CONCLUSION
Les ponts sont rompus entre eux et nous. Il y a désormais deux races sur la terre : la race humaine et la race boche.
(Ru D YARD Kipling.)
Ainsi la conscience humaine, les lois, les accords internationaux auront reçu satisfaction, notamment l'article 3 des conventions de la Haye : « La partie belligérante qui violerait
« les dispositions dudit règlement sera tenue à « indemnité, s'il y a lieu. Elle sera responsable <jc de tous actes commis par les personnes fai- « sant partie de la force armée. » Nous, Alliés, nous, justiciers, nous violerions nous-mêmes les conventions — qu'on me permette de le dire ! — si nous n'appliquions pas aux Barbares cet article dans toute sa salutaire rigueur.
Les peuples qui, dans cette ruée sauvage contre le droit et la liberté du monde, se sont solidarisés avec leurs monarques et leurs dirigeants, porteront la peine, je ne dis pas de leur erreur, mais de leur infamie. Qui douterait de cette solidarité en ce qui touche l'Allemagne, par exemple? Supposons l'armée teutonne parvenue à ses fins, gorgée de notre or, de nos dépouilles, ayant du sang jusqu'aux épaules, tenant garnison, faisant le pas de l'oie en Belgique, en Courlande, en Lithuanie et, j'y arrive, dans « les vingt-cinq départements français » modestement réclamés par herr Pfister Stein, déclarés par lui bons à annexer \ quelles exclamations de joie, quels lourds et frénétiques transports à Berlin, Cologne, Hambourg, Munich et Spandau! Que de cantates, de lieds^ de fanfares, de lampions et de drapeaux aux fenêtres ! Guillaume triomphateur ! combien de delicatessen englouties en son honneur parle bourgeois, l'ouvrier et le paysan!
I. « Dans toute vie française, il y a environ 30 pour cent de notre race... Il nous demeure éternellement interdit de retirer notre sang de là par voie de séparation des sèves, mais ces 30 pour cent signifient pour nous, en chiffre rond, vingt-cinq départements. » (Paroles prononcées à Darmstadt en iS'jy,)
Et quelles réceptions, quels plastronnages au Schloss impérial et dans les manoirs pangermanistes ! La France saignée à blanc, écrasée, anéantie, la lumière qui l'offusque éteinte, quelle ivresse pour la Kultur !
La preuve de cette immonde solidarité, vous la trouverez encore dans V accueil fait aux déportés civils, à chaque gare, à chaque arrêt de leur affolant calvaire en terre allemande; vous la trouverez dans les abominables lettres d'outre- Rhin incitant les soldats du kaiser à n'épargner ni les femmes, ni les enfants ; vous la trouverez dans les outrages, les cris de haine, dont les Gretchens et les écoliers teutons poursuivent nos prisonniers, les Franiosen; vous la trouverez partout ! L'armée allemande, telle qu'elle fonctionne, n'est-elle point le peuple allemand tout entier ^ ? Quand, à quel endroit, à quel moment, avez-vous surpris chez cette nation, — à part quelques cas extrêmement rares et d'ailleurs fort timides, car la race parle toujours, — un mouvement de pitié, de générosité, un regret, un remords, un refus formel de participer aux crimes, surtout lorsque ces crimes atteignent le Gaulois, le Français, le voisin exécré ? Et la Sozialdémokratie n'est-elle pas, ouvertement, la complice de Guillaume?
Mes recherches ont été patientes. Elles abou-
I. « Notre armée est pour ainsi dire une image réduite de Tintelligence et de la moralité du peuple allemand. Nous sommes le peuple le plus libre de la terre, car 7tous savons obéir,., » (Le professeur Lasson, lettres datées de Berlin, 29 et 30 septembre 19 14.)
tissent à demander la peine de mort pour cent vingt-neuf individus, dont cent quatre allemands, et les travaux forcés pour trois cent trente-deux autres. Or, dans la seule Belgique, les Allemands ont fusillé ou massacré à peu près six mille civils^ tous innocents du moindre méfait, tous protégés par le droit des gens et les conventions de la Haye. Si les Alliés me donnent raison, croit-on que l'exécution légale de cent vingt-neuf criminels compensera l'assassinat de six mille victimes ?
L'Allemagne, notée d'infamie pour toujours, ne se lavera jamais de ses crimes. Lépreuse de l'Europe, suspecte au monde entier, honnie partout, elle mendiera longtemps un simple regard, et peut-être du pain, aux autres peuples. A qui la faute, sinon à ce monstrueux militarisme prussien, dont elle s'est faite la docile et zélée servante ? Jusque dans la nuit des siècles, on s'écartera de la nation de proie et de sang avec le plus farouche mépris.
On ne sait ce que c'est : c'est une vieille honte Dont le nom s'est perdu,
a dit un grand poète, qui crut, un instant, en l'Allemagne, et qui serait le premier aujourd'hui à la chasser de sa pensée.
Laissons de côté, une fois pour toutes, devant les Barbares, nous Français, nous Latins, cette générosité native, cette envolée chevaleresque, dont si souvent nous fûmes les dupes. Personne mieux que nous ne s'est nourri « du lait de la tendresse humaine y> ; mais n'accordons point le
bénéfice de notre fraternité à celui qui ne la mérita jamais, et ne le considérons point comme étant de notre espèce !
Mon dernier mot sera celui qui a donné la vie à tout mon livre : Toint de pitié pour les bandits I L'Italie, mère du droit, la Russie, qu'ils ont tant outragée, humiliée, qu'ils rêvent encore de dépecer, l'Amérique anglo-saxonne et l'Amérique latine n'ont pas cessé de proclamer la nécessité, la légitimité d'une expiation mémorable. L'Angleterre, patrie de ces deux libres esprits plus qu'à moitié latins, Shakespeare et Byron, l'Angleterre est à nos côtés dans cette lutte sans exemple ; et l'on sait le merveilleux, l'étonnant effort qu'elle a réalisé ! Or, l'Angleterre est forte, tenace, fière de sa civilisation et de ses vieilles libertés qui marchent de pair avec les nôtres. L'Angleterre ira jusqu'au bout; et quand elle tiendra à la gorge Guillaume II, elle ne le lâchera point, lui ni ses complices ! J'aime à penser que, lorsque aux grandes assises les magistrats du Droit requerront haut et ferme, ce n'est pas l'Angleterre qui étouffera leur voix. Au besoin, elle leur fournira la corde et l'acier... Enfin, pourquoi les Alliés ne déclareraient-ils pas, dès à présent, à l'Allemagne, — comme l'a déjà fait l'admirable président Wilson, — qu'ils ne traiteront point de la paix avec un membre quelconque de la dynastie HohenzoUern ?