IRMA.NE ET SA FILLE
emmené dans sa captivité ses deux sœurs et femmes, la belle Supuyalat et Supuyalé, et sa sœur aînée Supuyaggi. Cette dernière est revenue vivre à Mandalay, où le gouvernement lui sert une pension. Chaque mois
le commissioner va la voir et peut-être s'assurer de son existence, parce cfue les" princes et les princesses pensionnés en Orient ont une tendance à ne pas mourir. J'ai été invitée à accompagner le fonctionnaire dans sa visite. Supuyaggi raconte volontiers qu'elle n'a pu rester auprès de Theebaw à cause de la jalousie de Supuyalat; la pauvre princesse est d'une laideur qui ne peut faire illusion qu'à elle-même, et personne ne pourra supposer qu'on puisse être jalouse d'elle.
La vie était tragiquement agitée dans la ville royale entre ce frère et ces sœurs de mères différentes et les princes prétendants, plus légitimes que Theebaw. Un jour, Myngoon, notre prisonnier de Saigon, le fils du véritable héritier qui venait d'être assassiné, pénétra dans le palais avec une troupe de révoltés, les sabres dissimulés sous des fleurs, et tua deux ministres; mais Theebaw parvint à se sauver, emporté sur le dos d'un Birman, car le roi ne devait jamais marcher ! Deux terribles massacres eurent lieu sous l'impulsion toutepuissante de cette terrible Supuyalat. Elle avait décidé de donner une superbe «Pwe» (1), avec danses, musique, représentation de marionnettes et tout le solennel appareil des grandes fêtes birmanes. Cette solennité devait durer trois jours, et, pour clore dignement ces magnificences, le soir du troisième jour tous les princes de six mois à soixante-dix ans pouvant prétendre au trône devaient être supprimés. On dit que 260 personnes périrent dans la même journée, et que Myngoon s'échappa. Quatre-vingts personnes furent massacrées dans l'enceinte même de la prison, presque sous l'œil
(1) Ce mot se prononce «poé».
d'un vieux ministre de la police, avec lequel j'ai déjeuné chez le commissioner.
Les Anglais servent de petites pensions à un grand nombre de princes et de princesses et à tous les anciens ministres de Theebaw. J'ai eu le plaisir de les voir chez le commissioner avec plusieurs princesses qui ont bien voulu poser devant mon objectif. Elles ont même, pour l'occasion, revêtu leur ancien costume de cour, surchargé d'or et de pierreries. Pour les reines en particulier cet appareil était si pesant que, lorsqu'elles le portaient, ces malheureuses ne pouvaient marcher sans être appuyées sur deux dames d'honneur.
Le vieux Myo-Wun-U-Pé-Si, ancien ministre de la police de l'ancienne dynastie, voulut bien, lui aussi, poser devant moi, sous ses anciens et riches costumes : costume de paix et costume de guerre. C'est une curieuse figure, énergique, qui a conservé, à soixantedix ans, toute la verdeur de sa volonté, de son intelligence et de son indépendance. C'est lui qui exposa si résolument au fonctionnaire anglais la situation présente de l'héritier de Birmanie, le Myngoon de Saigon, que j'avais vu à mon passage en Cochinchine, et qui mettait à exécution, en ce même mois de décembre 1 896, ses projets de fuite. Depuis plus de deux mois, une grande effervescence régnait en Birmanie en faveur de Myngoon, et le gouvernement avait résolu de sévir contre les conspirateurs. Le fonctionnaire fit venir le vieux Myo-Wun-U-Pé-Si, dont il connaissait l'influence et l'habileté, lui exposa les inconvénients de cette agitation, qui entravait les affaires, et la nécessité d'y porter rapidement remède. L'ancien ministre l'écouta avec sa placidité orientale et lui dit : «Vous voulez savoir le
nom des partisans de Myngoon pour les faire arrêter? — Oui. — Eh bien ! faites-moi arrêter, car je suis un partisan de Myngoon; et tous, à Mandalay, nous sommes des partisans de Myngoon. Je vous sers, (parce que vous êtes les plus forts et que je ne crois pas que Myngoon puisse revenir, parce que je ne veux pas que mon pays périsse et que vous pouvez lui faire du bien. Mais, si Myngoon était ici, je serais avec lui et nous serions tous avec Myngoon.» Le vieux ministre sert maintenant les Anglais avec tout son dévouement et ne les a jamais trompés.
Trois mois plus tard, au moment de gagner le Laos, l'héritier de Birmanie était arrêté par des agents français à Laï-Chau, sur la rivière Noire, près de notre dernier bureau télégraphique dans cette direction. S'il avait réussi dans son entreprise, Myngoon, le protégé des Ponghees (prêtres bouddhistes), l'héritier du droit divin, le représentant de Gautama, n'eût rencontré que des amis parmi les princes des nombreux petits Etats des pays shans. Caché dans le dédale inextricable des montagnes et des forêts vierges de cette contrée, à peine connue de ses nouveaux maîtres, il restait introuvable tant qu'il le voulait, et provoquait une nouvelle explosion de dacoïtisme d'autant plus gênante qu'elle coïncidait avec les troubles des Indes. Nous avons donc, dans cette occasion, rendu à nos rivaux un service signalé, qu'ils devraient au moins reconnaître à Bangkok.
Quelques-uns de nos nationaux avaient acquis, avant l'annexion anglaise, une situation importante. Beaucoup de ministres et de hauts personnages birmans parlaient la langue française. On appelait alors les Français « les
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hauts talons». Il paraît que nous portons les talons plus hauts que les autres. Ou bien est-ce un vieux souvenir de nos anciens talons rouges ? il faudrait alors l'aller chercher un peu loin. L'ancien ambassadeur birman à Paris, Thangyet-Mandaur, me disait en m'offrant le bras : «A la française!» Elève du lycée Charlemagne et de l'Ecole des mines, il avait été chargé de négocier avec nous un traité de commerce et d'amitié dans lequel on voulut voir un traité d'alliance. Il apprit à Paris que l'Etat de Birmanie, qu'il représentait, avait cessé d'exister, et ce fut l'ambassadeur d'Angleterre qui s'occupa de son rapatriement.
Les massacres odieux du règne de Theebaw, des d? sordres sur la frontière de la Birmanie anglaise, d'imprudentes chicanes à une compagnie commerciale anglaise, l'envoi d'un ambassadeur en France et en Italie et non à Londres, la crainte enfin de voir la France profiter de l'influence que quelques-uns de nos nationaux avaient conquise à la cour de Mandalay, précipitèrent l'envoi par le Foreign Office d'un ultimatum que le roi ne pouvait accepter. Immédiatement, les troupes anglaises franchirent la frontière et aussitôt la vieille dynastie des Alompra disparut. Et maintenant, aux jours fixés pour les audiences du comiiiiissioner anglais, une vieille reine se présente, en simple solliciteuse, pour appuyer les prétentions d'un petit-fils, employé dans les bureaux du fonctionnaire. Elle est. veuve de Thanawaddi, ■ — embryon de dieu, — quatrième roi avant Theebaw. Elle a soixahte-dix-huit ans.
En Europe, nous ne savons pas ce que c'est que la vieillesse : il y a de beaux vieillards et d'agréables vieilles femmes. En Orient, la vieillesse atteint, chez
les hommes et chez les femmes, un degré de décrépitude heureusement inconnu pour nous. La reine est un squelette habillé. Ses deux jambes, sous la mince draperie de soie, semblent deux manches à balai. Ses mains et ses bras impressionnent à regarder. Elle doit sonner en marchant tant elle est sèche ! mais sa langue fait tant de bruit qu'on n'entend pas autre chose.
Son petit-fils est un assez mauvais sujet, qui ne trouble jamais la poussière de son bureau et qu'on va mettre à la porte. Elle prétend qu'il n'aimerait rien tant que d'aller à son office, mais ce pauvre enfant a le malheur d'avoir des dettes, et alors, quand il sort de chez lui pour aller à son bureau, ses dettes, malgré lui, lui trottent par la tête, et, au lieu d'aller au bureau, il va trouver ses créanciers. Quoi de plus naturel ? A tout cela, il n'y a qu'un remède, un seul : le nommer «Myoke», petit magistrat; alors il paierait ses dettes, et serait si content d'aller au bureau ! En vain, le commissioner affecte de causer avec moi, en vain sa femme, qui n'entend pas un mot de birman, s'occupe dp tout autre chose, la vieille reine ne tarit jamais. Quand elle comprend qu'on ne veut pas l'écouter, vous croyez qu'elle va se troubler, se froisser peut-être? Allons donc ! rien n'est si loin de sa pensée. Elle récite son chapelet dans les intervalles. Cette prière consiste en trois seuls mots qui n'ont même pas le mérite de donner des pensées consolantes : «Aneïssa, Dokha, Anatta!» Ce qui veut dire : Tout passe, tout est misère, tout est imparfait. Et quand la vieille reine veut bien répondre au signal d'adieu donné par le commissioner, elle salue en grande dame. C'est du dernier macabre.
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