‹ Comme une fantaisieChapitre 15 sur 22 · A BEAU MEISTIR OUI VIENT DE LOIN · texte numérisé non relu

A BEAU MEISTIR OUI VIENT DE LOIN

— Quelle guerre ? demanda la princesse de Golchide, qui était pacifiste.

— Mais la guerre de Troie : celle dont on ^ si bien dit que ce fut une guerre de izéants.

— Si c'était tous des géants, en quoi couraient-ils plus de danger qu'un pygmée avec une ij^rue?

— Vous ne comprenez pas que...

— A moins qu'on n'ait voulu faire entendre que c'était (comme je pense) des brutes. Dites, Jason bien-aimé, en avezvous rencontré quelqu'une ?

— H m'est arrivé de dîner avec Ulysse, — que les Français nomment Odusseus.

Mais il était déjà bien vieux.

— Ah ! contez-moi cela, de grâce.

— Quand je le vis, il était sur la plage azurée, entouré d'honneurs et de solitude. (Jlar sa femme et son fils lui avaient peu à peu ravi tout l'essentiel de l'autorité. Il portait bas la tête, qu'il tournait vers les Ilots, et gémissait en branlant des gencives.

— Sire, lui dis-je, ou plutôt : héros pareil aux dieux...

— Hélas, fît-il, si les héros étaient pareils aux dieux, ils mourraient peut-être ; mais ils ne vieilliraient pas. Et toi-même, jeune homme à l'inégale chaussure, révèlemoi ton nom, et ta race irréprochable, afin que, dans mon palais bien bâti...

— Je ne suis, interrompis-je, que le neveu du roi Pelléas : Jason, explorateur.

— Certes, reprit-il, tu a sembrassé là

une carrière périlleuse. Car la science, comme sans doute tu le sais, a aussi ses martyrs.

— On ne les compte plus, affîrmai-je (pour flatter sa manie).

— Peut-être toi-même, continua le roi,, en es-tu un ? Mais va, achève de m'instruire. Car si tu m'as dévoilé ta famille, tu ne m'as point dit ta patrie.

— Mon enfance. Seigneur, répondis-je, fut nourrie dans ces campagnes fécondes où la ville d'Iolcos laisse étinceler ses terrasses de marbre. Et certes, celui-là est comme s'il était aveugle qui ne les a point vues ensevelies dans le soleil du soir, tandis que la flûte d'un pâtre troue au loin le silence d'or, — la voix d'une flûte, toute nue et qui se déroule comme un pampre, au centre de ce grand rond lumineux.

— Tu parles î dit Ulysse, qui ne m'écoutait plus, et s'était remis, de son oreille ;»ux poils blancs, à interroger la mer. —

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Mais, dis-moi, n'as-tu jamais rencontré les sirènes ?

— Je ii£L. les ai point, ô héros, répondis-je, pareil aux dieux, rencontrées. Car, au lieu d'épouser les chemins de M. Victor Bérard, quand je fis du côté de Gabès mes caravanes, je contournai les Roches Flottantes pour gagner le rivage du Maure.

— Et nul doute qu'une reine divine...

— Hélas î tout ce que je vis d'abord fut un vice-consul d'Albochemarc, entouré d'ho- :mesnus, qui battait une grosse caisse, cruellement. Dégoûtés à juste titre de ce spectacle, nous ne tardâmes point à nous enloncer dans l'intérieur...

— Quoi donc, demanda Ulysse : une rave 1^

— Je veux dire que nous reprîmes notre voyage vers le midi. Après avoir remonté, deux jours durant, un fleuve sinueux et frais, dont les rives étaient tapissées de violettes, nous débouchâmes dans

un désert de roc, où des paons, éblouissants et criards, habitaient en si i^rand nombre que nous le baptisâmes : les Solitudes de Junon.

— Louée soit-elle, dit Ulysse en se touchant au front. Car il était superstitieux, comme tous les marins.

( — Je vous en prie, interrompit Médée, ne me parlez point de N.-D. de la Garde. J'en ai mar. Et alors, votre fleuve ?)

— Nous le dûmes quitter à cause de ses récifs, et aussi parce qu'il y nageait à fleur d'eau des couleuvres bleues, truitées de rouge, qui épouvantaient mes compagnons ; mais non pas autant, peut-être que ce jardin, qu'il nous fallut traverser, de nymphéas en vie, dont chaque fleur -^ ou chaque visage — fixait sur nous et, tour à tour, fermait avec fatigue deux yeux pleins d'une inconsolable tristesse.

Nous trainàmes donc notre barque sur Je rivage, et tournâmes vers le soleil cou-

chant. Une forêt immense s'ouvrit devant nous, dont la solitude et le silence remplissaient le cœur de je ne sais quelle religion. Les arbres y étaient si hauts qu'on n'en distinguait d'abord que le tronc ; tandis que, très loin au dessus de nos têtes, tout un océan de feuillages bruissait confusément, comme si ce fût Thétis elle-même suspendue dans les airs, <|ui nous jetât cette rumeur et cette verte nuit.

Au contraire de moi, mes compagnons laissaient voir une gaieté bizarre. Ils gambadaient comme des enfants, et, malgré mes conseils, se pâmaient à découvrir dans la mousse des baies couleur de sang, dont il semblait que la saveur les enivrât. < hi bien c'était des demoiselles, pareilles à des joyaux ivres, que suivait, comme un sillage, en leur vol chimérique et vermeil, chacune le parium d'une (leur.

Peu à peu toutefois, je vis mes hommes devenir plus graves. Il y avait mainte-

liant, sur leur visage, quelque chose d'inexprimable et de têtu, je ne sais quelle idée fixe, qui m'inquiéta. Sans me répondre, de plus en plus vite, ils couraient tous dans le même sens, comme s'ils avaient su où les emportait leur folie.

Le paysage était devenu maintenant presque sinistre, hérissé çà et là de pierres debout, et telles qu'en dressent, vers les nues de leurs divinités mystérieuses, les [ Celtes au cœur haut. De loin, à travers un bosquet d'arbres morts, ^ il me semblait voir je ne sais quel monument de rocs, une espèce de labyrinthe où convergeaient de toutes parts des pistes blanches. C'est là que se |)récipitait l'effort de mes compagnons bien-aimés. Et moi-même, malgré moi, je m'y sentais traîné par une puissance obscure.

( — Oui, tout çà n'est pas clair, dit Médée.)

— Tout à coup, j'aperçus, au centre

(lu labyrinthe, sur un trône de pierre, je ne sais quelle figure moussue et jjlate qui se tenait assise... et me regardait fixement. Et en même temps, je me sentis pénétrer d'un désir plein d'épouvante, d'un désir d'en être embrassé, fut-ce jusques à mourir. Déjà je m'élançais, parmi les autres, avec les cris d'une effroyable joie. Déjà je pouvais distinguer, entourée d'ossements et de pourriture, la Bête aux immobiles regards. Ce n'était point autre chose. Seigneur, au milieu de son charnier, qu'un singe informe, immobile, démesuré, que couvrait une dartre semblable à des taches de craie. En ce même moment, trois jeunes filles, dont les robes et les chevelures étaient comme, tendues derrière elles, tant leur course était rapide, apparurent soudain, nous dépassèrent, et, avec un air d'extase, se jetèrent aux bras du monstre, qui, un instant, détourna de moi les yeux. Et moi, ô héros, je pris la fuite, non

sans avoir pu admirer encore trois jeunes corps qui se tordaient de plaisir, peut-être, autant que de douleur, et qui craquaient comme des noix...

Je me taisais, ému moi-même à mes souvenirs. Alors, le divin Ulysse m'adressa lentement ces paroles : « Ecoutez, n'avezvous point entendu, tout à l'heure, léchant des sirènes, sur la mer ? » Je lui affirmai que non. ce Je me serai trompé, soupira-til. Ce n'était sans doute que le gong du dîner qu'aura fait sonner Pénélope. Mais allons, car c'est l'heure, et déjà sourit à travers les platanes l'insidieuse Artémis... »

( — Artémis, Artémis !... répéta la princesse de Golchide, avec cette voix de M^^® Roch, dans VIphigénie de Moréas).

LES MALENTEiNDUS

— L'ennui d'appartenir, dit Médée, au théâtre antique, pour une vierge... (pourquoi riez-vous, Jason ?), c'est de ne pouvoir marcher... (qu'est-ce que vous avez encore ?) marcher, dis-je, sans confidente ou sans nourrice. Tout à l'heure, avant que vous ne veniez, j'avais recommandé à h\ mienne de soigner le lit et d'y étendre cette hermine triple et trois fois cousue, comme le bouclier d'Ajax, que mon parrain m'a ra})[)ortée du Klondike, et qu'en souvenir de vous j'ai la faiblesse d'aimer.

LA PRIiS'CESSE DE COLCHIDE 1 2Î)

— En souvenir de moi ?... Ah! oui, la chasteté.

— Vous êtes bête. Et, qui demandait tout le temps, je l'avais sur le dos cette nourrice, pourquoi c'était faire.

— C'est un hellénisme, observa Jason.

— A la fin je lui ai dit : « Pour faire l'amour, donc ». Et elle m'a répondu : <( Vous avez toujours été un amour. Même. C'est pas la peine de le faire. »

— Alors ?

— Alors, rien.

— Je vois ce que c'est, Princesse, et qui vous émeut. C'est une espèce de disparate qu'il y a des gens du peuple à nous, de mécompréhension, si on peut dire, qui les empêche de bien entendre un a rupin » . Certain soir, à Paris, alors que le cœur ne me pesait pas encore, j'étais en haut d'un omnibus, près du cocher, et nous passions les ponts, quand il me montra la Seine avec son fouet, en disant : (( Elle est toute

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chose, n'est-ce pas ? » Comme je ne devinais point ce qu'il voulait dire et que d'ailleurs le soleil couchant jouait sur les eaux : « Oui, répondis-je, on dirait une traîne de moire, et qui chatoie. » ^ — « C'est pas tant ça, qu'il reprit. C'est plutôt rapport à la grève des petits bateaux. C'est rigolo, pas ? Y a pas un chat. »

— Ça n'a aucun rapport à ce que je disais, observa la Princesse. Et puis, mon chéri, les chats ne vont pas sur l'eau. Alors, embrassez-moi.

Ce que fît l'Explorateur, en ajoutant, — pour dire quelque chose :

— Vous êtes la plus belle, ô Médée, entre toutes les femmes qui aient jamais enchanté le vin des fous.

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