GENTLEMAN BIRMAN
une indigène, une Birmane en costume : c'est la femme du jeune Anglais, une orpheline catholique, élevée par les soins de Mgr Bigandet, le grand évêque de Rangoon. Le fait est pour surprendre dans les colonies anglaises.
La jeune femme porte un sarong, large écharpe de soie nouée traînant très longue sur ses pieds nus dans des sandales de paille bordées de perles. Le buste est enfermé dans une espèce de corsage blanc à dessins. Un rang de perles fines est à son cou et des bracelets d'or à ses bras. Ses cheveux noirs sont entièrement relevés à la chinoise, très lisses et très tirés, réunis en épais chignon-toquet sur le haut de la tête, ornée de côté par une ligne d'épingles d'or. Elle chique, mais elle a le bétel discret, car ses dents sont superbes; son mari a dû la rationner. J'ai su que, jeune officier, le fonctionnaire s'était marié par coup de tête, fantaisie d'indépendance et pour ne pas être obligé d'aller au mess, dont les officiers mariés sont seuls dispensés. Après le mariage, le réveil a été cruel; il a eu de grandes difficultés à entrer dans le Civil Service; son désespoir a été terrible, mais il semble maintenant s'en tirer honorablement. Depuis dix ans il vit dans le «jungle», dans les bois de la Birmanie et dans les petits postes de l'intérieur. Il a dû même pendant une année tenir sa femme éloignée, en pénitence dans sa famille birmane, à Rangoon. Les deputies commissioners rendant la justice dans leurs districts, la Birmane, mercenaire comme les personnes de sa race, avait reçu de l'argent des administrés. Il revient maintenant asvec elle de Macao et de Changhaï, où il a été étudier le chinois, les fonctionnaires recevant pour les langues qu'ils connaissent des primes qui servent à leur avancement. Je fais avec le ménage de petites dînettes sur le pont; le jeune homme est aimable, il rapporte des fruits exquis de ce paradis de Poulo Pinang et m'apprend, à Prieure du thé, à manger des ananas à la cuillère. On ne perd
pas le jus et on ne mange ainsi que le meilleur. Un autre jour il^rne fait apprécier le dourian, le fameux fruit à l'odeur nauséabonde et au goût si délicieux qu'on en veut toujours manger quand on en a goûté. Le fruit ne saurait être ouvert dans les maisons, et c'est à distance, sur l'arrière du navire, que l'opération est faite. Une petite crème pâle m'est apportée sur une assiette et je goûte bravement! C'est un peu sucré comme de la purée d'oignons.
Le pont est encombré de Chinois et de Chinoises campés jusqu'à la porte de nos cabines avec toute leur literie et leur vermine. Ces dames chinoises passent leur temps à se coiffer, à se lisser les cheveux avec des lissettes d'or, après se les être graissés d'un mélange collant et niant déplaisant à voir.
Mon plus fidèle interlocuteur est un vieux missionnaire français des Missions étrangères, en Birmanie depuis trente ans, que ses supérieurs avaient forcé peu de mois auparavant à aller en France réparer ses forces. Il a presque désappris le français à ne parler que le birman et le karian au fond de sa mission. Une fois par an il vient suivre la retraite à Rangoon, et y retourne tout au plus une autre fois s'il a quelque affaire à y traiter. Dans son pays breton il s'est retrouvé un étranger, et il revient en hâte et pour toujours. Sa vraie et unique famille, c'est cette chrétienté de deux mille âmes, presque fondée par lui, bien loin dans la forêt, sur un territoire de deux journées de route, défriché à quelque distance à l'est de l'Irrawaddi. Il commence à baptiser les petits enfants de ses premiers catéchumènes. Il est le père et l'âme de toute cette tribu qu'il aime et qui l'aime.
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Sous le beau ciel d'un bleu intense dont je ne me lasse pas, la mer et le Coconada, médiocre marcheur de la «British India», nous bercent lentement jusqu'à Rangoon à travers les archipels de l'océan Indien. Grand nombre d'entre eux s'estompent dans les lointains. La côte luxuriante de verdure de la presqu'île de Malacca profile à l'est ses riantes collines et semble abriter un essaim de petites îles : ce sont les pointes jumelles des «Deux Frères», le rocher de « Poulo Rajah» et combien d'autres! Moolmein, l'une des trois grandes cités birmanes, s'abrite au fond de son golfe derrière une grande île.
J'arrivais en Birmanie à la fin de novembre. La ville de Rangoon, au milieu de son estuaire, dans les bouches de l'Irrawaddi, ne laisse apercevoir au loin que la pointe dorée de sa grande pagode, première évocation de son glorieux passé bouddhique. Elle s'étend sur une longue plaine sablonneuse qui ne fait rien présager de la riche et éclatante Burma. Un immense delta sous-marin, formé par les sables des trois grands fleuves birmans, l'Irrawaddi, le Sittang et le Salouen, précède le continent. On dit qu'à ioo kilomètres du rivage, la sonde touche à 75 mètres de profondeur, tandis qu'au delà de ces bancs, les abîmes sous-marins se creusent jusqu'à 2,000 mètres.
Malgré le beau lac verdoyant dont les sinuosités semblent des lacs successifs, et qui lui font de si riants environs, Rangoon ne peut être comparé à Saïgon, qui est bien la plus belle ville européenne de tout l'Extrême- Orient. Mais la ville anglaise reprend le premier rang dès qu'on l'envisage au point de vue économique, et
que l'on considère le grand mouvement de son port et la vitalité commerciale que révèlent partout, sur les lignes de ses quais, les innombrables navires et les hautes maisons à plusieurs étages, où pullulent des offices de toutes sortes.
La partie méridionale de la Birmanie peut être comparée, pour son climat et la richesse de son sol, à notre belle colonie de Cochinchine, tandis que la Birmanie septentrionale correspond au Tonkin, mais un Tonkin plus sec et, dans le nord, encore moins habité que notre haut Tonkin. Les Etats Shans sont semblables à notre haut Laos, avec une plus grande exubérance tropicale.
Pour le charme que j'ai éprouvé dans les trois mois de voyage passés dans cette colonie anglaise, j'adresse ici tous mes remerciements aux Anglais, nos terribles rivaux en Orient, mais les hôtes les plus parfaits qu'un voyageur puisse rêver. Ils ont le génie de l'hospitalité et de l'assistance pratique.
La chose qui mérite le plus, à Rangoon, de retenir l'attention du voyageur, c'est la Sway-Dagon-Pagoda. Cette grande pagode est la plus belle et la plus sainte de l'Indo-Chine, car elle a l'incomparable honneur de posséder huit cheveux de Bouddha! Elle domine de loin tout le paysage et dresse fièrement sa coupole dorée à 98 mètres au-dessus d'un mamelon qui commande la ville. De ce sommet, elle et les pagodes et édicules qui s'élèvent autour d'elle se mirent dans les les lacs qui baignent son pied. Un immense htî de 46 pieds de haut (1) surmonte la coupole. Le tout
(1) On donne le nom de htî à un type de l'architecture bouddhique que l'on appelle dagoba aux Indes et que l'on rencontre de-
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est en or, garni de pierres plus ou moins précieuses, qui miroitent dans le ciel, riches présents de l'ancien souverain de Mandalay, aie Seigneur au parasol d'or. »
On accède à la troisième et grande plate-forme de la pagode par quatre majestueux escaliers aux larges terrasses, sur lesquelles commence l'encombrement du bazar pour se continuer sur la plate-forme supérieure, à côté des pagodes et des dieux. Le trafic qui s'y fait constitue un important revenu pour le culte. On trouve là les fleurs pour les pagodes, les grands soleils aux rayons d'or bruni, la fleur sacrée du lotus de couleur violette, blanche ou rose, et toutes les fleurs que les Birmans savent arranger avec un art charmant; les longues allumettes de santal odorant, les bibelots et objets de piété en papier colorié, les curieuses marionnettes machinées au moyen de nombreuses ficelles et manœuvrées avec autant d'habileté qu'au Siam et à Java, les masques grotesques, fantastiques, effrayants, qui servent aux fêtes et aux danses religieuses; enfin les marchandises de toutes sortes, jouets d'enfants, fruits, ustensiles de ménage et autres objets, qui sont étalés sur les marches, usées par les fidèles, de cet interminable chemin couvert.
Le péché mignon des Birmans, la coquetterie, ne pouvait manquer de trouver aussi son compte dans ce lieu de pèlerinage, et il l'y trouve largement. Il se fait
puis le Tibet, sous le nom de tchortert, jusqu'au sud de la péninsule indo-chinoise. Il prend le nom de phnom au Cambodge, de htî en Birmanie et de tât au Laos. C'est une légère coupole terminée par une haute flèche droite qu'entourent des parasols retombants, symboles sacrés d'honneur et de puissance dans tout le monde bouddhique.
ici un grand commerce de fausses queues, que beaucoup de personnes ajoutent. à leur chevelure naturelle, parce qu'il est de mode, pour les hommes et pour les femmes, d'avoir de beaux cheveux, relevés en chignon bien