CANAL ET PAGODE DE WAT SAKET
reurs ont les yeux bandés et sont dirigés par celui qui est dans le rikcliju. Dans tous ces jeux, les Anglais, qui sont très nombreux et naturellement grands sportsmen, ont la haute main. Ils aident aux plaisirs du roi, ils l'amusent, l'accaparent et le captent complètement.
La pagode de Wat Saket, la grande nécropole siamoise, dresse pittoresquement son phnom appelé « montagne d'or» sur un monticule verdoyant, à l'extrémité d'un pittoresque canal : sous ses frais ombrages s'étendent l'appareil crématoire, le charnier et l'odieux cimetière d'où on extrait les cadavres pour un dépècement effroyable, conforme à la volonté du défunt. Les corps des hauts fonctionnaires sont conservés un ou deux mois, quelquefois plusieurs années, dans une urne munie d'un long tube vertical en bambou qui permet aux gaz délétères de s'échapper par le toit de la maison. Avant de le porter au bûcher on fait faire au mort trois fois le tour de sa demeure en courant, afin qu'il n'y revienne pas. La religion interdit de brûler de suite les gens décédés rapidement, de mort violente ou d'épidémie. Les corps doivent reposer en terre pendant quelques jours; mais les fossoyeurs enterrent à fleur de sol et les chiens se joignent aux vautours pour déterrer les cadavres. Les abords du cimetière sont ainsi jonchés de têtes et d'ossements à demi rongés. Faire dévorer son corps par les vautours est une sépulture noble qui procure des grâces insignes; leur abandonner un membre est un acte méritoire. Bouddha a ordonné, en signe d'expiation, que les corps des condamnés fussent entièrement dévorés. Les corps sont brûlés en totalité ou en partie, et les gens de distinc-
tion et de foi raffinée ne manquent pas de réserver une part quelconque d'eux-mêmes aux corbeaux, aux chiens, aux porcs ou aux vautours; aussi tous ces répugnants animaux sont-ils légion dans le charnier, sans préjudice de la ville, où ils se répandent. Le corps, quelquefois plus ou moins corrompu, est découpé sur des pierres ad hoc placées à terre. Les entrailles sont réservées à tels animaux, une cuisse aux porcs, un bras aux chiens ou aux corbeaux, et le reste est disposé sur un bûcher assez maigre dont on agite les débris pour obtenir une meilleure combustion. Ailleurs, le sapareu (croquemort), après avoir pris dans la bouche du mort, où elle a été placée, la pièce de monnaie qui constitue son salaire, lui ouvre le ventre et lui entaille les membres, puis s'écarte pour faire place aux oiseaux de proie. Les vautours rassemblés qui guettent sur les arbres, sur les toitures ou sur le sol, s'abattent sur le cadavre, et on ne distingue plus pendant quelques instants qu'un monceau d'ailes sombres qui battent frénétiquement. Lorsque les os sont déjà presque à nu, le sapareu écarte les oiseaux avec un grand bâton, retourne le corps et entaille profondément le dos. Le nuage noir s'abat de nouveau, et, quelques instants après, il ne reste plus qu'un squelette dont le bûcher a bientôt raison. Vautours, corbeaux, chiens, porcs aux ventres traînants ont eu la part désignée, les rites sont accomplis et de nombreux mérites sont acquis au défunt.
Ces scènes effroyables se passent à l'ombre d'arbres charmants; les grils funéraires jonchent la verte pelouse, et des fleurs s'épanouissent en multitude autour des petits pavillons aériens, aux toits relevés en hautes pointes, qui constituent les édicules de dépècement.
Ici, des bières béantes disent que la dépouille de leur propriétaire a reçu sa .destination terrestre; là, deux corps achèvent de se consumer, et plus loin, dans les salas ouverts, se reposent les parents et les amis qui assistent à la cérémonie et ont dû apporter chacun un morceau de bois au bûcher. Ouand nous nous sauvons,
Lis VAUTOUKS DL' WAT SAKET
confondus de ces scènes d'horreur que Dante n'eût osé rêver, les immondes repus font la sieste; une vieille femme très macabre nous poursuit tenant en main un os maxillaire à demi édenté qu'elle veut placer sur nos figures, et un vieux sapareu offre en ricanant à notre admiration, pour nous la faire acheter, une tête de mort dont il fait jouer la mâchoire.
Comme, en revenant, nous flânons aux boutiques,
nous arrivons devant une maison en fête, dans laquelle on nous invite à entrer; tout le monde est paré et a l'air riant; on voit partout des rieurs et des ornements; il y a évidemment un mort dans la maison. Il semble que les Siamois aient à se réjouir de voir leurs parents et leurs amis quitter cette vallée de larmes. Ils considèrent que leurs pleurs seraient une offense au mort, et pourraient le retarder et l'entraver sur la voie des diverses incarnations par lesquelles il doit passer.
Nous sommes dans une sorte de large boutique sans devanture, un guéridon est au milieu sur lequel on s'empresse de nous apporter un plateau chargé de minuscules tasses de thé. A notre droite s'élève une pyramide d'étagères très bien garnies, et au sommet se trouve le grand coffre dans lequel la morte est enfermée. Des parfums délicieux nous entourent et de spongieuses goyaves sont placées en profusion près du corps, pour absorber les miasmes qui s'en échappent. Toutes les femmes de la maison sont habillées de blanc, c'est la couleur du deuil, et les proches parentes ont la tête rasée. Après l'arrière-boutique, où les femmes sont réunies, se trouve une cour pleine de fleurs et d'arbustes placés dans des caisses ou des faïences. Le Siamois, comme le Chinois et le Japonais, trouve les arbustes d'autant plus beaux qu'à force de les tailler il est parvenu à faire venir plus directement les pousses fraîches sur le vieux bois. Une grande maison est au fond de la cour. Tout est propre en ce jour de réception, nous sommes chez de riches commerçants. Un grand escalier accède à la salle supérieure. Des friandises, des sucreries, des tasses, des services de toutes sortes se rencontrent partout. Nous
devons, sous peine de ne pas être polis, accepter, de nouveau, thé ou, soda water et bonbons variés qui remplissent une quantité de petites assiettes. La table en est couverte. La gaieté et le sourire de ces gens qui viennent de perdre un des leurs est vraiment une étrange chose. Ils ont le culte de leurs morts, leur joie n'est qu'une forme de leur politesse, c'est aussi selon leurs idées une dernière marque d'affection qu'ils témoignent au défunt. Sur un mur on voit les photographies des chapelles ardentes, de la mère de la défunte et de quelques parents, devenues de précieux souvenirs pour les survivants.
Mon compagnon, qui avait beaucoup étudié les Siamois et circulé dans l'intérieur du pays, prétendait que leurs sentiments de famille sont très vifs. Il me disait avoir rencontré, dans une de ses étapes, une maison dans laquelle l'odeur pénétrante des goyaves et tous les parfums de l'Asie ne parvenaient pas à masquer l'intensité de celle qu'exhalait le cadavre. Par devoir, un vieillard couchait depuis un an au pied du cercueil de sa femme, qui, pour une cause quelconque, attendait encore d'être brûlée. Selon les lois de l'hospitalité, mon compagnon avait été invité à coucher dans cette chambre funèbre, honneur qu'il s'était d'ailleurs empressé de décliner, pour passer la nuit dans son bateau, amarré à la berge; mais les exhalaisons de la maison allèrent jusqu'à lui, si bien qu'il en fut malade.
SUR LE MÉNAM
Un joyeux dimanche, je partis avec la colonie française pour Bang Pa In, la plus charmante résidence du roi de Siam, sur un grand et beau bateau-maison tiré à la cordelle par un petit canot à vapeur. Nous étions assis à l'avant, bien à l'ombre, et nous respirions gaiement l'air frais du matin.
Faut-il redire encore les charmes de la jolie rivière, des curieuses pagodes, des gentils pontons à pavillons qui les précèdent? Faut-il parler des canots qui passent et des grands trains de riz qui descendent, composés de 30 et 40 grands sampans traînés par un remorqueur? Ce n'est encore que la première récolte, dans deux mois ils descendront par centaines. Viennent aussi les longs trains de teck qui suivent le fil de l'eau.
On dit le teck du Siam meilleur que celui de la Birmanie, et le plus apprécié vient des principautés laotiennes de Xieng-Mai et de Lakhon. Le teck n'offre vraiment une belle végétation que vers 180 de latitude jusqu'au-dessus de 20°. Sa feuille est large et arrondie. Les arbres atteignent de 25 à 30 mètres de hauteur et mesurent une épaisseur de 1 mètre à im,30 à quelques mètres au-dessus du sol. On compte qu'il faut soixante à quatre-vingts ans pour qu'un tronc devienne adulte et soit bon à abattre. Après cet âge, il continue à grossir
pendant un certain nombre d'années, puis il meurt et se dessèche sur pied sans pourrir. Il offre alors l'avantage de pouvoir être abattu et mis en flottage sans aucune longue préparation. Ce sont les Lus et les Khas Mous du Luang Prabang et du Nam Hou qui se livrent à cette exploitation assez compliquée et dressent les éléphants pour le transport des bois. On loue des bûcherons pour trois ou quatre ans à raison de 80 francs par an. Ils doivent choisir les plus beaux arbres des forêts et pratiquer sur les troncs à im,50 ou im,8o audessus du sol une incision circulaire de 5 à 6 centimètres de profondeur, pour saigner et dessécher le teck. L'arbre vert ne flotterait pas et sa sève résineuse ferait éclater les fibres. Un an après, une seconde opération consiste en un ébranchage sommaire et un écorçage du tronc sur une hauteur de 3 à 4 mètres au-dessus de l'entaille déjà faite. Au bout de deux ans l'arbre est abattu, ébranché et dépouillé de son aubier. Il doit rester sur chantier six mois ou un an, et, en entier ou par fractions, les éléphants le traînent jusqu'aux cours d'eau. Si la crue est alors insuffisante, c'est un an ou deux de perdus.
Tout est intéressant et amusant pour moi. Chaque détail est un tableau dans un joli cadre. Les enfants tout jeunes circulent dans les canots-périssoires; le mandarin navigue assis sous son parasol de papier huilé. Il y a tout un art pour bien placer les parasols, et souvent un piroguier rame à son aise bien abrité sous un parasol incliné. Ailleurs un homme bronze pâle, nu comme Hassan, pagaie dans une écorce d'arbre. Plus loin quatre bonzillons, dont les beaux vêtements jaunes miroitent dans le soleil, rament avec ardeur.
8o COMMENT j'AÎ PARCOURU L'iNDO-CHINÉ
Dans quelques cases, on prépare la chaux rouge que les indigènes mâchent avec le bétel et la noix d'arec. Cette préparation réussit à merveille à déchausser les dents et à manger les gencives. La chaux est faite, me dit-on, avec des coquilles calcinées et pilées. On cultive ici le bétel en champs, tandis qu'au Laos je le verrai grimper le long des arbres.
Souvent la confortable barcelonnette des enfants, une boîte en filet maintenue par un léger cadre, se balance suspendue aux boiseries du toit; l'enfant y est bercé, aéré et garanti des moustiques. On ne s'accoutume pas aux moustiques; les indigènes s'en défendent eux-mêmes, la moustiquaire est usitée et l'on sème de légers plâtres mouillés sur la figure des enfants et des femmes. Souvent ce pointillé blanc sur la figure et les épaules des femmes est fait avec un art élégant par raffinement et coquetterie. Un grand nombre d'enfants sont passés au safran du jaune le plus doré. On dit même que c'est le meilleur remède contre les moustiques. Les voyageurs feraient peut-être bien de se « safraner»,car il n'est pas plus possible de se garantir des piqûres que de ne pas les gratter; or, dans cette chaleur amollissante, la peau est à l'état de papier de soie mouillé qu'un rien peut déchirer. C'est souvent la cause première de la plaie annamite, sorte d'ulcère, dont j'ai tant entendu parler.
Nous stoppons vers midi à Pakret, un joli nom et un joli site, sous les grands arbres et les vastes abris d'une pagode inondée et, par suite, inaccessible. Nos petites tables réunies sont installées sur un plancher porté sur de hauts pilotis, dans une salle ouverte de tous côtés. Au centre trône un grand bouddha.
Les pagodes sont plus ou moins en fête à cette époque de l'année. Le. riz a été semé du mois de juin au mois d'août, et en septembre il a été repiqué dans le delta; plus haut, dans le pays d'Ayuta, l'ancienne capitale du Siam, on ne le repique pas, et il est de moins bonne qualité que le riz repiqué. En ce commencement de novembre il n'y a plus rien à faire qu'à attendre la baisse des eaux, la saison s'annonce bonne. Tout le Siam s'agite et se met en joie pour porter les offrandes aux pagodes. On rencontre donc partout de grands sampans tout pavoises de bannières rouges, pleins de pyramides d'offrandes disposées sous un pavillon d'honneur. De longues théories de bateaux portent ainsi toute une population et s'en vont à la remorque, vingt et trente à la file, musique en tête, accompagnées de leurs bonzes.
Près d'un confluent, dans un remous un peu agité, on m'indique le lieu où la première femme de Chulalongkorn, sœur des reines actuelles, a péri malheureusement. C'était la plus jolie et la plus aimée de ses jeunes sœurs, qu'il a toutes épousées, selon l'usage. Or, un jour qu'elle se rendait à Bang Pa In, traînée par un remorqueur, c'était au temps où les Siamois n'avaient pas encore l'expérience de la vapeur et du remorquage, son bateau-salon a été renversé. Elle était entourée de sa cour et de ses serviteurs, de tout un peuple qui nage comme le poisson; mais personne n'avait le droit de toucher à la reine. Scrupuleux observateurs de la loi, ils l'on laissée se noyer sous leurs yeux plutôt que de mettre la main sur elle. Peut-être son sauveur eût-il payé de la vie sa hardiesse? Le roi cependant, tout en respectant cette coutume et la déplorant
sans doute, a dégradé le mandarin qui commandait.
Toute la journée les rives continuent de fuir doucement, délicieusement à mon gré, mais trop lentement pour mes aimables compagnons, qui supputent l'heure tardive où nous arriverons à Bang Pa In. De temps en temps, on demande un renseignement à un indigène; il répond par des unités de mesure à lui connues, par exemple : le temps de faire cuire une marmite de riz, de la manger et de fumer deux cigarettes; le temps de faire cuire le riz pour quatre personnes, ou de doubler tel nombre de caps en suivant les méandres de la rivière. Le Ménam s'élargit et égale bientôt le Mékong à Phnom-Penh. Les cases s'espacent, le pays reste riche et habité, la clarté de la lune a succédé aux rapides douceurs du soleil couchant, et, à 1 1 heures du soir, nous atteignons l'escale délicieuse qu'est Bang Pa In. L'hôtellerie des princes a été gracieusement mise à notre disposition par le ministre de l'intérieur, le prince Damrong, et nous y trouvons un gîte confortable à l'européenne.
Le palais royal, situé tout auprès, est une charmante habitation entourée de jolies pièces d'eau et de plusieurs autres palais et pavillons particuliers destinés à chacune des reines. Le roi n'y séjourne plus qu'une quinzaine de jours chaque année, depuis le douloureux accident qui a coûté la vie à sa favorite. Il s'y rend avec toute sa cour au moment des hautes eaux, vers la fin d'octobre. C'est à Bang Pa In qu'en 1891 il reçut le tsar Nicolas II, alors tsarévitch. On raconte qu'à cette occasion il donna des fêtes splendides dont l'empereur de Russie semble avoir conservé un souvenir reconnaissant, car c'est de cette époque que date
l'amitié de notre allié pour Chulalongkorn. Ces fêtes comprenaient une chasse aux éléphants dans le Kraal de l'ancienne capitale Ayuthia, à quelques lieues en amont; des joutes sur l'eau, des simulacres de combats des temps passés avec d'énormes mastodontes armés en guerre; des jeux nationaux, et enfin, comme clou de la
fête, plus d'un millier d'indigènes venant offrir à l'héritier des tsars un fruit, une plante, un animal, une étoffe, un bijou, produits du pays.
Le roi habite à Bang Pa In un pavillon entièrement en bois, richement décoré à l'intérieur. On y remarque quelques jolis bibelots, des spécimens rares de l'industrie siamoise ou laotienne. La reine actuelle a sa résidence séparée un peu plus loin, mais seule elle est admise à partager la demeure du roi. Un autre pavil-
Ion de style chinois ne doit pas être oublié. Il a été offert au roi avec tout son ameublement, véritable musée, par ses sujets originaires du «pays des fleurs». Je ne crois pas avoir vu une plus belle collection de la «famille bleue». Après un court séjour à Bang Pa In nous redescendions à Bangkok sans nous lasser jamais d'admirer la splendide vallée du Ménam.
Ce pays est partout plein de vie et de richesse. Nous l'avons presque tenu en nos mains, à plusieurs reprises; d'abord en 1868, où nous étions sans rivaux, et dernièrement encore en 1893. La population est plus ou moins nôtre par nos protégés : les Laotiens, les Khas, les Cambodgiens, les Annamites. Beaucoup de Chinois même réclament notre protectorat. En effet, ceux-ci supportent malaisément la façon humiliante dont les frappe la capitation. Ils ne paient qu'un tical (ifr. 60) au lieu de 6 ticaux exigés des Siamois, et ils acquittent cette taxe pour trois ans. Mais le percepteur, ou phoukpi (1), leur donne quittance en scellant les deux extrémités d'une ficelle au poignet de chaque contribuable, qui doit conserver ce bracelet humiliant pendant les trois années consécutives. Cela révolte les Chinois, et les dénis de justice des tribunaux, les vexations des fonctionnaires siamois les tournent vers nous. J'ai vu tous les jours des foules de 200 et 300 hommes, sans compter les Chinois, se presser à la Légation de France pour solliciter leur inscription. Depuis la convention de 1896 notre situation n'est plus tenable. Nous nous interdisons toute intervention armée dans la val-
(1) Veut dire en siamois: «attacher le poignet.»
lée du Ménam autrement que d'accord avec les Anglais ; aussi l'outrecuidance *et la tyrannie des Siamois n'ont plus de limites. Ils emprisonnent nos protégés par centaines et les soumettent par milliers à l'enrôlement forcé. Ainsi violentés, ils commencent à se désespérer de notre impuissance et finiront peut-être, comme un certain nombre d'entre eux l'ont déjà fait, par se ranger sous le drapeau siamois. Nos protestations platoniques n'aboutiront à rien, et pendant ce temps les Anglais obtiennent toutes les concessions et s'emparent amiablement du pays, avec la complicité voulue des Siamois qui poursuivent cette politique : augmenter par tous les moyens les intérêts britanniques au Siam en affaiblissant les nôtres. Tel est le programme; il tend à amener tôt ou tard l'Angleterre à intervenir en invoquant les intérêts nombreux qu'elle possède dans le pays. Il convient, pour faire abandonner aux Siamois cette politique, de défendre énergiquement les avantages acquis en 1893. Pour nous faire échec, les Anglais remplissent donc l'administration royale de leurs nationaux. Les percepteurs des impôts indirects sont surveillés par deux inspecteurs anglais à 20,000 fr. par an. Un contrôleur général des finances — anglais ■ — a été institué cette année aux appointements de 62,000 francs. Le conseiller général des affaires étrangères, M. Rolin-Jacquemyns, touche 75,000 francs par an. Des commissaires adjoints britanniques vont doubler les gouverneurs indigènes de provinces, etc. 11 n'est jusqu'à la police qui ne soit commandée par des chefs anglais et encadrée de Sikhs, anciens soldats hindous.
Le Siamois pur n'existe guère, même à la cour et
chez le roi; les plantations voisines se sont multipliées au Siam, avec une colonie chinoise importante, fourmis industrieuses qui lui donnent la richesse et la vie. Les Chinois s'expatrient sans femmes et se marient toujours dans le pays où ils s'établissent. Les rôles d'inscription des corvéables permettent de se rendre compte de la faiblesse de l'élément purement siamois comparé à celui fourni par les races voisines. La population du Siam est évaluée à 6,000,000 d'habitants se décomposant ainsi : 500,000 Cambodgiens illégalement incorporés au Siam depuis 1835, 1,000,000 de Laotiens, Khas, Shans, etc.; 1,000,000 de Malais, 1,200,000 Chinois et 2,000,000 de Siamois seulement. Il existe aussi une colonie importante de «Mônes» originaires du Pégou. Elle a été autorisée à s'établir dans le pays par les rois de Siam au début de ce siècle; ce ne sont donc point des prisonniers de guerre. Les «Mônes», appelés aussi «Thavai», nom tiré de Tavoy, leur pays d'origine, peuvent être évalués à 300,000. Ils peuvent même fournir, le cas échéant, une arme excellente à nos diplomates, car les Anglais essayent d'inscrire les Shans comme leurs protégés, quoique les conditions ne soient pas les mêmes pour leurs sujets que pour les nôtres, puisqu'ils sont venus s'établir de leur plein gré dans le pays. Nos Annamites, Cambodgiens, Laotiens ont été l'objet de nombreuses rafles. Ils ont été enlevés comme prisonniers de guerre à diverses époques depuis le commencement du siècle. Ce ne sont pas des peuples vaincus, leurs pays n'appartiennent pas au Siam. Nous revendiquons ces prisonniers et leurs descendants, qui, normalement, doivent être soumis à notre domination. Si une entente ne peut se faire
avec le Siam, l'Indo-Chine doit les reprendre pour repeupler le Tran-Ninh et le Luang Prabang. Une clause très explicite de la convention nous le permet. On a déjà menacé les Siamois de cette mesure, il y eut même un commencement d'exécution qui les a fortement émus. S'ils croyaient réellement à une telle résolution de notre part, ils céderaient sur les questions en litige pour garder les Laotiens chez eux.
Un autre point est à considérer. La rive gauche du Mékong qui nous est concédée est, pour une longue région, un désert inhabité et sans ressources par suite des dévastations et du dépeuplement opérés par les Siamois. Or, l'Européen ne peut rien par lui-même dans ces contrées, la main-d'œuvre indigène lui est absolument indispensable. Les Anglais ont enlevé au Siam ses provinces du nord, de l'est et de l'ouest du Salouen. Ils sont maîtres de toute la presqu'île sur Je golfe de Pegouan et sur toute la partie ouest du golfe de Siam. Ils viennent encore de régler à leur profit le sort de l'Etat de Raman. Nous nous sommes contentés de nous faire restituer le Laos tributaire de l'Annam. Encore cette restitution n'a-t-elle été que partielle puisque le royaume de Vien-Tian allait jusqu'à Korat
Cette situation mal définie et instable ne peut se prolonger; il importe qu'une action soutenue et énergique amène le roi de Siam à conclure que tous ses intérêts lui dictent une entente avec nous et une étroite union avec l'Indo-Chine française. Les populations des deux pays, ainsi que l'a très justement et très sagement déclaré, à Saigon, l'envoyé siamois, en mars 1899, ne doivent faire qu'une même famille. D'un jour à l'autre, en effet, nos protégés peuvent être appelés à posséder la
majorité numérique dans la population siamoise. Que notre politique, devant quelque massacre comme celui de Kouang Chang, nous amène à nous emparer de Haïnan, — la grande majorité des Chinois du Siam venant de la province de Canton, du Fo-Kien et d'Haïnan, -- nos 15,000 protégés chinois actuels seraient augmentés de plusieurs centaines de mille. Les Hindous, les Birmans et les Shans se soumettant aux prétentions des Anglais, les Siamois se trouveraient absolument réduits à une minorité dirigeante, ils seraient noyés et annihilés. D'autant plus que les Chinois tendent chaque jour à revendiquer en plus grand nombre notre protectorat, épousent des femmes siamoises. Ils pullulent et dépasseront bientôt comme chiffre total les maîtres du sol. Ils détiennent tout le trafic, et, dans l'avenir, ils absorberont inévitablement la race siamoise, déjà métisée dans des proportions considérables. Les trente usines à décortiquer le riz sont aux mains des Chinois, dont quinze sont nos protégés. Une autre raison nous fait une nécessité d'implanter solidement la prépondérance de notre influence à Bangkok. La vallée du Ménam est un riche grenier d'abondance, indispensable à la prospérité et à la sécurité future de notre empire colonial d'Indo-Chine. Enfin, une dernière considération s'impose au point de vue des frontières : la vallée du Ménam et celle du Mékong se confondent en plusieurs endroits, surtout dans le sud, tandis qu'entre celles du Ménam et du Salouen il y a des contreforts formant une ligne ininterrompue. Il serait pour toutes ces raisons infiniment grave de voir l'Angleterre s'en rendre politiquement maîtresse et bientôt nous menacer dans nos propres possessions.
Il est donc urgent de revenir à l'exécution stricte par les Siamois -de la* convention annexe au traité du 3 octobre 1893, en poursuivant sans faiblesse l'exécution des clauses qui, dans la pensée des négociateurs français, devaient amener ce résultat. Le Mékong surtout est une région sur laquelle nous avons depuis 1867 jeté notre dévolu. Il ne saurait y avoir sur la rive droite d'autre influence que la nôtre. En conséquence, nous devons tenir la main à ce que les Siamois ne puissent plus reprendre, dans cette région comme dans les anciennes provinces cambodgiennes de Battambang et d'Angkor, la suprématie qu'ils exerçaient autrefois. Une politique ferme et sans défaillance, qui n'a pas besoin d'être celle du «poing tendu», est la seule qui convienne.