‹ Comment doit-on rédiger la monographie d'une église?Chapitre 2 sur 7 · ET DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE · texte numérisé non relu

ET DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE

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HENRI DELESQUES. IMPRIMEUR-ÉDITEUR 34. RUE Demolombe. 34

Extrait du Bulletin Monumental, t. LXX, 1900.

LA MONOGRAPHIE D'UNE ÉGLISE? (d

En dépouillant les Mémoires des Sociétés savantes, la collection du Bulletin Monumental et des Congrès archéologiques, j'ai souvent été frappé du défaut de méthode, du manque de précision et des mauvaises expressions que 1 on rencontre dans un grand nombre de monographies d'églises. Il est facile den comprendre les raisons. U Abécédaire de M. de Caumont, le Dictionnaire de Viollet-le-Duc et les J7rt/««Ê' /s d'archéologie énumèrent bien les caractères généraux des styles, mais on n"y explique pas la façon de décrire ou de dater un édifice. Sans doute, c est en voyant beaucoup de monuments qu'on acquiert lexpérience nécessaire aux études archéologiques ; mais les novices, dépourvus de guide, éprouvent de réelles difficultés à passer de la théorie à la pratique.

Rien ne vaut l'explication orale de la construction et des remaniements d'une église devant l'édifice luimême, car on ne peut indiquer en quelques pages les

(1) Cet article est le développenicnt d'une causerie faite au Congrès des Sociétés savantes de 1906.

remarques à faire dans tel ou tel cas et les moyens de résoudre toutes les difficultés de rédaction. Néanmoins, après avoir décrit de nombreux monuments religieux, après avoir retouché plusieurs articles depuis quelques années pour les mettre au point avant l'impression, je crois possible d'exposer la méthode à suivre pour rendre une monographie claire et intéressante, en signalant les locutions vicieuses qu'il faut éviter.

Les progrès incessants de Tarchéologie du moyen âge, depuis trente ans, font comprendre pourquoi nos devanciers n'ont pas réussi à écrire la monographie définitive d'une église du moyen âge. Les uns se sont laissés entraîner par le romantisme ou la poésie des vieilles pierres, les autres n'ont attaché d'importance qu'aux chapiteaux, aux verrières et à l'iconographie. Rien n'est plus propre à mettre en relief la différence de l'ancienne et de la nouvelle méthode archéologique que la comparaison entre la monographie de la cathédrale de Chartres, par M. l'abbé Bulteau, et celle de la cathédrale d'Amiens, par M. Georges Durand. La première, rééditée en 1887, est précédée d'une notice historique tout à fait insuffisante et remplie d'erreurs. Si l'iconographie des portails et des vitraux est traitée avec soin, par contre, la structure de l'édifice est mal étudiée (1). La seconde, imprimée en 1901, forme un ensemble harmonieux, où l'histoire est puisée aux meilleures sources, sans que l'architecture soit sacrifiée à la description des portails, des tombeaux et du mobilier.

(1) On peut faire le même reproche à l'Histoire et description de la cathédrale de Reims, par M. l'abbé Cerf.

Un excellent archéologue, comme M. de Guilliermy, a décrit Notre-Dame de Paris et l'église abbatiale de Saint-Denis d'une façon bien sommaire, en glissant sur l'histoire de leur construction et en oubliant de signaler des dispositions essentielles de leur style, mais certaines de ses monographies manuscrites sont mieux rédigées fl). Jules Quicherat n'eut jamais l'occasion décrire la monographie dune église du moyen âge. M. de Caumont, absorbé par sa croisade archéologique, par la rédaction de son Abécédaire, n'eut pas le temps de disséquer les curieuses églises de la Normandie, et les notes de six. Statistique monumentale du Calvados portent l'empreinte d'une rédaction très hâtive.

Le premier auteur de monographies vraiment scientifiques fut le D"" Woillez. Dans son ouvrage (2), qui parut de 1834 à 1844, il réussit à décrire, dans un style très clair, tous les détails de construction, les profils des moulures et les motifs d'ornementation des églises romanes du Beauvaisis. Sans doute, il ne reconnut pas tous les remaniements dont ces édifices furent l'objet, mais il faut le considérer comme un véritable précurseur de la méthode moderne. Il eut encore un autre mérite, ce fut de savoir décrire une église rurale en quelques pages, dans ses moindres détails, au lieu de noyer ses caractères essentiels dans un déluge de digressions sur un style, comme M,

(1) Cf. Philippe des Foris : La collection Guilhermy A la Bibliothèque Xationale, dans le Bulletin Monumental, t. LXIX, p. 114. M. Auguste Casati vient de publier les notes de M. de Guilhermy sur Saint-Julien de Brioude.

(2) Archéologie des monuments de l'ancien Beauvaisis pendant la métamorphose romane, in-fol.

b COMMENT DOIT-OX HEDIGEIi

Vitot. dans sa Mnnoi^raphie de Nolrc-Danie de Noyon, ou sur le symljolismr, comme M. l'aljbé Auber, dans son Histoire de la cathédrale de Poitiers. C'est un grand art de tout dire en peu de mots, comme Jules (^uicherat, M. R. de Lasteyrie et M. A. Saint-Paul, qui ont donné d'excellents modèles de dissertations courtes et substantielles.

Toute monographie doit être précédée d'une étude historique sérieuse, permettant de préciser les campagnes de construction et les remaniements d'une église. L'écueil à éviter, cest lusage des documents de seconde main. Que de fausses dates, que de légendes répétées de notices en notices, parce que les auteurs n'ont pas voulu se donner la peine de recourir aux sources! Ce n'est pas ici le lieu d'exposer les règles de la critique historique, mais, comme les dates certaines sont la base la plus solide de l'archéologie, on ne saurait trop les étayer de preuves puisées dans les chartes ou dans les chroniques. Le recueil de textes sur les monuments du moyen âge, préparé par M. INIortet, qui est sous presse, rendra les plus grands services aux archéologues. Pour les églises rurales, il est intéressant dindiquer labbaye, le chapitre ou le seigneur qui exerçait le droit de présentation, et de rechercher, dans les cartulaires, la plus ancienne mention d'une église dans telle ou telle paroisse, quand la cure appartenait à un monastère.

Dans son excellent livre, M. Brutails a parfaitement raison de conseiller la prudence à ceux qui seraient tentés de serrer de li'op près les dates d'une église (1), car les dédicaces sont souvent trompeuses.

(1) L'archéologie du moyen âge et ses méthodes, p. 175.

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Il l'aiil (|ii(' les k'xtcs so t'(»ncili('iil avec les caractères ai'chéol(»g'i<juos. CCsl pdiir avoir iiiecomiu (•<■ |)r('ce|ile (juc certains aiiteui-s avaient voulu l'aire remonter au XI'' siècle la cathédrale de Coutances et l'église de S^nt-Gcrmer.

Les deux principes essentiels qu'il faut appli(|U(Mdans la monographie dune église sont l'analyse et la comparaison. L'analyse permet de disséquer Léditlce. d'en l'aire comprendre la structure et les remaniements, d attirer 1 attention sur les collages, sur les voûtes, sur les piles, sur les prolîls et sur l'oruemenlation. Le but que tout archéologue consciencieux doit se proposer est de rédiger une description si complète et si précise, qu'on puisse restituer le monument avec sa notice, s'il venait à s'écrouler.

I^a comparaison est bie» facilitée aujourd'hui par les collections de photographies et les publications de la Commission des monuments historiques, ou par les travaux d'ensemble de tels ou tels archéologues sur les églises* romanes d'un diocèse, mais le défaut d'études générales sur les écoles gothiques se fait bien sentir. Cette ressemblance est souvent instructive entre des églises dérivées d'un type commun (1) ou situées dans des paroisses voisines, ou entre celles d'une-mème ville, comme entre les nefs de la cathédrale et de Saint-Père de Chartres. En outre, elle permet de dater certains édifices, en les rapprochant de tels autres, dont l'époque de construction est connue.

(1) Ainsi l'église de Cluiiy est le prototype de celle de I^aray-le- Monial. La cathédrale de Santiago de Conipostclle dérive de Saint-Sernin de Toulouse; la Sainte-Chapelle de Saint-Germer, de celle de Paris.

Ce qui est plus délicat, c'est de rattacher une église à telle ou telle école, quand ses caractères ne sont pas bien tranchés, surtout dans certaines régions où les influences sont venues se pénétrer, à l'époque romane. Il est prudent de ne pas voir une influence auvergnate en présence dune voûte en quart de cercle, comme à Aigues-Vives (Loir-et-Cher), à Nouaillé (Vienne), à Saint-Trophime d'Arles (1). ou de modillons à copeaux, comme à Saint-Hilaire de Poitiers, et une influence poitevine, à Saint-Loup-de-Naud, près Provins, parce que les dernières travées de la nef ne sont pas éclairées directement, suivant l'opinion de M. Choisy (2). Au contraire, M. Noël Thiollier a parfaitement raison de qualifier d'église poitevine celle de Dunières, en A^olay, dont les piliers sont en Ibrme de quatrefeuilles i3l. De même, on voit des bâtons brisés sur des églises qui n'ont aucun caractère normand et des bandes lombardes sur des édifices franchement bourguignons. Je renvoie mes lecteurs, sur cette question, à certains chapitres du livre de M. Brutails, en les engageant à méditer ses sages conseils (4).

Bien que la question des écoles romanes ait fait l'objet de nombreuses discussions, elle est encore loin d'être épuisée. M. Choisy, qui a disséqué les principaux types des églises du XI'' et du XIP siècle, dans son savant ouvrage, croit aux influences persanes et

(1) Cette voûte fut très en faveur dans le Centre et dans le Midi de la France, parce qu'elle pouvait porter directement la toiture des bas-côtés, comme M. Brutails l'a fait remarquer. L'archéologie du moyen âge et ses méthodes, p. 160.

(2) Histoire de l'architecture, t. Il, p. 208.

(3) Congrès archéologique de Poitiers, 1903, p. 335.

(4) L'archéologie du moyen âge et ses méthodes, p. 36 à 67.

LA MONOGHAPHIE D INE EGLISE r \)

byzantines i^i), comme Félix de Verneilli et Courajod, mais les arguments topiques de MM. Brutails et Phené Spiers i2i ont porté le dernier coup à cette théorie (3). En outre, il ressuscite l'école dunisiennede Viollet-lc- Duc, malgré rexcellente réfutation de M. Anthyme Saint-Paul (4), et il distingue, à tort, Técole du Poitou de celle de la Saintonge. Néanmoins, il a raison d'avoir réduit Ix} nombre des écoles romanes, en supprimant celles de l'Ile-de-France et de l'Aquitaine (5>.

Il est impossible de faire reposer tout le système de classification sur tel ou tel genre de voûtes, car les nefs recouvertes de charpente en seraient exclues. En outre, le berceau brisé est aussi répandu en Bourgogne qu'en Provence, la voûte en quart de cercle n'est pas spéciale à TAuvergne, les voûtes d'arêtes sur les bas-côtés sont adoptées en Normandie comme en Bourgogne. D ailleurs, au point de vue de I épaulement, la nef des églises poitevines et de sept églises auvergnates à tribunes (6) est seule vraiment contrebutée par les voûtes latérales. II faut tenir compte, dans

(1) Histoire de l'architecture, t. II, p. 196 à 201 et 249.

(2) Cf. Bulletin Monumental, t. LXX. 1895, p. 97, et t. LXXII, 1897, p. 175.

(3) Le seul fait troublant, c'est que les églises à coupoles de l'ile de Chj-pre, comme celle de Saint-Barnabe, décrite par notre confrère M. Enlart, ressemblent, en plan et en élévation, aux églises du Périgord, mais leur date est incertaine.

(4) Viollet-le-Duc et son système archéologique, p. 173, et Bulletin Monumental, t. XLIII, 1877, p. 143.

(5) Histoire de l'architecture, t. II, p. 240 à 247.

(6) Notre-Dame du Port à Clermont, Issoire, Orcival, Saint- Nectaire, Saint-Etienne de Nevers, Conques-en-Rouergue, Saint- Sernin de Toulouse.

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