distinctes et même d'espèces différentes. Ecrivez à votre femme...
— Qu'est-ce que je lui dirai? •
— Ce que vous lui direa? Mais la vérité. Ce que vous faites. Vos ennuis, vos espoirs. Tenez, dans votre première lettre, racontez-lui donc votre visite à sa fille. Si vous ne voulez pas perdre définitivement votre femme, rattachez solidement ce lien naturel, votre fille, rattachez-le à sou cœur, d'un côté, et au vôtre.
— Je ne suis pas près de pouvoir aller à Noisy...
— Pourquoi donc ? Si vous le voulez, vous pouvez être debout dans deux ou trois jours. Profitez du premier rayon de soleil. Une journée à la campagne vous fera beaucoup de bien...
— Oh ! vous savez, docteur, la campagne...
— Ne prenez donc pas cet air dégoûté. C'est l'abandon des habitudes simples qui perd une foule de ménages semblables au vôtre. Aimer à respirer de l'air pur ne sera jamais une tare, croyez-moi... C'est comme pour la nourriture... A propos, où mangez-vous, où et quoi?...
— Docteur, j'ai découvert, tout près, un brave homme et un bon petit restaurant honnête...
— Vous l'avez découvert vous-même! Mais c'est très bien, cela. Il est capital, pour votre tempérament, de manger des choses simples et saines. Ah ! vous avez découvert un restaurant ? Donc, pas du premier coup... Rien de durable ne s'improvise... Soyez persévérant... Il faut que je parte... Je suis enchanté de vous avoir trouvé en
si bon étit. Je ne vous prescris rien, parce que ce que vous ressentez n'est que de la fatigue nerveuse qui s'en ira comme elle est venue.
Le docteur avait remis son pardessus, un pardessus court et léger qui dessinait le grand corps maigre et laissait libres les bras et les jambes. 11 l'avait boutonné avec méthode après avoir de nouveau regardé l'heure et enfermé son carnet aux fiches. Son chapeau à la main, il prit congé de Camille :
— Venez me voir bientôt. Venez me dire que cela va mieux, j'en serai très heureux. C'est promis ? venez me voir dès que vous aurez vu votre fille et écrit à votre femme. Ne nous faites pas trop attendre tous trois... Pas de viande, pendant quelque temps. Bourrez-vous de légumes, mangez du riz. Buvez de la bière et ne pensez qu'à une chose : qu'il faut que vous vous leviez pour tenir \otre promesse, car, c'est entendu, vous venez me voir cette semaine...
— Cette semaine, vous croyez ?
— Voulez-vous samedi! hein,, hein? Vers trois heures ?
Et le docteur tira son portefeuille pour inscrire, à sa date, la visite de Camille...
— A samedi ?
— A samedi! répéta machinalement Camille.
« Ma chère Hélène, je viens te donner des nouvelles de Gisèle. Sans doute seras-tu bien aise que je te raconte, en détail, la visite que j'ai été lui rendre aujourd'hui. Il faut te dire d'abord que je vis comme un loup : je ne sors du bois que pour me procurer ma nourriture. Je ne vois personne, sauf Rigal toujours serviable et, de temps en temps, le vieux papa Manin. — Manin ! t'écriestu. — Oui, Manin, qui est vraiment un délicieux bonhomme. S'il n'habitait pas si loin, je serais toujours fourré chez lui. Mais tu me connais et je recule souvent devant l'ennui de prendre un autobus. Figure-toi que Manin a découvert que j'avais du talent! Je t'entends pouffer. C'est pourtant comme cela, Madame, et il arrivera peut-être un jour que je vivrai de mon crayon. En attendant, je fais des têtes de bonshommes et je les porte dans des petites revues, qui me les refusent avec un touchant ensemble. Ah ! ça n'est pas drôle
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tous les jours, d'avoir « du talent ». Aussi, je suis tombé malade. N'aie crainte, je ne vais pas essayer de t'atteudrir sur mon sort. D'ailleurs, je vais déjà beaucoup mieux. Le docteur Bureau m'a conseillé « de me secouer », de « prendre l'air ». « Allez donc voir votre fille ■», m'a-t-il dit. J'y suis allé.
« Tu ne sais peut-être pas exactement oti se trouve Noisy. Une fois à Versailles, on s'en va chercher un petit train sur route qui part, quelquefois, du boulevard de la Reine. Tandis que j'attendais patiemment, sur le trottoir, un honnête employé, la main à la casquette, s'est approché pour m'avertir que le train « ne viendrait pas plus loin que le carrefour du Chesnay » et que, si je voulais le prendre, je n'avais qu'à me rendre sur la ])lace du Marché et à monter dans le tram du Chesnay qui me conduirait au nouveau rendezvous. C'était très simple, comme tu vois. « Mais, objectai-je, j'arriverai trop tard! — On ne partira pas sans vous. » Rassuré, je zigzaguai dans Versailles, taudis que l'employé recueillait -en cours de route quelques autres clients.
« Notre train se composait de deux wagonnets d'ordures ménagères où les trognons de chou et les boîtes de conserves voisinaient avec les lambeaux de vieux journaux que le vent agitait comm-e des centaines de mouchoirs à bord d'un paquebot. Devant ces deux wagonnets multicolores, lin wagon d'aspect antédiluvien nous attendait : banquettes de bois, fenêtres minuscules, crasse et poussière à discrétion. Après quelques grognements des vo3^ageurs, la locomotive essaya de siffler, poussa une sorte de cri rauque et nous partîmes. Un employé tira de sa poche un carnet poisseux et distribua des billets manuscrits. S'il y a des trains à Tombouctou, j'espère qu'ils sont plus civilisés... Tandis que le convoi geint, je regarde la pauvre campagne qui fuit à la débandade devant des maisons bâties çà et là en tirailleurs. Au loin, des bois aux pieds rougis par les fougères passées s'assemblent pour un nouveau combat. Au milieu d'un champ, un pieu habillé d'un sac et coiffé d'un pot s'agite, fantôme aveugle qui ne sait pas que la nuit est terminée et qu'il ne fait plus peur à personne. Au pied des hauts vieux murs couronnés de lierre débordant, les fossés sont
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remplis de feuilles pourries. Les hommes n'ont pas encore fait la toiktte de la terre. Nous traversons des villages indifférents. Personne ne descend, personne ne monte.
« A droite, la forêt de Marly se rapproche. Les arbres et les toits de vieilles tuiles des fermes sont de la même teinte d'ocre rouge. A gauche, une grande vallée s'étend à perte de vue. Mon voisin me dit qu'on aperçoit Saint-Cyr et Villepreux.
« Après vingt-ciuq minutes, la locomotive, à bout de forces, demande de l'eau. vSur une sorte de garage à bicyclettes, peinturhtré en bleu, j'aperçois le nom de la station : Noisy-le-Roi. — Mais je suis arrivé? — Vous pouvez descendre si vous voulez...
« Tout le monde ne peut pas s'offrir la traversée de l'Atlantique. Mais tu vois que le vo\'age à Noisy ne manque pas d'un certain pittoresque.
« J'avais quitté Paris, au hasard, sans me préoccuper du temps qui se préparait. Peut-être m'étaisje dit simplement : Je vais voir ma fille, il fera beau. Eh bien! pas du tout. A mesure que j'avançais, le temps se gâtait. Les éclaircies, qui m'avaient découvert quelques paysages inédits, cessèrent dès que j'eus mis le pied dans la boue du village. Il se mit même à bruiner ; rien de plus insupportable que la biuine de midi, car il était midi.
« Je n'osai pas me présenter chez tes cousines avant le déjeuner, de peur de les troubler. Je partis donc à la recherche d'une auberge. Dans une ruelle écartée, un petit garçon ralentit sa démarche à mon approche, puis, arrivé à ma hauteur, s'arrêta tout à fait et à \oix basse, mais distincte, il me dit :
« — Bonjour, monsieur.
« — Bonjour, mon petit, lui répondis-je après un instant de surprise. Tu es bien honnête.
« Ce trait de mœurs me fit plaisir. Le garçonnet ne devait pas être le seul de tout le village à être poli. Gisèle n'était pas dans un trop vilain pays... Je n'avais pas plus tôt ébauché cette observation que deux citoyens me saluèrent d'un geste si naturel que je ne pus m 'empêcher de leur sourire en leur rendant leur politesse.
« Cela me donna un fort bel appétit. Tout en faisant honneur au déjeuner, je complimentai mon
hôtesse de ses œufs et de la civilité des habitants.
« Mon repas achevé, je voulus trouver moi-même le nid de Gisèle. Je sa\ais que la maison était au cœur du village, sur la route même. J'avais retenu qu'il y avait un jardinet devant. Je tombai bientôt en arrêt. Figure-toi une petite maison sans étage et n'olïrant à la vue qu'une porte et, sur la gauche, une double fenêtre à petits cai'reaux. Derrière ces petits carreaux, des rideaux rouge et blanc, serrés deux à deux à la taille. Sous la fenêtre, pour empêcher l'air d'entrer, des bourrelets de vieux journaux. Devant la porte, en guise de paillasson, un peu de paille jaune, sur un chemin de briques posées sur le champ. Le « jardinet », derrière sa grille de menus barreaux, présentait, séparés par une allée de cinquante centimètres, deux parterres soigneusement bêchés et cinq rosiers sous leur capuchon d'hiver.
« A travers les petits carreaux de la grande fenêtre, j'aperçus ta cousine Angélina qui, pour mieux me voir, remonta ses lunettes jusque sur son front, puis, tout de suite, posa sur la chaise le torchon ou la serviette qu'elle ourlait et accourut me recevoir. Elle m'avait reconnu sans en être absolument certaine. Derrière la porte entr'ouverte, elle mit un doigt sur sa bouche et dit : « Venez voir. » Je la suivis, intrigué.
« Nous traversâmes la pièce éclairée par la grande fenêtre à petits carreaux, puis elle me poussa dans une seconde pièce à demi obscure où je découvris bientôt deux lits de bois et, entre eux, un petit lit de cuivre que je reconnus. Il y avait trois têtes sur le traversin : la tête embroussaillée de Gisèle aux cheveux d'or, et, de chaque côté, presque à toucher ses joues, deux poupées, une demoiselle aux cheveux noirs et un pioupiou. La poupée brune dormait, comme Gisèle, mais le petit soldat ouvrait de larges yeux étonnés.
« — Elle ne les quitte pas, dit la cousine.
« vSur la pointe des pieds, nous regagnâmes la salle claire, et la cousine continua :
« — Savez-vous comment elle les appelle? la poupée, c'est « Tite-maman » ; le militaire, c'est « Tit-papa ». A table, elle le? pose à droite et à gauche de son assiette et leur parlg tantôt tout haut pour les engager à manger, tantôt tout bas pour leur faire ses petites confidences. Elle les
emmène à la promenade. vSi elle joue sur le tapis, ils sont spectateurs. Et, vous avez vu, vous dormez tous trois dans son petit lit. Elle vous aime bien... »
« A ce moment, une petite voix perçante se fit entendre.
« — Tata, pourquoi tu parles « tute » seule ?
« — Dors, ma petite, dors.
« — Gisèle sait plus dormir. Cisèle veut se lever poixr écouter tata qui parle « tute » seule.
« Nous sommes donc retournés dans la chambre. Gisèle était assise et serrait entre ses bras ses poupées favorites. Son premier mouvement, à ma vue, fut de se cacher, mais elle se retint et, laissant glisser ses compagnons, elle tendit les bras vers moi en criant :
« — Oh ! mon vrai Tit-papa !
« Quand je l'eus embrassée, ses yeux cherchèrent autour de nous, puis elle dit, d'une voix ferme :
« — IMaman « venira » demain ?
« Faut-il raconter par le menu les deux heures que j'ai passées avec Gisèle? E'st-ce bieu utile? Tu la connais mieux c|ue moi. Toutes ses petites manies te sont familières. Elle n'a pas beaucoup changé. Il me semble qu'elle a grandi, mais c'est bien naturel. On lui n>et un tablier à petits losanges bleus et blancs ; il lui donne un air .sérieux qui m'eût paru comique en toute autre circonstance. Mais j'avais beau ra'encourager à rire, et j'ai beau, en ce moment, faire tous mes efforts pour continuer mou récit sur ce ton de badinage que nous avons toujours employé entre nous, je me sentais et je me sens encore un peu gêné. Cela passera.
« Le principal est que tu saches que ta fille se porte bien.
« Ta tante Armande, préposée aux choses de la cuisine et qui rentra avant mon départ, m'assura que Gisèle avait un très bon appétit et qu'elle aimait particulièrement les nouilles et la purée de marrons. Enfin nos deux vieilles filles sont ravies du dépôt que nous leur avons confié.
« Gisèle, comme une petite pie apprivoisée, remplit la calme demeure de ses éclats de rire et de ses bavardages. Pour ma part, j'en ai encore les prjilles bourdonnantes.
« Il est tard. Il faut que j'aille ine reposer. Autour de ma lampe, c'est la grande iniit silencieuse de deux heures. 11 n'y a pas d'étoiles au ciel. Je suis tout seul. Ma femme voyage, et j'ai une fille qui, tout le jour, promène sur son cœur une poupée à qui elle a donné mon nom...
« Camille. »
Ce n'était point par fatigue que Camille, tout à coup, avait, dans sa lettre, changé de ton. Il obéissait à un besoin impérieux. Quelque chose de plus fort que sou désir de ne pas émouvoir Hélène le poussait à être sincère, ne fût-ce qu'un instant... Il ne relut pas les pages qu'il avait couvertes de sa petite écriture carrée. Il ferma et cacheta sa lettre pour résister à la tentation d'y changer quelque chose.
Il s'était imposé, comme la plus pénible des corvées, ce pensum : écrire à Hélène. Devant son papier, il avait été pris de la peur de montrer trop d'émotion. Alors, il s'était mis à raconter mille détails oiseux pour retarder le moment où. il faudrait parler de Cisèle. Parvenu enfin à son sujet, il l'avait pour ainsi dire escamoté. Mais, à la fin, sa lâcheté, sans doute, lui fit honte et il dit, en trois lignes maladroites, toute sa tristesse d'abandonné.
C'est que cette visite à Gisèle l'avait singulièrement remué. Il avait constaté que cette enfant de trois ans était plus fidèle et plus brave que son père et sa mère réunis.
— Tous les papas d'ici, lui avait-elle dit, ont leurs petits enfants avec eux.
Puis, un peu plus tard, comme elle le tenait par la main, dans la rue, ses ongles étaient entrés dans la chair de Camille. Brusque tendresse ou enfantine vengeance? Camille ne savait pas trop, et s'il avait supporté la meurtrissure sans un frémissement physique, son cœur avait été atteint. Peu à peu l'étreinte se desserra et les petits doigts de Gisèle se firent de velours pour caresser la main qu'ils avaient voulu griffer.
Camille portait encore sur la paume de sa main gauche la marque des ongles de Gisèle. Pour rien au monde il n'eût voulu révéler cet incident à personne, pas même à Hélène. C'était un secret, un grand secret entre sa fille et lui.
Il lui semblait que, "^râce à ce petit mystère, Gisèle lui appartenait davantage, ou plutôt commençait à lui appartenir. Il la connaissait si peu! Il fut même étonné cie l'extraordinaire attachement de l'enfant. C'est que les enfants possèdent de surprenantes intuitions. Ils savent, mieux que s'ils en étaient instruits, à qui ils doivent de l'amour ou de ce respect qui, chez eux, se confond le plus souvent avec la terreur. Le départ de sa gouvernante allemande n'avait laissé chez Gisèle que le souvenir d'une habitude imposée qui se perd. De la gourmande Théodora elle regrettait surtout les friandises j^artagées. Gisèle s'était vite accoutumée aux deux vieilles demoiselles chargées de son éducation. Elles étaient moins parfumées, elles étaient moins jolies, moins jeunes, elles avaient le bonbon moins facile, et cependant Gisèle les aima mieux tout de suite. Elles étaient de sa race. Elles ne baragouinaient pas comme Théodora, elles employaient, pour lui parler, les mêmes mots que son père, que sa mère, que grand-père Jean, avec le même accent et un sourire oij. les enfants savent retrouver la parenté.
Mais si la haute et dure silhouette de Théodora était à peu près effacée de la mémoire de Gisèle, le souvenir de son ])ère et de sa mère se gravait, pour ainsi dire, plus profondément de jour en jour. Celui qui cultive un souvenir, volontairement ou sans qu'il le sache, agit comme ces gouttes d'eau qui tombent, une à une, sur la pierre dure et finissent par y entrer aussi aisément que si le trou avait été au préalable creusé à coups de maillet.
C'étaient les modestes poupées de 'Gisèle qui avaient rempli ce rôle de pénétration. L'enfant avait vécu perpétuellement avec « Tit-papa » et avec « Tite-maman ». Elle avait accordé à ces remplaçants les qualit-rs que devaient posséder des parents et, par-dessus toutes, celle qui, pcxir les enfants, est la première : la présence.
Camille avait appris ou deviné tout cela dans la journée qu'il avait consacrée à Gisèle. Dès le soir, comme s'il craignait de ne pas en avoir le courage le lendemain, il avait écrit à sa femme. Ce double effort — le voyage et la lettre — l'avait à ce point surexcité qu'il ne s'endormit pas.
Il ne pouvait distraire sa pensée de ces deux
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faits, qui n'étaient pas nouveaux, cependant, mais qui venaient, pour la piemière fois, de se dresser, vivants, à ses yeux : sa femme au delà des mers, sa fille, entre ses deux poupées, dans la petite maison de Noisy ! Et lui, sur son épave flottante, entraîné à la dérive, s'éloignait à jamais de l'une et de l'autre.
Cependant, leur vie, à tous trois, n'était-elle pas liée? Et n'était-ce pas son devoir, à lui, de maintenir cette union ? Son a devoir » ! Camille avait involontairement prononcé ce mot revêche qui lui avait toujours paru si démodé... Oui, son Devoir! Mais que pouvait-il, désormais, aussi bien pour sa fille que pour sa femme ?
— Rien! Rien!
Il répétait ce mot court et dur comme un poignard. Il avait plaisir à en subir le froid malfaisant, à l'enfoncer dans son cœur.
a Je ne peux rien ! Je ne suis bon à rien ! Je suis pour toujours séparé des deux êtres qui auraient dû m'être le plus chers, avec qui et pour qui je devrais vivre. Je suis plus malheureux que le dernier des ouvriers. L'ouvrier gagne son pain et celui de sa nichée. Moi, ma femme m'a jugé incapable d'élever ma fille, incapable de la nourrir. Et elle a eu raison ! Rien ! Rien ! Bon à rien, propre à rien ! »
Ainsi, il reconnaissait ses torts ! Il se jugeait. Eui, qui ne s'était jamais rien reproché, qui avait vécu selon les règles de son monde, ou du moins du monde qu'il fréquentait, il en convenait : il avait vécu comme un imbécile, sans réfléchir à rien!
Et il tendait son grand corps jusqu'à l'extrémité de son lit. Il croisait ses bras maladroits, inutiles, puis les lançait, armés de leur poing, jusqu'à la cloison de l'alcôve. Il cherchait à se faire mal, à se punir de son incapacité. Cette sottise l'irrita d'abord contre lui-même, mais la colère monta, monta, dominant sa réflexion, — une colère comme il n'en avait jamais subie et d'autant plus violente que ce vice n'était pas du tout dans son caractère. Et d'autant plus intense et invincible qu'elle ne s'adressait à personne en particulier, mais à l'humanité tout entière. A « l'absurdité » de la vie qu'il avait si longtemps professée, il ajoutait sa méchanceté, — sa méchanceté irrémé-
diable. Tout le monde était mécliant, la bande de ses faux amis, les rapins de chez son père, y compris le vieux Manin, conseiller de malheur, sa belle-mère qui eût pu enrayer la débâcle, et qui, au contraire, l'avait précipitée, sa femme dont la petitesse d'esprit et de cœur le scandalisait, le docteur Bureau qui l'avait poussé à aller voir Gisèle, et Gisèle elle-même dont la petite maiu aux ongles coupants ressemblait déjà à la main sournoise d'Hélène, et tous ces marchands de dessins et tous ces dessinateurs besogneux, jaloux et sans talent, et ces larbms malappris, et ces gargotiers empoisonneurs, et, dans les rues, les théâtres, les magasins, toute cette foule déchaînée et insolente qui vous bouscule, vous vole et vous insulte... Quelle duperie, la société! Et il fallait se courber devant tous ces gens-là, amis, patrons, famille, chers maîtres et camarades ! Allons donc ! Il se révoltait, à la ûu ! Il n'était pas un niais! Si on le dédaignait, si on le rabrouait, c'était tout simplement parce qu'il n'avait pas d'argent! L'argent! Il l'avait eu, cependant! Mais il l'avait dépensé bêtement ! Comme on devait se moquer de lui, dès 4:ette époque ! Ah ! si c'était à recommencer, comme il les enverrait paître, les Maracajas, les Patriesco, les Khan-Khan, les Saint-Chinard, les Pounasse... Hélène elle-même, si sottement dépensière, n'aurait qu'à se bien tenir!
Et Camille imaginait dans sa colère vengeresse que la vie, en effet, recommençait. Il était un autre homme, arrogant, malveillant, impitoyable, défauts qu'il avait eus sans le savoir et dont il se gratifiait à nouveau, ruais qui, en effet, prenaient un autre caractère, puisque, désormais, il s'appliquerait à les développer, il les pousserait jusqu'à leur parox3-sme, se ferait gloire de les posséder, de s'en servir pour le plus grand dommage d'autrui.
Les hommes en usent souvent ainsi et, pouï faire les matamores, ils s'octroient naïvement les vertus ou les vices dont ils sont naturellement doués.
Après ce bel éclat, Camille, les yeux injectés, les mains tremblantes, s'enfonça de rage dans son oreiller, tandis que des sanglots grondaient dans sa gorge. Et, la tempête qu'il avait soulevée se termina par des larmes si inattendues qu'il en
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oublia, d'un coup, ses rancunes, ses projets de combat, ses injustices. Il pleura comme le premier malheureux venu qui ne s'en prend à personne, pas même à lui, qui pleure parce que cela soulage, parce que, quelquefois, après les larmes, on voit plus clair en soi et devant soi !
Cependatit, ces premières larmes ne devaient pas sauver Camille. Après avoir dormi quelques heures, au matin, il se réveilla meurtri des coups qu'il s'était donnés, luais surtout si stupéfait, si humilié de sa propre défaite devant l'existence, qu'il se sentit incapable d'aller plus loin, de lutter. Il lui eût été aisé de tirer les conséquences de ses réflexions passionnées.
Lcâchement, il retomba dans ses anciens errements : de peur d'être questionné, il ne retourna pas dîner chez son brave Marchois, la lettre à Hélène resta deux jours sur un coin de la chemilîée, et lorsque vint le samedi et l'heure du rendez-vous chez le docteur, il se joua à lui-même la co»iédie de la migraine pour ne pas descendre dans la rue.
Le dimanche, même vevilerie ; le lundi, il pensait se leurrer encore quand il sentit renaître, dans tous ses membres, les malaises qui l'avaient cloué au lit dix jours plus tôt. Alors il ricana tout haut, comme d'une bonne farce.
— Pauvre docteur qui croj-ait me guérir par une journée à la campagne et la vue de ma fille ! C'est-à-dire qu'il a bel et bien aggravé mon cas. Mon corps seul était malade : je n'avais besoin que de repos. Mais, désormais, il n'y a plus de remède contre ce que je ressens : je suis un homme fini!
Et il sentit l'accabler davantage cette insurmontable démoralisation, cette affreuse et totale désillusion qui l'étreignaient et dont il rendait responsable le docteur Bureau.
L'après-midi, comme il lui paraissait que son mal augmentait, il s'apprêta à se coucher, puis, soudain, par un étrange sursaut de volonté, il résolut d'aller jeter sa lettre à la poste et de se rendre immédiatement chez le docteur.
Il fit signe au premier auto-taxi qu'il rencontra pour se mettre à l'abri d'un changement d'humeur, et aussi parce qu'il avait de la peine à marcher.
Le docteur Eureau habitait, dans le haut de la rue de Varennes, une grande maison tranquille.
Un valet débarrassa Camille de son pardessus et de son chapeau, ].uis, à voix basse, le pria de le suivre. Camille n'avait jamais pénétré chez le docteur Bureau ; aussi fut-il ])éniblcment impressionné par le spectacle c[ue lui présenta le salou vers lequel ou le guida.
Malgré de hautes fenêtres, il n'entrait, à travers les rideaux et les stores, qu'un jour chiche et jaunâtre et, quand la porte fut refermée derrière lui, Camille s'arrêta, hésita. Cependant tous les faxiteuils, autour de lui, étaient occupés par des personnes à demi couchées et qui semblaient dormir. II y avait bien une place libre sur un canapé, mais les deux dames assises aux extrémités avaient mobilisé tant de coussins sous leur tête, derrière elles et sous chacun de leurs coudes qu'il n'osa pas s'asseoir entre elles. Il poussa plus avant, du côté des fenêtres. Il y découvrit quelques hommes fort accal)lés et un jeune prêtre plus vivace et qui lisait. Comment pouvait-on lire dans cette quasi-obscurité ? Enfin Camille trouva une sorte de baucjuette capitonnée avec deux accoudoirs, 011 il s'installa tant bien que mal, le dos contre une table garnie de volumes. Il régnait dans la pièce un étrange silence. Personne ne parlait, ne toussait, ne lemuait; on eût dit que personne ne respirait.
De temps en temps, le valet entrait, faisait un signe de tête à l'une des endormies qui se levait rapidement, comme si elle avait été touchée par une baguette magique, et la porte se refermait sans bruit.
Une grande heure passa ainsi. Un fauteuil étant devenu vide, Camille alla s'y jeter. Il avait les jambes molles, les reins douloureux, les mains fiévreuses.
« Il ne me recevra pas ! se répétait-il, et je n'aurai que ce que je mérite ! »
A un moment, le docteur Bureau lui-même apparut. Les yeux clignants, le dos voûté, pour mieux voir, il s'approchait tour à tour de ses clients pour les reconnaître, puis, chaque fois, il étendait la main pour dire : « Ne bougez pas ! Ne bougez pas ! Reposez-vous ! Reposez-vous !» et il passait au suivant; il avait l'air de chercher quel-
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qu'uu. Camille ne faisait rien pour se montrer, tant il avait peur d'être grondé. D'ailleurs, sou tour allait venir.
— Ali ! dit le docteur, en lui tendant la main, bonjour, mon cher confrère, je suis à vous dans un instant.
Et il acheva son tour complet, donnant parfois, à voix basse, un conseil, un encouragement. Revenu à la porte, il se tourna vers Camille : , — Docteur, voulez-vous venir ?
' Et par un long couloir, pour éviter la traversée des autres salons, non moins garnis, sans doute, le docteur Bureau entraîna Camille dans un cabinet, grande et belle pièce, mieux éclairée, égayée par un feu de bois dent le pétillement réconfortait. Le docteur n'avait pas l'air trop contrarié.
Tout en se frottant les mains et en excitant les bûches du bout du pied, il expliqua sa « petite supercherie ».
— Les malades sont susceptibles. Plusieurs sont arrivés avant vous. Ce sont — presque tous — des affaiblis, simplement. Alors, pour ménager leurs nerfs, — ils sont heureux d'être près de moi, mais un peu jaloux les uns des autres, — j'imagine qu'un confrère désire me parler... Eh bien! cher docteur, comment allez-vous ?
— Pas bien du tout.
— Comment ? pas bien du tout ? Vous êtes venu : c'est un excellent signe.
Camille ne trouvait plus les reproches qu'il s'était promis d'adresser au docteur : tout le mal que lui avait fait le vo3'age à Noisy, sa neurasthénie arrivée à sou paroxj'sme, ses malaises névralgiques et puis cette attente dans le salon funèbre... Le docteur Bureau, penché sur ses cartonniers, le lorgnon abandonné au bout de son cordon, cherchait la fiche de Camille.
— Un excellent signe, répéta le docteur. Ah ! voici... Nous disons : « Une visite à Noisy. » Comment va votre fillette ?
— Très bien, docteur.
— On la soigne attentivement? On l'aime?...
— Oh! oui.
— Parfait. Parfait, c Lettre à Mme Joubert ? » Ah!... Vous avez écrit à votre femme?
— Oui, docteur...
— Parfait ! Parfait ! une longue lettre ?
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— Huit pag-es !
— vSapristi!... Voj-ons; voyons, tout cela me paraît excellent... « Rendez-vous, samedi trois heures. » Vous n'êtes pas venu. Vous avez préféré me voir aujourd'hui. Un peu de fantaisie me plaît assez. La volonté y joue son rôle, un double rôle : après vous être refusé à venir me voir samedi, vous avez pris la résolution de vous présenter aujourd'hui, risquant de faire un trajet inutile. Parfait ! c'est parfait, cela. Je suis content. Vous permettez que je note ces menus faits. Rien n'est indifférent dans votre cas. Victime d'une multitude d'incidents insig-niiiants, vous serez sauvé par un enchaînement d'autres incidents en apparence tout aussi négligeables.
Le docteur Bureau avait l'air gi persuadé de ce qu'il avançait que son visiteur sourit, amusé, sinon convaincu.
— Et l'appétit? comment va l'appétit? Avezvous un peu suivi le régime que je vous avais conseillé? Non? tant pis, tant pis... Cependant, vous désirez guérir ?
— A quoi bon ? Je n'attends plus rien de la vie que des camouflets...
— Ah ! mon ami, dit le docteur en frottant les verres de son lorgnon et en clignant des yeux sans rire, — la vie en distribue à la ronde. L'important, c'est de ne pas les mériter, et puis, s'ils viennent tout de même, d'apprendre à les recevoir, d'en tirer profit. Un camouflet est quelquefois une bénédiction.
— vSi vous saviez ce que j'ai souffert depuis une huitaine de jours, et particulièrement la nuit qui a suivi mon voyage à Noisy, vous ne parleriez pas ainsi, docteur.
— Pourquoi donc ? Je ne nie pas que vous n'ayez beaucoup souffert et que vous n'ayez encore à souffrir. Mais vous êtes un homme et je ne vous cacherai pas que, loin de vous plaindre, je vous en félicite.
Camille eut un geste d'humeur, «t Le docteirr faisait fausse route : on le comprenait mal ! on ne le prenait pas au sérieux ! »
Le docteur, qui l'examinait sans en avoir l'air, vit le mouvement,
— Je répète donc que, si je suis aussi catégorique, c'est que vous êtes un homme et capable d'entendre
la vérité... Vos malai.ses présents, conséqiience de votre infortune, peuvent avoir la meilleure influence sur votre vie... Je ne puis tout de même pas vous plaindre d'être empêché de mener la vie insipide que vous aviez adoptée depuis votre mariasse! Hein?... Je ne suis pas toujours aussi sincère... Il y a trois ans, on m'a amené une toute jeune femme... ving^t-trois ou vingt-quatre ans. Usée. Les nerfs à fleur de peau. I,e sommeil parti. Les idées les plus biscornues. ]\îéchante. Un de CCS êtres dont on dit qu'une chiquenaude les ferait choir dans la folie... Qu'est-ce qui lui était arrivé ? Rien. Elle était simplement surmenée par l'existence que son mari lui avait imposée. Il ne se croyait pas un grand criminel, et cependant il était l'unique artisan de cette déchéance. Avant de me l'amener, il était venu me parler de ce mal incompréhensible dont sa femme venait d'être atteinte « soudainement ». Et il énumérait tous les phénomènes dont il avait été le témoin : les troubles du cerveau, les malaises physiques. Il savait l'heure des crises. J'avais envie de lui dire : « Est-ce que, par hasard, vous n'auriez pas empoisonné votre femme ?» Il ne m'aurait pas compris. Et cependant c'était cela, exactement. La malade vint à son tour. Longtemps, elle ne voulut rien dire; pour elle, j'étais l'ennemi dont il faut se méfier. Quelques exclamations qui lui échappèrent me mirent sur la voie... C'était un pauvre petit être qu'on avait jeté, à peine au sortir du couvent, dans la plus étrange société... Mais aujourd'hui, c'est une femme accomplie, gentille maman, épouse sérieuse et une maîtresse de maison comme j'en souliaiterais à beaucoup de nos fêtards.
— Vous l'avez sauvée, interrompit Camille.
— Moi? Pas du tout! C'est la maladie qui l'a sauvée. Moi, je l'ai guérie, ce qui est peu de chose. ' Voyez-vous, mon cher enfant, le monde n'est pas du tout mené comme on l'imagine généralement : le plaisir, c'est bien souvent Satan qui le dispense; la douleur, c'est le bon Dieu...
Paris.
Un mois après sa première visite, Camille retourna à Noisy-le-Roi. Le soleil, cette fois, vouhit l'icn l'accompagner. Ce ne sont pas seulement les liommes qui corri^-ent leur Inimeur avec les saisons : les paysuj^es aussi, de mélancoliques ou d'agressifs, deviennent ouverts ou pleins d'aimables- attentions. Les maisons elles-mêmes changent de visage : les plus renfrognées sous la pluie d'iùver vous sourient dès qu'un rayon de soleil les colore et les récliaiiffc.
Noisy-le-Roi apparut, ce dimanclie-là, à Camille comme le lieu le plus complaisant à son âme de convalescent. ,S'étant annoncé, Camille arriva dès le matin, au moment où (îisèle et l'une des vieilles demoiselles sortaient pour se rendre à la messe. L'autre, qui avait assisté à la messe basse, restait au logis pour préparer le déjeuner.
— Quel bonheur ! dit simplement Gisèle, et elle entraîna son père.
I^es cloches de la vieille église trouvèrent au fend du cœur de Camille un écho endormi, tandis que la petite main de Gisèle tremblait de joie, tout enfermée dans la main de son père comme un petit oiseau dont le bec, à peine, dépasse et qui, bien au chaud, ne cherche pas à s'échapper... Depuis l'enterrement de sa mère, Camille n'était pas entré dans une église. Hélène y allait encore de temps à autre, mais lui avait tout à fait perdu l'habitude et il fut d'abord xui peu gêné. Les fidèles n'étaient pas bien intimidants : Camille prit son parti de cet office improvisé. A celui qui a perdu la foi ou abandonné la pratique religieuse, le<5 églises offrent encore le refuge le plus propice aux réflexions. S'il ne sait pas y rencontrer cette confiance qui dresse, aux bornes de la vie, la plus adorable figure, il y trouve du moins cette paix qu'il cl.erchait en vain dans les maisons des hommes. A travers le silence ou dans l'harmonie liturgique, il
écoute gémir ou chanter en lui un homme qu'il connaît à peine, et qui est lui-même. Il essaie de comprendre ses plaintes, de deviner ses espoirs. Il le rassure, il le consulte, il se laisse parfois convaincre. Et, Iv^rsqu'il sort, il lui arrive de marcher avec moins d'hésitation, de regarder la vie avec un courage tout neuf.
Dans la vieille petite église de Noisy, sa main caressant parfois les cheveux de Gisèle, Camille connut ces moments précieux où l'âme reprend conscience de son rôle et anime le corps qui, tout à coup, ne sait plus se passer d'elle.
L'air sérieux de la fillette, la profonde piété de la cousine Angélina, le sermon paternel du curé, les accents un peu rudes, mais sincères du chantre, et jusqu'au claquement des sabots du donneur de pain bénit, tout contribua à transporter Camille en un autre temps. Il lui sembla être devenu un grand collégien qui passe son dimanche de sortie chez une cousine en province. Encore quelques mois, et il sera un homme De la vie où il va entrer, il sent toute la gravité. Quelle responsabilité il assumera lorsqu'il aura une femme, et, qui sait? une fille, comme cette mignonne enfant qui dressait près de lui sa petite taille et lui souriait sous le porche...
— Donne ta main, Tit-papa chéri...
A ces mots, les années oubliées fondirent sur le malheureux. « Papa ! » Elle a dit : « Papa ! » Quelle était donc cette sorte de père qui venait voir sa fille, le dimanche, entre deux trains ? Oui, oui, il savait. Il « recommençait » sa vie. Il y avait eu maldonne. Rigal, Manin, le docteur, lui avaient, comme on dit, remis le pied à l'étrier. Encore tout courbatu de ses premières leçons, il n'apercevait les jours â venir qu'à travers une brxime hostile, mais il savait depuis quelques j'^urs qu'il n'avait plus le droit de perdre courage. Il venait d'apprendre, à l'instant, qu'il avait charge d'âme ! Il serra davantage la main de sa f'ile. I,a vieille cousine s'était éclipsée, prétextant une course, mais guidée plutôt par le désir de laisser ensemble le papa et l'enfant.
Camille sut gré à Angélina de cette prévenance et, marchant à petits pas, pour rentrer au logis des deux sœurs, il fit un long détour. Il n'avait pas besoin de cherçhçr des sujets de conversation^
Cisèle ne tarissait pas. Bien des mots et des détails échappaient à Camille, mais le ramaj^e de l'enfant le ravissait. Il écoutait comme on assiste à nn concert. La musique émouvante des violons dominait, mais soudain une exclamation faisait songer à un coup de cymbale, et la phrase se terminait d'ordinaire par le rire des fifres.
Camille songea que l'âpre devoir des parentr> était singulièrement adouci pat cette perpétuelle récompense du bavardage et de la gaieté des petits enfants.
Mais que savait-il de toute la petite et merveilleuse vie de Gisèle? Dès qu'elle avait commencé de balbutier, elle avait passé des bras de la nourrice aux mains d'une gouvernante. Ces étrangères, seules, avaient assisté à l'éclosion de cette âme délicate. Pas plus Hélène que lui n'avaient compati à ses petits chagrins, souri à ses petits plaisirs. Ils la voyaient par accident et lorsque Théodora avait mal fait coïncider ses heures de sortie avec les heures de lever ou de départ de ses maîtres.
Et aujourd'hui, Camille découvrait sa fille.
Gisèle connaissait déjà beaucoup de choses. Elle savait où habitait le boulanger et à quelle heure le boucher se promeriait avec sa voiture « de viande rouge ». Elle savait où. les chemins menaient : les uns vers 1-a rivière, les autres à la forêt. Elle guida son père jusqu'à l'entrée du château oiî l'en voyait deux pilastres surmontés de chiens de pierre « pas méchants ». Elle savait le nom du cantonnier, du facteur et d'un vieux mendiant. Elle avait déjà arrangé sa vie, sans ses parents...
Ce ne fut pas de là jalousie, mais de la honte que ressentit Camille, une honte salutaire qu'il eut d'abord envie de faire partager à Hélène, mais qu'il rapporta bientôt toute à lui, détestable chef de famille... Ainsi, peu à peu, se façonnait l'âme de Camille. Les petites souffrances quotidiennes n'atteignaient plus seulement son corps, son cœur était touché.
Et il sentit le besoin de faire connaître aux bonnes gardiennes de Gisèle ce bonheur nouveau qui le pénétrait.
— Il y a bien longtemps que je n'ai vécu une journée pareille. Il faudra que je revienne. Je connais si peu ma fille !
Il6 COMME UNE TERRE SANS EAU...
11 lit allusion à son espoir de reconstituer, un jonr, son foyer et de reprendre la petite.
— Mais, ajouta-t-il avec une délicatesse qui le surprit, ne crai.enez rien, nous, vous la ramènerons souvent. Elle se porte trop bien chez vous pour que nous la privions complètement de vos soins et du bon air de votre coteau ensoleillé.
Dans le train, au retour, les yeux fermes pour ne pas être distrait, Camille compara ses deux dimanches à Noisy, le premier hargneux, injuste, et dont il avait envoyé à Hélène le récit le plus truqiié, le plus superficiel, et ce dimanche-ci, où il avait vraiment vécu avec ?a fille, tout remué par l'évocation d'un meilleur avenir.
Dès le lendemain, Camille alla voir son père et Rigal.
Ils "avaient transporté leur atelier dans le quartier des Ternes oii l'on rencontre quelques colonies d'artistes. Depuis que Rigal menait la barque, les finances de la communauté se relevaient, grâce, en paiticulicr, aux traités obtenus chez des éditeurs de statuettes. L'un d'eux acheta ferme un 'l'urco en sentinelle, qui était entièrement de Rigal, et un autre, après un premier versement, promit trente-cinq pour cent de la vente d'un Pasteur à son laboratoire dont Jean Joubcrt avait eu l'idée et auquel il avait travaillé quelques matins. Une Jeanne d'Arc remerciant Dieu après la "victoire, à quoi Rigal pensait depuis des années, était enfin réalisée" et allait partir pour le^ vSalon signée Rigal et Joubert, tandis qu'une Mêlée de football, d'un réalisme amusant, qui devait accompagner la Jeanne d'Arc, portait la signature de T. Joubert et Rigal. Lorsque Camille entra, Rigal, béret en tête, était grimpé sur un cchafaud et, les mains noires de terre glaise, il esquissait un nou- \eau projet, tandis que Jean Joul^ert, à cheval sur une chfrtse, achevait « de dépouiller les journaux » et tenait son compagnon au courant des événements. A la vue de Camille, Rigal agita sa barbe rousse coînme un drapeau ami et se remit au travail, tandis que Jean Joubert se levait et lançait ceà mots à son fils :
— Allons ! allons ! mon cher Camille, bonnes nouvelles ! Nos femmes vont revenir un de ces jours. Notre veuvage aura une fin. Je te le disais bien...
Camille, anxieux, regardait Rigal dont les épaules remuaient discrètement :
— Pas si vite, pas si vite, monsieur Joubert. Mme Joubert rentre en Europe; rien ne dit qu'elle veuille...
— Rigal, mon petit, tu ne connais pas les femmes. Il faut savoir lire entre les lignes...
— Vous avez reçu des lettres de là-bas ? demanda Camille.
— Des carteâ postales ! dit Rigal avec un soupir.
— Et des journaiix ! compléta Jean Joubert. Les cartes sont d'Hélène, mais c'est ma femme qui a mis notre adresse sur les numéros de La Prensa et du Courrier de la Plata. C'est très bon signe.
— C'est à vous, père, que tout cela est envoyé?...
— Non!... A Rigal : c'est tout comme si c'était à nous.
— Je ne trouve pas, dit à mi-voix Camille... Puis tout haut, se tournant vers Rigal, il ajouta :
— Parle-t-elle de sa fille ?
Rigal, qui ne quittait pas son ouvrage, feignit de n'avoir pas entendu, puis, se trahissant, il dit, Isnçant avec humeur un paquet de glaise :
— Elle peut écrire directement aux demoiselles Far au.
— Je le saurais, affirma Camille. J'étais hier à Ncisy...
— Ah ! ;
— Ces braves demoiselles vont toujours bien ? demanda Jean Joubert, replongé dans la lecture des feuilles argentines.
Sans attendre la réponse, il continua :
— E/:oute ce passage : « Mme Jean Joubert, belle-fille du grand Joubert, le peintre génial d€ la Prairie... » Tu vois, Rigal, elle ne me renie pas tout à fait... le peintre génial, ça n'est pas moi, c'est entendu, mais enfin... ce nom est un lien... je continue... « nous a tenus pendant une heure sous le charme de son prestigieux talent... Rien de théâtral dans son jeu... » Hum! Hum! « Elle joue avec son âme... » Ah! ces critiques! Enfin, c'est très gentil. Elle a eu un gros succès... Des gerbes à ne pouvoir les porter... Tiens, Camille, lis donc tout ça... mais tu me les rendras...
— Oh ! tu sais... dit Camille sans empressement.
— Mais si, mais si, cela t'amusera...
Jean Joubert n'était pas, ce matin, disposé à tra-
Il8 COMME UNE TERRE SANS EAU..
vailler. Il portait une jaquette de coupe extrênieiricnt élégante, et l'on apercevait les pointes d'un giiet gris souris à la toute dernière mode. Il y avait du « cercle » dans l'air. Il est bien malaisé, Icrsquion a été pendant vingt-cinq ans un homme élégant, de cesser tout à coup de s'habiller convenablement et de ne pas aller de temps à autre baA'arder avec « les hmis ».
Jean Joubert prenait un peu pour lui les compliments que la" presse argentine distribuait à sa femme- Il avait besoin qu'on sût, dès aujourd'hui, à Paris, le succès de la « grande artiste mondaine ».
Et il attendait avec une certaine impatience l'heure de descendre dans Paris.
I\igal avait quitté son tréteau ; se râpant les mains avec un ébauchoir, il approcha de Camille et lui tendit son bras nu à serrer. Tous deux suivaient la Ttîême idée.
— Ta femme lui rapportera des jouets de làbas...
— Elle n'a pas besoin de jouets. Une pelle, deux petits seaux et une brouette de i fr. 35, — le prix est encore visible, sur le côté, — cela suffît. Toutes ses belles poupées sont enfermées dans des placards avec les cadeaux de luxe dont Hélène avait encombré ses malles. Elle s'est prise d'amitié pour deux pauvres pantins auxquels elle a donné le nom de sa mère et le mien...
— Elle va bren. c'est le principal, dit Rigal, qui hochait la tête en regardant Camille.
— Oh ! pour cela^ elle a une mine superbe ! Tout en parlant, Camille avait machinalement
porté les yeux vers le journal que son père lui avait mis de force entre les doigts. L'article était encadré d'un trait au crayon bleu. Il poussa une exclamation :
— Quoi ?
— Oui, dit Rigal, en faisant la moue. Elle lui fait lire des poésies, pendant qu'elle pince les cordes de sa harp)e.
Camille parcourait la fin de l'article : « Quant à Mme Camille Joubert, elle a une voix jeune, qu'elle pourra encore travailler, mais qui procure un parfum singulièrement original aux poèmes de Baudelaire, de Vei;laine, lumineux commentaires aux symphonies de la harpe... »
— Elles sont folles, conclut-il entre ses dents.
C'est complet. Quelle cabotinerie ! Elle ne lit pas mal... mais de là à lire en public et... du Baudelaire, du Verlaine... Elle ne doit rien y comprendre... Voilà où elle en est arrivée...
— Oh ! tu sais, cela ne doit pas beaucoup amuser Hélène... Elle n'en souffle mot sur ses cartes...
— Ah!... Est-ce que je peux les voir?...
— Mais oui...
Tout en cherchant les cartes illustrées de la jeune femme, Rigal examinait Camille.
« Comme il a changé ! se disait-il. Sa voix est plus ferme, plus natui'elle, il parle comme tout le monde et s'inquiète des siens. »
Jean Joubert, toujours à ses journaux, ne s'apercevait de rien, mais Kigal était tout heureux de ce qu'il constatait :
« Pour sûr, j'aime mieux ce Camille-là. »
Il lui tendit les cartes. Il y en avait trois : le port de Buenos-Ayres, le bateau de la traversée et la place du Théâtre... Mais qu'importaient à Camille ces images? Il retourna les cartes. Dans up style télégraphique, c'étaient les nouvelles les plus banales, mais on devinait que la jeune femme avait la fièvre, qu'elle était contente de voyager, d'être loin de France, de parader.
Rigal et Camille s'étaient assis l*un près de l'autre sur un divan. Ils regardaient ensemble ces petits cartons qui avaient traversé l'Océan pour faire hausser les épaules à deux hommes qui savaient trop bien lire, — non pas entre les lignes comme Jean Joubert l'illusionniste, — mais les mots eux-mêmes, pitoyables.
Camille, à la fin, parla :
— Que nous compliquons la vie ! Gisèle hier m'a dit : « Tu sais, papa, on s'amuse bien mieux dans le petit jardin des tatas que dans le beau parc Monceau. » Nous voulons tous nous pavaner dans le beau parc .Monceau et nous dédaignons le petit jardin de Noisy, avec son allée en colimaçon qui aboutit à un tertre oh le soleil vient jouer au sable avec une petite fille...
Rigal, dont les mains étaient maintenant sèches, serra celles de Camille :
— Comme tu as raison, Camille!...
A ce moment, Jean Joubert, sursautant, coupa les confidences de son fils et de Rigal par cette question ;
— Dis donc, Camille, où déjeunes-tu ce matin?...
— Chez moi.
— Chez toi? Qu'est-ce que tu me racontes là? Et tu manges tout seul ?
— Mais oui, au p^alop... Je me fais frire un œuf et cuire un bilteck!...
— Eh bien! Tu dois te mettre propre...
— J'ai ma blouse. Ça m'amuse et ça me coûte douze sous, pain compris. Je bois de l'eau.
— Tu es fou !
— Je ne trouve pas ! dit Ri gai en se frottant les mains...
— Le restaurant, ajouta Camille en guise d'excuse, cela coupe la journée en deux! Et j'ai tant à taire !
Vers une heure, ce jour-là, comme il achevait son frugal repas en chantonnant, quelqu'un heurta bruyamment à sa porte. Intrigué, Camille, la serviette à la main, se précipita pour ouvrir. Quelle sui prise! Le sang lui en monta au visage, joie et confusion mêlées. C'était Manin ! feutre en tête, barbe épanouie, la canne sous le bras (la canne avec laquelle il venait de s'aïinoncer), Manin les deux mains tendues :
— Tu es encore à table, petit ?
— J'arrive des Ternes.
— Bon, bon, je ne te dérange pas?
— Ah ! non, par exemple. Je suis heureux de vous voir ! Mais quelle idée de monter jusqu'à mon taudis !
— Taudis ! taudis ! s'écria le vieil impressionniste.
Tourné d'instinct vers la lumière, il venait de tomber en arrêt sur l'abside de Notre-Dame, puis ses regards se portèrent vers un coude du fleuv^e ; un rayon dorait l'eau entre deux chalands. Sur les qnais, les autobus couraient comme ces insectes verts qu'on appelle sergents et qui ont un gros corps luisant et une toute petite tête. Enfin le ciel lui tira un grognement de satisfaction :
— Taudis! taudis! C'est bientôt dit! oui, c'est un peu haut, mais on a, au bout, de rudes compensations. Les doigts me démangent de tirer quelque chose de ce merveilleux panorama...
— Si le cœur vous en dit. J'ai du pastel,..
— Non, non, il faut être raisonnable, et puis, je ne suis pas venu pour moi, mais pour toi, petit. Voj'ons, comment oela va-t-il ? lu as bon visage. Tu es allé à Noisy... Ah! Ali! la petite a été gentille. C'est facile à deviner... Ne te laisse pas enjôler. I.a petite est très bien où elle est. Toute chose à sa place! Tu as, pour le moment, d'autres c."iens à fouetter cju'iine éducation de fillette... Fais-moi voir un peu tes cartons... Tu permets que je bourre ma pipe ? Je ne vois vraiment clair qu'avec de la fumée dans les yeux... Attends que je t'aide à enlever le cou\ert... Mais dis donc, qui est-ce qui te fait ta popote le matin?... C'est toi !... r>ravo... Mon petit Camille, je t'annonce que tu deviendras quelqu'un. Enfin, tu prends la vie par le bout qu'il faut : par le manche, et non par la lame...
I^ papa Manin se tut un instant pour s'installer dans le fauteuil et allumer sa pipe.
— Ça ne va pas faire tousser le matou? Camille se mit à rire :
— Un cadeau de ma concierge !
Et, caressant son petit angora blanc, il acheva de ranger dans son placard-cuisiiie les assiettes et les reliefs de son déjeuner. Il était tout remué, tout échauffé par cette amitié agissante. Il oubliait les « déclamations » d'Hélène pour ne se souvenir que de ses cartes illustrées ; il oubliait l'optimisme par trop voyant de son père pour ne songer qu'à la poignée de main de Rigal. Il songeait à Gisèle surtout et au bon soleil de Noisy-le-Roi. Il y a des moments oià notre détres.se, rejetant ses habits de deuil, se sent tout à coup illuminé^e d'espoir; quel que soit le point du monde vers lequel Camille porte ses yeux, il ne voit qu'universel contentement et promesses nouvelles. Le corps et l'âme, oubliant fatigues et soucis, se joignent dans un commun bien-être... Le passé est mort, le présent seul existe, dans une brise caressante qui vient de s'élever...
Toutes ces impressions sont encore trop vagues, trop neuves en Camille pour qu'il puisse les expliquer clairement à son vieil ami et, d'ailleurs, Manin les comprendrait-il ? Manin n'est pas un sentimental. Selon lui, chacun a sa vie à vivre, et cette vie vaut d'être vécue pour elle-même, sans qu'on la complique à plaisir en y mêlant les sou-
cis de ses voisins. Ce qui ne l'empêche pas de s'intéresser de tout son cœur à la conversion de Camille. Mais c'est tout à fait exceptionnel : avant tout, il est un célibataire r/-solu, intransigeant, et il s'attache à Camille un peu i^arce que celui-ci est quasi veuf, une sorte d'apprenti vieux garçon.
— Me voici prêt : je suis l'inspecteur du travail. Elève Camille, veuillez me montrer votre œuvre de la semaine.
Heureux de rencontrer un Camille tout ragaillardi, le papa Manin essayait de sourire, hii aussi, de se mettre au diapason, mais il reprit son ton ordinaire, dès qu'il eut devant les yeux les derniers croquis du nouvel lumioriste.
— Ah! mais! Ah! mais! ça n'est plus de jeu, s'écria bientôt le vieil homme. Qui trompe-t-on ici?
— Ça ne va pas ? demanda Camille timidement.
— Mais si, ça va ! Fichtre ! Ça va même mieux que je n'aurais cru. Et je suis un vieux daim de n'avoir pas deviné ce dont tu étais capable.
— Je trouve au contraire CjUe pour un homme qui n'avait vu de moi qu'une simple esquisse sur un dos de livre...
— C'était une charge et je t'ai aiguillé sur les petites publications à caricature. Tu vaux mieux que cela.
Camille faisait à la bienveillance de ISfanin sa part, mais, comme il savait son vieil ami incapable de mentir, il sentit une vraie joie, d'une espèce qti'il ne connaissait pas encore, l'envahir, première récompense d'uii effort d'une quinzaine de jours.
Dès le lendemain de sa visite an docteur, il s'était livré corps et âme au travail, se couchant à des heures invraisemblables pour se lever au premier signe du jour, cherchant la fatigue ; mais les dangers d'un tel surmenage lui apparurent bientôt. Peu à peu, il s'imposa de l'ordre dans ses journées. « Une règle, il me faut une règle », se dit-il. Il avait tellement peur, s'il se laissait reprendre par sa fantaisie, d'avoir tout à recommencer ! La régularité produisit vite des résultats. Des têtes dont il avait fait, dans la journée, de rapides croquis, d'après nature, il tirait ving^ dessins différents ; il n'était jamais satisfait ; il pensait toujours pouvoir mieux faire et, en effet, quelquefois, il aboutissait à une sorte de perfection. Peu à peu, son trait s'affinait. Au lieu de chercher
mi caractère exclusivement comique rie ses modèles et d'exagérer cette parodie un peu grossière, il guettait leur signe distinctif, leur personnalité, où qu'elle résidât, sur le front, sur les lèvres, dans le regard...
— Comme c'est intéressant, une tête d'homme! Jrtin ! petit.
INIanin prenait l'un après l'autre les dessins et les scrutait, leur demandant compte de la vie, des aventures, de la profession de leur sosie vivant.
— Ça, c'est un gentilhomme qui s'en va à pied au Bois, portant sa canne comme un balancier... Quelle bouche satisfaite! Ça, c'est un bourgeois en autobus... Quel nez glorieux! Une dame affairée, en cjuête d'une occasion, dans un grand magasin. Quels yeux de convoitise!... C'est très bien vu... Et celui-ci ?
— Un député quelconque...
— Quelconque! Ah! mais non... Inconnu peutêtre, mais il mérite de passer à la postérité. Tu vas l'y aider...
— Une vraie mine, la Chambre...
— Je m'en doute.
— Quelles têtes ! Il y en a qui n'ont pas de front, mais pas du tout. De loin, les sourcils et les cheveux ne font qu'un. Et ces mâchoires ! On se demande comment il peut se trouver, en France, quelques milliers de gens pour voter pour de pareilles mandibules. Et ces oreilles ! Pendant une heure, vendredi, tout le long d'un discours de Mcrian, je n'ai fait que regarder les oreilles de nos représentants ; c'était très instructif. Ah ! on peut le dire, qu'ils ont des oreilles pour ne pas entendre. . .
— Tu devrais faire une planche de nez, une planche d'oreilles, une planche de fronts, et, dans les provinces, les électeurs se livreraient au petit jeu de reconstituer la tête de leurs chers représentants. Un journal qui lancerait cela aurait du succès. Il y aurait un premier prix, de quinze mille francs, bien entendu, à celui qui aurait recollé le plus de députés...
Manin continuait de passer en revue les essais de son jeune ami :
— Quand je pense que tu as employé dix ans de ta vie à te moquer des gens qui travaillent... Car tu t'en moquais, tu ne peux le nier!
124 COMME UNE TERRE SANS ÎL'ALr...
— Cela se voyait ? Il est vrai que je ne m'en cacbais pas.
— A quelque chose malheur est bon...
— Ne parlons pas de cela.
— Mais si, mais si, il faut en parler. Tu travailles, tu es sauvé.
— Je ne serai sauvé que si je parviens à rebâtir mon foyer, ou plutôt à le bâtir, car j'ai eu une femme, une fille, mais jamais de foyer...
— Camille, mon petit, ne déraillons pas... Que ta femme rentre un jour au bercail, je te le souhaite, puisque tu semblés y tenir, — et c'est assez naturel; — que tu reprennes ta fille, bravo! Mais, pour l'instant, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit, pour toi, de devenir un artiste, c'est-à-dire .un homme capable de créer quelque chose. Pour une certaine catégorie d'hommes, voilà le grand intérêt de la vie...
— Je ne serai jamais un artiste complet, puisque je ne sais faire que les têtes.
— Latour n'a guère peint que des têtes, et c'est un de nos plus grands artistes... Ceux qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui ne savent mettre debout que des cvilottes et des jaquettes. La tête seule, chez l'homme, est digne d'intérêt : le reste est l'affaire du tailleur... l3is donc, mon petit, je ne te dérange pas trop ? devais-tu sortir ?
— Mais non, mais non ; je suis si content de parler métier avec vous !
— Ah ! ah !
A^rès avoir poussé cette double exclamation, Mariin lança vers le plafond quelques bonnes bouffées dô tabac. Il avait lieu d'être satisfait des conseils gu'il avait donnés à Camille : d'abord, sans aucun doute, ce troisième Joubert avait du talent, et puis, d'un simple pantin, il avait fait un homme. « Je suis si content de parler métier avec vous ! » Comme il avait bien dit cela sans fausse honte! C'était un inutile de moins sur le pavé de Paris !
— Travailler, reprit Manin, qui s'était renversé dans le fauteuil. Travailler ! toute l'humaine sagesse tient dans ce mot. Travailler et croire à son travail. Le malheiireux qui ne voit pas la beauté ou tout au moins la nécessité de son labeur est à plaindre. Il faut travailler dans la bonne humeur, quoi qu'on fasse. Quand je vois un commerçant
affaissé derrière son comptoir, les mains ballantes, j'ai envie de lui crier:» Allons, debout! Remuetoi. Mets de l'ordre sur tes rayons. Souris au client. Empresse-toi. Que ton corps et ton esprit vivent. Allons, debout, réveille-toi !» Et à l'employé bougonneur, derrière son guichet : « Mais, insensé, déride-toi : tu te vieillis à plaisir. Intéresse-toi à la vie qui passe devant tes yeux. Ne maudis pas ton gagne-pain, cela te portera malheur ! » Parmi les ouvriers, les peintres seuls chantent en travaillant. Pourquoi? J'imagine que c'est parce qu'ils mettent de la fraîcheur, de la jeunesse à tout ce qu'ils touchent : ils transforment la réalité, presque à leur gré. 11 faut se faire du monde une vision personnelle ; ajouter, à ce qui est, une couleur nouvelle. Il est certain que l'artiste est privilégié, puisque son métier, à lui, c'est justement de créer. Il n'a pas besoin de regarder par-dessus l'épaule de son voisin pour voir ce qu'il fait. L'un copie ce qu'il voit de ses propres yeux, en l'arrangeant selon son génie personnel. Celui-là, au contiaire, raconte les histoires qui vivent dans son cerveau, en ayant soin de les étayer sur la réalité quotidienne, monument incomparable que nul constructeur humain n'égalera jamais... Tiens, veux-tu, sortons ? Tu me reconduiras un bout de chemin le long des quais, la plus belle promenade de Paris. On ne doit pas faire trop longtemps de la théorie : cela dessèche. Allons nous désaltérer dans la foule, dans mon cher grouillement parisien.
Tout en parlant, Manin, d'un pouce agile, enfonçait du tabac dans une autre pipe, puis allumait son briquet à pierre et, jetant sur ses épaules sa pèlerine, entraînait Camille dans la rue.
— Connais-tu l'hôtel Lambert?
— Non.
— Misérable! Tu habites l'île Saint-Louis, et tu ne vas pas voir, tous les huit jours, cette merveille française !
Camille se laissa docilement conduire jusqu'au bout du quai de Eéthune. Les arbres qui encadrent l'hôtel avaient leur parure printanière, comme un or tout neuf sertit un vieux bijou. Derrière la ceinture de balcons, les hautes fenêtres montraient leurs stores de bois et leurs rideaux. Au dedans comme au dehors la vie continuait.
— C'est un vieux livre toujours jeune, un de
ces livres qu'on sait par cœur, et dont la simple vue suggère un monde de pensées !
Puis, par la rue Saint-Louis-en-1'lle, ils allèrent vers Notre-Dame.
— C'est trop beau, murmura le vieil artiste. Il y a des jours on je ne puis lever les 3-eux vers cette splendeur... Des jiommes ont créé cela, des hommes, de la même race que ce petit apaclie blême qu'on a acculé hier dans une cave et -q»i se défendit couime uue bête traquée ; de la même espèce que cet « homme d'affaires » qui vient de ruiner cinq ou six mille i>etites gens qui lui avaient confié leurs économies... de la même femille que cet anarchiste qui s'est fait éventrer par la bombe qxi'il destinait justement à Notre-Dame!... Petit, il faut être avec ceux qui bâtissent les cathédrales contre ceux qui les détruisent. Il faut être avec ceux qui édifient contre ceux qui anéantissent. Il y a, à Paris, dix mille canailles et cinq mille grotesques dont on ne cesse de s'occuper, contre deux Taillions d'acharnés travailleurs... Regarde...
Postés eu face de la rue de vSeine, à l'entrée du Font-Neuf, Manin et Camille, le bras de l'un passé dans le bras de l'autre, observèrent un moment le mouvement du Paris occupé. Pour un flâneur, que de gens pressés ! Les autobus, les tramways se croisaient; de lourds camions s'engoulïraient dans l'étroite artère qui traverse le vieux quartier de la Monnaie. Des ouvriers creusaient une longue tranchée sur le quai des Grands-Augustins. D'autres, grimpés sur des échafaudages, bâtissaient un haut immeuble, A travers les vitres de la maison du quai, on apercevait des hommes, des femmes, penchés sur leur besogne. Les clients entraient, sortaient des boutiques. Des étudiants, fuyant le quartier, se hâtaient vers leur sixième, pour mûrir les cours dont ils venaient. Des gens de tous les âges furetaient dans les boîtes aux bouquins. Et, de l'autre côté du parapet, des chalands glissaient sur l'eau, apportant à Paris du charbon, des pierres ou du blé, tandis que des bateaux-lavoirs partait le bruit des battoirs et des langues...
— Ceux qui disent du mal de Paris, tnon cher Camille, ne le connaissent pas. Paris est la ville formidable et délicieuse qui réalise tous les rêves, procure toutes les joies. Place publique ou désert, à volonté. A Paris, on peut être tour à tour une
plume dans l'ouTagan, un cri perdu dans la tempCte, ou bien, tout seul, dans le grand silence qu'on se crée en soi-mcnie, une force indomptable! i^Iais ce qui est préférable, c'est le juste m.ilieu : se sentir une unité de ce nombre, une parcelle de cet élan, une goutte de ce torrent...
Ils avaient repris leur marche. Camille écoutait en souriant les paroles du vieux peintre. Cet enthousiasme lui faisait du bien. Il n'avait garde d'interrompre. C'était comme la grande spnphonie de la Ville qui se traduisait en une seule voix sympathique :
— Il faut aimer Paris. Et Paris te rendra ton amour au centuple. Certes, on y trouve les plus terribles tentations. Tant pis pour ceux qui y succoinbent! Il n'est pas si malaisé de s'en garantir. Paris est la Ville Ardente qui brûle ceux qui ne sont pas dignes d'elle, mais qui communique aux autres son feu sacré...
Camille ne quitta Manin que devant la porte de son atelier. Il était tard et il allait se reprocher le temps perdu quand il songea à tout ce que les discours naïfs du vieil homm.e contenaient d'affection, d'amitié véritable à son adresse, et il pardonna à Manin d'avoir été un peu bavard. Gomme il se sentait attiré vers Manin maintenant, comme il sentait ses propres idées se calquer sur celles du vieil artiste qu'il avait si souvent ridiculisé! Qu'il avait honte des mots lancés jadis à son adresse pour l'amusement des Patriesco et des Maraca^ jfis!... Sans négliger sa collaboration à quelques petites revues, sa grande occupation était d'amasser des matériaux. Il allait partout eu quête de visages amusants, caractéristiques. Ce Paris qui enthousiasmait si justement le vieux Manin, il commençait de le battre, non plus en promeneur aveugle, mais en chasseur diligent, à l'afi^t des belles proies.
C'est spontanément qu'il avait décidé de déjeuner chez lui. Les matins oti il travaillait, sa concierge montait le « plat du jour » d'un restaurant voisin. Mais une fois qu'après une fructueuse matinée il revenait le carnet garni, il entra bravement dans une charcuterie, chez un boulanger et dans une crémerie où il se procura deux œufs et du beurre; à l'insu de sa concierge, il se confectionna les plus succulents « œufs au jambon b
qu'il eût jamais mangés. Tout en déjeunant, il étala son butin, mit au point, de mémoire, quelques croquis et se trouva si enchanté de sa combinaison qu'il résolut de récidiver.
Un jour qu'il arraiigeait son couvert, il s'arrêta, une assiette d'une main, un verre de l'autre :
« Camille Joubert, fils du sculpteur fameux, petit-fils du grand Joubert. Je suis au bas de la côte, j'ai eu une panne, il s'agit de réparer, de renionter. Pourquoi pas? Sans me flatter, j'ai déjà commencé. »
Cet après-midi passé en compagnie du brave IManin lui fit oublier l'incident des cartes argentines. Mais, les jours suivants, cette pensée l'obséda : sa femme cabotinant aux côtés de sa bellem.ère. Sans doute, ce n'était pas bien grave par comparaison avec les autres fautes possibles, et Camille, par instant, se trouvait bien sévère, puis il se disait que, si le fait, en lui-même, avait peu d'importance, il était la ])reuve dit singulier ascendant que, dei)uis quelque temps, Mme Jean Joubert prenait sur Hélène.
Camille ne s'expliquait pas encore comment sa ftnime avait pu suivre sa belle-mère : dépit, vengeance, besoin de luxe ? Et voilà que, non .seulen^ent Hélène voyageai't de compagnie avec une femme à qui elle avait jadis prodigué les railleries, mais elle collaborait à ses spectacles, elle se ridiculisait publiquement! Car il était aisé de deviner, au ton du compte rendu, que ses récitations n'avaient eu aucun succès. vSi Mme Jean Joubert savait ainsi se faire obéir, jusqu'oti s'exerçait son influence? Puis Camille en revenait à son premier rai-^onnement et il se demandait s'il ne devait pas se féliciter de savoir Hélène sous la domination d'une femme bizarre, peut-être, mais sûrement honnête...
Hélène d'ailleurs allait revenir. Dans un mois p€ut-être elle serait à Paris. Jean Joubert affirmait ((ue leur veuvage, à lui-même et à Camille, cesserait aussitôt. Qu'en savait-il ? Ce premier voyage « d'art » allait certainement griser la « fameuse harpiste » qui ne demanderait qu'à repartir, qu'à organiser de nouvelles tournées. Pourquoi Hélène n'en serait-elle pas? Que deviendraient alors les projets, les espoirs de Camille? Si, à mesure qu'il se transformait, qu'il se mû-
rissait, qu'il prenait conscience des vraies réalités de la vie, sa femme au contraire s'élançait, d'une âme légère, vers une existence de plus en plus factice, "c'en était fait, à jamais, de leur réconciliation.
Qu'est-ce que Camille connaissait d'Hélène? ICst-ce qu'ils s'étaient vraiment confiés l'un à l'autre, dans le jeu de leur perpétuelle comédie'? (Juelles étaient les réserves d'bonnêteté, de résistance d'Hélène? Toute leur vie passée lui faisait liorreur et lui donnait des transes pour l'avenir...
Il fallait, à tout prix, rompre cette déplorable intimité entre ces deux femmes si peu faites pour s'entendre et qu'un commun malheur avait si arbitrairement jetées l'une vers l'autre. Hélène s'était toujours moquée de la veulerie de son mari. Le premier devoir de Camille était donc, maintenant, de se montrer sous son vrai jour, avec ses nouvelles qualités, de dire tout haut les premiers résultats de ses efforts. Alors il entreprit une nouvelle lettre. Il se rappela le conseil du docteur : « Dites-lui la vérité ! »
Ce lui fut beaucoup moins malaisé qu'il ne se létait figuré, car, son masque étant tombé, il ne songeait plus à le re^iiettre. Tout en se confessant, Camille sentait la confiance revenir en lui : le malaise moral qui l'accablait s'en allait à mesure et il se redressait comme l'arbre aux rameaux lourds de pluie que le soleil vient visiter.
Comme il ignorait la date exacte du retour de Mme Jean Joubert, il ferma ce journal au bout de l'i semaine et l'expédia à Bordeaux pour l'arrivée du bateau. Le kndêmain, Camille, assis devant un nouveau feuillet, continua le récit sincère de ses journées. Ces confidences quotidiennes servirent ses desseins. Il examinait au fur et à mesure toutes ses actions, n'oubliant jamais qu'il allait avoir à en rendre com.pte, et ainsi, l'emploi de ses heures se régularisait de lui-même. Il allait jusqu'à le constater dans ses lettres :
« Tu ne me reconnaîtrais plus. C'est à peine si je me reconnais moi-même. Je me moquais jadis des pauvres ronds-de-cuir, de tous les réguliers, et voilà que je suis plus ponctuel que le plus précis des fonctionnaires. Je m'amuse de ce qui m'apparaissait comme la pire horreiir. J'ai pris la place de mes « victimes » et je m'en trouve bien.
« J'abats beaucoup de besogne... Dans ce que je fais, certes, il y a du l)on et du maiivais, le mauvais domine, c'est probable. Que n'es-tu près de moi pour me conseiller' Manin, Rigal, Bureau m'encouragent. Tes sarcasmes me manquent. »
Tout en écrivant, Camille s'étonnait de ce que Si femme et ses avis lui manquassent, plus étonné encore de le lui avouer.
« Contraint de m'en passer, je sens que j'irais plus vite si tu étais là. »
« Quand, reviens-tu ? »
Le « quand reviens-tu? » revenait Ini-mC-me comme nn refrain. I.a chanson, la touchante chanson du repentir s'allongeait, s'allongeait. Lorsque le manuscrit lui paraissait assez copieux, il le raettait sous enveloppe. Les dates aideraient Hélène à débrouiller cet écheveau. D'ailleurs, elle devait être tout près de débarquer.
A cette pensée, un fébrile enthonsiasme s'empara de Camille. On eût dit cjue la confiance de son père l'avait tout à coup convaincu.
Un soir, il était de si bonne hnmeur que le papa Ravion ne put s'empêcher de le lui faire remarquer :
— Eh ! Eh ! ce n'est pas seulement dehors qu'il fait beau temps !
On ttait en juin, pendant les longs jours. I<es fenêtres du restaurant étaient ouvertes et Camille avait dîné avec, devant lui, le double .spectacle de la rue familiale et des allées et venues des demoiselles Ravion dans leur coquet corsage clair. L'air était tiède. vSeuls, les brutaux autobus bousculaient, par intervalle, la douce' quiétude du qnartier et de la saison.
La remarque naïve du bonhomme amusa Camille, puis, un peu honteux de se donner en spectacle, il se leva pour partir. Il avait caché sa détresse ; il lui ré'pugnait d'étaler sa joie.
Vite, il rentra chez lui. Il grimpa ses étages comme un amoureux qui se sait attendu. Les fenêtres closes, il tira ses rideaux pour être bien seul, alluma sa lampe et deux bougies. Il avait besoin que toute la table fût bien éclairée.
I/angora blanc, surpris dans .son sommeil, mais non effrayé, s'étira, étalé tout de son long sur le tapis, et bâilla jusqu'à montrer le fond de sa gorge rose. C'était Blanco, jeune matou né dans la loge,
et que la concierge avait monté à Camille « pour le distraire » pendant sa convalescence. Camille et lilanco n'avaient pas sympathisé immédiatement, lilanco était un peu offusqué par la longueur des bras et des jambes de Camille. Camille trouvait ridicule d'avoir un chat. Et puis Blanco se montra si discret, si propre, — il faut bien le dire, — si caressant, que Camille finit par le tolérer, puis j ar s'3^ attacher.
— Bonsoir, Blanco. Tu ne sais pas? Nous allons travailler tous deux. Allons, saute !
1-e petit angora ne se fit pas répéter l'invitation. D'un bond, il fut sur la table, balançant triomphalement son large panache, en regardant son maître. Fuis il bâilla encore, miaula et se frotta contre la main tendue de Camille. Il n'était pas malaisé de le deviner, Blanco avait faim. Camille alla verser un peu de lait dans une soucoupe, et, ayant ainsi apaisé l'appétit de son compagnon, il pensa avoir enfin conquis toute l'attention dont il avait besoin :
— Mon cher Blanco, voici ce dont il s'agit. Ta maîtresse, que tu ne connais pas, mais qui aime beaucoup les petits animaux, arrive demain à Paris, demain ou après-demain. Je regrette de n'être pas mieux fixé, mais, vois-tu, je suis le prer.iier à en souffrir. .Alors, n'est-ce pas ? tu ne peux pas m'en vouloir. Il le faut. Elle le doit ! Elle sait, aujourd'hui, ce que j'ai fait pour elle et elle se icnd compte de tout ce que j'ai dessein de poursuivre. A l'effort que j'ai fait pour lui écrire, elle a répondu par l'effort de lire tant de lignes. Mais déjà sans doute, elle en est récompensée, et le discours que je te tiens, mon petit Blanco, elle l'adresse de son côté à Chien-Chien. Ne sors pas tes griffes ! Chien-Chien n'est guère plus gros que toi et il est trop gourmand pour être méchant. Vous ferez très bon ménage. D'ailleurs, il est aussi noir que tu es blanc, excellente disposition... Mais ça n'est pas tout de promettre, il faut tenir. J'ai dit à Hélène que j'avais bien travaillé, je veux le lui prouver...
Camille sortit de ses cartons tous les dessins qu'il y avait enfermés et les étala sur la table au vif contentement de Blanco qui lançait ses deux pattes d'un tas sur l'autre, presse-papier diabolique.
— C'est tout, dit enfin Camille. Oh ! il n'y a pas
encore de quoi se vanter publiquement. Et cependant, et cependant, sais-tu. Blanco, ce que je médite? Je vois dans tes yeux malins que tu le devines... Eh bien! oui, je voudrais publier des albums... J'en ai assez des petits canards à imag'es plus ou moins polissonnes. Pourquoi ne dirais-je pas tout seul ce que je pense de mes contemporains ? Je me vois très bien débutant par une série intitulée : « Bonnes têtes de l'Ile-Saint-Louis. » 11 faut toujours commencer par être de son village. Tiens, voilà maître Ravion quand il rit, quand il parle, quand il crie un plat par la porte entrebâillée de la cuisine. Voilà ses filles. Voici l'apothicaine : mais oui, il a une calotte sur le bout du crfiue ; voici M. le curé, qui est gras et fin ; le bedeau qui est vieux et grave ; la chaisière qui est sourde ; voici un minuscule enfant de chœur « et coume spiritou touo » qui est attentif comme un groom à la porte du Paradis...
A mesure qu'il parlait, Camille mettait de côté tous les croquis c^ui concernaient les gens de l'île, boucher, boulanger, bouif, marchandes des quatresai.sons et quelques nobles dames, quelques visages célèbres...
Puis il fit un autre tas composé de parlementaires, ministres d'hier, au sourire pincé, ministres de demain, le front relevé, ministres du jour avec, sur le visage, une satisfaction atténuée par une lancinante inquiétude. De temps à autre, il rejetait une esquisse.
— Pas bon!... Mauvais!... A refaire...
Ce fut le tour ensuite du Tout-Paris des « Couturières », gens de théâtre proprement dit, cercle fermé, mais que Camille connaissait depuis longtemps. Puis des gens de sport, — il avait particulièrement soigné ses vieux amis les chauffeurs qui ont des têtes si terriblement contemporaines...
— Rien n'est complet, bien entendu, mou petit Blanco, mais tu avoueras qu'il y a là dedans des embryons d'albums...
Debout, le plus souvent, pour tourner plus facilement autour de sa table ronde, Camille se penchait, se relevait, se frottait les mains, parlant à mi-voix pour ne pas intriguer quelque oreille curieuse, mais assez fort cependant pour amuser son j)etit chat ravi d'être ainsi mis dans les confidences de son maître.
Tout ]e monde, depuis quelques mois, intéressait Camille. Il découvrait la foule. Ah ! comme il comprenait maintenant la passion de Manin pour les petites cens du quartier! Mais lui, c'était Paris tout entier qu'il avait dessein de faire vivre, tête par tête. Il suivait les expositions, les inaugurations, les séances académiques. A défaut de gens conims, il se contentait des passants t^-piciues. Gros bourgeois déjeunant sous la verrière de Marguery, étrangers excentriques, à la terrasse des calés, dames affairées les jours d'expositions dans les Grands Magasins, infirmes radoteurs du pont des Arts, midinettes eu grappes rieuses, crieurs de journaux...
Camille continuait de parler cpae Blanco, en boule, ronflait paisiblement, bien au chaud sous l'abat-jour de la lampe.
Vers une heure du matin, Camille, dans l'ardeur de ses combinaisons de séries et d'albums, laissa échapper cette exclamation :
— Zut ! il faiit se coucher.
Cependant, il n'avait pas terminé sa tâche.. Il voulait relever la Hste de ses « têtes » et les numéroter pour s'y mieux retrouver. Enfin, vers deux heures, il se déshabilla, se jeta au lit et dormit d'une traite jusqu'à sept heures du matin. Il se réveilla en sursaut :
« Sapristi ! déjà sept Heures ! »
Blanco, qui n'avait pas quitté le milieu de la table, s'étira, se fit les ongles sur le tapis et demanda sa pitance. Camille, à peine vêtu, se précipita vers la porte. Tout en obéissant à sou angora, il avait hâte d'ouvrir son courrier... Hélas! il était maigre. Pas de lettre d'Hélène. Mais Camille n'avait pas plutôt constaté le fait qu'il songeait à l'absurdité de son espoir. Le courrier de Bordeaux n'arrivait que dans l'après-midi... Et il s'habilla en grande hâte, taudis que son déjeuner chauffait.
Cette journée-ci, sans doute, compterait dans son existence. Hélène allait rentrer. Il ne fallait pas s'attendre à une réconciliation immédiate. Mais Camille verrait sa femme ; elle lui conterait ses impressions de voyage et de débutante (car maintenant il lui pardonnait tout, même d'être montée sur les planches) ; il la paierait de- retour en complétant ses récits : il la verrait sans doute chez Rigal ; ils iraient ensemble visiter Gisèle, qui
sait? peut-être aurait-elle la curiosité de se faire conduire jusqu'ici pour voir comment était installé son mari, de feuilleter ses dessins, de parler lin peu de l'avenir.
Camille ne se leurrait pas complètement. Il devinait qu'Hélène ne consentirait pas à venir s'installer quai de Bourbon. Et où rangerait-elle ses robes, la malheureuse! D'ailleurs, Camille avait encore besoin de quelques mois de solitude et de travail acharné. Mais ils se verraient. Hélène continuerait d'habiter chez Mme Jean Joubert, et elles s'intéresseraient toutes deux (pourquoi pas?) aux efforts de Camille. IMme Jean Joubert serait enchantée de compter un artiste de plus dans sa famille.
Camille vécut trois fiévreuses journées : malgré les transes continuelles, — viendra-t-elle, ne viendra-t-elle pas ? — les heures, coupées de visites, de démarches, de travaux, filèrent comme une vision de cinématographe.
Il avait arrangé avec coquetterie sa chambre, qu'il aimait déjà mieux que le luxueux apparten;ent. Il oubliait sa pauvreté. Il avait mis un ruban bleu au cou de Blanco. Dans itn vase, sur la cheminée, un bouquet de roses attendait.
Hélène ne vint pas. Elle ne prit même pas la peine d'écrire.
lin matin, en parcourant machinalement le Figaro, Camille lut aux « Renseignements mondains » :
« Mme Jean Joubert, de retour d'Argentine, où elle a passé toute la saison et a remporté de beaux succès, aura à peine touché Paris. Elle est partie hier pour une croisière d'un mois dans la mer du Nord. Mme Camille Joubert l'accompagne. »
-Alors Camille éclata de rire :
« Bravo ! Bravo !»
Mais eii même temps des larmes lui vinrent aux j'eux et une grande douleur lui serra la poitrine.
'< Jamais, jamais nous ne nous reverrons. C'est fini, fini... »
Vers la fin de l'après-midi, à l'heure où il savait le docteur un peu plus libre, il alla frapper à sa porte. Il avait besoin de confesser sa souffrance, d'étaler sa plaie nouvelle, de crier son nouveau c'rS'^poir... Le bon docteur le fit asseoir sur le di"^ in de son cabinet; il l'écouta gravement comme
fait le prêtre derrière les j^^rilles du confessionnal. Il cli,2:nait par moment ses yeux vers son jexme ami. 11 était beaucoup plus ému qu'il ne voulait le paraître, et cette démarche spontanée de Camille le remplissait de bon espoir. « Allons, allons, ce petit Joubert devenait tout à fait intéressant. » Quand Camille eut fini, le docteur enleva son lorgnon, et, à deux mains, dans un geste que lui connaissait bien son visiteur, il se frotta le front, les 3'cux, tout le visa^ye. Lorsqu'il apparut, il souriait avec bienveillance :
— Mon pauvre Camille, pourquoi voiilez-vous que votre histoire se termine si vite ?
— Je croyais que c'était lini. Est-ce que vous ne me trouvez pas assez puni comme cela?
— Vous, oui ; mais elle?
— Elle ?
— vSans doute. Elle n'a pas encore eu le temps de souffrir... EJle vo3-ag'e. Elle oublie. Elle n'a pas eu à sa disposition ce bon isolement, ces heureuses crises de neurasthénie, ces excellentes humiliations, ces oblig'cantes rebuffades qui vous ont apyjris à mieux regarder autour de vous, à voir clair en voirs. Elle est encore engagée sur le mauvais sentier des distractions. Elle se lassera...
— Croyez-vous, docteur?
— J'en suis sûr. Inexistence qu'elle mène ne peut être que provisoire. On peut aller en Argentine, puis an Pôle Nord. Elle ira peut-être au Jal,on. Ça n'est pas obligatoire ! Mais soyez sûr (lu'elle reviendra avec un désir de rentrer chez elle d'autant ph'.s violent que son absence aura été plus longue. Elle vit son rêve. Attendez son réveil...
— Alors, docteur, qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
— Mais, continuez, mon ami. Travaillez avec la ceititude que votre femme aura un jour besoin de vous et que c'est elle qui vous demandera, comme une grâce, de vous accueillir sous votre toit.
— Je n'en dem.ande pas tant...
— Sans doute. Mais vous n'êtes pas le maître de sa destinée. En se iHiérant provisoirement de vous, elle s'est lancée dans l'inconnu. vSans en avoir l'air, elle était phrs atteinte que vous. Elle reviendra de plus loin... oui, de plus loin.
Le docteur, rapetissant tout à fait ses yeuxj.
regarda devant lui comme s'il cherchait à apercevoir Hélène dans le brouillard opaque de l'avenir. Puis, s'aidant de son sourire exquis, il ajouta :
— ,Si vous ne pouvez rien pour elle, vous pouvez encore beaucoup pour vous et cela revient au ir-ême. Allons, mon ami, conservez votre foi reconquise en l'avenir. Il n'y a pas de meilleur remède au présent.
— Comment voUlez-vous que j'aie foi en l'avenir? L'avenir, c'est ma femme qui s'éloigne de moi de plus en plus.
— 11 ne faut pas voir l'avenir sous la figure du bateau qui emporte votre femme. Le bateau s'éloigne, mais chaque tour d'hélice rapproche de vous votre femme. Vous croyez qu'elle s'en va? — quelle erreur! — elle revient, elle revient...
Encore une fois, le docteur était parvenu à redresser le trébuchant Camille, à effacer les rides de son front, à ramener le sourire dans ses yeux éteints.
Comme il rentrait chez lui, tout ému des bonnes paroles du docteur, Camille aperçut à travers les vitres de la loge sa concierge qui lui faisait signe :
— Une dépêche, monsieur Joubert.
Arrêté dans son élan, Camille hésita, puis lors- C[U'il eut le papier entre les doigts, il interrogea sou destin ;
« .Si le docteur avait dit vrai ? Si c'était Hélène qui revenait... Mais c'est impossible. £t puis, que lui dirait-elle? Alors, quoi? »
Une pensée terrible lui traversa le cerveau et il déchira le pli. Tout de suite un mot lui sortit de la gorge :
« Horrible ! »
Il porta la main à sa bouche comme pour retenir un sanglot. Il fit quelques pas vers l'escalier, puis il tourna sur lui-même et courut vers la rue, un bias levé. Il ne s'arrêta que de l'autre côté du pont oii il put sauter dans un auto. Alors, ses larmes contenues à grand'peine jaillirent, il laissa tomber sa tête entre ses mains ; mais tout de suite, il se redressa, rouvrit le télégramme et lut tout haut :
« Grave accident, .^ngélina tuée. Gisèle très Uial. Venez vite! »
VU Le retour irrité.
Camille était à peiue assis que le docteur Bureau fe'avança jusqu'au milieu du salon, posa deux doigts sur la monture de son lorgnon, pour mieux voir autour de lui, et que, tout de suite, il tendait la main à celui dont on venait de lui annoncer l'arrivée. vSans desserrer son étreinte, il entraîna Canjille dans son cabinet. L'ayant fait asseoir sur le divan, il prit place auprès de lui. Alors, les deux mains du pauvre homme dans les siennes, il lui parla ainsi :
— Mon pauvre garçon, mon pauvre garçon! J'ai appris la terrible chose. Je vous attendais, ï lusieurs fois, j'ai failli monter chez vous. Et puis je me suis dit qu'il valait mieux vous laisser venir. Il ne faut pas brusquer la douleur... Il y a huit jours, vous me quittiez, a\«ec un bon visage confiant. Et déjà la pauvre petite vous tendait les bras. Je vous ai plaint de tout mon cœur... Mon pauvre garçon, vous êtes particulièrement éprouvé...
— Oui, n'est-ce pas, docteur? dit Camille d'une \oix âpre. C'est beaucoup pour un même homme et en si peu de temps...
— Commicnt vous trouvez-vous aujourd'hui ? Camille commença par dessiner avec ses bras,
lents à se soulever, un geste vague. Après s'être mieux interrogé, — car il ne voulait pas mentir, — il répondit d'une voix tremblante, encore hésitante :
— J'ai peur de ne pas souffrir assez..., d'avoir trop peu de ressentiment contre mon destin..., de n'avoir pas pleuré suffisamment... Il semble que, désormais, tout peut m 'arriver, je ne me plaindrai plus... Ce n'est pas de la résignation. Non! C'est un immense dégoût de l'existence... Je me retiens
de ricaner... Oui, voilà le mot : je n'ai plus envie que de ricaner..., de ricaner, au lieu de pleurer...
— C'est l'excès de votre douleur, mon ami, qui vous aveugle. Quand nous avons les 3'eux pleins de larmes, à travers une brunie singulière, nous ne reconnaissons plus aucun des objets qui nous entourent. Votre chagrin a beau ne plus pleurer, il vous cache à vous-même. Vous ne savez plus oîi poser vos mains qui tremblent. Attendez. Il ne faut pas maudire la douleur avant de connaître son secret. Il ne faut pas l'arracher avant qu'elle ait donné son fruit...
— Pourquoi, docteur, la vie est-elle ainsi semée de traquenards?...
— « Il faut passer par l'eau et par le feu avant d'arriver au lieu de repos. » -
Le docteur Bureau avait prononcé lentement la phrase. Camille redressa son corps affaissé et fixa longuement le docteur. Puis il demanda :
— Qui a dit cela!
— « Quelque part que vous soyez », continua le docteur Bureau fans paraître avoir entendu la question, « et de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez partout misérable... »
Il ne termina pas le verset . « Si vous n'êtes bien avec Dieu !» Il fallait que Camille comprît, arrivât lui-même au boxit du raisonnement,.. Après un court silence, il ajouta :
— « Qui est l'homme du monde à qui tout arrive à souhait? Ce n'est ni à vous, ni à moi, ni à homme qui vive sur terre. Personne n'est au r;onde sans quelque sorte de douleur, non pas ii:ême le Roi, ni le Pai>e... »
— Qui a dit cela ? répéta Camille.
■ — On ne le sait pas. J'axoue qire cela m'intéresse beaucoup moins que les paroles elles-mêmes. C'est très beau, n'est-ce pas? Je vous prêterai, je vous donnerai le petit livre où l'on trouve ces bonnes leçons. Cela vous intéresse, n'est-ce pas? Si vous les comprenez, c'est que vous guérirez. J'en sais quelque chose relies m'ont été si utiles! Je les ai si souvent relues que je les sais par cœur. Vous en chercherez qui s'appliquent encore mieux à vous. Venez me voir, le soir, chez moi, — ici, c'est un peu chez tout le monde. — !Mous causerons mieux. Vous me raconterez vos trouvailles. Je me sens très près de vous, mou cher ami, très
près de vous. Il me seinble que votre maman continue lie ui'encouratier. Vous verrez, nous ferons, ensemble, de belle besoone.
— Comme vous êtes bon, docteur!.,.
— On ne j^eut guère comjxirer une douleur à une autre douleur, et cependant la vôtre me rappelle la mienne. Car j'ai souffert... J'ai eu ma bourlasque... Un matin, je me suis réveillé seul sur terre. Je n'avais plus de famille et pas encore d'amis. Je me crus un homme mort parce qu'un orage avait tout renversé autour de moi. Comme le blessé sur le champ de bataille, je me dressai tout hébété d'horreur... Toute notre vie, de ce moment terrible nous garderons la cicatrice. C'est pourquoi je voudrais vous appliquer le baume qui m'a si, bien réussi lorsque je souffrais trop.
Il n'était pas dans les habitudes du docteur Bureau de parler de lui-même à ses malades, mais Camille devenait pour hii comme un grand fils désemparé qui revient au logis se faire consoler, conseiller, tranquilliser. C'est tout naturellement qu'il évoquait son triste passé, afin que Camille oubliât quelques instants le sien.
— Comme vous êtes bon, docteur! balbutia de nouveau Camille, de plus en plus touché par les paroles du brave homme. Personne ne m'a parlé comme vous faites. Mon père a son « Salon », c'est tout dire. Rigal ne pense qu'à l'absence d'Hélène, à son terrible retour. Quant à mon brave Manin, C(>rnment saurait-il me plaindre, lui qui ne voit dans les gamins des rues, — les seuls enfants cju'il connaisse, — que de « bruyants modèles », guère plus im])ortants que des moineaux piailleurs !
— Tout de même, mon ami, votre père, l'excellent Rigal, M. Manin, si peu que cela paraisse, prennent leur part de votre chagrin. Qui vous dit qu'ils ne redoutent pas d'aborder devant vous ce grave sujet, et que leur pitié n'éclate pas dès que ■vous avez le dos tourné? La douleur est un peu égoïste. Quand nous souffrons, nous voudrions que tout le monde souffrît de même. Il ne faut pas trop en demander aux hommes. Et puis, aujourd'hui, on n'a plus de temps à donner aux larmes. I<a vie quotidienne, la vie trépidante nous saisit par les épaules, nous pousse dans la mêlée, et nos cris se perdent, dans l'immense clameur du monde...
Le docteur se tut un mometit cotume pour laisser à Camille le temps d'écouter la rumeur de Paris.
— Il n'est pas bon de trop penser à soi... La petite âme blanche de votre fillette n'aura pas été salie. Elle est remontée vers son Créateur aussi pure que le corps qui lui avait été confié. Voilà à quoi il faut songer quelquefois. Je sais une très vieille dame qui me disait un jour : « Je ne connais plus âme qui vive sur terre. Toutes mes relations sont au ciel. » Elle prononçait ces mots avec un visage épanoui, et elle ajoutait : « Plaignons les pauvres gens qui ne connaissent personne dans l'au-delà... » Gisèle est allée retrouver sa grand'mère. Lorsque vous penserez à votre fille, ditesvous qu'elle est .'•ur les genoux de votre mère... Et puis, il y a votre femme, qui va revenir. Je suis un peu comme M. Rigal, ce retour m'obsède. La malheureuse n'a pas vu son enfant depuis des mois. Elle a traversé Paris, il y a quinze jours, sans pouvoir aller l'embrasser. Elle n'aura pas eu, comme vous, l'horrible satisfaction d'avoir assisté à ses derniers moments. Elle a quitté un petit être de rires et de chansons, elle va retrouver une tombe... Pensez à votre fille pour l'envier, à votre femme pour la plaindre de tout votre cœur. De vous deux, c'est vous qui avez eu la meilleure part... Ne vous ai-je pas dit, l'autre joiir, qu'elle souffrirait plus que vous? Je ne croyais pas être un si implacable, un si atroce devin. Comment ferez- vous pour la consoler?... Je prévois encore, pour vous, de mauvaises journées...
Par un brusque retour en arrière, dans son court passé, déjà plein de « mauvaises journées », Camille eut une rapide vision de son existence durant ces derniers mois et de ses métamorphoses. Il avait fait quelques pas en avant, il en convenait. Mais sa femme?
— Oui, dit-il, et je me demande ce que ma femme est devenue depuis notre séparation...
— Vous saurez tout cela d'un coup, dans l'instant m«ine où vous la re verrez...
— Nous sommes peut-être destinés à ne plus l'icus rencontrer jamais. Le seul lien qui existait entre nous est brisé. Gisèle disparue, Hélène n'a plus aucune raison de revenir à moi...
— Qu'en savez-vous ? C'est bien nous qiti bâtissens l'avenir, mais notre vie est si courte que nous
né savons jamais qtiel sera le couioiinement de l'édifice... Qu'importe.' Nous n'avons qu'un devoir : apporter de bons moellons, Un solide mortier, des poutres robustes et des écrous sans défaut... Viennent les vents et les orales, l'œuvre résiste si elle a été bâtie de main d'ouvrier... C'est ce qui sauva Ulysse. Vous rappelez-vous l'iijstoire de son Ht? « il 3^ avait, dans l'enclos de Il cour, un olivier au beau feuillaj^e verdoyant, et plus gros qu'une colonne. » Autour de cet arbre, il bâtit sa chambre nuptiale; du tronc même de l'olivier il lit la base de son lit. Puis, pendant dix ans, il t;uerroya pour l'honneur de sa patrie, pendant dix autres années, il erra sur les vagues irritées. Mais, lorsqu'il rentra enfin dans son palais et que la prudente Pénélope, pour l'éprouver, lui proposa de faire « transporter son lit » : « Aucun homme vivant, s'écria Ulvsse, même plein de jeunesse, n'est capable de cet exploit ! » Et c'est ainsi qu'après avoir bâti solidement sa couche, il put, malgré l'adversité, y rentrer le front haut...
— C'est que, justement, murmura Camille, j'ai bien mal bâti ma demeure.
— C'est de l'histoire ancienne... Vous avez fait Qm chemin depuis, Dieu merci !
— Je n'en suis peut-être c^ue plus loin d'Ile' le ne...
— Non. Seulement, pour vous rejoindre, elle va être obligée de faire, en une étape, tout le chemin que vous avez parcouru eu quelques mois...
— Alors, docteur?
— Alors, mon ami, toujours le même mot d'ordre : confiance. Comment la colère qui ricane pourrait-elle donner de bons conseils ? Toutes les traîtrises du sort, les deuils et les désastres ne prévaudront jamais devant le regard droit d'un honnête homme! Confiance! I/homme confiant est humble et ferme ; il sait que l'orgueil est absurde, mais il ne faut pas faire de son deuil un i)retexte à se croiser les bras... Qu'est devenu votre projet de déménagement ?
— Ah ! docteur, cela même n, 'est-il pas absurde ? Pe bail est signé pour trois ans. A dater d'octobre, me voici sur le dos un loyer inutile. Est-ce que je ne suis pas bien tout seul dans ma mansarde ? Mais Rigal m'a forcé de saisir l'occasion, comme
s'il n'y avait pas toujours des appartements à loufer dans Paris.
— Vous êtes habitué à la maison, vous commence/, à aimer votre quartier, il est tout naturel que...
— Sans doute, j'aurais été ravi d'habiter, dans cette vieille demeure, un appartement un peu plu.î confortable, mais avec ma fille, avec ma femme. Moi tout seul, là dedans, ça sera épouvantable...
— Confiance... Confiance...
— Je ne peux plus...
Cependant Camille sortit de chez le docteur singulièrement calmé et plus fort pour affronter les dures journées qui allaient suivre.
Hélène et Camille, d'un même pas machinal, descendaient lentement l'allée qui conduit du caveau des Joubert à l'avenue de la Croix, dans le cimetière Montmartre. Depuis qu'ils s'étaient rejoints, à peine s'étaient-ils adressé la parole et voilà qu'ils repartaient en silence, comme deux étrangers qui se sont rencoutrés dans un cortège funèbre et qui s'en vont ensemble, n'osant pas se séparer avant la sortie...
Camille portait un large crêpe à son chapeau rond, une cravate et des gants noirs, mais sa jaquette ne lui paraissant pas de couleur assez sombre, il s'était fait coudre, à la manche, un brassard de drap noir. Il avait le visage fatigué, amaigri ; ses lèvres, par moments, tremblaient, des lèvres qui désiraient parler, qui avaient envie de pleurer, de pauvres lèvres d'homme déçu et qui souffre de cette déception.
Depuis le moment où Rigal — convoqué par Hélène à la porte du cimetière — avait imagiué de se faire remplacer par Camille, celui-ci était hanté par une même idée : « Pourvu qu'elle ait du chagrin ! » Ce n'était pas cruauté de sa part, au contraire : il redoutait l'indifférence de sa ferarne comme la pire punition qu'elle pût subir. Sauraitelle pleurer, elle qui n'avait pas voulu partager l'infortune de son mari, elle qui avait permis que fussent distribués, inégalement, les restes de leur luxe ? Est-ce que la mère n'allait pas faire faillite, comme avait fait la femme? Il eût voulu trouver au rendez-vous une Hélène pouvant à peine marcher, les jambes coupées par l'émotion, contrainte de se suspendre au bras de son mari, une Hélène
défigurée par les larmes et les émotions du retour précipité.
Maintenant, il n'osait plus la re.srarder. Le visage lernié d'Hélène était à jamais fixé dans sa mémoire. Il ne la regardait pas, mais il la vo3''ait. Il voyait ses yeux secs, au regard dur, ses lèvres .serrées de spliinx. ses joues immobiles dont la seule pâleur était émouvante... Hélène était vêtue du costume même qu'elle avait hier en vo^'age, un trotteur bleu marine, et coiffée d'une simple toque plate drapée de même teinte, sans aiitre ornement qu'ime pierre verte servant de tête d'épingle. Une ombrelle fermée soutenait sa marche.
Quelle sorte de douleur habitait donc en elle? Camille connaissait les mutismes de sa femme, qui avaient les causes les plus variées, mais il ne connaissait pas sa femme ; il était incapable d'analyser ce silence et de discerner la qualité des sentiliients qu'elle cachait avec cette étrange et hostile persistance.
Camille était cruellement désappointé. Il avait tout prévu, sauf cette figure de bois. Il avait prévu les larmes en saccades mêlées de rires nerveux, les sanglots contenus éclatant derrière le mouchoir, il avait prévu juscp'à une Hélène pantelante de brusque repentir... comment eût-il pensé à cette stvmbre Hélène sans paroles ?
Il se souvint de ce que lui avait dit le docteur. Qui sait si cette Hélène aux dents serrées n'était pas la caricature de la véritable Hélène qui se cachait, et cpii allait, dans un instant, briser son masque provisoire ? Et lui-même, quelle sotte iigure ftê'^montrait-il pas à sa compagne! Pouvaitelle deviner avec certitude l'effroyable douleur qui l'avait terrassé huit jours durant et dont il se relevait à peine?
Pourquoi ne parlait-il pas? Sans doute, il avait déjà tenté quelques banales questions, par terreur d'aborder le seul sujet qui pût les passionner tous (.leux, en ce tragique après-midi. Où allait le conduire cette lâcheté ?
Comme ils approchaient de l'avenue qui allait leur découvrir la porte de sortie, ils ralentirent encore le pas, ensemble. Et le tremblement des lèvres de Camille se mua en paroles précises, rapides, prononcées d'une voix sourde, comme si
elles étaient adressées dans la chambre même de la petite morte :
— Quand je snis arrivé, en pleine nuit, tout son petit corps était maintenu dans un appareil, ses plaies étaient bandées et, dans son lit bleu, on ne voyait que son gentil visage tout blanc... On avait dû lui couper les cheveux, et cela lui donnait l'aspect d'un tout petit garçon, d'un petit frère que Gisèle aurait eu et qui nie souriait. Car, tout de siiite, dès qu'elle m'aperçut, la mignonne me sourit. Elle ne m.e parla ni de l'accident, ni de ses souffrances qui tiraient ses lèvres, cernaient ses yeux. Elle me dit : « Tu ne sais pas, Tit-papa, je vais devenir un chérixbin, dans le ciel... C'est monsieur le curé qui l'a dit, tout bas, à tante Arraande... un chérubin... un chérubin... tu le diras â Tite-ma.man... »
Camille avait beau ne pas regarder sa femme, il devina qu'Hélène portait brusquement sa main à son visage. Et, au même instant, ses yeux, à hii, s'emplirent de larmes. Il avait suffi d'évoquer Gisèle vivante pour mettre d'accord Hélène et celui qu'elle avait abandonné. Camille crut à ce miracle, et déjà son cœi:r battait de reconnaissance. La douleur lui avait fait une âme naïve :
— Il faut m 'excuser, Hélène, d'être venu sans avoir été appelé. J'avais tant hâte de te revoir qiie j'ai accepté, sans me défendre, la proposition de Rigal. Je déjeunais chez lui quand ton petit bleu est arrivé. D'abord ce pauvre ami me trompa : « Hélène demande qii'on l'accompagne au cimetière, toi ou moi. » Puis, devant ma pauvre joie, il me dit la vérité. Il n'était question que de lui. « Vas-3' tout de même. Je prends tout sur moi. » N'est-ce pas que tu me pardonnes?
Camille ne vit pas le haussement d'épaule de sa ïemme. « Ah ! c'est toujours le même homme, disait le geste, à la merci de n'importe quelle volonté, la même loque qui ne remue qu'au vent du dehors... »
— Mes longues lettres, continua Camille, d'une voix saccadée, rapide, qui n'essayait pas de convaincre, mais qui s'^élevait pour tuer le mauvais silence, mes trop longues lettres ont dû te faire comprendre combien je désirais ton retour, combien j'avais besoin de ta i>résence. Depuis des mois, tu n'es étrangère à aucun de mes actes. Si la
chance me favorisait, si j'étais content d'une démarche ou d'un dessin, je t'évoquais pour te faire j articiper à ma joie passag'ère. S'il m'arrivait, au contraire, quelque contrariété, ou si la lassitude m'abattait, je t'appelais à mon secours. Et il me semblait parfois que, malgré la distance, tu me comprenais, tu me tendais la main, tu me souriais. Ton ironie même m'eût rendu service, je te l'ai écrit un jour. Dans mon métier, où l'on est obligé de se renouveler sans cesse, la fatigue survient vite, le découragement succède souvent à l'enthousiasme. L'artiste, à moins qu'il ait du génie, ne peut vivre seul. Il a besoin d'avoir près de lui une compagne qui assiste à ses efforts, qui ait j itié de ses angoisses, qui applaudisse à ses succès, qui les partage; c'est le propre de l'artiste de fiire déborder sa vie sur celle de ses semblables... vS: tu entendais Manin me chapitrer! Tu sais que I>Ianin n'est pas du tout l'homme que nous crojaons. Il mène, dans un coin, la vie la plus digne. Nous nous moquions de ce que nous appelions sa médiocrité. Si tu savais comme il est heureux ! J'envie quelquefois sa sérénité. S'il est inégal, c'est, je crois, qu'il vit seul : c'est son unique défaut; mais comment l'en blâmer, s'il vit bien et qu'il arrive même à donner de bonnes leçons : c'est lui, le premier, qui m'a tiré du marasme où m'avaient jeté tous nos embarras. Il m'a appris à travailler...
La tête droite, raide, le regard dans le vague, Hélène écoutait sans songer à interrompre. Toute cette histoire était à peu près neuve pour elle, car elle avait feuilleté les lettres de Camille sans se donner la peine de les lire.
Camille était lancé : comme tout timide qui s'emballe, il ne savait plus s'arrêter. Parfois, la gorge serrée, il baissait le ton, hachait ses phrases de silence, comme s'il eût voulu laisser à Hélène le loisir d'approuver ou bien de poser une question. Mais rien ne venait, et il poursuivait son récit :
— C'est Manin qui m'a guéri de ma paresse, mais c'est Bureau qui m'a secoué l'âme. Il ne saura jamais quel bien il m'a fait. Je ne peux pas arriver à le lui dire. Chaque fois que je commence, il me coupe la parole. Sa bonté ne reclierche ni les compliments ni la reconnaissance. C'est une fonc-
tion qu'il remplit, pour sa propre satisfaction. Et quelle clairvoyance! C'est un homme qui sait ce qu'il veut et qui sno-gère aux autres les décisions qu'ils devraient prendre d'eux-mêmes. Les Patriesco, les Maracajas, les Khan-Khan m'ont quitte. J'ai rencontré le docteur Bureau : je n'ai pas perdit au change, je te prie de le croire. Il a des remèdes pour toutes les... indispositions, pour toutes les circonstances de la vie...
Il hésita, puis lançant bravement l'idée que venait hii suggérer son évocation du bon docteur :
— Tu devrais aller le voir !
A ce conseil imprévu, Hélène oublia son mutisme :
— Moi ? Mais je ne suis pas malade !
Le mot arrêta court la pauvre verve de Camille. Xe prouvait-il pas qu'Hélène n'avait rien compris à ce que son mari avait essayé de lui expliquer, à savoir qu'il était tm autre Camille et qu'il souhaitait ardemment qu'elle devînt, à côté de lui, une autre Hélène. Il avait fait fausse route. Il s'aperçut seulement qu'ils venaient de dépasser la porte du cimetière, et toute sa douleitr reflua vers son cœur, toute sa douleur qu'il aurait dû ne pas oitblier un instant. Hélène, sur le trottoir de l'aveliite, hâtait le pas. Voilà l'endroit où ils s'étaient rencontrés ; là sans doute ils devaient se quitter.
Camille alors tenta un dernier effort ; il se pencha vers Hélène et, l'implorant des j'eux, il lui dit d'une voix tremblée :
— Je t'ai tout dit. Mais de toi, je ne sais rien? Hélène regardait ailleurs, feignit de n'avoir rien
entendu :
— Il faut que je parte, dit-elle.
— Déjà ?
— Je suis attendue.
— Tu n'as pas besoin de înoi?
— Non. Merci.
— Alors, jeta Camille, désespéré, je m'en vais. Adieu !
Ils ne se tendirent pas la main. Ils allaient s'éloigner l'un de l'autre, quand une voix amie les héla. C'était Ri.2:al, embitsqité ; Rigal soits un cha- ]:ieau haut de forme qu'il ne sortait que pour les mariages et les etiterrements, mais qui ne parvenait pas à K embourgeoiser » ses grosses moustaches et sa longue et rousse barbe en pointe :
— Ah! vous voilà. Je vous attendais. J'ai une voiture. Je vous enlève. Mes pauvres enfants, ce que je suis content de vous revoir tous deux...
II se moucha bruvamment en essuyant ses yeux. Malgré sou air fruste, c'était l'homme le plus sensible. Cette rencontre qu'il avait imaginée l'émouvait au point qu'il ne savait plus trop ce qu'il faisait. Il poussa Hélène par l'épaule :
— Je veux bien monter dans votre voiture, dit Il jeune femme, mais vous me déposerez à l'hôtel Régina.
— Mais oui, mais oui. Montez toujours, on verra ensuite :
Camille ne se fit pas prier. Machinalement, il répéta :
— Tu es descendue à Régina ?
— Oui; j'ai promis à Mme Jean de la rejoindre immédiatement. . .
— Mme Jean est ici? Elle est revenue?
Camille était stupéfait, atterré.
— vSans doute, répondit sèchement Hélène. Camille s'enfonça dans son coin, de façon à ne
pas frôler Hélène. Il n'avait plus rien à espérer. D'Hélène seule à Paris, seule et désemparée, on prouvait faire quelqiie chose. Aidé de Rigal, il l'eût^ facilement circonvenue. Il lui eût évité ces miiiutes de solitude où la douleur débridée s'exaspère, il lui aurait ouvert son cœur... Mais que faire contre Mme Jean Joubert? Camille se voyait vaincu d'avance.
Ce n'était pas l'opinion de Ptiîgal.
— Mme Jean Joubert attendra. Elle n'est pas seule au monde, que diable ! Nous comptons un peu, nous aussi.
Pour cacher son zèle à reconstituer le ménage d'Hélène, il n'hésitait pas à revendiquer son titre d'ami, à se dresser auprès de Camille, à tenir tête à Hélène, puisque Camille paraissait si mal armé pour se défendre. Jamais, il y a un an, il n'aurait osé parier à Hélène sur ce ton presque autoritaire, mais depuis quelques mois sa situation avait changé ; il était devenu un homme indépendant ; c'est lui qui était, maintenant, le « patron » de M. Joubert. Sans s'en apercevoir, il relevait un peu le front. N'avait-il pas un devoir à rempli»- au profit de tous, au profit d'abord, de son ancien « patron », un grand enfant, plein d'idées, mais paresseux,
au profit de Camille qui devenait de plus en plus intéressant, mais qui n'était pas encore capable de parler net, au profit enfin de cette volage Hélène.
Certes, il avait toujours pour elle une vive et respectueuse admiration, mais la fuj^ue de la jeune femme l'avait tout de même un peu diminuée à ses yeux. 11 la nruscjuait pour qu'elle reprît la place qu'elle n'aurait jamais du déserter.
Hélène était surprise de tous les changements qu'elle remarquait. Qu'est-ce que c'était que ce Camille phraseur, que ce Rigal agité et tyraunique ?
I.e trajet était trop court pour qu'aucun sujet important fût abordé. Rigal, assis en face de ses amis, retira son chapeau, le considéra en haussant les épaules, puis parla de la chaleur et de l'absurdité des costumes modernes. Un quart d'heure plus tard, ils étaient rue Demours.
D'un geste prompt, Rigal paya le chauffeur, tendit la main à Hélène et, sans paraître s'occuper de Camille, qui suivait, en proie au.K sentiments les plus contradictoires, il emmena tambour battant sa prisonnière jusqu'à l'atelier :
— Vous allez voir notre nouvelle installation. Nous sommes joliment mieux que rue Lalo. Et puis on a les fournisseius sous la main. On n'a pas besoin de fréter un navire et de faire donner la garde pour se procurer un crayon ou un paquet de tabac...
Jean Joubert avait averti qu'il ne viendrait pas de la journée. Rigal avait donné congé à ses modèles, à ses aides. Il avait fait le ménage luimême, et, avant de partir pour le cimetière, avait mis une bouilloire sur le réchaud à gaz. Il n'y avait qu'à verser l'eau bouillante dans la théière. On apercevait, au frais, dans un seau, deux canettes. vSur une assiette, des petits gâteaux étaient savamment échafaudés. Il est permis à un sculpteur de ne pas jouer impeccablement le rôle de maîtresse de maison. On ne saurait non plus lui faire un reproche de n'être pas un profond psychologue.
Parce qu'Hélène était devant lui, assise sur la chaise préparée pour elle, il la croyait à sa inerci.
Il ne remarquait pas le mouvement d'impatience du pied sous la jupe... Camille vit plus clair
et se souvint d'un pareil martèlement nerveux qui l'avait fait tant souffrir le soir de la grande scène dans le salon ilhm-iiné de INImc Jean Joubert : « ]\Ionsieur mon beau-lils, je ne dispose pas d'Hé- Kne sans son consentement ! » Il revoyait la robecuirasse, la harpe sur l'estrade, les chaises dorées et, en bas, seule, Hélène dont le pied battait nerveusement le tapis C'était hier. Rien n'était changé, sauf que Gisèle les avait quittés. Camille avait tenté de corriger le cours du destin : on n'arrête pas le torrent de la vie. Hélène était toujours la même. Rien, ni ].>ersonne, ne viendrait à bout de sori obstination.
— De la bière, du thé, des gâteaux ? demanda Kigal d'une voix assurée, en approchant une table de la jeune femme.
— Merci. Je n'ai pas faim, ni soif, répondit nettement Hélène. Dites-moi seulement pourquoi vous m'avez amenée ici où je n'ai que faire?
Kigal, une bouteille à la main, resta figé de stupéfaction. Cependant, il se reprit vite :
— Mais, ma chère Hélène, il est assez naturel qu'un mari désire voir sa femme... un jour pareil.
— D'abord, mon mari, comme vous dites, n'a fait aujourd'hui que suivre vos conseils qui manquent d 'à-propos. Car, vraiment, le joiir est bien mal choisi. J'arrive du fond de la Norvège avec cette seule pensée dans la tête : « Ma fille est morte ! ma fille est morte !» et la première personne que vous m.e lancez dans les jambes, c'est celui-là même qui est cause de cette mort...
— Moi, je suis la cause de...
Camille ne put arriver an bout de sa phrase. Hélène se dressa devant lui, menaçante :
— Oui, vous, auteur de notre ruine; vous qui m'avez forcée à quitter Paris, à mettre Gisèle en pension et qui n'avez pas su la protéger!... Est-ce que vous n'auriez pas dû m/empécher de partir, et quand j'ai débarqué, il y a quinze jours, m'arrêter au passage ? Mais cela vous est bien égal que je m'en aille quand ma fille va mourir ! Oui sait si vuus n'a\ez pas été heureux?...
Camille sursauta, tendit les mains de désespoir.
— ...Owi, heureux, je maintiens le mot, que je ne sois pas là. Je vous connais. Vous n'avez pas de ciEur. L'avez- vous assez promenée, votre inertie ! les avez-vous assez exhibés, vos longs gestes en-
gourdis ! Tout vous était, tout vous est encore égal. Il n'y a que vous qui comptiez, votre fadeur, votre insupportable langueur, votre monocle le jour, et, le soir, votre lit... Avez-vous assez dormi! Camille essaya vainement de placer un mot.
— ...Mais ne cherchez donc pas à m 'interrompre ! J'ai vécu cinq ans à vos côtés. Je vous connais.
Rigal, les yeux hors de tête devant cette explosion, tenait à pleine main sa longue barbe rousse, comme s'il voulait s'empêcher de bondir :
— Voyons, Hélène, voyons... Ecoutez-nous... Alors la jeune femme se retourna vers lui :
— Ce qui m'étonne de voiis, Rigal, c'est le rôle que vous voulez jouer entre nous. Qii'^st-ce qiie cela peut vous faire que je ne puisse plus supporter même la vue de ce monsieur? Il ne m'est plus rien. Ma fille est morte.
Comme elle prononçait ce dernier mot, elle porta sa main à son visage brusquement inondé de larmes. Elle voulut encore parler, mais les mots venaient mal :
— ...Trop malheureuse... qu'on me laisse... je veux... je voudrais m'en aller... m'en aller.
Des sanglots partirent enfin. Rigal approcha un fauteuil. Hélène y tomba et se cacha le visage dans les mains. Elle était vaincue par la douleur. Elle ne cherchait plus à faire la femme forte, ni à étaler sa rancune. C'était la mère seule qui parlait !
— J'aurais voulu être là, être là... Ma petite Gisèle, ma chérie, mon enfant!...
Rigal ne savait que faire de sa personne.
Camille pleurait tout bonnement. Il pleurait sur sa fille et sur sa femme. Il avait devant lui une douleur égale à la sienne, et il ne pensait plus à rien, ni à son labeur, ni à son ménage, ni au passé, ni à l'avenir. Il pleurait.
La longue attente.
— Cinq heures et quart !
— Déjà! nous n'aurons jamais terminé...
— Mais si, mais si ! Il nous reste un quart [l'heure. Un quart d'heure, mon petit Camille, le temps de changer la face du monde, et nous n'arriverions pas à achever notre besogne?
— Ah ! mon vieux Rigal, si tu n'existais pas, il faudrait fin venter...
— -Mais j'existe, j'existe... Aïe ! La preuve, c'est ce coup de marteau sur mon pouce...
Monté en haut d'une échelle double, Rigal achève de poser des rideaux de salon, tandis que Camille, sur nu escabeau, accroche des cadres aux murs.
— Un coup de torchon et la piC-ce est prête. Plus que le vestibulem...
— Nous aurions dû commencer par là...
— Mais non, mais non... Voyons, tu n'as pas l'intention de faire faire antichambre à ta femme ?...
On entend partir de la cuisine des bruits de casseroles qu'on suspend à des clous.
— Elle est assez active, cette fille, observa Kigal.
— C'est la tante Armande qui me l'a dénichée.
— Pauvre femme! Qu'est-ce qu'elle devient?
— Elle pleure, elle travaille, elle prie... J'ai passé dimanche toute la journée avec elle. Je Cl ois que cela lui a fait plaisir. IMais elle a dû être encore plus heureuse de la visite reçue la \ cille... Devine qui?
— Hélène?
— Oui...
— Tu ne me le disais pas...
— Je mène une vie si décousue, si mouvementée depuis quelques jours que...
— Va... va... Alors, Hélène?
— Elle avait prévenu... Elle n'est restée qu'une lieure, mais elle a été très gentille, très bonne...
— Allons, allons, les bons signes se multiplient
— Tu crois...
— Oui, je crois ; mais toi aussi, sapristi, il faut croire de toutes tes forces, c'est la meilleure manière de mettre le sort de ton côté... Là, ça y est... I^e plus gros est fait... Vous fignolerez à loisir tous deux...
— Tous deux... ah! mon bon Rigal, que j'ai peur de ces deux mots-là...
— Mais non, mais non, nom d'une pipe... Article premier : avoir confiance. Tout est là...
— On me l'a déjà recommandé!
— Bureau ?
— Oui.
— Un rude bonhomme. Je le lui dirai à la première occasion... Sur ce, je me saiive...
— Ah ! mais non. J'ai encore besoin de toi... Camille, qui venait de courir à la fenêtre,
reprit :
— D'ailleurs, il est trop tard. Voici Hélène. Oh!
— Quoi donc ?
— Il y a une malle auprès du chauffeur...
— Eh bien! c'est parfait...
— Tu m'as dit hier : Hélène viendra visiter ton appartement demain à cinq heures et demie... C'est tout...
— Eh bien ! oui, Hélène est une femme qui sait voyager... Elle prévoit tout. Si l'appartement lui plaît, elle restera...
— Tu le savais et tu ne me l'as pas dit!
— Je voulais ménager ton extrême sensibilité...
— Alors ?
— Alors, mon petit Camille, tu es aujourd'hui à un tournant de ton existence... « Vie de Camille Joubert », deuxième partie... Ding... Chapitre premier...
Mais Camille n'écoutait plus, il était déjà à la porte de l'appartement, tendant les deux mains à Hélène... La jeune femme regarda franchement son mari et, avec un sourire grave, elle donna ses deux mains, puis offrit son front à baiser. Une de
ce-î petites scènes muettes, rapides, qui -etint. l'existence remplacent les grandes scènes bavai con. des drames.
Rigal alors apparut et acheva, par sa gaieté bon enfant, de rompre la solennité :
— vSi Madame veut bien me suivre, nous allons visiter l'appartement. Comme vous le voyez, le plafond est très élevé. On n'hésitait pas jadis à s'offrir un cube d'air suffisant. L'antichambre est carrée : quatre portes. Celle que je viens de refermer derrière vous ; ici, à gauche, la porte de la cuisine. En face, le salon d'un côté, la chambre à coucher de l'autre. Entrons dans la cuisine... Je vous présente Mlle Irma, de Rennemoulin... Pas grande, mais très débrouillarde. Dans les petits pots, les bons onguents... Je vous prierai de remarquer que la cuisine est séparée de la salle à manger par une sorte d'office, obscur sans doute, mais extrêmement logeable...
Hélène portait une robe noire garnie de crêpe et un petit chapeau sans rebord, avec un voile en arrière, mais qui n'empêchait pas de voir la couronne dorée des cheveux. Ce costume, l'air grave (jui ne l'abandonnait pas, l'attention qu'elle fixait sut tous les objets, tout en elle émouvait profondément .son mari. Camille marchait à ses côtés, ajoutant parfois un mot à voi.x basse :
— Il manque encore bien des choses dans la cui.'^ine. Je n'ai songé qu'au nécessaire... C'est plutôt un débarras... Le propriétaire est décidé à faire poser l'électricité; alors tout deviendra plus pratique...
Dans la salle à manger, Hélène s'arrêta, étonnée. Elle venait de reconnaître leur mobilier de la rue de Courcelles.
— Ceci est l'œuvre de Rigal. Il nous a cyniquement trompés. Au lieu de vendre, comme nous l'en avions chargé, il a tout fait porter au gardemeubles...
— Non, pas tout... J'ai vendu les horreurs... trè-î bien du reste... En gardant le principal, j'ai fait une très bonne affaire... voilà tout...
— Voilà tout ! Non, mou vieil ami, et je veux qu'Hélène te gronde...
— Plus tard, plus tard, s'écria Rigal... Il y a du nouveau dans le salon... Je vous avertis, d'abord que cette pièce est bicéphale et indivise...
— Jfiurs où vous rece\-rez, Camille s'éclipsera... depi'autres jours, il régTiera, monarque absolu...
L'installation de 1' « atelier » de Camille ne tenait pas autant de place que Rigal voulait bien le dire. Près de l'une des deux autres fenêtres du salon, il y avait une table avec, dessus, de* cra\'ons, des gommes, du papier, des bloc-notes...
— Hélène, dit Rigal, en caressant de petites tapes amicales un carton gonflé des essais de Camille, voici votre nouveau capital, inépuisable celui-ci. Vos valeurs soUt eu papier. Par une singulière tolérance, dont jouissent seuls les artistes, Camille pourra multiplier ses billets, qu'il signera de son propre nom et qui vaudront davantage à mesure que ledit Camille vieillira...
Pendant que Rigal se lançait dans son aventureuse comparaison, Hélène s'approcha de la table et entr'ouvrit le carton. Camille regardait, en remuant la tête, machinalement, comme l'arbuste se balance dans la crainte de la tempête. C'est que, d'un mot, Hélène allait lui verser le breuvage empoisonné ou l'élixir d'espérance. Comme la jeime femme restait silencieuse, Camille ne put pas supporter plus longtemps son angoisse et il dit, à voix basse :
— Nous verrons cela plus tard... Je t'expliquerai . . .
— C'est très curieux, prononça enfin Hélène,, très original. Je suis si étonné*... Pardon... si étcnnée...
Camille arrêta le balancement de son corps et le releva un peu. L'orage redouté était passé. Hélène usait volontiers de réticence. Camille s'attendait, tout au moins, à quelques phrases à doiible entente. Il ne pouvait donc qu'être satisfait du compliment où la raillerie elle-même demandait grâce.
Rigal s'était tu. Un court silence suivit : il jugea qu'il pouvait l'interrompre, et tirant sa montre :
— vSapristi, mes enfants, vous allez me faire manquer mon rendez- vous !
— Tu ne restes pas dîner ! demanda Camille.
— Jamais de la vie !
Rigal, avec tni geste familier, saisit à pleine main sa barbe rousse et allait la tirer pour saluer comiquement de la tête, comme il faisait dans la
compagnie des rapiiis, ses frères, mais il se retint. Il convenait de rire avec une sage modération. Même, il serra la main de ses amis plus longuement que de coutume pour les féliciter et les encourager sans qu'aucune parole hâtive vînt troubler la bonne volonté d'Hélène et de Camille.
— J'ai des bagages en bas, dit Hélène sur le palier. Rigal, voudriez-vous?...
— Je descends avec lui, dit Camille. Nous allons le'; monter nous-mêmes pendant que tu enlèveras ton chapeau.
Lorsqu'ils furent deux étages plus bas, — l'appartement était au troisième, — Camille appuya sa main sur le bras de Rigal :
— Cela va trop vite. Cela va trop bien, laissat-il échapper.
— Si tu veiix que je les remmène, elle et sa malle? tu n'as qu'un mot à dire, bougonna Rigal en haussant les épaules.
Pendant ce temps, Hélène entrait, toute seule, dans la chambre à coucher. Elle vit les lits jumeaux séparés par le chiffonnier, elle reconnut « son » armoire à glace, « sa » coiffeuse, puis, soudain, elle ne vit plus rien qu'un objet qui avait été placé au milieu de la cheminée. C'était le petit groupe que Rigal avait modelé de mémoire d'après Hélène et Gisèle. Il l'achevait au moment de la fuite du banquier des Joubert. Maintenant, le groupe était en terre cuite d'un ocre chaud un peu rose aux endroits où la chair était apparente. Gisèle souriait sage, confiante; Hélène avait l'air de parler, tandis qiie sa main caressait les cheveux de l'enfant, sa main seule, car ? 'esprit était ailleurs. « J'ai vu ça, un jour! » lui avait dit Rigal en lui montrant l'esquisse. Et, sur le moment, Hélène n'avait admiré qu'une gracieuse pochade dune « ressemblance criante ». Et voici que, maintenant, elle vo3'ait autre chose. Elle voyait ime adorable fillette et, près d'elle, une maman, qui la main posée sur les cheveux de son enfant avait l'air de ne pas prendre garde que cet enfant existât. « J'ai vu ça. » Rigal avait deviné l'odieuse indifférence, l'insouciance abominable d'Hélène. Rigal et, sans doute, tous les gens de cœur... Elle ne pouvait détacher ses j-eux du groupe révélateur. De toute sa volonté impuissante, elle demandait que le regard de la mère tombât enfin
sur la fillette, que la main au moins ne se conteiît^t pas d'effleurer les cheveux de la petite, mais attirât contre eile la petite fille elle-même, qu'on sentît enfin qu'Hélène était vraiment la m.ère de Gisèle... Hélas! rien ne pouvait être modifié. Hélène continuait de parler à la cantonade, de rire, de se distraire, et de laisser sa main, au hasard, ei'fleurer des cheveux d'enfant comme elle eût caressé, en passant, lés fleurs d'un parterre.
Alors des larmes inondèrent le visage d'Hélène, des lannes silencieiises et qu'on ne songe pas à airêter, des larmes qui soulagent, qui tombent comme une pluie bienfaisante en avril.
Lorsque Camille rentra, il trouva sa femme appuyée au dossier d'un fauteuil, les mains jointes, les 3'eux fixés sur le groupe émouvant. Il s'approcha doucement et, d'une voix toute gonflée de peine, il murmura :
— Appuie-toi sur moi, Hélène... Il m'a semblé Cja'il ne pouvait pas y avoir, peur ce petit chefd'œuvre, une meilleure place que notre chambre.
. (risèle sera ainsi un peu avec nous. Nous ne la quitterons plus. Elle veillera sur nous. Vois comme elle sourit. Et toi, tu reprendras un jour ton beau visage assuré...
Hélène faillit crier : « Non, non, pas cela, pas cela ! » Mais elle se retint. Comment avouer à Camille ce qu'elle venait de découvrir? C'était assez, pour son orgueil, de s'être ainsi dénoncée à ellemême. Comment, dans ce subit désarroi, eût-elle trouvé la force de se confier ?
Ce ne fut, du reste, qu'une fugitive impression. Hélène essuya son visage et répondit :
— Tu as eu raison. Gisèle est ici à sa place, entre nous.
Et, quittant le bras que son mari lui avait offert, elle commença de s'installer « chez elle ».
Dès le lendemain, entre deux courses, CAmille se précipita chez le docteur Bureau. Il refusa d'entrer dans le salon, malgré les objurgations du donjcstique :
— Je veux lui serrer la main et me sauver. Je ne puis attendre.
Le domestique grogna un peu, — il n'aimait pas ces passe-droit, — mais le docteur étant venu reconduire un visiteur jusqu'au seuil de l'apparte-
ttieiit, Camille alla vers lui. Il fallut parlementer. I,e docteur n'avait guère de temps à donner. Enfin, il céda.
— Pourquoi n'êtes- vous pas venu hier soir, jeudi, comme d'habitude ?
— Deux mots seulement, docteur, deux mots qui vous feront tout comprendre. Il m'est arrivé un grand, grand bonheur. Hélène est rentrée. Hélène, de complicité avec Rigal, est arrivée hier soir dans le nouvel appartement; elle s'installe.
— Oh! oh! elle s'installe... Je suis bien content pour vous. Mais enfin...
Les deux hommes parlaient debout contre la cheminée sans feu, à côté du cartonnier à fiches. I,e docteur avait enlevé son lorgnon et se frottait le visage pour se donner le temps de réfléchir. C'était une façon de « se débarbouiller la mémoire », comme il disait, pour passer d'un client à un autre.
— ...Mais enfin, reprit-il, il ne faut pas demander à la vie une brusque volte-face. Certes, elle vous doit des compensations. Ne les lui réclamez pas trop vite...
Camille écoutait à peine son bon conseiller :
— Dites-moi, docteur, quel est cet état singulier que je traverse. Tout me blesse ou m'enthousiasme. Moi, pour qui tout était indifférent, j'en arrive à me croire je ne sais quel être privilégié de qui tout le monde s'occupe, soit pour le malmener, soit pour le plaindre, soit pour le protéger. Tout glissait sur moi comme si j'avais été revêtu d'une invulnérable carapace. Aujourd'hui, au contraire, tout s'agrippe à moi, me secoue, me pénètre. Croyez-vous que cela durera, ou bien n'estce que le résultat d'une surexcitation de mes nerfs, et cela disparaîtra-t-il à la longue, par apaisement ?
La voix de Camille était nette, claire, vigoureuse, avec, de temps à autre, un léger tremblement d'émotion.
— Il faut que cela dure, dit enfin le docteur en fixant le fond des yeux de son jeune ami et, pour cela, il clignait les siens jusqu'à ne plus laisser passer, entre ses paupières, qu'un éclair du regard; il faut que cela dure parce que jadis vous étiez comme mort et que maintenant vous vivez. Il ne suffit pas d'être un bon terrain, il faut qu'on.
y jette la semence convenable et il faut qu'il pleuve. Vous entendez, Camille Joubert, qu'il pleuve ! La meilleure terre peut rester stérile. I^e désert peut être fécondé : il suffit d'un peu d'eau recueillie dans une coupe de sable et voici une oasis... Vous faisiez semblant de vivre, comme fait semblant de savoir son chemin le joueur à qui l'on a bandé les yeux. Vous tâtonniez avec des gestes maladroits et risibles. On vous a arraché le bandeau ; le monde vous est apparu, dans sa réalité atroce et splendide, et vous avez reconnu votre chemin, avec ses mille étapes dont aucune n'est négligeable; un jour, dans une illumination, vous apercevrez le but. Vous êtes parti tard, qu'importe ; vous êtes un de ces coureurs sur lesquels on ne comptait guère au départ et qui, à mesure que la route s'allonge, sent ses forces croître et qui gagne la palme. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous n'avez pas encore mérité cette palme finale, mais vous êtes en bon chemin. Vous pouvez vous palper, vous n'êtes pas un vain fantôme, une baudruche légère, vous êtes redevenu un être hitmain, digne de jouir, digne surtout de souffrir. Car c'est un privilège que de savoir souffrir. « vSi vous refusez de souffrir, vous refusez d'être couronné... » « Tâchons de vivre dans la peine. » Notre Dieu n'a pas songé à nous attirer à lui par la flatterie et les promesses des rapides récompenses : non pas seulement pour se faire aimer, mais pour se donner en exemple, il a souffert pour nous l'ignominie glorieuse de la Croix.
Hélène ne parvenait pas à s'intéresser à son nouvel appartement. Le quartier, d'abord, lui déplaisait, un quartier provincial à cent lieues du vrai Paris, où elle ne connaissait âme qui vive, où personne n'oserait venir la visiter. Et piiis la maison était vieille, irrémédiablement ; pour la rajeunir, il eût fallu l'abattre. Tout était lamentable : la façade à baies démesurées, le porche bas, le dallage; dès l'escalier, qui était humide, obscur, la jeune femme sentait la tristesse l'envahir, et à peine avait-elle poussé la porte de son propre logis qu'elle sentait sa poitrine se serrer. Il lui semblait qu'elle entrait dans une prison d'où elle ne sortirait plus jamais, qu'elle était condamnée à finir son existence dans ce lugubre séjour.
Elle n'aimait ni son salon, ni sa cliambre. Les objets qu'elle avait chéris jadis, nie de Courcelles, lui semblaient dépaysés et, comme elle, exilés. Il manquait à Hélène d'avoir choisi cet appartement. Elle croyait cependant s'appliquer loyalement à s'y acclimater. Pour complaire à Camille qvii l'y cngas^eait, elle avait indiqué quelques réformes, fait déplacer plusieurs tableaux. j\Iais rien ne parvenait à lui procurer un peu d'intime émotion, rien sauf le groupe de Rigal.
C'était le seul objet qui, à ses j'^eux, vécût vraiment. Elle ne pouvait pas ne point le regarder longuement lorsqu'elle passait prés de lui. Parfois, elle s'accoudait, à côté, sur le marbre gris de la cheminée : c'était comme nn confident. Tantôt elle considérait sa propre image, tantôt ses regards s'attachaient à sa fille. Il lui semblait qu'elle regardait ainsi deux fantômes de mortes. C'était son passé qu'elle contemplait, qu'elle regrettait tour à tour et qu'elle déplorait.
Camille, plusieurs fois, la surprit, tandis qu'elle s'oubliait dans cet examen et, chaque fois, selon les circonstances, une pensée .nouvelle le tourmenta. Un jour, il se demanda s'il ne valait pas mieux éloigner ce témoin des mauvais jovirs. Il n'est pas bon, le doctein- lui avait dit, de s'hypnotiser à regarder en arrière. Mais une autre fois, il surprit un si pieux sourire sur les lèvres de sa femme qu'il se retira sans même faire connaître qu'il était venu. Enfin, un soir, il la trouva parlant à voix basse à sa fille et de la jalousie lui serra le cœur. Il n'eût pas su dire s'il était jaloux de Gisèle qui lui prenait sa femme ou bien d'Hélène qui accaparait Gisèle. Cependant, cette fois encore, il ne crut pas devoir intervenir. N'est-ce pas déjà un résultat que ce culte d'Hélène pour la pauvre petite disparue ?
Camille avait repris ses travaux, ses dérparches. Il était ennuyé de laisser Hélène seule. Cependant ses sorties étaient nécessaires. Il avait réuni une centaine de ses dessins les plus typiques et en avait formé un album auquel il avait, donné bravement le titre de : Des têtes, rien que des têtes. Et il était à la recherche d'un éditeur. Ses premières visites avaient été assez encourageantes en ce sens qu'on ne l'avait pas brutalement éconduit. Un de ces puissants personnages, tout à fait
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emballé, lui avait même proposé de partager les frais avec lui, avant de partager les bénéfices. C'était itne aventure dont Camille ne pouvait malheureusement pas courir les chances. La mort de (iisèle et le retour d'Hélène avaient ttn peu modifié ses finances et il gagnait « quelques sous ». Mais l'heure des spéculations n'avait pas encore sonne. Lui pour qui, jadis, l'argent ne comptait pas, — et c'est pour cela qu'il était si sévère aux « tapeurs », quels qu'ils fussent, — il était devenu regardant. Il hésitait à prendre des « premières » d'autobus, à acheter un joiirnal illustré, à manger un sandwich dans une pâtisserie. L'argent était devenu pour lui un ami qu'on n'aime pas voir s'éloigner et se jeter entre les mains du premier vi-nu. Il l'aimait surtout pour les satisfactions qu'il procurerait un jour à Hélène. Car il ne voyait pas Hélène privée toute sa vie du plaisir de dépenser. Leur situation s'améliorerait grâce à son travail. Il convenait donc de ne rien négliger pour gagner cet argent deux fois nécessaire, afin d'assurer leur vie et afin qu'Hélène fût heureuse, reportât sa reconnaissance sur son mari et s'habituât à sa noiivelle vie. Son raisonnement étaitf un peu contradictoire. N'eût-il pas mieux valu, en effet, qu'Hélène s'accoutumât à une existence dont tout superflu fût courageusement banni ? Sans doute. Mais Camille se souvenait de ses propres difficultés qu'il avait si mal surmontées. Il lui était pénible de penser qu'Hélène aurait à souffrir de la même manière. Il désirait, à tout prix, lui éviter cet enfer.
Tel était le thème de ses réflexions dès qu'il quittait sa femme.
Leur confiance réciproque était si précaire qu'il n'avait pas encore osé lui demander l'emploi exact de ses journées. C'est une des joies des ménages unis que ces récits spontanés où la franchise et la tendresse se donnent la main. Tout le long du jour, que faisait Hélène et à quoi pensait-elle ? Elle sortait parfois. Où allait-elle?
L'htimeur de la jeune femme était très variable, et ces changements mêmes intriguaient Camille. Il se figurait que ses absences à lui impatientaient sa femme.
Un soir que Camille avait été retenu en ville et qu'il rentrait en courant, anxieux de l'accueil
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d'Hélène, la bonne Ini remit un petit bleu qui venait « justement » d'arriver. r\Ime Jean Joubert avait rete'mt Hélène à dîner. « Elle a été si bonne pour moi, je n'ai pas osé refuser. » La premici'e émotion passée, Camille se raisonna et résolut non seulement de pardonner cette première défection à sa femme, mais d'engager Hélène à ne pas abandonner complètement Mme Jean Joubert.
— Va la voir de temps en temps, lui dit-il, cela te distraira.
Hélène s'attendait sans doute à être blâmée, car elle fronça les sourcils, renma une épaule et laissa échapper entre ses dents un :
— Oh ! j'y vais, j'y vais, ne t'inquiète pas... qui désola Camille.
Pourquoi sa femme lui avait-elle caché ces visites? Quand allait-elle chez ]\Ime Jean Joubert? Depuis combien de temps avait-elle repris ces relations ? Quelles pouvaient être les conversations des deux femmes ? Il avait peur, maintenant, que sa belle-mère, par son luxe et ses prétentions d'émancipé'e, ne reprît son ascendant sur l'esprit d'Hélène. Et il regrettait son sot encouragement. Mais eût-il été adroit de rattraper ' cette parole oii il avait mis, ingénument, de la bonté pour les deux femmes qui, unies, lui avaient fait tant de ma! ? Il se tut. Cependant, malgré ses efforts, son visage dénonça sa peine, et de cela, Hélène fut mécontente.
Elle était surtout- mécontente d'elle-même.
Pas bien longtemps après son installation quai de Bourbon, elle avait été saisie, un après-midi de solitude, par une envie irrésistible d'aller rue I^alo goûter un peu de bien-être, respirer une heure au niilieu du luxe dont elle n'était pas guérie.
Plusieurs fois, elle m^anqua Mme Jean Joubert, niais les domestiques connaissant son intimité avec leur maîtresse, et n'ayant du reste reçu aucun ordre contraire, la faisaient entrer. Elle s'asseyait dans une bergère du confortable salon, prenait un li\re quelconque, puis, fatiguée d'attendre, partait. Le dîner dont elle parlait dans le pneumatique était de son invention. Elle avait dîné rue Lalo, mais c'est elle qui avait suggéré l'invitation de Mme Jean Joubert.
Hélène avait le malheur méchant. vSon amertume croissait à mesure qu'elle constatait davan-