COMMENT DOIT-ON HÉDIGER
une lar^p mesure, du plan des piles, du lype des tribunes et des clochers, de lornementation. mais c'est une erreur de vouloir rattacher à tout prix une éj^lise romane à une école, car beaucoup n'ont réellement subi aucune influence spéciale. On peut élarfyir les limites des écoles romanes, tout en laissant en dehors de leur territoire certaines régions, comme la Champagne, la Bretagne, la basse vallée de la Loire, l'Aquitaine, le Limousin.
Après avoir parcouru toute la France, je crois à l'existence indiscutable de huit écoles romanes, à savoir : l'école normande (1), l'école rhénane, l'école lombarde (2), l'école poitevine, l'école auvergnate (3), l'école bourguignonne, l'école provençale et l'école du Périgord. Le nombre des écoles gothiques est plus restreint, mais il faut distinguer celles de l'Ile-de- France, de la Champagne (4). de la Bourgogne, de la Normandie, de l'Anjou 5) et du Midi de la France. On a eu tort de confondre les écoles romanes et les écoles gothiques naissantes au XIP siècle, malgré la différence de leurs systèmes de voûtes.
(1) Il faut raUacher à cette école la région du Nord, jusqu'à l'avènement de l'architecture gothique, comme je l'ai démontré dans le Bulletin Monumental, t. LXX, 1906, p. 3.
(2) L'influence de cette école dans les Alpes et dans le Roussillon est vraiment frappante.
(3) M. du Ranquet a parfaitement indiqué ses limites dans le Congrès archéologique de Clermont, 1895, p. 203.
(4) Cf. E. Lefévre-Pontalis : U Architecture gothique clans la Champagne méridionale au Xllb et au XVI'' siècle, dans le Congrès archéologique de Troyes, 1902, p. 273.
(5) Cf. Berthelé : L'architecture Plantagenel, dans le Congrès archéologique de Poitiers, 1903, p. 234.
l.A MONOGRAPHIE n'uXK ÉGLISE? 11
Il ne faut jamais fixer une date à telle ou telle |)ai'tie (1 une ég-lise sans la justifier. Toute assertion de ce genre doit être la conséquence de Tétude des profils, qui est généralement ni'gligce et qui est la base la plus solide de larehéologie du moyen âge. Kn effet, rornementation des chapiteaux induit souvent en erreur. Les uns j)araissent très archaïques, parce qu'ils sont simplement épannelés ou parce qu'ils sont l'œuvre de sculpteurs attardés, les autres sont d'un style plus avancé que l'architecture dune église. C'est alors que le profil d'un tailloir et d'une base peut corriger ou confirmer la date qui se présente à l'esprit. Il faut s'exercer à reconnaître les divers types de moulures en usage à telle ou telle époque, aussi bien sur les doubleaux. les ogives, les grandes arcades que sur les bandeaux et sur les archivoltes. En outre, il est indispensable de les désigner par leur vi-ritable nom, car une gor^e n'est pas un creii.v, un biseau ne s'appelle pas un pan coupé, une base évasée n'est pas synonyme d'un toj-e aplati, un cavet n'est pas une rainure, une arête n'est pas un filet.
Il n'y a guère d'églises homogènes, et celles qui semblent bâties d'un seul jet portent, en réalité, l'empreinte de plusieurs camj)agnes de construction, souvent accusées par une légère déviation d axe, suivant la remarque si judicieuse de M. de Lasteyrie. qui a réfutt', par des arguments péremptoires. l'idée symbolique attachée à l'inclinaison du chœur (1). Les reprises en sous-œuvre, les remaniements des voûtes et des parties hautes, les chapelles ajoutées après coup, les agrandissements des fenêtres, peuvent se
(1) Cf. Bulletin Monumental, t. LXIX, 1905. p. 422.
12 COMMENT DOIT-ON IlEDIGER
constater non seulement par la diversité des styles, mais aussi par le décrochement des assises, à l'angle de deux murs ou au milieu d'un parement. En outre, le grain des pierres peut correspondre à des carrières différentes, ce qui est toujours Findice d'un arrêt dans les travaux ou dune reprise postérieure au gros œuvre de léglise. La géologie doit être l'auxiliaire de larcliéologie, car elle peut fournir d'utiles indications sur les transports de pierres de carrières éloignées. Ainsi, les statues des portails du transept, à la cathédrale de Chartres, sont en liais de Senlis.
Neuf monographies sur dix commencent par la description extérieure d'une église, parce que la façade attire généralement les premiers regards du visiteur. Or, comme la disposition extérieure d'un édifice religieux dépend du genre de voûtes dont la nef est recouverte, il est évident qu'il faut étudier l'intérieur pour comprendre comment les contreforts ou les arcs-boutants résistent à la poussée.
On peut se demander s'il faut débuter par l'étude de la nef ou du chœur. Comme beaucoup d'églises furent commencées par le chevet, ce dernier parti permettrait quelquefois de concilier la chronologie avec l'ordre méthodique, notamment à la cathédrale de Beauvais, mais si le sanctuaire est plus jeune que la nef, comme à Saint-Etienne de Caen, l'ordre inverse offre des avantages. 11 me semble donc impossible de formuler une règle qui puisse s'appliquer à tous les cas.
LA MONOGRAPHIE d'dNE EGLISE ? 13
L'ordre chronologique, dans une description, s'impose d'autant moins, qu'il est facile de résumer la marche de là construction à la fin du chapitre réservé à l'histoire de l'église, et qu'on peut discuter ses dates dans un article distinct d'une monogi^aphie, comme vient de le faire M. Naef,pour l'église de Romainmôtier. Son principal défaut est do sérier l'étude de la même partie d'un monument. On m'objectera qu'une monographie de grand format est une œuvre scientifique et non pas un guide, mais à mon avis une description méthodique, qui répond à un véritable besoin de clarté, est encore plus nécessaire pour le lecteur que pour le visiteur. Appliquons la méthode chronologique à l'église abbatiale de Saint-Denis. Il faudrait étudier d'abord le porche et le déambulatoire, puis la nef, le transept et les parties hautes du chœur. Quel circuit compliqué !
Dans sa remarquable monographie de la cathédrale d'Amiens, M. Georges Durand a cru devoir adopter l'ordre chronologique, mais il en résulte qu'on éprouve une véritable difficulté à se faire une idée d'ensemble de l'édifice, à l'intérieur et à l'extérieur. Ainsi, la description de la façade est séparée de celle des portails par deux chapitres consacrés au chœur et au transept, puis il faut sauter ce qui concerne le dallage, les chapelles latérales et les pignons des croisillons pour arriver aux étages supérieurs des tours occidentales. De même, le transept est étudié dans quatre chapitres éloignés les uns des autres. Il semble logique de décrire les arcs-boutants immédiatement après les voûtes, mais si l'on réfléchit que ces arcs servent aussi à l'écoulement des eaux, il vaut mieux les rattacher à la description extérieure pour ne pas revenir deux fois sur leurs dispositions. Malgré tout le talent de l'auteur,