‹ Comment finiront Guillaume II et ses complicesChapitre 17 sur 57 · La Pitié Suprême · texte numérisé non relu

La Pitié Suprême

Physiquement, il souffre du bras et de l'oreille; il est un agite dans le sens maladif du mot. Il ne peut rester en place ; mais l'endroit où on ne le rencontre jamais, c'est un champ de bataille. Son fils imite respectueusement cette façon de voyager et d'éviter les fâcheuses rencontres. Nos poilus, nos « demoiselles au pompon rouge )) et nos aviateurs dérangent trop l'impérial itinéraire. Son oncle Edouard VII, qui le connaissait bien, disait de lui: « C'est un fou, et dans sa famille il n'est pas le premier. » Bismarck, dogue irrité, tenu à l'attache à Varzin et tirant sur sa chaîne, lui envoyait dans le dos cet aboiement: « Depuis que je ne suis plus là, ce malheureux n'a fait que des sottises. » Mais il n'est ni fou, car il est très conscient, ni malheureux, car tout l'incitait, s'il l'avait voulu, à tenir un rang passable dans l'histoire de son pays et de l'Europe.

Si la flamme du génie l'avait un instant visité, s'il avait eu courage et esprit, il pouvait juger de haut la situation née des événements de 1871, mettre fin au malaise général dont souffrait l'Europe depuis la défaite de la France et le traité de Francfort. Volo et juheo.

L'Alsace-Lorraine, il pouvait nous la restituer à la suite d'une certaine préparation diplomatique, et cela malgré les clameurs du parti militaire. Vers 1890, le pangermanisme n'avait pas déployé ses tentacules ni révélé cette fureur annexionniste qui s'en prend aux deux hémisphères. Guillaume pouvait... de même qu'il n'avait qu'à lever le doigt pour arrêter net les

horreurs de la guerre conduite à l'allemande. Devant des cadavres de non-combattants, on Ta entendu pleurnicher: Je nai pas voulu cela! A d'autres, hypocrite compère ! Les déportations, les pillages, les incendies, votre système de terreur pour épouvanter l'habitant et le conduire au plus tôt à une (( paix allemande », vous les vouliez puisque des mois et des mois se sont écoulés depuis votre menteuse jérémiade et que vous avez laissé faire! Quant aux annexions et aux indemnités, dont nous menace grotesquement votre presse, vous les voudriez sans doute si nos poilus et nos braves alliés, Anglais et Belges, Russes et Italiens, ne vous les clouaient dans la gorge à coups de baïonnette !

Faisons le tour complet de cet homme.

D'aucuns l'ont entendu « pleurer sur la France, déplorer les crimes commis par cette généreuse nation ». Stupéfiants propos! Avec ce culte de la calomnie et de la contre-vérité, si cher à la Kultur, il nous accusait alors, le misérable, d'employer dans nos armées des balles explosives. C'était lui qui s'en servait contre nous et qui, travestissant odieusement les faits, nous diffamait auprès du président Wilson dans un télégramme versé à son dossier de criminel déjà si lourd... Ah! comme il nous aime, le tartufe! il nous aimerait encore plus si nous avions déclaré la France entière (( ville ouverte », avec prière d'en prendre possession au jour qu'il lui plairait.

Personne ne l'égale dans la fourberie, et il est pourtant d'une race qui sait mentir. Son chan-

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celier n'est que son élève... Et toujours avec le nom de Dieu sur les lèvres, en se recommandant de Dieu, en en appelant à Dieu! N'a-t-il pas fait du Père Eternel un feldwebel ou un grenadier, marchant dans le rang sans broncher, comme les autres, casque en tête, musette au flanc, et jetant sa pastille incendiaire au moment voulu? Car l'orgueil de ce maniaque est tel qu'il se croit chargé d'une (t mission divine » et se proclame l'élu du Seigneur ! Quelques familiers, un peu estomaqués de tant d'aberration, ont voulu contester cette mission à Guillaume; mais bien vite il les a remis au pas. Au reste, il n'y a qu'à parcourir ses harangues et ses discours pour voir que cet homme se croit tout permis. Et ses sujets le croient comme lui.

A ceux qui m'objecteraient que le kaiser actuel n'est pas tout dans son empire, je répondrais par le mot de Briand : (( Vous ne connaissez pas l'Allemagne ! » Ouvriers, paysans, bourgeois, hobereaux, Reichstag et Landtag, socialistes et seigneurs, — tous s'inclinent devant l'idole. Pourquoi? Mais simplement parce que la race entière se reconnaît, s'incarne en lui avec toutes ses tares : la haine du voisin, qui la jaunit de bile, l'ambition effrénée, qu'elle avoue, et la fabuleuse sottise, l'inguérissable béotisme, dont elle ne se doute pas! Lasson ne l'at-il pas appelé « les délices du genre humain ^ ? En pareil cas, Napoléon eût bondi de dégoût et renvoyé Fontanes d'un coup de botte à ses collèges. Lui avale tout, sans rancœur ni nausée, étant HohenzoUern et Teuton, — ces deux moi-

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tiés d'un drôle. Sur l'Allemagne, cet homme pouvait et peut tout! Et, d'ailleurs, depuis quand l'homme supérieur, sur le trône ou au pouvoir, s'inquiète-t-il de ce que peuvent penser ses inférieurs d'une grande résolution historique? Ni ^ fou, ni malheureux! Ce maître chanteur politique est un kolossal raté de la gloire ; mais dans la fourberie, la haine et le crime, il est arrivé... ne serait-ce qu'à l'échafaud!

Revenons, pour la dernière fois, au tact impérial teuton.

Le 12 décembre 191 6, l'illustre manchot fait offrir la paix aux Alliés, paix sur laquelle il garde le silence prudent du coquin dont la sacoche n'est pas pleine. Il espère que nous allons donner tête baissée dans le panneau... Il nous incite à la paix au plus fort des déportations françaises et belges, quand il vient de rétablir . l'esclavage, four mettre un terme aux maux dont souffre Vhumanité! Qui a voulu la guerre, si ce n'est lui? Qui tourmente, violente l'humanité, si ce n'est lui ? Qui se servit de l'Autriche comme d'une « blouse blanche », d'un agent provocateur, qui la lança sur la Serbie, si ce n'est lui?

Mais l'Entente prie M. Wilson de mettre au panier les offres de la Wilhelmstrasse, et le kaiser tente de parer la botte. Lui et son chancelier sortent alors à l'Europe une fausse lettre, — péché mignon sur les bords de la Sprée. De plus, ce duo d'escarpes nous fait larmoyer par ses reptiles (( que les conditions de l'Allemagne étaient très modérées )). L'impudence est de

taille! Borussîa, décidément, va trop loin dans la sottise. Un rôdeur de nuit se met en quatre pour (( faire y> la montre d'un bourgeois, qui lui abat les mains d'un coup de canne : — ce J'ai manqué mon coup; soyons bons amis, mes conditions sont très modérées. Je me contenterai de la chaîne... » — Oui, ces gens-là sont irrémédiablement dépourvus de tout sens psychologique. On ne compte plus leurs gaffes. Leur kaiser nous offre la paix quand von Beseler met la Pologne à feu et à sang, et c'est sans doute aussi pour diminuer les maux de l'humanité que Georg Bernhard et Reventlow exigent des annexions (( à l'est et à l'ouest ». Ils appellent ces turpitudes la guerre qui leur a été imposée, la guerre défensive. Pourquoi ne pas dire plus simplement : c/llliés, aye^ pitié de pauvres filous y fâcheusement troublés dans leur travail!

Ah! qu'elles sont loin, maintenant, les secrètes pensées du chef de la bande! le rêve poursuivi depuis vingt-cinq ans de mettre du laurier au cimier de son casque, l'annexion de la France « de la Somme à la Loire », la mainmise sur la Belgique, la Serbie jetée en pâture à l'Autriche, les petites nations — Hollande, Suisse, Danemark, etc. — implorant à deux genoux le droit de vivre, l'Angleterre mise en demeure de se tenir tranquille en attendant son tour... L'avenir sur l'eau, le globe entier pour colonie, l'entrée à Nancy en manteau rouge, au son des trompettes, l'entrée à Paris en écuyer cavalcadour, un petit coup d'œil sur la Galerie des Glaces de Versailles, histoire d'honorer le

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vieux Guillaume, après signature du traité qui nous aurait tués, réduits à rien! Sanglante nuit et bas chevet... Quels gestes, quelles tirades à jeter aux neutres : « Rangez-vous, manants, le nouveau Charlemagne passe! » Les soldats de l'Yser, de la Marne, de Verdun, de la Somme, de Bagdad, du Carso et des Dolomites, Joffre, Nivelle, Castelnau, Petain, Cadorna, sir Douglas Haig, le grand-duc Nicolas, Maud, Houg, Broussilof, le prince régent Alexandre de Serbie, le roi Albert et sa vaillante petite armée ont démaquillé l'acteur, l'ont dépouillé de son manteau d'apparat et poussé sans respect dans la coulisse. Non! les neutres, les survivants delà grande hécatombe ne se rangeront pas devant le kaiser de la Kultur et du pangermanisme. Encore un peu d'effort et de patience! la civilisation respirera à l'aise. Le militarisme prussien, insolent depuis toujours, va s'effondrer ^

Guillaume II restera le héros de l'admirable caricature italienne de 191 5, avant que l'Italie fût complètement venue à nous : un apache dépenaillé, cachant de son mieux son couteau, le kaiser lui-même cherchant fortune sur la voie publique, pendànt que les citadins se disent de l'un à l'autre : oAlarmi! passa Vimperatore délia tesca, (( Méfiez-vous! l'empereur des fripouilles passe ! »

I. Frédéric-Guillaume IV, mort fou, disait aux députés prussiens, en ouvrant les Etats généraux de février 1847 • « Je ne vous aurais pas convoqués si j'avais eu le moindre doute que vous puissiez songer à jouer le rôle de soi-disant représentants du peuple, »

Brave artiste latin, qui eus le courage de stigmatiser ainsi le drôle quand ton pays, pour avoir trop cru en Crispi, portait encore le lourd collier de la Triplice, sois béni! Ton œuvre, de modeste envergure, s'est égalée presque, ce jour-là, à l'ardent lyrisme de Gabriele d'Annunzio, à l'éloquence de Salandra, de Boselli, de Sonnino, de Tittoni... L'empereur des fripouilles! la vérité même, la bonne étiquette collée sur le HohenzoUern pour son voyage, sa marche nach la postérité. Le génie des Latins a le secret de ces trouvailles. De Fautre côté du Rhin, on l'appelle l'empereur adoré, voire « les délices du genre humain ». Ces fausses indications postales égareraient en route ce répugnant colis, ce Titus d.e l'étal, de l'égout et de la caverne, ce rôdeur de barrières bientôt découronné. Leur rectification s'imposait pour qu'il arrive bien à son adresse.

Chose remarquable, et qui atteste la lamentable infériorité morale du peuple allemand, solidaire de son empereur et faisant bloc avec lui, chose déconcertante, il ne s'est pas trouvé jusqu'à présent, dans l'entourage de Guillaume II, un homme ayant assez de cœur pour brûler la cervelle à ce monstre! Combien de Français, de Belges, d'Anglais, d'Italiens, de Serbes, de Polonais feraient volontiers le sacrifice de leur vie en délivrant le monde d'un tel bandit! Non, pas un aide de camp, pas un secrétaire intime, pas un valet de chambre, pas un chauffeur d'auto, pas un cocher, pas un palefrenier, personne, nul Teuton n'a eu cette généreuse et

bienfaisante pensée! Cette servilité du cœur, cette lâcheté d'âme défie tous les commentaires. Tous laquais ' !

— (( En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise la nation allemande à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui appartenir^. » — Trente ans avant l'avènement de Guillaume II, le philosophe de Francfort a fulminé une bonne formule. Mais celle du caricaturiste italien ne manque pas non plus de saveur.

Charles P

Arrivent maintenant les sous-ordres de Guillaume, les comparses, les complices feudataires : les rois de Bavière 3, de SaxC^ et de Wur-

1. A la date du 20 février 19 17, les Allemands avouaient les pertes suivantes :

Tués et morts de maladie 988.329. Prisonniers et disparus 524.269. Blessés 1.735.859. Blessés restés au front 225.261. Total : 4.087.692, sans les colonies. Du 21 au 28 février, ils avouent une perte totale de 179.898 hommes. A Kiel (mars 19 17), dans une émeute provoquée par la faim, la police et la troupe ont tué ou blessé 67 femmes. Jamais peuple n'a supporté de telles infamies.

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