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LE RETOUR

Quand le prince reprll connaissance, il faisait jour; plusieurs personnes s'empressaient autour de lui, non sans donner toutes les marques du dévouement. On l'avait délié, étendu sur des tapis ; une jeune femme, qu'il reconnut à ses voiles pour être de ces prêtresses qui faisaient tout à l'heure cortège à son supplice, éloignait une coupe de ses lèvres. Aucun monstre ne se faisait plus entendre, et Cœur-de- Fraise aurait douté de ses propres hasards s'il n'avait, à quelque distance, aperçu up débris sanglant. A jamais silencieux, le

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Hauteur de la Bête gisait sur le sol, et le peuple, autour de ce grand cadavre, s'écriait à voir son sein ouvert et cette plaie par où lui était sorti le cœur.

Peu à peu le prince comprit qu'un miracle achevait de se faire en sa faveur. Un dignitaire de la cour, en prenant place avec lui dans une litière qui devait les ramener au[)rès du roi, lui en expliqua le détail. Ce matin-là, des prêtres, surpris de ne voir pas revenir leur chef, poussèrent jusqu'au lieu du supplice, mais pour l'y trouver mort, et le prince sain et sauf, quoique évanoui. Un tel signe du destin devait le rendre comme sacré à ces peuples superstitieux. Aussi le roi tenait-il à lui faire réparation dans son propre palais : le courtisan ajouta même quelques paroles ambiguës où il laissait voir que l'inclination de la princesse n'était plus un secret, et qu'il en pouvait naître bien des événements heureux.

Mais le jeune homme, en arrivant au palais, dut prendre le lit et le garda plusieurs jours, en proie au plus dangereux délire, si bien qu'on désespéra de Tarracher à ce monstre nouveau. Tandis qu'il mêlait dans ses cris les noms de Maya et de la Bête ou réclamait avec fureur son collier, qui, en effet, avait disparu, Eronice était au pied de son lit, muette, et d'un tel dévouement que personne n'aurait su reconnaître en elle l'orgueil d'autrefois. Il guérit enfin ; elle montra moins de retenue encore dans la joie qu'elle n'avait fait dans la tristesse, et il devenait hors de doute que Je roi, amolli d'ailleurs par l'âge, ne se refuserait plus beaucoup de temps à couronner un amour trop manifeste.

Sans attendre même qu'on l'en pressât, c'est lui qui s'en ouvrit à Gœur-de- Fraise encore convalescent. Le prince était bien trop amoureux pour ne pas montrer beaucoup d'enthousiasme, ou pour se souvenir

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aussi expressément qu'il aurait dû de sa patrie, et que ce mariage l'allait peut-être retenir pour toujours loin des siens et de la lumière. Les fiançailles furent donc aussitôt déclarées.

Ce furent des jours délicieux. Gœur-de- Fraise ne quittait pas encore beaucoup ses appartements ; Eronice l'y venait retrouver, et ils pouvaient se croire encore dans la maison de Florinde, au temps que la peur et la jalousie nourrissaient leur amour naissant.

Il est vrai que Florinde avait disparu et que, le prince s'en étant enquis, Eronice marqua trop qu'elle souffrait de cette curiosité pour qu'il y persistât. Or Florinde s'était tuée de désespoir au moment qu'on menait Gœur-de-Fraise à son supplice, et la princesse ne voulait point qu'il le sût, la plaignît peut-être ou même la regrettât.

Mais elle ne haïssait point qu'il continuât

à lui parler de son pays : elle-même prenait sa part de ces souvenirs dangereux.

— Je sais bien — disait-elle — le hasard que courent ceux de ma race à monter vers le soleil. Au moins n'en ai-je connu aucun (pii Tait fait ; et peut-être que la route en est aujourd'hui perdue, malgré qu'il coure à ce sujet beaucoup de contes. Mais, Gœurde Fraise, qiie j'aimerais, auprès de vous, à découvrir tant de choses éclatantes, et voir étinceler le miroir des eaux. On va disant ici que votre lumière est fatale à nos filles, ([ue leur trop fragile cœur s'arrête d'y battre ; mais pourquoi m'accablerait-elle. Prince, <piand elle est douce à vos yeux, et que les mêmes fleurs s'en nourrissent dont votre enfance composait ses tendres ornements !

Ainsi devisait la princesse Eronice en voilant ses regards ; et si émxie à sentir près d'elle l'amant délicat dont elle rêve, en le voyant encore, qu'un oiseau lui semble se poser dans son cœur.

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Le |)rince lui dit :

— Vous rappelez-vous, Eronice, l'ajustement voluptueux et singulier où je vous aperçus d'abord : et pourquoi n'en avezvous depuis porté que d'autres ?

La princesse le regarda avec un air de reproche :

— Il m'a fallu — répondit-elle plus bas — être devant vos yeux pour éprouver que je n'étais jamais assez vêtue. C'est parce que je vous aime, Gœur-de-Fraise.

Et si à travers la fleur des dentelles et ce lin innombrable où Eronice se cache, comme l'étoile dans la voie lactée, une pudeur si divine se laissait découvrir, il verrait tout son corps qui a rougi.

Leur mariage fut enfin célébré parmi des pompes bizarres, où les peuples se réjouirent à pleine gorge. Ils avaient espoir confusément que la mort du grand prêtre les délivrait de la Dévoratrice, et qu'ils en seraient à l'avenir épargnés, comme avait

été ce beau prince. Quelle nation n'aurait tenu à honneur de le compter parmi les siens ? La cour elle-même était à demi conquise, et les dames au moins, qu'on y sait puissantes, lui souriaient. Il n'y avait pas jusqu'aux prêtres qui ne fussent secrètement soulagés par la mort d'un pontife qui avait pesé sur eux.

Mais le bon roi, c'est lui qu'il fallait voir, paternel, ventru, et qui semblait faire rayonner de sa personne runiverselle allégresse. Par ses fenêtres, il ne se lassait point de faire tomber sur les enfants des rues une pluie de piécettes et de croquignoles. Ou bien il descendait lui-même à sa cave pour y choisir quelque cru qui avait fermenté jadis avec sa jeunesse, et il clignait de l'œil en le rapportant.

— Vous n'en avez pas souvent bu comme celui-ci, semblait-il dire.

Or, quanta Cœur-de-Fraise, cela sautait aux yeux qu'il goûtait le vin tout autant que

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peut faire une modiste en bas âge. Mais il buvait d'un air profond, faisait claquer la langue, et regardait Eronice, qui admirait ses façons de boire.

Leurs noces s'achevèrent dans le silence d'une demeure dérobée.

Ils y avaient pénétré seuls, selon l'usage, à l'heure où le soir de ces climats vacille, nué d'azur, autour des choses. Du seuil^ elle leur sembla pareille à une pierre précieuse où Ton eût pénétré. Des feuillages et le murmure des eaux la pressaient de toutes parts. Mais au dedans ce n'était qu'ombres, sommeil ; peu de lampes luisaient dans les corridors, et tous deux écoutaient sonner leur marche, comme s'ils se fussent entendus eux-mêmes revenir.

— J'ai peur, dit Eronice, tandis qu'ils erraient à travers les chambres, sans découvrir celle dont ils avaient à la fois désir et honte.

Soudain le silence de ces confuses

murailles se rompit. Ce fut une espèce de cri, une plainte, la vibration interrompue d'un cristal où quelque main aussitôt, comme sur une bouche, se pose ; puis la fuite légère d'un pas, puis rien. Le prince se retourna vers Eronice et la vit, non sans frémir secrètement lui-même, toute criante de terreur.

La traîne de ses pâles vêtements, échappée à sa main, s'était répandue autour d'elle comme une écume, tandis que son doigt dressé semblait évoquer le silence. Et l'un et l'autre, échangeant des regards qui n'avaient plus l'air d'être les leurs, ils croyaient, à l'épouvante qui découvrit tout à coup leur véritable visage, se voir pour la première fois.

— Eronice, dit-il pourtant.

A cette voix, tandis que se dissipait autour d'eux une horreur pleine de chuchotements, ils avaient repris déjà ce mas(jue familier par où les hommes veulent qu'on

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les voie. Et comme si cela leur suffisait à se reconnaître, la princesse, avec un faible cri, tomba dans les bras de Cœur-de-Fraise.

— Qui donc — murmura-t-elle — me regardait tout à l'heure ?

— Chut, dit le prince, et il l'emporta. Le matin, quand ils sortirent du noir

sommeil, on entendait retentir dans les escaliers le pas des servantes. Sous leurs fenêtres, entre les jets d'eau teints de lumière, des paons blancs rouaient avec magnificence, pour humilier les fleurs.

— C'est joli, dit Eronice en battant des mains.

Le meilleur de leur amour s'épanouit dans ce décor aimable. Ils oubliaient d'en sortir, et c'est le vieux roi qui leur rendait visite en frottant ses larges paumes. Trop heureux si cette inquiétude de vivre qui nous poursuit jusqu'au sein des délices, ne les avait avertis bientôt de partir. Peu à peu c'est vers la lumière d'en haut

que s'orienta leur nostalgie. Aux moments mêmes qu'ils tissaient de leur tendresse les songes les plus ardents, quelque chose murmurait a ufond d'eux-mêmes : Comme vous vous aimeriez sous le soleil î

Et un jour, en effet, ils partirent.

Ce n'est point qu'on ne tâchât par mille efforts de les prévenir contre ce dessein, par des larmes^ par l'avertissement deslégendes, en leur cachant même tant qu'on le put le dangereux chemin qu'il fallait suivre.

— Hélas î — disait le vieux roi à Cœurde-Fraise, — ne serez-vous entré dans ma maison que pour en ruiner la dernière espérance ?

Et il soupirait. Mais la princesse alorsdisait en baisant ses grosses joues :

— Nous reviendrons.

De sorte qu'il fallut bien les laisser faire.

La route où, un jour enfin, ces égoïstes

amants s'engagèrent, serpentait tout d'abord

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parmi les monts, sans autre lumière que les éclairs muets et bleus qui sans cesse sillonnaient la nue. Un vieil ermite^ à qui ces solitudes étaient familières, guida le début de leur voyage. Au bout de quelques heures le chemin n'était plus qu'un étroit abîme, qui se confondit enfin avec une caverne. Le vieillard s'arrêta.

— Mon rôle est fini, — dit-il, — c'est à vous désormais de poursuivre votre voie dans les entrailles de la terre. Gela ne vous sera point trop hasardeux^ à condition de tenir toujours votre droite et de ménager vos torches.

Là dessus, il s'éloigna sans tourner la tête, comme s'il eût voulu leur cacher son inquiétude, cependant que ces princes intrépides entraient sans étonnement dans la nuit.

Ils entendirent bientôt gronder à travers l'épaisseur une onde invisible qui semblait en courant broyer des rocs. Le vent, qui

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retentissait autour d'eux, dans ces gorges, de mille sifflements, éparpillait l'éclat des torches le long des parois, sur les fleurs aiguës du cristal. Des ])apill()ns ténébreux palpitaient parfois autour de la flamme ; et l'un d'eux frôla la joue d'Eronice, comme une carresse inconnue.

Ils marchèrent longtemps. La jeune femme ne posait plus qu'avec douleur sur le roc ses plantes délicates. Le prince la portait presque ; ils en étaient à la dernière de leurs torches, quand enfin apparut au loin une faible tache de clarté.

— C'est le jour, c'est le jour î cria Gœur-de-Fraise.

Et en effet ils commencèrent de distinguer les choses autour d'eux. Quelques pas encore, et ce fut le soleil.

Une prairie, bordée d'arbres, déroulait son tendre tapis jusqu'à la rive d'un courant prochain. Partout épars, des arbustes, des lianes y balançaient les plus riches grappes.

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Un oiseau de rivière, azuré, s'envola à leur approche, si mollement qu'il semblait flotter dans l'air chaud. Et puis ce fut un nuage blanc qui passa sur le soleil, et dont l'ombre courait sur l'herbe.

Mais Eronice, elle semblait fléchir sous la joie. Ses yeux, ivres de couleurs nouvelles, se troublaient. Elle aima une fleur, la voulut cueillir, puis laissa remonter la branche, tandis qu'un insecte mis en fuite bourdonnait autour de son visage qu'elle défendait avec la main.

— Que c'est joli, dit-elle dune faible voix.

Ses paupières battirent ; elle se pendit au bras du prince, qui se pencha vers ses lèvres et il sentit faiblement passer sur sa propre bouche comme un souffle et comme un baiser ; tandis qu'il voyait deux yeux éblouis qui se rouvraient pour se fermer encore.

Et c'est ainsi que pour toujours Eronice

perdît cette même lumière, qu'elle venait de découvrir.

Le prince, à demi fou, errait à travers ces solitudes en appelant du secours ; et rien ne lui répondait que l'écho. Pourtant une voix ne vient-elle pas de retentir par derrière ces arbres, une voix profonde, qui agite en lui des souvenirs confus ? Il y court, — rien encore. Et voici qu'il a peur pour la morte, fait volte-face, se hâte vers l'ombrage où elle dort.

Mais il n'y avait plus là, debout, qu'une forme à demi voilée, qui soudain lui fit face : c'était Maya.

— Eronice, — cria-t-il, — où estEronice?

— Ne trouble plus Eronice, — répondit Maya d*une voix grave. — Elle est retournée au milieu des siens. Quoi, voudrais-tu la tuer encore ?

Un sourire triste plissait ses belles lèvres ; des larmes mouillèrent ses yeux pareils aux plus pâles émeraudes.

— O Maya, — dit le jeune homme, — qui donc es-tu ?

— Que t'importe, — répondit-elle en le baisant au front. — Celle qui passe et qui revient.

Et Gœur-de-Fraise vit que le collier d'orichalque étincclait autour de son cou.

TEAOS

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