DE LA COLLECTION DES SPÉCIMENS
INTRODUCTON.
La première question que doit se poser l'amateur qui collectionne dans une localité peu ou point connue est celle-ci: «Qu'est-ce que je dois ramasser? » Le naturaliste d'expérience connaît d'une manière générale ce qu'il doit rechercher selon les localités, et il est en mesure de travailler avantageusement. Mais l'amateur, lui, est plus ou moins forcé de s’en remettre au hasard, et, trop souvent, c'est en croyant choisir le mieux qu'il choisit le pire. C'est pour lui venir en aide que nous avons écrit ce petit manuel.
En général, quand le collectionneur est indécis sur ce qu'il doit rechercher, la meilleure règle à adopter, c'est de ramasser d'abord ce qui semble caractériser davantage la localité où il se trouve. Il arrive le plus souvent que ce qui est rare dans une localité peu fouillée se trouve justement être commun partout ailleurs. On ne saurait se former une juste idée d’une localité par les raretés qu'on en rapporte, parce qu’alors cette localité est jugée
par des faits anormaux et non par des conditions locales normales. Sans doute, on ne doit jamais négliger les raretés, mais, à moins que le collectionneur ne soit bien renseigné sur le sujet, il sera loin d'agir sagement s’il dédaigne les objets qui sont à portée de sa main, pour s'en tenir exclusivement aux choses qui peuvent alors lui sembler rares. :
En ornithologie, les formes les plus caractéristiques dans toute localité sont celles de la saison d'été. Conséquemment, les oiseaux nés dans une localité sont ceux que l’on doit s'appliquer à prendre, vu qu'ils donnent de la faune une meuilleure ‘:$e que ne sauraient le faire les espèces migratrices, qui ne font que passer par cette région et qui ne s’accomoderaient que fort peu des conditions climatériques ou autres de cette localité en tout autre temps.
Dans de telles conditions, le mieux, pour un débutant, c'est de s'appliquer à ramasser tous les spécimens qui se présentent, en commençant par les plus communs. Le simple fait de la localité donne à la plupart des pièces zoologiques une valeur plus grande. Beaucoup d'espèces varient selon leur distribution géographique, et leur variabilité, parfois considérable, est aussi parfois tellement peu sensible, qu’une étude très minutieuse est nécessaire pour la constater. Les formes en évidence peuvent être ou n'être pas identiques à celles d'une autre localité mieux travaillée, mais, dans chaque cas, elles ont leur valeur, vu que le manque de variation dans les espèces d'une localité est d'une importance scientifique aussi grande que la présence de certaines variations dans une autre localité.
Comme corollaire à ce qui vient d'être dit, on peut établir qu'il ne faut jamais négliger ce qui n’est pas d’un aspect frappant. Une forme brillante par sa beauté ou par son originalité n'est pas un critérium de valeur scientifique. Ce qui peut paraître au débutant comme étrange ou nouveau n'est souvent qu'une futilité pour
le naturaliste expérimenté. Les spécimens agréables à l'œil se rencontrent dans toutes les collections; ils y sont même trop souvent mieux représentés que ne le mérite leur importance. Il est certain que des spécimens moins attrayants par leurs formes ou leurs couleurs manquent généralement plus et devraient avoir meilleure place que d’autres mieux partagés sous ce rapport. Bien que le chevreuil à beau panache, que les sportsmen s'appliquent à apporter en plus parfait état possible, constitue en vérité un splendide trophée, i! n'en est pas moins vrai qu'on le trouve en quantité dans toutes les collections. De plus, c’est une pièce qui a été soigneusement étudiée. Mais l’humble souris, qui passe, imperceptible, en trottinant dans l'herbe où le noble gibier s'est abattu, est peut-être une espèce nouvelle à la science. Non pas que je veuille prétendre que l’on doit dédaigner les belles pièces; mais ce que j'en dis, c'est pour qu'on n’aille pas exagérer la valeur des unes au détriment des autres.
De même aussi, il ne s'ensuit pas que, du fait qu’un spécimen est détérioré ou qu'il est dans sa période de mue, il soit nécessairement sans valeur pour la collection. En effet, il est possible qu'il ne puisse pas servir comme spécimen de vitrine; mais il peut être d’une grande utilité comme pièce d'étude. Pour donner une juste idée de la valeur de ces spécimens, je ferai remarquer, en passant, que les collections qui donnent à un musée sa vrai valeur scientifique ne sont pas celles qui ornent les vitrines des salles ouvertes au public, mais celles qu'on accumule dans les laboratoires et que vont consulter ceux qui se livrent à l'étude passionnante de la nature. De fait, il y a lieu de se demander s’il serait bien utile d'exposer à l'influence détériorante de l'air, et surtout de la lumière, dans les salles publiques, des spécimens précieux qui y seraient sans utilité pour une étude vraiment sérieuse! Pour le travail scientifique, un spécimen est un spécimen, peu importe qu'il soit dans un état
d'usure ou de détérioration plus ou moins grand; l'important c'est qu'il soit l'image fidèle de l'espèce qu'il représente et du stage de vie qu'il est sensé représenter.
C'est même justement ces spécimens dont sont le plus pauvre nombre de musées—et le nôtre en particulier. On y peut trouver dans les collection quantité d'oiseux mâles adultes ou de chevreuils à panache; mais les spécimens de jeunes, ou de forme dont le plumage ou la fourrure sont dans un état transitoire de mue, y sont excessivement rares, bien que les naturalistes y trouvent un intérêt égal, et même parois, plus grand.
Il est bon de ne pas perdre de vue cette vérité assez banale, qu'il vaut mieux posséder un spécimen détérioré que n'en point posséder du tout. Si le temps, si les circonstances, ou même si le manque d’habileté s'opposent au montage parfait du spécimen, qu'on le monte le mieux possible, l'important c'est de le conserver. La différence entre un spécimen parfaitement monté et un spécimen défectueux n'existe qu’au point de vue esthétique, non au point de vue scientifique; or nous collectionnons en vue de la science, non en vue de l’art. Dans les préparations zoologiques qui se font sur les lieux mêmes, on doit sans doute apporter tout le soin voulu et mettre tout le temps nécessaire; mais il ne faut pas oublier que deux spécimens passables valent encore mieux qu'un seul mécaniquement parfait, du moment que les imperfections des deux spécimens ne sont que dans l'aspect et non de nature à affecter leur durée et leur itilité.
Après certains insectes, le gras est l'ennemi le plus à redouter, cär il ronge et détériore les peaux. Vous aurez pu donner à la peau une forme admirable, chaque plume et chaque poil seront à leur place, et cependant votre triomphe ne sera que de bien courte durée, si vous n'avez pas su faire disparaître jusqu’à la dernière parcelle de graisse. En un temps plus ou moins court, selon les circonstances, cette graisse va se mettre à faire tache et
sera c::se que la pièce elle-même, se désagrégeant peu à peu, ne sera bientôt plus qu'une ruine. Elle a «brulé», comme disent les Anglais. Avec le soin voulu, une peau peut durer indéfiniment. Les pièces pour étude ne sont pas seulement en vue du lendemain, mais on doit les préparer de façon à ce qu’elles puissent être utiles à toutes les époques. Nous ramassons aujourd’hui des matériaux qui serviront à l’édifi :e scientifique des générations futures. Que de spécimens, qui n'offrent comparativement qu'un faible intérêt en ce moment, constitueront des trésors dans l'avenir! Or, il est de notre devoir de transmettre à la postérité des pièces qui puissent, par leur bon état de conservation, être utiles à ceux qui viendront après nous. N'oublions pas que certaines formes de la vie sont sujettes à s'éteindre et que, dans bien des cas, les pièces que nous collectionnons aujourd'hui sont peut-être les seules qui parviendront aux générations futures.
Il arrive quelquefoi que les circonstances ne permettent pas un nettoyage parfait d’un spécimen au moment de sa capture. Dans ce cas, le mieux, c'est de faire le travail aussi rarfaitement que les circonstances le permettent, d’assécher ensuite le spécimen et de l'expédier au musée! là il y sera vu le plus tôt possible, de façon que le retard n'aura pas rendu l'opération trop difficile ou impossible. Dans la première partie de l’automne, ou lorsque la température n'est pas trop chaude, et lorsque les communications par chemin de fer le permettent, il est bon, et même la chose est recommandable, de monter un spécimen à la hâte, d'y ajouter des tampons d'ouate humectés d'acide phénique (solution dont il sera parlé plus loin), et d'expédier le spécimen encore frais au musée où seront terminés le nettoyages et le montage. Pendant la saison chaude, alors que le thermomètre s'élève à 80 degrés, des spécimens traités de cette manière nous sont parvenus en bon état. même après un trajet d'une semaine. Je recommande spécialement cette
méthode pour le transport des gius oiseaux et des espèces huileuses, lorsqu'il n'est pas possible de pr -éder sur le terrain à un bon nettoyage ou à un bon as-échement, ou encore lorsque ces oiseaux sont destinés à être exposés dans les vitrines. Il peut même arriver qu'il ne soit pas possible de traiter d'aucune façon un spécimen et, cependant, qu'il soit important qu'on ait au moins l'identification de la pièce. Dans ce cas, il faut faire en sorte d'en conserver 1:ne partie; si c'est une mammifère, un fragment de peau montrant les détails les plus caractéristiques; dans beaucoup d'espèces la queue offre un bon caractère dc diagnose. Si c'est un oiseau, rapportez-en une aile ou la tête, la patte, la queue ou, cv qui est mieux, tout l'oiseau, si c’est possible.
Un spécimen complet est toujours mieux qu'une réunion de fragments, plusieurs morceaux valent toujours mieux qu’un, mais un seul est encore mieux que rien du tout. Le catalogue de la faune s’est enrichi de nombreuses additions, grâce à de simples fragments de spécimens que l’on nous a fait parvenir de la sorte.
Il y a une chose que l’on ne doit jamais perdre de vue lorsque l'on collectionne, c'est qu'un musée d’histoire naturelle n'est nas une réunion de vulgaires curicsités. On en peut permettre l'entrée à quelques-unes, .afin de montrer jusqu'où la nature peut se rendre dans la voie de l'anormal, mais il ne faut pas s'exagérer la valeur de ces objets, tel qu’un veau à deux têtes, un poulet à quatre pattes, .c.; ce ne sont là que de simples monstruosités, et il n’y a rien à gagner à les étudier. De même l'albinisme ou le mélanisme chez un spécimen n'offre que très peu d'intérêt au naturaliste. Ces accidents ont simple-
ment pour causc un manque ou une surabondance de
pigmentation des cellules de l'épiderme, et ne sont que le résultat de phénomènes induviduels dans lesquels n’entrent nullement les influences de races ou de distribution géographiques. Vivants, ils peuvent être d'un intérêt considérable pour ‘leveur dans le problème de l’hérédité,
mais morts et empaillés, ils ne sont que de banales curiosités pour lesquelles il serait inutile de perdre son temps et son argent.
On est aussi porté à se tromper sur la valeur comparative des spécimens montés pour un musée. Dans la p!:part des cas, une simple peau est préférable au spécimen monté. D'abord, les spécimens pour l'étude sont plus avantageux que les spécimens pour la montre; ensuite, comme les vitrines sont aménagées selon un plan conçu à l'avance, à moins que les spécimens ne soient montés en vue de ce plan, il est rare qu's donnent satisfaction. C'est pourquoi, la plupart du temps, les spécimens montés d'avance doivent être remontés à nouveau pour servir dans la vitrine. Il en résulte que les spécimens qui nous arrivent à l'état de peaux peuvent être montés d’une manière plus satisfaisante, lors même que ces spécimens auraient été montés à l’avan-e d’une façon parfaite, attendu qu'ei les montant nous-mêmes, nous pouvons leur donner la position qui convient le mieux à l’ensemble.
Le second point sur lequel nous allons maintenant appuyer, et qui peut-être aurait dû venir en premier lieu, puisque il est d’une importance capitale dans toute collection scientifique, c'est celui-ci: il est de toute nécessité de bien étiquetter chacune des pièces; quelque soit la rareté ou la valeur d’un spécimen, ce spécimen, à proprement parler, est inutile s’il n'est pas accompagné de la date et de la localité. De fait, une bonne étiquette sans spécimen peut avoir une certaine valeur, mais un spécimen sans étiquette ne vaut presque rien. Tout spécimen doit toujours porter une étiquette indiquant (1) la localité, (2) la date, (3) le sexe, et, en outre, (4) une ou plusieurs mesures du spécimen selon l'usage qu'on se propose d'en faire. Le nom du collectionneur devrait aussi apparaître sur l'étiquette, afin que, le cas échéant, on puisse recourir pour la vérification des faits à l'autorité de la personne qui a fait la capture. Si la chose lui est agréable, le collectionneur peut aussi
ne bi Ph te rs a dt
ajouter le nom ue l'espèce, mais ceci est de moindre importance, puisque ce nom risque d’être ‘rai ou erroné, selon le plus ou moins de compétence du collectionneur. Dans tous les cas, la chose n'est pas essentielle, puisque chaque espèce porte avec elle son propre no”: que peut lire en tout temps la personne initiée aux sciences naturelles.
Quant à la localité, on doit s'appliquer à la définir le mieux possible. La plupart du temps, des noms tels que «Lac des chênes» ou «Rivière à la truite» n'ont toujours eu pour résultat que de lasrer beaucoup d'incertitude. Le nom du comté, du township cu du bureau de poste le plus voisin offre plus de certitude; si c'est dans une région éloignée de tout centre portant un nom défini, il sera bon de donner la latitude et la longitude, ou l'endroit précis à proximité d'un cours d’eau bien connu. Comme l'altitude influe considérablement sur la distribution géographique des espèces animales, on devrait ne jamais manquer de l'indiquer sur l'étiquette, lorsqu'il y a possibilité, et lorsque le spécimen est pris dans une région forten:ent accidentée.
Au sujet de la date, il est bon d'écrire le moïs tout au long et non de l’exprimer par un ch re, comme cela se fait souvent dans la pratique. ": itefois, c’est une pratique condamnable. Il y en a qui indiquent le mois d'abord et la date ensuite; d'autres commencent par la date et indiquent le mois ensuite; cela mène à une confusion qui peut avoir des résultats fâcheux.
L'indication du sexe est un autre point qui demande beaucoup d'attention. Les spécimens conservés tout entiers dans l’alcool ou autre préparation ne demandent pas l'indication du sexe sur l'étiquette, mais il en est autrement pour les peaux ou pour les spécimens incomplets. On devrait se faire une règle de ne jamais donner l'indication du sexe sans faire un examen soigneux des parties génitales. Quelque familier que l’on soit avec les caractères sexuels secondaires d’une espèce, il est
toujours imprudent de déterminer le sexe d'après ces caractères, et si une personne peut désigner le sexe par les caractères secondaires, une autre personne le pourra de même tout aussi bien par le suite. Il faut que l’identification du sexe sur l'étiquette offre la certitude qu’elle y a été apposée après une méthode absolument sure de dissection. La désignation du sexe des spécimens que l'on a élevés est toujours chose facile; mais dans les cas ou les parties génitales sont dans un état plus ou moins apparant, comme, par exemple, dans les oiseaux tués en automne ou dans les jeunes individus, c'est toujours une chose tout à fait différente. Il ne faut jamais hésiter à mettre un point d'interrogation après l'indication du sexe, lorsqu'il y a doute, ce doute fut-il même le plus léger. Les natur listes d'une grande expérience sont eux-mêmes parfois forcés d'agir ainsi, et rien ne saurait déprécier davantage le travail d’un débutant s’il apparait qu'il se croit assez compétent pour déterminer avec certitude le sexe chez les individus non adultes ou tués l'automne. Je crois donc devoir répéter ce conseil: ne mettez jamais l'indication du sexe sans en avoir une absolue certitude; assurez-vous aussi de l'exactitude «x signe employé pour désigner le sexe: ces signes sont 5’ pour le mâle, et 9 pour la femelle. Il y a de légères variantes dont on se sert assez couramment, mais elles sont sujettes à slever des doutes et on devrait les rejeter. Il y a des collectionneurs qui ont pour habitude d'accompagner d'un chiffre le spécimen, ce chiffre référant aux notes qu'ils écrivent ensuite sur une feuille de papier ou dans un cahier. C':t assurément une méthode condamnable. Tôt ou tard, feuilles de papier ou cahiers se perdront, et, avec eux, disparaîtra la valeur du spécimen. Si chaque pièce porte son étiquette soigneusement fixée, le danger que cette étiquette se perde est beaucoup moindre. Si l’on n’a pas à sa portée des blancs d'étiquettes convenables, on peut se servir de n'importe quel morceau de papier,
et même, à défaut de papier, d'un petit morceau de bois, sur lequel on peut écrire ou graver les notes voulues. Pour écrire les étiquettes, l'encre de Chine est ce qu'il y a de mieux, vient ensuite le crayon de mine ordinaire. L'encre commerciale se décompose à l'humidité, aussi doit-on éviter de s'en servir. Le crayon dit indélibile est à peu près ce qu'il y a de plus mauvais. Les étiquettes doivent être les plus petites possible. On peut peut-être se servir d'une grande étiquette, quand le spécimen est gros, mais un petit spécimen fixé à une grande feuille de papier est désagréable à la vue et difficile a manier. Lorque,au musée, on reçoit un spécimen, on y attache l'étiquette du musée, mais on a soin de conserver l'étiquette originale, afin de vérifier au besoin et de corriger les erreurs des copistes: ou les étiquettes démesurées finissent toujours par être encombrantes dans les tiroirs. Une autre chose dont on doit se garder, c'est de se servir de ficelle de couleur pour les étiquettes. A la moindre humidité, ces couleurs se déteignent et détériorent le spécimen, ou bien elles y font € taches qui peuvent paraître naturelles et donner lieu à des erreurs de classification.
La seule règle certaine dans la rédaction de l'étiquette,
c’est de n'y mettre que des faits dont on soit absolument :
certain. Les observations et les conclusions que l’on peut faire sur les lieux ont certainement une grande valeur, mais leur place est dans le cahier de note et non pas sur l'étiquette; sur celles-ci ne doit apparaître que «la vérité, toute la vérité, rien que la vérité».