CHAPITRE IV
style Ogiva!.
Les Origines.
A. ART « OGIVAI, v ET NON ART « GOTHIQUE »
Tout d'abord, il faut fai?"e justice d'une expression erronée dont on se sert souvent pour qualifier l'art ogival : on dit l'art gothique et l'on a tort. Depuis près de soixante-dix ans les archéologues les plus distingués et les historiens les plus dignes d'être écoutés se sont élevés contre cette dénomination, dont aucun effort, de si haut qu'il soit parti, n'a pu définitivement débarrasser le vocabulaire courant. Des 1823, M. A. de Caumont avait donné le nom de style o^^'ya/ au style qui était, caractéi'isé par l'emploi de l'ogive. « Le style ogival, écrivait-il judicieusement, fait allusion au principal caractère du genre qui est l'arcade en ogive; mais il n'a aucune relation avec l'origine de cette forme, c'est en quoi je le trouve préféi'ablc aux autres*. » Il fait, de plus, remarquer qu'au moment où le style ogival commença de régner, il y
* Histoire sommaire de rarcliilecture religieuse, civile et militaire au moijen âge.
avait longtemps que les Goths, dont le nom avait fourni l'adjectit gothique^ les Vandales et autres barbares avaient disparu.
B. LA VÉRITAELE ORIGINE
Le nom de gothique était applique au style ogival avec d'autant moins do raison* qu'il ne pouvait servir à rappeler une origine. La France ne peut
Fiff. 74. — PORTAIL DE l'Église notre-dame de poitiers
même pas revendiquer l'honneur de s'en être servie la première : l'Angleterre et l'Allemagne, qui ont élevé cette prétention, ne sauraient non plus la justifier. Ce qui est établi, ce que nous savons avec certitude, c'est que l'arc en ogive s'était glissé très humble, mais déjà troublant, dans les édifices romans, vers le milieu du x\f siècle. Il y apparut si lourd, que l'arc en plein cintre n'y prit pas garde. Peu à peu, cependant, il s'enhardit, devint élancé, réclama la place la plus noble et finit par l'accaparer sans partage. Le Midi seul, en
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France, n'y consentit jamais, étant demeuré fidèle, par hérédité latine, à l'influence romane et byzantine.
Est-ce à dire, cependant, que l'arc ogival est une invention du xu* siècle? Nullement, puisqu'il est prouvé qu'avant celte époque il était déjà employé isolement. D'après Lenormant, il serait d'importation orientale.
« Admettez pour constant, écrivait-il en 1841 à M. de Caumont, qu'il existe en Egypte des ogives du viu^ ou au moins du ix^ siècle; admettez pour constant aussi que des ogives semblables se retrouvent au palais de la Ziza, construit à Palerme par les conquérants arabes, dans le courant du x^ ; que la chapelle royale et plusieurs églises de la capitale de la Sicile, bâties par les premiers rois normands, dans la première moitié du xii^ siècle, continuent sans interruption celte chaîne et montrent l'application de l'ogive aux monuments chrétiens ; de là aux premières ogives reconnues qui existent dans le Nord, il n'y a plus qu'un pas.
Je ne parle ni de l'Italie, ni du Midi de la France, qui nous oflriraient des preuves non moins frappantes; il me paraît que la Sicile suffit bien, surtout dans ce qui se rapporte à la Normandie. Mais, direz-vous, comment l'ogive a-t-elle passé d'Orient en Occident? Ce n'est point par un fait précis, à jour fixe; c'est par infiltration, par les voies militaires, religieuses et commerciales, par les étoffes, les meubles, les récits des voyageurs et même les émigrations d'artistes.
« Maintenant, l'ogive d'Orient est-elle identiquement la même que l'ogive classique du xui" siècle? Pas plus que l'ogive à lancettes de Coutances n'est la même que celle de Cologne. Il y a ici, comme partout, dépôt d'un premier fait, accumulation de traditions sur un seul point, et, sur cette base, un édifice neuf, original, complet, réglé surtout, comme l'esprit des peuples
occidentaux Test comparativement à celui des populations africaines et asiatiques.» Peut-être l'ogive n'cst-elle que l'expression d'un progrès dans l'art de construire, expression qui a pu trouver des adhérents en Occident aussi bien qu'en Orient; l'ogive, en effet, offrait plus de résistance et de solidité que le plein cintre contre les grandes poussées.
Mais la grande découverte du xni^ siècle a été de constituer un système complet, avec l'ogive pour point de départ. Il y avait là un procédé de construction si nettement défini, que l'introduction généralisée de l'ogive ne changea rien à l'économie générale des plans des édifices, et particulièrement des églises. Mais le retentissement en fut si grand que, pendant trois siècles, tous les objets tributaires de l'art décoratif lui firent des emprunts.
De l'unité et de l'expression morale du Style Ogival.
Ce fut à l'époque de saint Louis que l'art ogival fut définitivement
constitué, qu'il eut dépouillé les réminiscences de l'art antique et qu'il devint réellement créateur.
L'art connut alors une de ses plus grandes époques d'invention, époque d'extraordinaire unité d'inspiration, où l'artiste demande à la nature elle-même les objets éternellement jeunes et vivants, d'où il tirera une interprétation stylisée d'une façon nouvelle.
Cette unité vient peut-être de l'état dans lequel se trouvait alors la société. Nous avons exposé, dans un chapilre précédent, l'union qui existait entre Varchitecteur, le peintre et le sculpteur; la discirig.7G.— MINIATURE DU PSAUTIER DE SAINT LOUIS pline à laquellc Ic règlement des (Bibliothèque Nationale.) corporations obligeait chacun à se
soumettre, pour conquérir la maîtrise et en défendre les prérogatives; le côté de non-individualisme qu'affectait le travail : nous n'y reviendrons pas;
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mais avant d'examiner les éléments où se caractérise le style ogival, qu'il nous soit permis de regarder d'ensemble l'immense elTort de ces créateurs, qui nous apparaissent aujourd'hui dans leur œuvre corûme des géants de l'art et de la pensée!
En effet, plus que tout autre, l'art ogival est expressif. Ceux qui taillaient des images dans la pierre, le marbre ou le bois, avaient un souci constant de faire vivre leurs personnages avec leurs sentiments et leurs sensations. Dans la physionomie de ces saints et de ces saintes, de ces chevaliers aux lourdes armures, de ces belles dames aux corps moulés dans leurs vêtements précis; dans la physionomie de toutes ces représentations, qui nous semblent naïves et simples à force d'art, nous sommes surpris de lire une étrange intensité de vie, un modernisme réel de conception.
Nous en donnons un exemple avec le tombeau de Jean, fils de saint Louis (1247), conservé à l'église capitulaire de Saint-Denis [fifj. 77). Bien que l'enfant soit mort à un an, il est représenté comme un adolescent, avec tous les altributs d'une royauté future. La figure, exécutée en cuivre repoussé et émaillé, repose sur une large table émaillée à plat, sur le fond de laquelle, parmi des rinceaux, des moines sont en prière, tandis que des anges, près de la tète, balancent des encensoirs. Sur la bordure, parmi des ornements, se trouvent, répétés plusieurs fois, les écussons de France, de Casiille et d'Aragon. C'est là une œuvre remarquable, bien faite pour expliquer la genèse d'une formule d'inspiration. Mais revenons aux causes d'expression morale de l'art ogival.
Ces artisans demeurés anonymes, mais qui n'en étaient pas moins des hommes de génie, ces artisans avaient tellement le désir de faire vrai, de se l'approcher autant que possible de la réalité et de la nature, qu'ils
Fig. 77. TO.MDEAU EN BROiNZE DORÉ
Eï ÉMAILLÉ DE JEAN, FILS DE SAINT LOUIS
(xui° sii>cle.)
avaient repris à l'art roman et développé l'habitude de couvrir leur sculpture de polychromie.
Ne pensez-vous pas qu'il y a un curieux rapprochement à faire entre les sculptures peintes de l'art ogival et le vitrail, oii la lumière du jour avait
pour mission de donner la vie au contour accusé par la mise en plomb.
Que serait en effet la Sainlc- Chapelle, si les hautes baies qui se creusent dans les ogives élaient garnies de vitres ordinaires? Est-ce que l'architecture, cette harmonie des pierres, n'appelle pas nécessairement le vitrail, cette harmonie des lumières? Est-ce que les piliers des basiliques et les dalles des nefs profondes ne gagnent pas en beauté mystique et pieuse au jour tamisé par ces verrières admirables, où tout le dogme religieux se trouve épelé en de naïves figurations, et à ces couleurs vagues que le jeu du soleil promène en rayons diaprés sur les voûtes silencieuses et sombres?
Après les bégaiements qui s'étaient fait entendre au xu* siècle, l'art de la figure avait fait son apparition dans le vitrail ; nous en avons un exemple dans les verrières de la cathédrale de Bourges et de Notre- Dame de Chartres ifig. 79 80). Art primitif, d'un archaïsme inspiré. Les scènes qui s'y trouvent racontées se détachent sur un fond bleu, non pas que le verre bleu ail été plus facile à obtenir, mais parce que ceux qui exécutaient ces verrières penmient leur œuvre avec une ardente foi, et qu'ils y voulaient metlre le bleu du ciel, ce bleu qui parlait à leur âme des paradis radieux et des enchantements purs. Les verriers de l'époque ogivale étaient des croyants, et ces croyants étaient des poètes.
Et c'est parce qu'ils avaient cette foi robuste, qu'ils ont créé des œuvres durables, mesurant l'immensité de leur effort à l'immensité de leur
Fig. 78. — INTERIEUR I)E LA CHAPELLE HAUTE DE LA SAINTE-CHAPELLE
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rêve, et demandnnt aux générations qui les suivraient d'élever leur conception plus haut, toujours plus haut, comme s'ils voulaient, dans un défi digne des Titans, accrocher des lambeaux d'a7.ur aux flèches de leurs cathédrales !
Les éléments caractéristiques de l'Art ogival.
A. l'arc en ogive et ses TRANSFOnMATIONS DU Xin'' AU XV® SIÈCLE
Nous avons dit que le style qui sert de dénominateur à tout l'art du xm% du XIV® et du xv® siècle, avait pour caractéristique Yogive.
Pourtant, il est bien évident que, au cours d'une longue période de trois siècles, le style qui est essentiellement soumis à des fluctuations, parce qu'il doit obéir à la loi inévitable de l'évolution, il est bien évident que le style a dû subir des modifications. Ces modilications, dont on peut suivre le poi-cours dans l'élément primordial du caractère ogival, marquent, pour ainsi dire, chacun des siècles où il persiste. Pendant le xiu" siècle,
* Ces deusi figures que reproduit Monlfaucon sont d'un très liaut intérêt; elles sont tirées l'u transept septentrional de la cathédrale de Chartres et représentent : l'un, Mahaut, comtesse de Boulogne, reine de Portugal en 1235, par son mariage avec Alphonse lit qui la répudia : elle est vêtue d'un surcot blasonné de France, au lanibel de Gueules ; l'autre, Jeanne de Boulogne, comtesse de Cleriiiont et d'Aumale, épouse, en 1258, de Gaucher de Chàlillon. Elle est la fille de la précédente ; son écusson est blasonné de France, biisé de lambel de Gueules, à cinq pendants.
l'arcade en ogive est formée de deux segments de cercles qui se croisent et dont le rayon est plus grand que l'écartement de la base [fig. 81). Au xiv^ siècle, l'arcade est aiguë encore, mais l'ogive est équilatérale {fig. 82), c'est-à-dire que la naissance de l'arc de cercle marque le centre de l'arc de cercle qui lui est opposé. Enfin, au iv^ siècle, l'arcade est surbaissée : l'angle inscrit dans l'ogive est moins aigu qu'aux siècles précédents, et les cercles dont les segments se croisent ont un rayon moins grand que l'écartement de la base [fig. 83).
Or, qu'il s'agisse de l'ogive dans une cathédrale ou de l'ogive dans un
Fig. 81. Fig. 82. ' Fig. 83.
reliquaire, un dressoir, un banc à coffre, un buffet, une chaire à chapiteau saillant, toujours, suivant le siècle où fut fabriqué l'objet, vous trouvez cette différence caractéristique. C'est là le côté d'expression géométrique de l'art ogival, celui que nous révèle la perception tactile.
Il ne faudrait pas croire cependant qu'à la date précise où notre convention chronologique termine chaque siècle, l'ogive usitée dans le siècle précédent céda la place à l'ogive du siècle suivant. On a même relevé, dans les monuments et sur les objets, toute une série d'ogives différentes dont les caractères nous aident à fixer une date, une nature d'objets, une province, au besoin une influence venue du dehors, et annonçant souvent une décadence prochaine.
D'après les instructions du Comité des arts et monuments, l'ogive aurait donné lieu à sept variantes; Mallay en reconnaît neuf; Louis Bâtissier et Berty n'en relèvent que six. Guilmard, dont l'étude sur cette question est appuyée de documents si sérieux, n'en relève pas moins d'une douzaine. Nous en avons déjà indiqué trois : voici les autres.
Marc lancéolé, formé de deux arcs dont la courbure se prolonge au-dessous
STYLE OGIVAL. 43
de la ligne des centres. La forme en est élégante et gracieuse {fig. 84).
L'arc tronqué ou surbaissé, dont les courbes ne descendent pas jusqu'à la ligne des centres, ou dont les centres sont placés au-dessous de leur
Fig. 84..
Fig. 8
Fig. 86.
naissance {fig. 85) : cette disposition est désagréable : on la rencontre surtout dans l'application industrielle du meuble et de l'orfèvrerie.
L'arc surbaissé ou arc Tudor, exclusivement employé dans rarchiteclure
Fig. 88.
anglaise (fig. 86) : l'ogive surbaissée est décrite au moyen de quatre centres.
Ces trois variantes sont particulières au xv^ siècle.
Uarc à contre-courbure, formé de deux arcs convexes placés au-dessous de la ligne de leurs centres {fig. 87).
L'arc en talon ou en accolade (spécial à la fin du xv^ siècle) : arc décrit de quatre centres, et alternativement convexe et concave {fig. 88). Le sommet
est surmonté d'un pédicule terminé par un panache. Il sert généralement de couronnement à un arc surbaissé avec lecpiel il se fond à ses extrémités; parfois, il est isolé et donne sa forme à l'intrados de la baie qu'il forme.
L'arc en doucine, dont le contour affecte la forme d'une doucine. 11 est formé de quatre arcs, dont les deux supérieurs sont concaves, à sommet
Fig. 89. Fig. 91.
brisé et arrondi, et les deux inférieurs convexes. (Il n'est empioyé qu'au XV* siècle) {fig. 90).
L'arc en anse de panier : c'est un arc très surbaissé, flanqué d'arcs d'un rayon beaucoup plus court, à ses deux extrémités. La forme peut en
Fig. 92. Fig. 93. Fig. 94. Fig. 95.
être modifiée par le degré d'abaissement de l'arc principal, et la mesure d'éloignement des centres [fig. 89).
L'arc déprimé : c'est une variété du précédent; il se compose d'un arc très surbaissé affectant presque la forme droite {fig. 91). Il diffère de la baie rectangulaire à angles arrondis en arc, en ce que ses arcs latéraux ne sont pas réunis par un pinteau rectiligne, mais par un arc surbaissé.
L'arc droit à encorbellement, qui n'est autre qu'une plate-bande soutenue de chaque côté par une sorte de corbeau.
Tableau synoptique des transformations d'élémen
décc