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L'ETRANGE ROYAUME

Il est douteux si les conseils de Sylbergius firent impression sur Cœur-de-Fraise ; du moins est-on assuré qu'ils n'en laissèrent point de durable. Car c'est d'instinct que la jeunesse poursuit ses plaisirs ; et les eaux, en courant aux abîmes, obéissent à de moins fatales lois.

Mais, parmi ces jeux où l'on est trop exposé à prendre pour tendresse ce qui n'est que l'épanouissement des sens, le prince' gardait à Maya le meilleur de son âme, et jamais cette sœur qu'il s'était choisie ne fut tout à fait absente, même (ou surtout)

de ses moins avouables actions. Elle venait, comme on l'a dit, d'entrer dans sa dix-neuvième année, belle d'ailleurs à miracle, et d'un aspect j)resque saisissant à cause de sa grande pâleur et de ces rej^ards couverts par quoi elle semblait se trahir de trop savoir les choses passées.

Etait-ce donc qu'il y eût pour Maya en quelque lieu de plus amples enseignements et une autre vie qu'à Glairevallées ? Ces absences, dont son ami ne lui pardonnait toujours pas le mystère, s'étaient faites |)lus nombreuses avec les années, sans qu'elle se souciât davantage d'en fournir aucune excuse ; et il y avait quelques jours à peine qu'elle était revenue quand à nouveau elle disparut. Gœur-de-Fraise averti aussitôt de ce qui lui semblait la pire des infortunes, son cœur maigrit et se glaça comme un oiseau qui meurt : à chaque nouvelle absence de Maya il connaissait mille fois mieux combien elle lui était chère.

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Il n'est pudeur que d'âme blessée ; et les bruits frivoles de la cour étaient une offense à sa peine. Il sortit de ses appartements, se dirigea A ers la campagne.

En vain lui sourirent deux chambrières de la reine. En vain, auprès du puits, la fille d'un jardinier, qu'il avait poursuivie l'autre jour derrière les treilles, l'aperçut et, penchée sur sa hanche, le pied droit posé à peine, suspendue et près de s'envoler, elle heurta comme par mégarde les pierres de la margelle avec son arrosoir. Gœur-de- Fraise ne vit rien, n'entendit rien. La tête basse, il allait devant lui sans but.

Il marcha longtemps. Le soleil était haut dans le ciel : il ne le sentit pas, ni ne s'aperçut davantage que les bois où il venait de pénétrer lui étaient nouveaux. Des arbres d'une venue excessive lui cachèrent bientôt tout le ciel, le jour lui-même ; et, à marcher dans cette ombre si verte, ce fut comme s'il traversait une émeraude.

Presque aussitôt tout s'éclaircit, et Cœurde-Fraise se trouva sur le bord d*un gouffre de rochers. Dans la profondeur se laissait apercevoir le miroitement d'un fleuve.

Cœur-de-Fraise avait soif, et il se mit à descendre vers la gorge, tant bien que mal, en s'aidant de ses mains. Quoique l'entreprise en fût plus longue et plus malaisée qu'à l'apparence on aurait cru, il se trouva enfin auprès d'une eau où riaient des îles de verdure. Un nombreux branchage et ces herbes que l'ombre engraisse et parfume en embarrassaient l'abord sans toutefois la dérober entièrement à la vue ; et le prince enfin s'y étant frayé un passage, déjà il se hâtait vers Tonde quand à l'improviste il aperçut sur le sable l'empreinte d'un pied étroit et nu.

Pourtant ce n'était autour de lui que solitude. Nul bruit qui troublât la religion de ces forêts : à peine le murmiùre, caché au loin, d'une eau qui tombe, ou, par inter-

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valles, le bec du pivert dans le tronc d'un chêne. Et sur le lac, miroir infini, taché d'ombre çà et là ou d'une verdure silencieuse, rien n'apparaît.

Mais entre deux îles quelque chose n'at-il pas relui, sous les branches tombantes ? Oui, un bras dont la blancheur éclate, un visage au fil de l'eau, un visage qu'il croit reconnaître, qui disparaît. Une trace moîrée^ frissonne sous le soleil... rien. Puis le bras s'agite encore, comme pour faire signe, s'évanouit encore. Le prince doute. Si c'était Maya ? Et ne demandait-elle pas secours ? En grand hâte, il se dépouille : le satin rose et la batiste jonchent l'herbe à son côté, et son collier lui reste seul, qui tinte et reluit sur sa poitrine. Alors il se jette à l'eau.

Cœur-de Fraise était bon nageur et ne doutait pas d'atteindre en peu d'instant les bords de l'île oii une illusion peut-être lui avait fait voir sa sœur. Jamais il n'avait nagé ainsi. Un courant secret semblait

seconder ses efforts ; il ne le put bientôt plus mettre en doute, et, enfin, se sentit entraîné d'une telle puissance qu'il avait assez que faire de se maintenir à la surface des eaux sans vouloir en devancer la vitesse : déjà deux ou trois fois, en traversant un tourbillon, il avait éprouvé, non sans horreur, au-dessous de lui, la succion de Tabîme.

Porté ainsi jusqu'au bord qu'il avait désiré d'atteindre^ il le trouva désert. L'apparition avait dis})aru ; et peut-être n'était-ce qu'un mensonge, ou le reflet des eaux, car la berge ne gardait aucun de ces hiéroglyphes que les baigneuses empreignent de leurs pieds nus sur les rivages, au moment de se laisser glisser dans Tonde et que, par avance, effleurant l'eau d'un orteil rétracté, elles crient de saisissement.

C'est là que le prince voulait atterrir ; mais quelle ne fut pas son angoisse à s'apercevoir que cette espèce de torrent sous-

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marin où il était enveloppé liait en quelque sorte ses membres et ne se laissait point vaincre. Le bruit de cascade qu'il avait déjà entendu grossissait maintenant à ses oreilles. Peu à peu cela devint pareil au grondement d'une cataracte ; et l'onde emportait toujours Gœur-de-Fraise.

Il avait contourné l'île, et là le paysage avait changé. Une seconde rive se dressait à sa gauche : toutes deux suspendaient sur sa tête un aride chaos de pierre et, se rétrécissant peu à peu, semblaient, à l'horizon, brusquement barrées par une montagne. C'est là qu'on entendait mugir la chute.

e prince n'eut pas le temps de beaucoup réfléchir sur ce point. D'une vitesse sans cesse accrue, l'eau bouillonnante, tourbillonnante, avait atteint le roc. Un instant on eût dit qu'elle s'y allait écraser, quand une ouverture jusque-là invisible, où tout s'engouffrait, apparut à ras des flots et l'ense-

velit. Comme si le tonnerre même l'eût englouti au fond de cette bouche géante, Gœur-de-Fraise s'abîma dans les ténèbres et le bruit. Les eaux sans cesse le heurtaient contre la voûte : c'est à peine s'il y trouvait l'espace de respirer un air glacial qui retentissait autour de lui comme l'haleine d'un géant dans un sifflet de pierre. Il se sentit enfin tomber à pic, au milieu du vent, de l'écume, des tourbillons : sa connaissance l'abandonna.

Quand il revint à lui (sans doute avait-il nagé d'instinct malgré son évanouissement), ce fut pour se trouver à la surface d'une eau presque dormante. Les cris de la cataracte se perdaient au loin, mais l'obscurité semblait s'être épaissie encore. Gœurde-Fraise sentit le désespoir envahir son cœur.

Ses forces commençaient de s'épuiser, quand il lui sembla enfin distinguer à travers les ombres de vacillantes lueurs qui

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ne ressemblaient pas mal à la flamme d'une chandelle qu'une aïeule abrite avec ses doigts, au retour de la veillée. Le prince dirigea ses efforts de ce côté, et enfin atteignit une place propice, faite d'herbe et de sable.

Non loin de là quelques arbres d'une blancheur entière et pareils aux sapins que l'on voit l'hiver se couvrir de givre, encore que ce ne fût que la naturelle couleur de ces feuillages, répandaient le même phosphore qui avait tout à l'heure guidé Cœur-de-Fraise. Ce peu de lueurs éclairaient confusément une solitude coupée de troncs résineux. Le nageur épuisé y put goûter quelques instants, avec le repos, l'aromate d'un air clément et léger où régnait le silence..

Il se releva bientôt et reprit sa marche ; nu et sans armes, comme il était, il craignait et désirait tout à la fois que ce pays, où il ne se pouvait empêcher de songer au royaume sans soleil du conte, lui présentât des

habitants. L'homme est ainsi fait qu'il a besoin d'autres hommes et craint l'ennemi le plus redoutable bien moins que d'être seul.

Cœur-de-Fraise n'alla pas très avant le long de la rive sans entendre un bruit de voix. S'étant autant (ju'il le put approché, en se dissimulant derrière Je tronc des arbres, il distingua bientôt un groupe de jeunes lilles qui s'abandonnaient au plaisir du bain. Quelques-unes, dans l'onde ébattues, la fouettaient de leurs mains vers la face d'une compagne. D'autres, couchées sur le sable, attendaient en caquetant que la douceur de Tair séchât sur leurs corps les humides étreintes du lac. Une seule, la plus rapprochée de Cœur-de-Fraise, et dont il admira le beau visage, semblait se tenir à l'écart de ces jeux. Au contraire de la |)lupart de ses compagnes, elle était vêtue, et d'une sorte d'hermine si exacte à épouser ses formes que le prince balança d'y voir

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un vêtement, ou si la nature, par un caprice cruel, l'avait condamnée, en l'habillant de cette claire fourrure, à ne jamais connaître les voluptés d'une pudeur qui se renie.

Gomme elle marchait vers Cœur-de- Fraise, elle se trouva bientôt à portée de l'apercevoir, à demi caché derrière un arbre, hésitant entre le désir qu'on le distinguât et la gêne où il se sentait d'un si médiocre appareil. La jeune femme poussa un cri de surprise, porta la main à ses yeux, détourna la tête.

Mais lui, levant les bras et d'une voix suppliante :

— Ne vous montrez point offensée, — dit-il, — Madame, du dénuement où m'a réduit le hasard...

La douceur de son parler rassura la jeune fille, qui tourna à nouveau vers lui un visac'C menu que des cheveux semblables à une quenouillée d'or couronnaient d'un édifice brillant. Elle continuait de tenir une

main contre ses yeux, mais non point tellement close que son regard ne se pût glisser entre ses doigts ; et remarquant que la modestie du prince le faisait toujours se tenir caché :

— Etranger, — dit-elle à son tour, — un hasard, qui n'est pas sans périls, t'a fait rencontrer l'héritière de ce royaume, où tu semblés nouveau venu. Car moi donc, je suis la princesse Eronice, que les poètes ont surnommée le Halo des cœurs. Et toi, de même, dis-nous quels sont ton pays et ton nom. Ou plutôt laisse que je te fasse apporter auparavant par quelqu'une de ces filles les moyens de paraître devant nous.

Eronice indiqua du doigt les baigneuses qui continuaient de se divertir sans prendre garde à leur colloque ; puis, s'étant éloignée ([uelque peu, elle appela :

— Florinde !

Une belle fille, qui se jouait encore dans le lac, se dressa toute ruisselante, secoua

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ses cheveux et courut vers la princesse. Gœur-de-Fraise, sans entendre ce qu'on disait, la vit faire un geste de surprise, disparaître et venir lui présenter à bout de bras une robe blanche^ elle-même ne restant vêtue, comme l'églantine, que d'une faible rougeur.

C'est ainsi, que, peu après, Cœur-de- Fraise se trouva assis sur Therbe, entre la princesse Eronice et deux ou trois seulement de ses suivantes, les autres avant été renvoyées à la ville avant de l'avoir aperçu. Lui, ayant dissimulé son collier sous la robe de Florinde, contait maintenant à ces filles mille aventures dont il était fort innocent ; mais il n'était pas sans savoir, d'après ses livres, que les héros, aussitôt leur sort devenu contraire, ajustent à la vérité d'ingénieux déguisements. Et voilà pourquoi Cœur-de-Fraise se faisait passer aujourd'hui pour un puisatier de Gérisonde vendu enfant par dès Bédouins et plus tard

228 COMME UNE FAiNTAISIE

par ses maîtres à des mages qui lui faisaient exercer dans leurs jardins sa pénible industrie. C'est là qu'il avait découvert, à force de fouir, un lleuve sous la terre et une barque enchantée qui l'avait conduit... On avait l'air de le croire. Peut-être la princesse n'avait-elle point fait attention tout à l'heure à son collier, ou ne Técoutait-elle maintenant, comme font les femmes qu'avec les yeux. Cependant une lumière laiteuse de plus en plus vive, s'était levée sur le lac, éteignant la lueur des arbres et qui faisait voir à chaque minute un peu davantage Cœur-de-Fraise à l'aimable Ero nice. Avec sa robe tirée jusqu'aux chevilles, une couronne de roses blanches qu'on lui avait posée sur le front afin de le déguiser mieux, ou peut-être par un tendre badinage, assis en équerre, les orteils d'ensemble, la bouche gonflée par la moue des inventions laborieuses, il avait l'air d'une très jeune fille ; et la princesse, qui n'en détachait pas

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plus ses ret^ards que l'enfant du jouet qui luit derrière la vitrine, tour à tour éclatait de rire ou se mordait les lèvres en le regardant à travers ses cils, tandis que les suivantes, attentives à son impérieuse humeur, riaient ou rêvaient avec elle.

Mais Florinde, qui se dissimulait derrière un buisson par une retenue dont ses compagnes lui reprochaient en riant la nouveauté, tournait aussi sur Gœur-de-Fraise un visage fixe et silencieux. La brise irrégulière qui soufflait, tiède tantôt et tantôt fraîche, ou peut-être son propre songe, lui arrachait parfois un frisson ; et soudain cambrée, les reins creux, les lèvres entr'ouvertes, elle continuait de regarder le prince avec des yeux qui tournaient au noir.

— Voici le jour, dit Eronice.

Ces paroles causèrent au prince un insensible frémissement. Tous se levèrent.

— Florinde, — reprit-elle, — nous ne saurions demeurer plus sans risquer d'être

surpris. Mais je songe à la maison de ton père, qui est à l'écart de la ville, et lui, je pense, discret. C'est toi qui vas donner asile à l'étranger, au moins jusqu'après les fêtes de la Bête, qui sont pour lui le temps le plus dangereux. Marche devant, tu nous conduiras.

— Mais, Princesse... objectait la belle, toujours cachée derrière ses branches.

Le rire des autres suivantes récompensa seul tant de pudeur ; et, d'une voix où perçait un peu de menace :

— Faut-il que j'aille moi-même te débucher, dit Eronice.

Elle ne résista pas davantage, prit la tête de la petite troupe, et Ton partit.

Florinde était une fille grande, svelte, qui marchait d'un pas élastique. Elle passait pour sensible.

LA TENDRE GEOLIERE

Le père de Florinde tenait état de maraîcher, et il l'était du roi ; bon homme au demeurant, quoique taciturne, et fort abstrait en ses légumes, qui croissaient blancs comme la porcelaine. Il avait déjà gagné ses jardins, du côté de la ville, à l'heure où Cœur-de-Fraise pénétra dans sa demeure.

Nul autre que lui ou sa fille n'y habitait ; et comme on n'avait, vu l'heure matinale, rencontré personne, cette partie d'ailleurs de la banlieue étant réservée aux bains de la

princesse Eronice, Cœur -de -Fraise put

prendre dans le plus grand secret possession de ses appartements.

Ils se composaient d'une seule chambre, celle de Florinde, petite, mais coquette de meuble. Dès que la jeune fille ly eut introduit, elle le quitta, soucieuse d'amender sa mise ou de le laisser à son repos.

Le jeune homme dormit longtemps sans doute, car à son réveil la chambre était à demi dans 4'oinbre. Il s'assit au bord du lit, comme depuis son enfance il aimait à faire, ayant toujours tenu à dédain les fauteuils ou les escabelles, mais par contre fort épris, pour passer sa fatigue, des pelouses, des tables et des marches d'escalier. Le prince s'assit donc au bord du lit, les jambes pendantes, et rêva.

11 avait très faim, comme aussi (juelque inquiétude. Ces fêtes qu'on avait dites, dont la princesse voulait le tenir écarté, qu'étaitce de si terrible ? Des images de tournois et les combats des chevaliers lui revinrent

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en mémoire ; il se vit luttant contre des monstres, comme son ancêtre Hugues-le- Rouge, qui avait endormi un dragon en lui contant des histoires, pour le mieux égorger ensuite ; il songea à son aïeule Endregothe, qui, livrée en tribut à une tarasque, ne s'en voulut point, quelque chose qu'on lui pût remontrer, laisser occire, comme c'était l'ordonnance, mais, tout au contraire, l'étrangla.

A ce moment la porte s'entr'ouvrit.

— Monseigneur, murmura-t-on.

Gœur-de-Fraise tourna la tête.

— Ah î — cria Florinde, — je savais bien, moi, que vous étiez prince.

— Je serai tout ce qu'il vous plaira, répondit-il, tandis qu'elle disposait des lampes.

Elle disparut encore, revint avec un plateau de pâtes mêlées à des fruits. Alors^ s'agenouillant devant le jeune homme, elle éleva vers lui cette belle nourriture et ses

bras nus ; si courbée elle-même que, par delà sa nuque, il apercevait la plante rose de ses pieds. Mais il la força de se tenir debout, malgré ses protestations que leurs rois étaient toujours servis en cette manière, et il vit qu'elle ressemblait, sous ses récents atours, à un oiseau des îles. Une écharpe couleur d'aurore bouillonnait autour de sa robe. Elle avait les bras et les pieds nus, un peigne d'or en haut de ses cheveux et une guirlande de fleurs jaunes, parure précieuse -en ces climats. Gomme ses mains restaient prises, Gœur-de-Fraise y vit jour à l'embrasser un peu plus peut-être que n'exigeait la courtoisie. Mais Florinde savait trop ce qu'on doit aux grands pour détourner ses lèvres, encore que le respect la retint de rendre à Gœur-de-Fraise ses civilités.

— Si la princesse nous voyait, dit-elle enfin.

Et elle posa son plateau.

— La princesse ?

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— Elle est si jalouse, fîgurez-vous. Toute petite, si ses chiens me caressaient seulement, elle me faisait égratigner par les autres filles.

— - Mais c'est une peste, — dit-il en souriant de son caquet. — Et vous croyez qu'elle serait aussi jalouse de moi que de ses cliiens ?

— Vous n'avez pas vu comme elle vous mangeait des yeux, pendant que vous débitiez vos contes ? Ah ! ce n'est pas moi qui m'y suis laissé prendre, au moins.

— Florinde, vous perdez le respect.

— Si vous saviez, au lieu de ça, comme elle traite les cavaliers de la cour. Elle cracherait dessus, si elle osait. Il faut dire aussi qu'aucun n'est joli garçon comme vous.

Gœur-de-Fraise ne se put tenir de reconnaître cette flatterie par un autre baiser.

— Allez-vous finir? Si vous m'embrassez tout le temps, comment voulez-vous que je parle et que vous mangiez vos confitures ?

23i\ GOMME UNE hAiNlAISIE

— Eh bien, embrassez-moi à votre tour, Florinde. Après quoi je serai sage, et je mangerai mes confitures.

Florinde devint toute rose.

— Je n'ose pas, dit-elle.

— C'est si facile. Vovez.

Florinde sentit le péril qu'à se trop défendre on court de ne se défendre plus : elle osa.

— Maintenant, — reprit Cœur-de-Fraise, ([ui avait entamé son en-cas, — parlez-moi un jieu d(î ces terribles cérémonies.

— Cérémonies?

— Oui, cette bête, dont il faut se tenir caché.

Elle baissa la tête sans répondre.

— Vous ne dites rien.

Florinde avait perdu sa langue. Il sauta du lit.

— Florinde, si vous me refusez encore, vous allez vous faire...

Mais elle semblait prêter Toreille à

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quelque bruit du dehors que le prince n'avait point remarqué. Tout à coup, elle ouvrit la fenêtre.

— Ecoutez, dit-elle.

C'était une voix au loin, une voix plaintive, et pourtant si terrible que le jeune homme sentit son cœur se remplir de froid.

— Qu'est-ce donc? balbutia-t-il.

— C'est elle, — dit Florinde en refermant les carreaux ; — la bête qui tue les hommes.

Ce fut au tour du prince de demeurer silencieux. La jeune fille continua :

— Elle ne touche pas aux femmes, et d'ailleurs se montre surtout féroce envers le royaume voisin, de l'autre côté du Grand Lac. C'est comme si elle en haïssait les habitants plus que les nôtres, dont elle tue pourtant aussi quand la faim l'y pousse, ou Dieu sait pour quelle cause. C'est pourquoi une fois par an on lui abandonne, en un certain lieu, des captifs ou des condamnés, des esclaves même, s'il n'y a pas mieux. Et

cela l'apaise, quoique d'esclaves elle ne soit pas friande, plusieurs s'en étant retrouvés auxquels elle n'avait pas seulement mordu et qui n'étaient morts que de peur.

A ce moment, ils entendirent retentir encore, mais à une moindre distance, la profonde plainte du monstre. Nul ne l'entendait sans épouvante, ni le mortel désir de l'entendre encore ; et, sans doute, ainsi se plaignaient les sirènes, quand la faim qui dévorait leurs entrailles les faisait chanter sur la mer.

— Gomment est-elle ? demanda le prince.

Florinde haussa les épaules.

— Ceux qui l'ont vue ou ceux qui ont vu la mort sont-ils revenus nous en faire le portrait? Dieu nous garde de le jamais savoir, et c'est assez qu'un seul pourrait vous répondre. Il a bientôt deux cents ans, et c'est notre grand prêtre, celui qui a le choix des victimes, qui les lie sur le Roc-

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de-Mort, celui qui veille sur leur dernière nuit. Nous l'appelons le Hauteur de la Bête.

— Est-ce bientôt, ce... divertissement?

— Dans quinze jours : les victimes ne sont pas encore choisies.

— Il y en a beaucoup, d'ordinaire ?

— Gela dépend de leur valeur : une seule quelquefois.

Le prince acheva sans gaieté son repas de fruits et de confitures. Les lèvres même de Florinde lui étaient devenues comme des feuilles sèches, et il ne savait plus rien de galant.

— Je vous quitte pour aller dormir, — dit enfin la fille du maraîcher. — Demeurez sans crainte : mon père est averti, et, demain matin, la princesse Eronice viendra vous voir.

Eronice vint en effet. Florinde était déjà auprès du prince, et tous deux fort rapprochés, mais qui se séparèrent comme deux enfants près d'être pris en faute, à peine

eurent-ils reconnu la voix de la jeune princesse. Florinde alla à sa rencontre et l'introduisit chez Gœur-de- Fraise.

Eronice était seule, ayant laissé ses suivantes au bain. On reprit à trois la conversation de la veille ; les jours suivants, on ne s'en lassait point encore.

Quand même les inclinations du cœur confondent les calculs de la raison, il peut paraître incroyable que cette princesse se familiarisât ainsi avec un artisan. Mais, outre qu'Eronice était bien plus esclave de ses caprices que de son orgueil, il faut prendre garde que cette histoire a pour théâtre un pays presque fabuleux, où les métiers étaient considérés à proportion des hommes, non point les hommes d'après leurs métiers, qui d'ailleurs lui apparaissaient tous à elle dans un égal éloignement de sa grandeur.

Au fond d'un fauteuil, et toute méditative, le doigt contre sa joue, elle écoutait des

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choses de là-haut mêlées de contes : la guerre des génies, les sortilèges de Vénus, Mélusine, ou bien tout ce qui danse sous les regards silencieux d'Hécate. Mais le soleil, ou les choses que Ton voit sur la mer, et l'émail encore du printemps, lui étaient la plus riche des fables. Bercée de paroles inouïes, amoureuse, sans en rien connaître, de la belle lumière du jour, elle fixait sur l'invisible deux yeux pareils à ces émeraudes trop pâles qu'un joaillier a mises nues avant qu'elles aient eu le temps de mûrir. Et le jeune homme alors se taisait en la contemplant.

Chaque jour il buvait un peu plus le poison de sa beauté. Sans qu'il le sût encore, une idole nouvelle s'était dressée devant lui, cachant les figures d'autrefois. Cette idole, elle était là, vivante : si leurs regards se rencontraient et que, rougissante un peu, elle baissât la tête, Cœur-de-Fraise ne savait plus où reprendre le fil de son récit.

Mais que ce fût la voix de Florinde, ennuyée de silence, qui les tirât de leur rêve, ils s'étonnaient à l'entendre, tant leur mémoire l'avait bannie, et la princesse, irritée (mais de quoi ?) s'écriait impérieusement :

— Continuez donc, Cœur-de-Fraise. Ne me parliez-vous pas de ces grappes que l'on cueille en grand nombre, au temps oii votre soleil devient moins ardent, pour les presser ensuite au fond des cuves ?

La suivante haussait les épaules à la dérobée. (( Ah ! si je voulais tout dire, » pensait-elle.

Car le prince ne voulait point qu'elle détrompât Eronice sur son compte ; elle lui avait jusqu'à ce jour tenu parole. Il avait d'ailleurs pour elle, en l'absence de la princesse, des attentions : la hlle du maraîcher était belle, presque aussi belle qu'Eronice, et son hôte, dès qu'il s'en souvenait, ne manquait pas de le lui faire sentir le plus

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tendrement du monde. x\ussi bien n'était-ce point trop d'une bouche ardente aux baisers pour lui faire prendre en patience les ennuis de sa prison.

Car on tenait Gœur-de-Fraise caché plus que jamais ; les fêtes de la Bête approchaient, et le grand prêtre, qui était à court cette année-là d'illustres victimes, n'aurait point manqué d'envoyer le jeune homme au sacrifice s'il l'avait découvert. La haine de ce peuple contre les étrangers s'en fut réjouie ; et en particulier la détestation singulière où il tenait tout ce qui respire sous le soleil.

Mais il advint qu'à la longue le prince marqua moins d'empressement envers Florinde, soit qu'il crût qu'elle n'était plus un remède assez actif à sa captivité, ou que peut-être l'image d'Eronice fût devenue assez tyrannique pour lui faire prendre en dédain toutes les autres choses.

Un soir que Flôrinde, en vain empressée

autour de lui, ne lui avait su arracher ni une caresse ni un sourire, et à peine songeait-il parfois à la flatter de la main, comme on fait une cavale ardente et familière, elle finit par fondre en larmes ; mais comme à ces marques de sa tendresse elle avait joint quelques reproches, et ces paroles mal voilées d'une jalousie qui vient de naître, le prince ne le prit pas trop bien. Peut-être même se montra-t-il dur.

Le lendemain, quand Eronice lui fit sa visite accoutumée, un j)eu de mécontentement se lisait sur son visage.

— Ainsi, — dit-elle au jeune homme, — vous n'êtes plus puisatier. Monseigneur ?

Florinde l'avait donc trahi ? Il en eut d'abord un peu d'humeur ; et la princesse, de son côté, éprouvait du ressentiment qu'il se fût laissé deviner par une autre qu'elle. Elle ajouta :

— Je suis heureuse ([ue vous ayez fait confidence de votre rang à M^'® Florinde,

et que son indiscrétion ait bien voulu nous permettre de ne vous traiter pas seulement selon votre mérite.

Le prince Cœur-de-Fraise n'était pas très familier aux perfidies des paroles féminines. Leur cœur lui était moins connu encore, chose irritable, riche de mensonges, légère. On ne balance pas de croire que tel courtisan lui aurait trouvé la figure d'un béjaune, tandis que, cherchant quelque réponse, il considérait avec attention, au bord de sa robe, la pointe de ses pantoufles en plumes.

— Puis-je au moins espérer — continuât-elle — votre pardon pour vous avoir fait vivre chez un maraîcher?

Florinde intervint :

— Le toit d'un maraîcher — dit-elle — est toujours assez bon quand il vous abrite delà mort, n'est-ce pas. Monseigneur?

— Vous a-t-on parlé, Florinde ? dit la princesse avec hauteur.

i40 COMME UNE FANTAISIE

La suivante et irritée, qui étincela des yeux, parut un instant vouloir entrer en révolte. Mais elle se tut, et le prince, relevant la tête :

— J'aime mieux — dit-il inopinément — qu'on me livre au grand prêtre î

Ces paroles frappèrent Eronice au cœur.

Ainsi, l'on était tout de suite las de ses reproches, les premiers. Mais cela n'eût été de rien encore : l'insupportable, c'est que le prince semblait la mettre en parallèle d'une autre, et de quelle autre ? Sa suivante.

Lui-même, cependant, souffrait de ces mêmes offenses qu'il faisait souffrir. Mais quoi, il était lâche entre deux femmes, comme tous les hommes sont, fussent-elles aussi inégales qu'un chou d'âne à la plus haute fleur du magnolier.

La princesse devint très pâle, baissa la tête et sortit.

Alors Florinde se rapprocha peu à peu de Cœur-de-Fraise. Elle ondulait maintenant

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autour de lui comme afin de mieux s'offrir à son attention. Mais qu'il était loin d'elle ; et de toute son âme avide à poursuivre, sur la pierre du corridor, ô Eronice, le claquement léger de tes sandales.

A son tour la suivante éclata en reproches. Etait-elle donc si peu de chose qu'on la caressât tour à tour ou la fît taire, ou s'en défît, ou même ne s'en souvint plus ? Pour n'être que la fille d'un jardinier, comme la princesse lui en faisait reproche, on n'est pas une chienne, et le prince au moins devait se souvenir que sa propre vie ne tenait qu'à sa discrétion.

— Voilà que vous me menacez, — dit Gœur-de-Fraise. — Eh bien, courez me trahir : mais pour Dieu, ne me rompez plus la tête.

Florinde poussa de nouveaux cris, éclata en sanglots, quitta la chambre. Le prince que ces luttes, pour lui être flatteuses, ne laissaient pas d'incommoder, se sentit d'abord

heureux qu'on le laissât. Pour la première fois, depuis bien des jours, il se souvint de songer à Maya, sa sœur, de qui la tendresse n'était jamais un fardeau. Où était-elle maintenant, et pensâit-elle à lui ? Ces pensers ne tardèrent pas à lui paraître mélancoliques : déjà il s'ennuyait d'être seul. C'est que de peur d'être aperçu il lui fallait observer la clôture presque tout le temps ; et comme ces peuples de dessous terre n'ont pas de livres ou il sût lire, la solitude lui devenait bientôt à charge.

Au bout de deux ou trois heures seulement, on gratta à sa porte. C'était Florinde, tout près encore de pleurer.

A petits pas, comme une enfant qui a honte, elle s'approcha du prince.

— Pardonnez-moi, Monseigneur, — ditelle, — j'étais folle tout à l'heure.

Le regret, un reste de jalousie peut-être, firent jaillir violemment des larmes hors de ses yeux : premières gouttes d'une source

l'étrange royaume 249

longtemps refoulée à qui s'ouvre soudain la lumière.

— J'ai tant de chagrin d'être loin devons, ou quand vous m'oubliez. J'aimerais mieux que vous me donniez des coups, comme fait mon père quelquefois, ayant bu, et je vous sentirais au moins tout près de moi.

Elle osa lui mettre ses beaux bras sur les épaules.

— Non, Florinde, — dit le prince en souriant, — je ne vous battrai pas, et au contraire...

Gomme il avait commencé de lui parler fort près des lèvres, le reste de ses paroles ne fut plus qu'un double et confus murmure. Pour la première fois Gœur-de-Fraise goûtait tout ce qu'un baiser acquiert de saveur à se tremper de larmes, et sans doute allaitil perdre dans son attitude un peu de cette dignité qui est une des figures de la vertu, lorsque la porte s'ouvrit, découvrant la princesse.

Gœur-de-Fraise sentit Florinde trembler contre lui à reconnaître dans la voix de sa maîtresse le plus dangereux emportement, et le serrer davantage. Mais Eronice, à qui la jalousie faisait perdre toute mesure, l'arracha de cet asile, lui laboura le visage de ses ongles, la foula aux pieds. Et cette fille, à qui une servilité trop longue ôtait le cœur de se défendre, ne savait qu'en appeler au prince.

— Monseigneur, répétait sa voix suppliante.

Mais Gœur-de-Fraise, la princesse avait- €lle donc sur lui tant d'empire qu'elle n'eût qu'à paraître pour le réduire au plus lâche silence ? Au moins la laissa-t-il à sa guise épuiser ses pieds, ses faibles bras contre sa suivante : et celle-ci, lasse d'implorer, s'était tue, tandis que la rage séchait ses yeux.

n — Je suis honteuse — dit enfin la princesse en revenant à Gœur-de-Fraise — de m'être laissée ainsi emporter devant vous.

l'étraxNge royaume 251

Le jeune homme ne répondit rien.

D'un regard de plus en plus sombre, Florinde le considérait en se rajustant. Un peu de sang coulait sur sa joue.

Eronice maintenant éprouvait une espèce d'ivresse, ce philtre que verse la violence. Elle reprit, en mettant de l'embarras sur ses traits :

— Qu'allez-vous penser, Prince ?

Elle semblait avoir peur de sa propre voix, et enfin, relevant la tête par une inflexion familière aux biches près de s'enfuir, elle reprit plus ardemment :

— N'est-ce pas avouer qu'on vous aime? Gœur-de- Fraise eut cet air d'un sot qu'en

pareils cas laissent voir les hommes ; et peut-être n'en est-il aucun qui aime à s'entendre dire de ces brutalités. Il murmura pourtant en réponse :

— Et moi aussi, je vous aime.

Tous deux demeurèrent alors à se considérer avec un commencement de haine.

Florinde cependant rampait vers eux.

Elle aurait de bon cœur poignardé le prince, et par là il n'est pas douteux qu'elle ne l'aimât tendrement ; mais elle avait peur d'Eronice.

Celle-ci venait enfin de surmonter la gêne des premiers aveux, et comme le prince tardait à la prendre dans ses bras, elle s'y laissa tomber d'elle-même. Le trouble le plus délicat se pouvait lire sur sa face. Ses veux étaient à demi fermés. Sa bouche entrouverte découvrait de jeunes dents, comme fait de ses grains une grenade éclatée au soleil, et les lèvres en étaient très rouges, celle d'en bas un peu courte et creusée d'un sillon. Le prince ne se put alors tenir de les baiser. Mais c'en fut trop pour Florinde.

Avec le mouvement d'un serpent qui larde et siffle, elle se redressa et cria des ïiots entrecoupés en s'élançant vers la

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porte. Eronice, trop tard, vit le péril et la voulut arrêter ; déjà elle avait fui.

— Qu'avons-nous fait, — dit-elle. — Hélas î je connais toute la bassesse de cette fille. Si sûre qu'elle soit de ma vengeance, sa haine l'emporte. Elle va vous trahir, et par ma faute. Où vous cacher maintenant ?

— Non, — dit-il, — je ne me cacherai plus. Est-ce vivre en prince, à la fin, que de se blottir sans cesse dans les trous comme un rat ? Et d'un moment à l'autre il fallait que tout ceci éclatât. Mais, Princesse, si nous sommes dans ce doute de ne plus nous voir, au moins n'attristez pas ces instants, et plutôt...

Gela était justement ce qu'il fallait dire pour la mettre au désespoir, si Gœur-de- Fraise n'avait pas su d'autres remèdes, qui furent de la prendre dans ses bras et d'étouffer sa plainte.

— Peut-être — murmurait-elle — que Florinde se ravisera.

— N'y pensons plus, répondit-il ; et c'est vrai qu'ils n'y pensaient déjà presque plus, tant la conscience du danger lui faisait exprimer sans rougir des choses éloquentes et tendres.

Mais un bruit nombreux de pas, des armes choquées, la porte qui s'ouvre, viennent trop tôt les avertir que Florinde n'a pas en vain menacé.

LA DEVORATRIGE

Il n'est pas utile de décrire dans le particulier les bizarres cérémonies, cortèges, jugements, incantations, anathèmes, ni autres pompes, appareils ou grimaces qui eurent pour but de donner à la mort de l'infortuné Gœur-de-Fraise quelque figure de justice, voire de religion.

Par égard pour son rang, pour sa jeunesse, peut-être que le roi eût fait grâce. Mais la princesse s'était si mal cachée d'en être éprise, avant et depuis cepro ces, qu'il n'y avait plus issue, si l'on ne voulait sauter le pas de s'en défaire, qu'à le lui donner

pour époux. Or Eronice était héritière de la couronne : ses peuples endureraient-ils un étranger sur le trône ? Ce n*est pas impossible toutefois qu'il aurait fini par céder à sa fille, s'il n'avait craint de heurter le grand prêtre avec tout son parti de fanatiques : gens, assurait-il, fort ennemis des lumières, et qui révéraient, dans les sacrifices humains, une superstition traditionnelle.

Mais il ne disait ces choses-là qu'après dîner, entre intimes, car il était vieux, non pas autant que le grand prêtre, à beaucoup près, mais bien plus las que lui de luttes et d'autorité, et ne demandait qu'à finir ses jours dans les douceurs d'une paisible tyrannie.

Il arriva donc, comme c'était prévu, «ju'un tribunal présidé par le grand prêtre condamna le jeune prince à être ce abandonné sur le Roc-de-Mort », la sentence ■étant exécutoire au soir du surlendemain.

l'étrange royaume 257

A l'heure fixée, au milieu du concours d'un peuple immense, des femmes vêtues de blanc vinrent tirer Cœur-de-Fraise de sa prison. Il avait des chaînes, mais assez lâches et légères pour lui permettre la marche, le lieu du supplice n'étant d'ailleurs pas fort éloigné. Au moment qu'on allait l'atteindre, ces mêmes femmes en blanc qui entouraient et guidaient le prince, prêtresses, sans doute, de la Dévoratrice ou de quelque autre divinité, entonnèrent une sorte de litanie assez lugubre, où se joignit bientôt toute la foule. Cœur-de-Fraise, qui s'était jusque-là tenu avec beaucoup de fermeté, sentit à de certains mouvements de son cœur combien la vie devient chère à ceux qui la vont quitter. N'avait-il point nourri jusque-là peut-être quelque secret espoir ? Outre qu'il lui était cruel de ne pas revoir avant de mourir le visage d'Eronice, ni ses prunelles pareilles aux gouttes que l'on voit perler sur les feuilles après une

pluie d'été. Et il songeait aussi à Maya.

Cependant on avait atteint le Roc-de- Mort. Deux esclaves saisirent alors Cœurde-Fraise et délièrent ses pieds, mais non ses mains, puis l'attachèrent par une ceinture de cuir et une chaîne épaisse et longue à un des anneaux que l'on voyait scellés dans cette pierre abrupte et rougeâtre. 11 jouissait ainsi d'une certaine liberté de ses mouvements, et sans doute jugeait-on que cela flattait la Bête en son appétit.

La victime fut alors abandonnée, le peuple se dissipa dans la nuit tombante. Il ne restait plus là, assis dans un fauteuil de pierre, que ce grand vieillard, le chef des prêtres, que l'on appelait le Hauteur de la Bête. Il demeura longtemps immobile et sans parler; mais enfin le prince vit qu'il s'était mis debout et marchait vers lui. Un couteau de pierre luisait dans sa main aux tremblantes clartés de cette nuit pleine de terreur; il tenait aussi une manière de

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masque, en sorte que le prince ne se put empêcher de songer à quelque image allégorique de la tragédie.

Il s'était mis sur la défensive, autant que le lui permettaient ses liens.

— Que crains-tu ? — dit la voix profonde du prêtre. — Ce n'est pas de moi que tu dois mourir. Mais il est selon les rites que ta poitrine soit nue et ton visage couvert.

La robe longue, et d'ailleurs magnifique, que portait Gœur-de-Fraise était en effet nouée autour de son cou.

— Faites comme il vous plaira, — répondit-il, — mes mains ne sont pas libres.

Le Hauteur de la Bête fendit alors avec son couteau la robe du jeune homme.

L'étoffe s'ouvrit largement ; mais le vieillard, au lieu de finir sa besogne, poussa un cri, tandis que ses yeux, agrandis de terreur ou de surprise, se fixaient sur cette chaîne d'orichalque que portait toujours Gœur-de- Fraise en souvenir de Maya.

— Ail ! — s'écria-t-il, — si elle le voyait.

Et il saisit violemment le collier.

Mais ces paroles avaient éveillé chez le jeune homme je ne sais quel confus espoir, avec le désir de la résistance. Brusquement, il heurta le vieillard de ses deux coudes, tout en se rejetant en arrière ; et cet effort fut tel que les liens de ses poignets en furent rompus.

L'autre, aussitôt, avec une vigueur qu*on n'aurait pas attendue de son âge, revint sur lui et l'étreignit. Mais Cœur-de-Fraise libre de ses mains, la partie était devenue plus égale, d'autant mieux que le grand prêtre, manifestement, en voulait à son collier, non à sa vie, qu'il tâchait d'épargner, ne se servant de son couteau (jue pour tâcher de rom[)re quelque chaînon.

C'est vers cette arme que l'espoir du jeune homme était tendu ; qu'elle tombât en sa possession, il pourrait se défaire du grand prêtre, et même, s'il ne réussissait

l'étrange royaume 261

pas à briser les fers qui le retenaient encore, se défendre au moins contre le monstre inconnu à qui on le dévouait.

Il lui semble déjà que l'adversaire perd sa vigueur ; de ses deux mains il est arrivé à lui saisir sa droite ; mais le poignet maigre du vieillard glisse hors de sa prise. De quelle étreinte passionnée alors il le serre, il le broie. Les doigts du vieillard s'ouvrent, l'arme tombe, et déjà Gœur-de- Fraise l'a saisie. Gomme il la presse : jamais une maîtresse fut-elle aussi voluptueuse au toucher ? Il la lève sur le prêtre. Mais celui-ci, en étouffant une faible clameur, se dégage et fuit en arrière, où le prince enchaîné ne peut le suivre.

A distance, de nouveau ils se contemplaient en reprenant haleine. Quelle tactique allaient-ils, l'un et l'autre, choisir ? Le pire embarras de Gœur-de-Fraise était la courte chaîne de fer et de cuir qui attachait ses reins : c'est là qu'il s'attaque.

délaissant un adversaire hors de prise.

Au même moment une pierre siffle contre sa tête ; il se retourne : une autre l'atteint au front. Le grand prêtre, lui aussi, avait changé ses moyens. A distance, et avant que le jeune homme se pût rendre libre, il tachait maintenant de l'accabler.

La première pensée de Gœur-de-Fraise fut de se défendre aux mêmes armes. Mais dans ce cirque de rocs, les pierres maniables étaient rares, et trois ou quatre à peine lui étaient à portée. A son tour il s'en fait une arme, et le vieillard tombe, frappé au flanc. Court répit : debout presque aussitôt, il recommence la lutte, tandis que le jeune homme n'a plus de projectiles que ceux qui, l'ayant atteint, retombent auprès de lui.

Cependant, à travers l'ombre épaissie, c'est à peine si chacun d'eux distinguait encore de l'autre, une forme ennemie et confuse, Le silence semblait prêter aux choses une épouvante nouvelle, tant ces

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étranges combattants paraissaient soucieux de n'appeler ni se plaindre. Alors, tout-àcoup, une voix cruelle retentit qui perça les ombres, et Cœur-de-Fraise reconnut la voix de la Dévoratrice.

Quoique le grand prêtre, on l'aurait cru, le dût abandonner à cet ennemi, il redoublait au contraire d'efforts ; et si ses coups étaient faibles, le nombre en était assez grand pour que le prince commençât de se sentir accablé. Une pierre encore le frappe, rebondit à quelques pas, et tandis qu'il se courbe et fait effort sur sa chaîne pour la saisir, son adversaire, par une manœuvre désespérée, l'approche de tout près et le frappe si violemment à la tête qu'il sent sa connaissance l'abandonner.

— Je vais mourir, pense-t-il, tandis que le sang tourbillonne dans ses oreilles.

A ce moment, il croit de nouveau entendre le cri terrible de la Bête, très loin à la fois et tout près. Tout se confond ; il tombe.

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