‹ Comment finiront Guillaume II et ses complicesChapitre 16 sur 57 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

La Bande

Comme mesure de défense, et pour protéger mes troupes, quelques villages et même l'antique cité de Louvain ont été détruits. Mon cœur saigne quand je vois que de telles mesures sont devenues inévitables.

(Guillaume II.)

Nous n'avons rien à justifier, rien à défendre, rien à excuser.

(Général VoN Dithfurt.) Vous volez trop pour votre grade !

(N. Gogol.)

Le Chef: Guillaume II

Méfiez-vous! l'empereur des fripouilles passe.

(Caricature italienne, iÇiS-)

Qualis anifex pereol s'écria le fils d'Agrippine en se frappant du poignard que lui tendit Epaphrodite. Guillaume II, au jour de son châtiment, est capable de rééditer le mot de Néron. Ce sera un mensonge de plus, car rien d'un artiste ne palpite en lui.

Nous a-t-on assez jeté à la tête son « talent »

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de peintre, de musicien, de dessinateur, de chorégraphe même, au temps où les Boches tâchaient de nous endormir pour mieux s'implanter chez nous ! En tant qu'artiste, le kaiser tient tout au plus le milieu entre le cabotin et le saltimbanque. Les œuvres d'art qu'il a perpétrées et patronnées sont pitoyables, au dire des connaisseurs. (Ah! oui, l'art allemand contemporain, une jolie chose, surtout l'architecture! Il n'y a qu'à aller voir leurs chapelles et Z^wr^ gares...) Et le kaiser eut l'aplomb — après avoir brûlé Malines, Ypres, Reims, Arras, Soissons, et tenté d'incendier Notre-Dame de Paris — d'expédier un commissaire des beaux-arts en Belgique avec mission de (( protéger » les monuments contre les Belges et les Français. Faussaire, il a présidé au tripatouillage de l'Histoire, — son Mommsen, qui eut part à la cassette de Napoléon III, a précédé Wilhelm sur ce terrain, — de telle façon que, dans son empire, l'histoire est toute à la gloire des Tudesques. Rien pour les autres peuples, ou si peu... Athènes, Rome, Florence, Paris, — des bourgades, vous dis-je. Berlin seul éclaire le monde.

Commis voyageur de.la Kultur, placier pour camelote allemande, il a des amis à tous les étages du corps social teuton, sans parler d'Eulenburg. Mais ses thuriféraires se font parfois (( moucher )), comme dirait Gavroche. — <( Prenez garde, mademoiselle, exclamait un nommé Strauss à la charmante Trouhanowa, répétant à Paris le ballet de Salomé^ prenez garde! Votre costume a été dessiné par Sa Majesté l'empe-

GUILLAUME II ET SES COMPLICES lOJ

reur Guillaume II. — Je suis Russe, riposta l'agile ballerine, et je ne connais qu'un empereur, celui de Russie. »

On le dit bon mari et bon père, — terrible argument pour la mise hors la loi de l'Allemagne et de son maître comme étant une autre espèce que la nôtre, si l'on songe à ce que font les Teutons des pères, des épouses et des enfants, en Belgique, en France, en Pologne et en Serbie !

Il n'a pas d'esprit, — en cela il est bien de son pays et de sa race, — moins encore de diversité dans la cervelle, mais une lourde jovialité qui, chez lui, est une des' formes de l'hypocrisie. Il n'a qu'un boniment : vion empire^ mon armée, ma marine; mais il a doublé sa rhétorique. Il est le plus fatigant des égotistes, puisqu'il possède la monotonie dans la nullité. Aucune idée originale ou généreuse, aucune étincelle créatrice ne s'est envolée de son cerveau, jGgé dans l'orgueil et dans la haine. Guillaume II n'existe pas au point de vue intellectuel. Il a beau, dirait Rochefort, secouer des deux mains le bidon qui lui sert de tête, il n'en sort jamais que du pétrole.

Il s'étonne que les Parisiens ne le reçoivent point dans leur ville au même titre que les rois de Suède, de Grèce et le shah de Perse. Il ne comprend pas que nous ne pouvons pas. Il insiste à l'occasion de l'Exposition de 1900. On lui explique alors qu'il existe quelque part deux provinces nommées l'une l'Alsace et l'autre la Lorraine. Il ne comprend pas davantage et se

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fâche... Il se fâche d'autant mieux, plus tard, qu'il connaît les ovations faites à l'empereur de Russie, aux rois d'Espagne, d'Angleterre, d'Italie, de Belgique, et qu'il sait que le roi Georges de Grèce, beau-père de sa sœur Sophie, est chez nous comme chez lui. Il s'obstine à ne pas comprendre.

Jules Simon, par politesse, le félicite un jour sur sa facilité à s'exprimer en français, blâmant seulement en lui un certain abus du mot « rigoler », que notre compatriote estime trop familier et argotique. Guillaume, qui souriait, fronce le sourcil \

Victor Hugo semble avoir écrit pour lui, dans la Titié suprême :

Sa grandeur lui venant du néant Tamoindrit ;

L'énormité du trône écrase son esprit ;

Sous cet homme l'honneur périt, le droit s'absente...

Bon fils, il ne l'a pas été : sa mère était pour lui VoAnglaise. On sait aussi avec quelle indélicate

I . Je tiens ce curieux détail de feu Tolain, sénateur, qui faisait aussi partie de la délégation française. Au dîner officiel qui suivit, Bismarck, sachant fort bien que Tolain était un ancien ouvrier, le fit placer à côté de lui. Et le dialogue suivant s'engagea : — « Ainsi, monsieur Tolain, vous êtes devenu sénateur après avoir travaillé dans le bronze? — Vous le voyez, prince. — Ce doit être, reprit Bismark, bien amusant d'être sénateur français ! » — Et, pour prouver à son voisin qu'il connaissait tout de la France, l'ex-chancelier lui fredonna dans l'oreille : Ah! monsieur h sénateur, Quel honneur! etc. A ce moment, le mot d'ordre à Berlin était de nous endormir sur toute la ligne. — «Je n'oublierai jamais, disait Tolain, la fausse bonhomie de Bismarck à ce dîner. Quel fourbe ! » La délégation ouvrière de 1890 à Berlin se composait de MM. Jules Simon, Tolain et Burdeau.

impatience de régner il se pencha sur le lit d'agonie de Frédéric III. Et c'est là une indication précieuse à retenir.

Comme homme du monde, lui qui croit piaffer et change de costume avec autant de dextérité qu'un queue-rouge de féerie, il va du goujat au voyou et se piète au milieu en a mufle ». On connaît son atroce conduite à l'égard de M""^ Carton de Wiart, la noble femme du ministre delà justice belge. Le kaiser et la kaiserin avaient été ses hôtes à Bruxelles. Pour la remercier, Guillaume II l'a fait enlever, jeter dans une geôle berlinoise, comme les prostituées et les voleuses, « pour complot contre les autorités allemandes ». Le monde entier sait que M""^ de Wiart, courageusement demeurée en Belgique, ne s'y occupait que d'oeuvres charitables... Hôte du roi d'Italie à Rome, il inflige pour escorte à Victor- Emmanuel III, petit homme, mais vaillant cœur, deux cuirassiers blancs d'une taille phénoménale... Au lieu du Dante, du Garibaldi ou du Roi galant uomoj du Washington ou du Franklin, qu'appelle le plus élémentaire tact, il offre en présent, à grand fracas : à l'Italie, une statue de Gœthe, et aux Etats-Unis, un Frédéric le Grand, — joli cadeau à faire à un peuple libre! Si nous tous combattants de la liberté et de la civilisation, soldats de l'épée et du marteau, de la plume et de la charrue, nous avions la déplorable faiblesse de pardonner le kaiser, il nous en remercierait en envoyant au roi Albert le portrait de von Bissing, peint par Manzel, la statue de von

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Kllick au président de la République française, et notre héroïque ami et allié le roi Pierre de Serbie n'échapperait pas aux œuvres complètes, dorées sur tranches, de von Bernhardi.

A-t-il au moins, de temps à autre, la perspicacitéd'un politique? Oh! que nenni... A l'heure oii, se proclamant « empereur de la paix », il chassait aux occasions d'envelopper la France d'un sourire, il nous accablait lourdement, chaque année, de son Sedantag^ nous qui ne célébrâmes jamais léna! L'anniversaire de l'entrée des Boches à Strasbourg, on le fêtait aussi à grand renfort de fanfares ; mais devinez qui ouvrait ce cortège officiel devant lequel les Alsaciens fermaient portes et fenêtres? les régiments mêmes qui bombardèrent la ville et brûlèrent la bibliothèque de Strasbourg! Habile procédé pour gagner les coeurs des annexés... Chez nous, sur notre sol, qu'il souille de ses bottes d'écuyer sifîlé à outrance, il affecte, dans les rues de Charleville, de complimenter nos fillettes sur (( leur grâce » et leur demande... de se faire photographier avec lui, — Kultur cousue de fil blanc qui se résoudra en (( kartes postales » destinées à tromper, à égarer les neutres. Des crimes en Belgique et en France ? Allons donc ! Où avez- vous la tête ? Regardez plutôt cette petite Française que tient dans ses bras Guillaume II ^ !

Ses cinquante-cinq ans (il en a cinquante-

1 . La même grossière ruse a été employée par divers chefs de kommandantur en Flandre et en Picardie. Ces basses manœuvres ne prennent plus auprès des neutres.

huit', mais je le vois tel qu'il était avant la guerre, et j'ignore ce que la guerre a fait de lui) manquent de distinction et d'élégance^. Il les remplace par un extraordinaire, un inébranlable aplomb. Il a dans l'œil quelque chose qu'il croit être de la majesté et qui n'est qu'un orgueil morbide. Son sourire est faux, glacé, gênant pour lui et ceux qui le subissent. Jusqu'à son avènement, il ressemblait à un étudiant rangé, un maison-moussue qu'on a nippé d'une bonne place. Bismarck débarqué, non sans sveltesse, il a joué au sphinx pendant dix ans, allant d'Henri l'Oiseleur à Lohengrin et de Barberousse à Frédéric le Voleur, qu'il nomme der Grosse, Puis, sa vraie vocation l'a emporté : résolument il s'est mis à la tête d'une association de forbans et de maîtres chanteurs politiques et militaires, La France a eu les honneurs de cette nouvelle peau, qui n'était pas une peau neuve. Dès son lever, il nous parlait de son armure étincelante, le contraire de son esprit, et de sa poudre, sèche comme son cœur. En avons-nous supporté de ces fanfaronnades, de ces rodomontades casquées, dont la Russie et l'Angleterre n'avaient que les miettes I Parfois alors s'ébauchait en lui quelque tendance de jouer au Napoléon, — morceau trop gros à avaler. Son physique s'est ressenti de

1. Né en 1859, empereur allemand et rôi de Prusse en 1888. Président d'une association de malfaiteurs et de maîtreschanteurs politiques vers 1900. Chef de bandes armées depuis août 1914.

2. A Noyon, cette année même, il a volé la pendule de son hôtesse forcée, Mme Charbonnoy, et une autre pendule à Villequier-Aumont, près Chauny (Aisne).

cette mise en scène. On peut dire de lui comme des niais importants parvenus à une certaine situation officielle : // est toujours en représenra- TÎon. Il y a trois ans, un manager qui l'eût rencontré Unter den Linden ou dans Parisplatz, sans être averti, se fût risqué à lui offrir un engagement pour la province, dans les prix doux. Tout en lui poignardait le ciel, jusqu'à ses moustaches. Wilhelm M'as-tu-vu, imperatori

Fakir de l'annexion, talapoin du meurtre, bonze du vol, mage de l'incendie, il a presque créé une religion, — cet homme qui s'est fait sculpter sur un pilier de la cathédrale de Metz et s'agenouille dans celle de Cologne pour remercier Dieu d'avoir pu perpétrer des crimes! Remarquez que, dans son empire, où vivent des catholiques et des luthériens, il est de bon goût de rejeter la morale chrétienne comme peu favorable aux combinaisons de la Weltpolitik ^

Il va sans savoir où, de bataille en bataille ; Il allume une ville ainsi qu'un tas de paille ; Et la campagne en feu que brûle ce tueur Empourpre au loin les monts, où rêve, à la lueur De tous ces tourbillons de flamme et d'étincelles, Le vautour se fouillant du bec sous les aisselles ^

Victor Hugo semble avoir prévu la sanglante carrière de ce bandit.

1. « La guerre ne connaît qu'un moyen : la force. Il n'en est pas d'autre ; c'est la destruction, les blessures, la mort, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue. Qjaant à ce droit des gens, dont tous les avocats ont la bouche pleine, il n'impose au but et au droit de la guerre que des restrictions insignifiantes, autant dire nulles. » (Clausewitz.)

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