‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 16 sur 47 · DE BANGKOK A SINGAPOUR ET A RANGOON · texte numérisé non relu

DE BANGKOK A SINGAPOUR ET A RANGOON

La saison ne me permet pas de gagner la Birmanie par la voie de terre. Il m'eût fallu vingt-cinq jours pour arriver à Moolmein, et les rivières grossies pouvaient me causer les plus grands embarras. Je me résigne donc à aller par mer; un gros bateau de cabotage de la «Compagnie des Cheminées bleues», le Charon, nous attend en rivière en aval de Bangkok et nous conduira à Singapour. Je suis seule passagère!

avec deux cents bullocks, bœufs et vaches, entassés à l'avant et à l'arrière. La salle à manger est sur le pont des bœufs avec les quelques cabines des passagers. Tout le navire est rempli de l'odeur de ces animaux; une odeur saine, espérons-le. Le capitaine anglais y est si accoutumé qu'il ne la sent plus. Je m'y habituerai peut-être aussi, car la traversée sera de plus de cinq jours, en comptant les vingt-quatre heures d'escale à Ang-hin.

La sortie du Ménam est aussi calme que la rivière même, et nous naviguons sur un lac jusqu'à l'arrivée à Ang-hin, au nord des îles de Koh-si-Chang, où se trouve le palais d'été du roi de Siam.

A peine avons-nous mouillé à Ang-hin que de gros bateaux chinois ont cargué leur voiles et nous accostent deux par deux en avant et en arrière. C'est comme l'abordage d'une armée de pirates poussant des cris sauvages. Ces bateaux sont montés par un équipage uniquement chinois, et, loin de nous dévaliser, ils nous fournissent un lest considérable qui fera baisser sur l'eau notre énorme machine. On nous apporte du riz, la richesse du Siam, que pendant des heures et des heures, par quatre portes ouvertes, les gros bateaux déversent en sacs dans notre cale, sans bruit de treuil, presque en silence, sous le soleil et sous la lune.

Il est vraiment curieux de voir l'inlassable activité déployée par ces Chinois, fourmis industrieuses et sans besoins, qui sont bien le seul peuple courageux et travailleur d'Orient. Us courent, les gros sacs de riz sur le dos; ils les vont chercher au fond de leur cale et, par un escalier fait de sacs superposés, les montent à leur pont, et de leur pont au nôtre pour les redescendre

dans notre cale. Dans les hauts degrés, ils se mettent deux par deux et jettent les sacs de marche en marche, d'un mouvement régulier et rapide. Puis, une armée de porteurs les prend un à un sur le dos et court pieds nus sur le plancher de sacs, pour les arrimer. Tous sont vêtus de deux mouchoirs, dont l'un sur la tête. Leurs corps noyés de sueur luisent dans la lumière avec la patine d'un bronze florentin, et leurs reluisantes échines jouent avec une souplesse tout orientale.

Le commandant et le second anglais du steamer m'expliquent, en de longues conversations, l'utilité des Chinois et les services rendus par eux; mais ils croient la Chine immuable dans ses préjugés, et ne peuvent supposer qu'elle occupe jamais la place que le nombre de ses habitants, leur industrie, leur courage et leur persévérance l'appelleraient à prendre.

La brise est étonnamment fraîche; le thermomètre marque à peine 250 dans ma cabine; il fait presque froid. Que ne puis-je envoyer un peu de cette fraîcheur à mes aimables hôtes et compagnons de Bangkok.

Nous avons bien fait de nous lester pendant trentesix heures : c'est, après Ang-hin, un roulis terrible que notre grosse machine supporte assez bien, je dois le reconnaître. Un pauvre navire que nous avons rencontré se livrait à un effroyable mouvement de «casserole», à croire qu'il allait disparaître sous une dernière vague. On ne sait où se mettre pour se protéger du rayonnement du soleil, et je ne quitte guère ma cabine que pour les repas. On jette l'ancre devant Singapour à deux heures du matin : encore une nuit à achever dans l'étuve et le bruit des amarrages et du déchargement.

Le gouverneur de Singapour, sir Ch. Mitchell, ne permet pas que j'attende à l'hôtel le bateau du lendemain. Il prétend qu'une bonne nuit bien confortable m'est absolument nécessaire. Et peu d'heures après, je suis encore une fois installée dans un de ces beaux palais anglais aux habitudes si hospitalières. Un confort exquis en toutes choses; de jolis halls savamment disposés en petits salons coupés de fleurs, de menues tables et de bons sièges.

Government House est au sommet d'une colline bien découverte, au milieu d'un splendide parc anglais des tropiques. Tout est disposé pour la meilleure aération. Ma chambre, qui est immense, tient une aile entière du palais; le plafond a de 6 à 8 mètres d'élévation et la cloison de séparation d'avec le grand vestibule et les salons, de même que les cloisons du cabinet de toilette et de la salle de bain, ne s'élèvent qu'au tiers de la hauteur. Un bienfaisant punka est au-dessus du grand bureau et des chaises longues, de bons fauteuils sont partout disposés, et dans le cabinet de toilette un grand et large lit de repos sert pour faire la sieste ou se reposer après le bain. Un vrai rêve pour la campagne des deux cent quatorze bœufs du Char on.

Le gouverneur et lady Mitchell parlent parfaitement le français, et ils ont pour moi toutes les attentions. Le soir, ils convient les seuls Français de Singapour, le directeur des Messageries Maritimes et sa famille, le consul de France et sa femme. Le consul est un homme d'esprit, un ancien journaliste du Siècle, me dit-on, qui ignore encore que l'anticléricalisme n'est jamais article d'exportation. En pleine table anglaise il déclarait ne croire à aucune religion, et à propos de la consécration

d'un nouvel évêque de Singapour qui avait eu lieu le matin, et des diyerses religions de l'Inde, croyant trouver en moi une similitude de sentiments, il me demandait laquelle de toutes ces religions je choisirais. «La mienne, » lui ai-je répondu, « car j'y tiens beaucoup. » Ce témoignage d'obscurantisme a mis fin à la conversation. Le lendemain, le gouverneur me parlait des idées subversives de notre consul, qu'il ne pouvait guère contredire, et me disait combien ma réponse de la veille leur avait fait à tous plaisir. J'avais eu le beau rôle, simple passante; il eût mieux valu que ce fût notre consul.

Deux jours plus tard nous étions, avec le soleil au zénith, dans le port naturel de Poulo Pinang (1), si pittoresque, au milieu de bateaux de tous genres parmi lesquels filent les canots chinois, coquets et rapides : une fine pointe à l'avant, l'arrière se redresse en deux pennes comme les ailes des hirondelles, dont on leur donne le nom. Un joli yacht à vapeur s'est détaché et amène le lieutenant-gouverneur lui-même, précédé de ses «peons» (2) et du capitaine de son yacht, chargé de me remettre sa carte. Toutes les dispositions ont été prises pour me permettre de faire la plus jolie excursion de Pinang. Le «timn», ou déjeuner, est servi à la Résidence, à quelques kilomètres de la ville, e*: une escouade de coolies est commandée pour l'ascension du pic qui couronne l'île.

Le système de transport est assez particulier. Les deux longs bambous sur lesquels le fauteuil est enfilé

(1) Poulo signifie : « île. »

(2) Serviteurs officiels d'un fonctionnaire.

sont réunis, à l'avant comme à l'arrière, par une corde très lâche au milieu de laquelle est fixé, dans le sens de la marche, un autre bambou de près de deux mètres que les porteurs, cheminant l'un devant l'autre, se placent sur les épaules, tandis que deux autres hommes maintiennent l'équilibre du siège au moyen d'un bambou transversal.

Me voici donc, après les horizons marins et les bercements de la vague, ainsi portée, sur un joli chemin de montagne tracé, en pleine forêt, au milieu des arbres en fleur; des bruits de torrents et de cascades se font entendre; des singes s'élancent de branches en branches et les font ployer lourdement. Le bungalow réservé au gouverneur de Singapour comme sanatorium est tout au sommet du pic, près d'un sémaphore, à 2,541 pieds au-dessus de la mer.

Cette rapide promenade entre plusieurs jours de navigation n'est qu'une furtive vision d'un paysage en chanteur. Les grands tulipiers sont en fleur, les bocasenas, une des gloires de Pinang, qui commencent en avenues près de la ville, étendent en tous sens leurs grands bouquets de fleurs jaunes; les poinseanas de Bangkok élèvent leurs hampes de pétales rouges ou jonquilles, mêlés à des thuyas, plus larges que les nôtres, et aux éclatants feuillages rouges bordés de rose des aciliphas, que l'on plante à Java pour écarter les tigres. Un véritable jardin est à nos pieds, des profusions de fleurs s'étalent sur les verdures, et, tout en bas, Georgetown, le chef-lieu de Pinang, espace ses maisons et son port, la côte de Malacca découpe ses pointes, et sur la mer toute bleue vogue toute une flottille.

De retour à la grande maison flottante, j'aperçois de

nouveaux passagers, bien faits pour m'intéresser. L'un d'eux est un jeune fonctionnaire anglais du « Civil Service», defiuty commissionner de Birmanie; près de lui

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