X. — De Décembre
Plus d'une fois madame X... a cru être enceinte. C'est alors que déplorant ce malheur elle était décidée à se donner la mort (ce qu'elle fit en 1840). Son amour s'exaltait dans les termes les plus passionnés; elle se reprochait de n'avoir pas assez d'énergie pour s'endormir à la vapeur de six sous de charbon.
XI. — Madame X... était fort jalouse de madame Pasta qui logeait rue Richelieu dans le même hôtel que Beyle, mais sans croire que Beyle fut au mieux avec elle. Souvent elle pensait que Beyle ne pourrait pas se soumettre à des abstinences que des obstacles de toutes natures rendaient inévitables; alors elle permettait l'usage d'intérimaires accidentelles et souvent dans la même lettre retirait la permission.
L'amitié succède à l'amour. Beyle éloigné de France par sa nomination à Cività, reste le confident de Mme X... qui ne cesse de correspondre avec lui. De cette période qui embrassait <)5 lettres, il n'a été conservé que ce qui suit : « En i836, Beyle, pendant son congé qui dure jusqu'en iS3g,
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avait fait des tentatives pour redevenir l'amant de Mme X... Il en fut pour ses avances et voici ce qui lui fut répondu, le 22 Août iS3("), de Dieppe où Mme X... se trouvait avec sa fille :
XII. — Qu'on ne rallumait pas du feu avec des cendres, que ce sentiment était mort et enterré en 1826; qu'il devait se contenter de la place de premier ami.
L'intimité persistait encore en iSSy, puisque dans une naïveté cynique bien faite pour surprendre, la vieille belle, qui ne veut pas abdiquer, demande à Stendhal des conseils pour conserver un amant en titre hésitant et en appelle « aux doctes avis de l'auteur de V Amour ». Les notes ajoutent que Mnie X... allait encore voir Be3ie dans sa chambre, rue de la Chaussée d'Antin, n" 17, Hôtel de la Paix, et l'une des dernières lettres brûlées contenait ceci :
XIII. — Vous ni'ctes nécessaire, sans vous je me débarrasserais de la vie, car ce n'est que sur vous que je m'appuie pour prendre un peu de forces.
XIV. — Madame X... avait étc frappée plusieurs fois par son mari, elle avait vin^t-sept ans et une
santé délabrée, lorsqu'un jour elle surprit son mari avec une de ses femmes. Celle-ci avant de quitter la maison, lui apprit que depuis son mariage M. X... en avait toujours agi ainsi avec les femmes de chambre, et que madame semblait tolérer les désordres de son mari. Madame X... ne supporta plus les mauvais traitements et se promit bien de se venger.
XV. — Madame X... avait confié en détail à Beyle ses rapports avec Tamant son prédécesseur. Cette liaison uniquement disait-elle pour se venger des infidélités de son mari avec ses femmes de chambre, dura trois années; seulement la santé de madame X... et son peu de goût pour l'amant, mettaient quelquefois un espace de six mois dansleurs rapprochements. Elle s'est reproché bien souvent cette confidence (voir l'unique lettre conservée) dans plusieurs de ces lettres, par la crainte fondée, d'affaiblir l'estime que Beyle pourrait avoir pour elle
Un critique prolifique, après avoir dit que Stendhal n'était qu'une moitié d'écrivain, a osé insinuer qu'auprès des femmes, il était encore moins qu'une moitié d'homme, un timide « pour causes ». Partant de cette maladie de nos jours qui consiste à chercher l'homme dans l'œuvre.
Francisque Sarcey a donné à penser que
Beyle s'était peint lui-même dans VOlivier d'Aîvnance, un babylant, comme entre intimes, Stendhal, Mérimée et Musset désignaient l'impuissant. Les extraits de cette correspondance nous donnent une toute autre idée de notre personnage, et du coup tombe l'une des hypothèses qu'on avait soulevées à l'endroit du pauvre homme.
Ce n'est pas que nous attachions une importance plus grande qu'elle ne mérite à ce détail; mais nous nous appuyons sur cette misérable preuve pour donner à comprendre combien, à défaut de documents, on a généralement peu connu Stendhal. Il est bon de rétablir les faits et d'arrêter à temps la légende.
Ainsi donc : gros, volage, passablement robuste, libertin, cruel et pourtant gracieux et tendre, exaspérant mais plein d'irrésistibles séductions, voilà comment Stendhal nous apparaît ici sortant du linceul plus que demi séculaire des lettres de cette femme, une honeste dame, à la Brantôme.
La seconde correspondante ne modifiera que peu cette impression. Infiniment plus littéraire et éthérée que sa devancière, avec un esprit et une élévation supérieurs, celle-ci complétera de profil le portrait que
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nous avons vu de face... un peu grossière. La ligne sera plus pure, mais non moms précise. Dans ces traits gravés par une intelligence des plus affinées, sachant voir, malgré les verres grossissants d'une passion à peine contenue, nous trouvons tous les contours d'une figure qui n'est guère autre en i836 qu'elle n'était en remontant à dix ans en arrière.
Quand on a pu une fois démêler Stendhal d'obscurités embarrassantes, on le tient, on le retrouve partout le même, aussi bien dans sa vie que dans son œuvre. Il varie peu. C'est un opiniâtre dont la surface seule est ondoyante. Ici c'est le même homme sur lequel les années n'ont pas eu d'action et qui, avec les illusions fort naïves de la jeunesse envolée, s'en croit encore toutes les forces, et surtout toutes les séductions.
Si l'ensemble des dessins épars dans les lettres qu'on va lire nous retrace de lui une silhouette bien vivante, on ne manquera pas non plus d'être touché du genre de passion que le Don Juan vieilli était encore capable d'inspirer. Il voudrait être toujours séducteur à 53 ans, et le fait singulier se produit, il l'est en effet. Mais au rebours
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de ses visées tant soit peu égoïstes et très matérielles surtout, sa conquête sera une conquête d'âme. Telle est en effet la force de cet esprit logé dans ce gros corps que voulant semer du plaisir, c'est encore de l'intelligence qu'il récolte.