COMMENT DOIT-ON RÉDIGEH
M. Berthelc a proposé de ne pas appliquer le mot de déambulatoire à d'étroits couloirs, comme celui du chevet de Morienval (1), mais, comme il ne prête à aucune confusion, je crois bon de le maintenir et de ne pas le réserver aux ronds-points entourés de chapelles rayonnantes, tout en faisant observer que les auteurs du moyen âge employaient le mot deamhulatoria comme synonyme de tribunes, et celui de carole pour désigner un bas-côté tournant.
Malgré les articles de Quicherat (2), de M. de Lasteyrie (3), de M. Anthyme Saint-Paul (4), malgré tous ceux qui ont prêché d'exemple, la grande majorité des archéologues continue à désigner l'arc brisé ou en tiers-point par le mot à'ogii'e, au lieu de réserver ce terme pour les nervures diagonales d'une voûte gothique. Il ne faut donc pas se lasser de répéter que les expressions : un portail en ogive, une fenêtre ogivale, propagées par \ Abécédaire de M. de Caumont et partant d'autres livres ou manuels, sont absolument fautives et doivent être remplacées par celles-ci : portail ou fenêtre en tiers-point. En effet, dans tous les comptes du XIIP, du XIV' et même du XVIIP siècle, les mots croix d'augives désignent toujours les arcs qui se croisent à la clef d'une voûte de ce genre.
En appliquant le mot d'ogives aux arcs brisés, on se prive d'un ternie indispensable pour qualifier les voûtes des églises gothiques. Cette erreur a eu pour résultat d'en faire naître une autre, sur la génération
(1) Revue de l'Art chrétien, t. XLVIII, 1905, p. 401.
(2) Revue archéologique, t. VII, 1850, p. 65.
(3) Bulletin Monumental, t. LVIII, 1893, p. 411.
(4) Ibid., p. 523.
spontanée de rarchitecture gothique, en détournant lattcntion de l'ossature des voûtes pour la reporter sur le changement de courbe des arcs. Or. lare en plein cintre voisine, pendant tout le XIl'' siècle, avec l'arc entiers-point, qui joua un rôle secondaire dans le style gothique, tandis que la voûte d'ogives en fut vraiment le principe générateur.
Je n'ai pas à discuter ici les origines du mot triforium, mais je crois bon de limiter son emploi à l'étroite galerie de circulation qui se trouve à l'intérieur des églises gothiques, entre l'extrados des grandes arcades et les fenêtres hautes. Il est évident que les mots de tribunes et de triforiuin ne sont pas synonymes. Viollet-le-Duc a eu grand tort de les confondre (1). Le premier doit être réservé aux larges galeries voûtées ou recouvertes de charpente qui surmontent les bas-côtés, comme à Saint-Sernin de Toulouse ou à Notre-Dame de Paris, mais doit-on appeler triforium le petit passage supérieur des églises romanes de l'école normande, ou ceux qui contournent labside extérieure des églises rhénanes et lombardes? Je ne le crois pas, et je préfère le mot de galerie de circulation ou de passage.
Les arcatures pleines, qui occupent la place d'un triforium dans beaucoup d'églises romanes, comme dans la nef de la cathédrale d'Autun, dans le chœur de l'église de Saint-Benoit-sur-Loire, ne doivent pas être considérées comme un véritable triforium. qui
(1) Dictionnaire d'architecture, t. IX, p. 272. Beaucoup de mots de la langue archéologique ne sont l'objet ni d'un article, ni d'une définition dans cet ouvrage. Tels sont: bague, bastide, écoinçon, étoiles, frette crénelée, méandres, modillon, palmettes, perles, pointes de diamant, rinceau, tètes plates, tiers-point, triplet, voûte domicale.
implique toujours l'idée d'ajourage, d'après le sens du mot œuvre de Irifoire. Il faudrait alors distinguer le triforium aveugle du triforium à colonncttes isolées. Or, il est beaucoup plus simple de dire qu'un rang d'arcatures surmonte les grandes arcades d'une nef ou d'un chœur, d'autant plus que cette expression est d'usage courant, quand il s'agit de décrire les arcatures d'un bas-côté, d'une façade, d'un mur extérieur ou dune abside. On me demandera, peut-être, si le j)etit passage supérieur de la nef, dans les cathédrales de Noyon, de Laon et dans l'église de Mouzon, est un triforium. Je répondrai que son niveau étant plus élevé que celui des tribunes, comme dans les églises romanes de la Normandie, le mot de galerie de service s'y applique également. Au contraire, il y a bien un triforium dans les croisillons de Notre-Dame de Noyon, entre les deux petites galeries qui les contournent (1).
Un terme dont l'usage doit être absolument condamné, c'est celui de clerestory , que M. de Caumont avait eu tort d'emprunter aux archéologues anglais, car ceux-ci ne s'entendent pas sur son véritable sens. M. Bond constate que ce mot fut appliqué autrefois à toutes les baies pourvues d'un remplage, mais que son emploi est restreint aujourd'hui aux fenêtres hautes ou à tout l'étage ajouré d'une nef gothique, ce qui ne l'empêche pas d'appeler clerestory passage, la galerie de circulation supérieure des grandes églises romanes normandes (2). Il est donc tout à fait inutile de substituer
(1) Je signale deux autres triforiuins du XII« siècle, dans le croisillon sud de la cathédrale d'Hereford, en Angleterre, et dans le chœur de l'église de Juziers (Seine-et-Oise).
(2) Gothic architecture in England, p. 543.
ce mot imprécis au terme si juste de clairc-voie, qui sert à désigner un triforium ajouré du XIII^ ou du XIV^ siècle. Cependant, la nef de Saint-Leu-d'Esserent possède un véritable triforium, bien qu'un oculus souvre entre deux petites baies dans chacune de ses travées. En effet, le fenestrage de fond d'une clairevoie doit être aussi ajouré que le remplage antérieur, comme à Saint-Denis et à la cathédrale de Troyes.
M. Daumet et M . Besnard ont critiqué l'emploi du mot remplage, dans le Manuel de notre confrère, M. Enlart, pour désigner les subdivisions dune grande fenêtre ou d'une rose gothique. Ils ont fait observer que le mot remplage est synonyme de blocage et s'applique à une maçonnerie grossière établie entre deux jambages de pierre, en proposant de le remplacer ^at fenestrage, mais comment dire qu'une fenêtre est divisée par un fenestrage flamboyant, si l'on a souci d'éviter une répétition de mots ? Pour se tirer d'embarras, on peut parler d'une baie recoupée par un fenestrage ou par des meneaux qui soutiennent des trèfles et des quatre-feuilles. En tout cas. il est curieux de constater que les archéologues ne savent de quel mot se servir pour désigner les réseaux des fenêtres gothiques.
J ai souvent rencontré dans mes lectures, le mot de pendentif a.\i\A\(i\\é à une clef pendante (1) du XVP siècle. Or. il a un sens bien défini et son emploi doit se
(1) Cette expression sert à désigner également la retombée commune de deux arctiivoltes, quand elle est dépourvue de supports, comme dans les portails de Sauveterre-de-Béarn (XIII« s.) et de Triel (XVI<^ sj.
limiter à la description dune coupole. Je note également au passage: voûtes coupoli formes, pour voûtes domicales, voûte en demi-coupole, pour voûte en cul-de-foiir; un rouleau, pour un rang de claçeaux; un fronton, employé dans le sens àe pignon ; un gable surmonté d un pinacle, au lieu dun fleuron; trois baies géminées, pour un triplet; un sourcil, servant à désigner le cordon saillant qui contourne une archivolte; une moulure en coin émoussé (1), pour un filet entre deux biseaux; des arêtes de contreforts, au lieu de larmiers; des bagues de chapiteaux, pour des astragales; une wesica piscis, pour une gloire ou auréole en amande; un entrelac, pour un rinceau; une feuille en éventail, pour xxnepalmetle.
Il serait facile de multiplier ces exemples, qui dénaturent les mots techniques de la langue archéologique. D'ailleurs, presque tous les éléments de Farchitecturc du moyen âge ont un nom spécial, quil faut connaître. Ceux qui voudraient créer des mots peuvent se donner libre carrière pour baptiser certains ornements très répandus auXIPsiècle,qui n'ont pas encore trouvé leurs parrains. M. Emile Bonnet a eu la bonne idée dappe- 1er dents d'engrenage, pour les distinguer des dents de scie, les arêtes verticales des corniches du Midi de la France et de la Catalogne, qui dérivent de l'imitation des corniches en briques (2). M. Georges Musset désigne sous le nom de tribales, des feuilles de ce chardon, et sous le nom à' astéries, les étoiles à huit branches qui décorent les églises de la Saintonge (3),
(1) Cette expression se trouve dans l'ouvrage du D"^ Woillez sur les Eglises romanes du Beauvaisis.
(2) Antiquités et monuments du département de l'Hérault, p. 371 .
(3) Bulletin Monumental, t. LXX, 1906, p. 281.
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mais on pourrait sig-naler, dans cette région et dans le Poitou, bien d'autres motifs qui ne figurent dans aucun lexique.
Il ne faut pas confondre les damiers, les billettes et ces trous cubiques, qui décorent les bandeaux ou les corniches des églises du Soissonnais et le clocher sud de la cathédrale de Chartres. On a coutume d'appeler çiolettes,\es pointes de diamant évidées, qui forment en réalité une figure géométrique, mais ne vaut-il pas mieux les désigner sous le nom d'étoiles à quatre ou à huit branches (1), en réservant le mot de violettes pour ces petites fleurs à quatre pétales qui décorent les premières églises gothiques. Les boutons de fleurs, appliqués sur le cordon des archivoltes du XIII" siècle, sont connus en Angleterre sous le nom de bail flowers, mais ils ne sont pas catalogués en France. Les difficultés augmentent quand il s'agit de décrire certains ornements caractéristiques du style flamboyant.
Comment faut-il illustrer la monographie d'une église rurale? Tout d'abord, avec un bon plan, qu'il faut relever soi-même, en indiquant les différentes époques de construction par du poché, par du quadrillé, par des hachures verticales, horizontales ou diagonales (2). On
(1) Il faut distinguer les étoiles en creux des églises normandes et les étoiles en relief des églises de l'Ile-de-France, de l'Anjou et de la Saintonge.
(2) Les hachures diagonales ne doivent pas être tracées, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, pour indiquer deux époques diSérentes, sous peine de confusion.
peut laisser en l)lanc les parties modernes. Le lavis se prête mal à la reproduction et les plans en couleur coûtent trop cher. Quant aux plans tout en noir, qui sont malheureusement si nombreux dans les archives de la Commission des monuments liistoriques, ils n'offrent aucun intérêt archéologique, à moins que l'édifice ne soit une œuvre d'un seul jet, ce qui est bien rare. La restitution du plan primitif d'une église est très utile à joindre au plan actuel. Il ne faut pas abuser des lettres, sauf pour désigner tel ou tel point d'une fouille, car ce système agaçant oblige le lecteur à se reporter constamment à une ligure, souvent très éloignée de la page où il se trouve. Toute planche doit être accompagnée d'une légende, et non pas d une lettre ou d'un chiffre dont il faut aller chercher l'explication dans le texte.
La photographie est impuissante à donner une idée juste de la coupe d'une nef ou de l'élévation d'une travée. Il est donc utile d'avoir recours au dessin pour les planches de ce genre, en évitant les ombres théoriques et le grignotis sur les assises, qui nuit à la pureté des lignes. Il faut toujours tracer l'appareil, mais avec une certaine légèreté de main. Le métrage à la perche métrique démontable est le seul pratique, car les échelles ne sont jamais ni assez hautes ni assez solides.
Toutes les autres illustrations peuvent être obtenues directement par la photographie et la simili-gravure, à condition que les épreuves soient nettes et brillantes. Il est indispensable de se munir de deux types d'objectifs, un très grand angulaire et un aplanétique capables de couvrir une surface beaucoup plus forte que celle de la plaque. Cette condition, jointe à l'usage
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du niveau d'eau, est essentielle pour réaliser le maximum du décentrage, qui diminue Timportance du sol et qui évite le défaut dimage aux angles supérieurs du cliché. En outre, le décentrage rend parfaitement inutile un pied-échelle, qu'on peut d'ailleurs fabriquer sur place, avec trois perches liées aux branches du pied, en mettant au point avec une échelle double.
La position de lappareil est très importante. La plupart des opérateurs se placent dans l'axe d'une nef, afin de faire valoir le chevet, mais cette méthode fait voir les travées sous un angle si aigu qu'on ne distingue aucun de leurs éléments. La chambre noire doit toujours être montée entre deux piles, afin de reproduire les arcades opposées, sinon de face, ce qui est souvent impossible, mais au moins en évitant les perspectives trop fuyantes. La photographie des voûtes est difficile à prendre, parce qu'il faut renverser l'appareil, mais les clichés ainsi obtenus sont du j)lus haut intérêt.
Les détails de sculpture, dont la reproduction doit être le principal souci des archéologues, peuvent être grossis directement, à l'aide d'une chambre à long tirage et d'une forte lentille. Malgré l'inclinaison forcée, les déformations sont bien peu visibles, si le motif n'est pas à plus de cinq à six mètres de hauteur. Avec ce procédé, on peut également détacher le tympan d'un portail ou couper un clocher central audessus d'un toit, pour en obtenir une image à plus grande échelle. M. Martin-Sabon a donné la solution de beaucoup d'autres problèmes de photographie monumentale, dans une excellente brochure (i).
(1) La photographie des moiuiiiients, dans V Annuaire général de la photographie, 1903.
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Ces conseils pratiques sur le plan et rillustration d'une monographie, sur l'emploi d'un vocabulaire épuré, s'adressent surtout aux débutants, mais j'espère que nos confrères voudront bien faire profiter les lecteurs du Bulletin Monumental de leur longue expérience, en expliquant les raisons qui leur font préférer soit Tordre méthodique, soit l'ordre chronologique dans une description, et en continuant la discussion sur la bonne langue archéologique (1).
(1) Cf. les lettres de MM. Georges Durand et Demaisou, dans le Bulletin Monumental, t. LXXI, 1907.
Caen. - Imp. H. Delesques, rue Demolombe, 34.
DU MÊME AU r FAR:
!Hono;?rapliie de léfflise Saint-Maclou de Pontoise, 1888, in-4°. 188 p. et 11 pi., dans les publications de la Société historique de Pantoise et du Vexin.
Étude historique et archéoloffique sur la nef de la cathédrale du .Mans, dans la Rerur historique et arehéolo- 'jique du Maine, t. XX\', 1889.
L'architecture relijiieuse dans Tancien diocèse de Soissons au Xr et au XU' siècle, Paris, Pion, 1894-1896. 2 vol. in-tol.. 237 228 p. et civ pi.
L'abbaye de Xoirlac (Cher), dans le Congrès archéologique de Bourges, 1900.
Histoire de la cathédrale de Noyon, dans les Mémoires du Comité Itlstorlque et archéologique de Noyon, t. XVII,
L'église de Chars (Seine-et-Oise), dans le Bulletin monumental, t. LXV, 1901.
L'église de Fresnay-sur-Sarthe, dans le Bulletin monumental, t. LXVI, 1902.
L'église abbatiale de Chaaiis (Oise), dans le Bulletin Monumental, t. LXVI. 1902.
L'église abbatiale d'Évron (Mayenne), dans le Bulletin monumental, t. LXVII, 1903.
L'architecture gothique dans la Champagne méridionale an Xm' et au WV siècle, dans le Congrès archéologique de Troj/es, 1903.
Les façades successives de la cathédrale de Chartres au XV et au Xir siècle, dans le Congrès archéologique de Chartres, 1901.
Le puits des Saints-Forts et les cryptes de la cathédrale de Chartres, dans le Bulletin moiiumental, t. LXVII,