‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 23 sur 47 · JEUNES FEMMES BIRMANES · texte numérisé non relu

JEUNES FEMMES BIRMANES

Habituée à l'indépendance, la Birmane circule librement et tient une place importante dans la vie. Il est vrai qu'elle ne mange pas avec l'homme et qu'elle commence par le servir le premier. Elle est la ménagère, tout comme la paysanne dans nos campagnes, qui sert elle-même les hommes avant de prendre son repas. Depuis quelque temps cependant, dans les classes qui sont un peu élevées ou en contact avec les métis et les Européens, la femme prend place à table à côté de l'homme.

La Birmane a beaucoup plus d'initiative et d'énergie que le Birman; elle a conscience de sa valeur et prend vite la suprématie dans le ménage. Veuve, elle devient le chef de la famille et l'administratrice des biens jusqu'à ce que les enfants demandent leur part. Elle est maîtresse du bien qu'elle a apporté, et, dans la classe inférieure, elle ne verse pas à la communauté ses profits personnels. Elle a sa bourse propre et reste seule propriétaire de ses économies. Elle réussit à merveille dans le commerce : mariée à un Chinois, à un Yunnanais, à un Shan, elle fonde partout de riches maisons.

Le divorce a toujours été reconnu par la loi. Il est fréquent dans le peuple, où chacun des deux époux n'a qu'à reprendre sa bourse; mais il est assez rare dans la classe élevée. La femme qui divorce ne peut opérer sa reprise s'il y a eu faute de sa part, ce qui est très exceptionnel, dit-on. En ce cas, elle doit s'en aller avec son corps et son habit, selon la formule du juge. La fréquence des divorces ne doit pas être attribuée à l'excessive ardeur d'un tempérament tropical; hommes et femmes ont au contraire des sentiments très calmes. La séparation est presque toujours provoquée par la ques-

tion d'argent; le plus souvent l'amour du jeu chez les hommes les excite à vouloir gaspiller l'argent gagné par la femme.

La Birmane a les allures libres, elle a l'intelligence vive, de l'esprit, du trait et une extraordinaire puissance d'assimilation.

Mettez une fille du peuple à la table la plus selccl : elle regardera, suivra les mouvements de chacun, les répétera adroitement, et bientôt elle mangera selon vos principes. Elle est naturellement polie, jamais honteuse; elle se croit volontiers à sa place partout. Elle est née dame, et son costume élégant ajoute à ses charmes. Elle n'est point romanesque, ni vicieuse; mais elle aime les galants propos, et la liberté est très grande entre garçons et filles, sans beaucoup d'inconvénients.

La langue birmane est gracieuse; elle est rythmée à trois tons; les nuances sont infinies; elle a vingt manières pour exprimer une môme idée, là où nous en aurions quatre, tout au plus. On y peut dire les plus jolies choses, et les plus risquées, dit-on, sans choquer les convenances. Un vieux Français, oublié en Birmanie, me disait que s'il lui était donné de redevenir jeune et de vivre en France, il n'aurait qu'un seul regret, celui de ne pouvoir faire, en birman, la cour aux Parisiennes.

La Birmane est très positive, elle a peur du scandale et ne se laisse séduire qu'à bon escient. Un jeune Russe de distinction, de passage en Birmanie, s'était épris à la folie d'une jolie servante. Il serait resté près d'elle des mois, et peut-être toute sa vie; mais, rappelé par son empereur, il lui fallait partir le lendemain. Il fait demander à la jolie fille, en lui offrant une grosse somme, de venir le visiter. Elle n'hésite pas à répondre

que le Russe lui plaît. S'il était resté des mois à Mandalay, elle serait venue, heureuse, vivre avec lui ; et, selon la loi birmane, quand il serait parti, elle aurait été sa femme.

Mais, si elle venait chez lui un jour, elle serait perdue, déshonorée pour toujours, et, dûtil lui donner 1,000, même 100,000 roupies, elle ne viendrait à aucun prix.

Comme bien desfillesd'Europe, peutêtre, la Birmane calculera quel sera l'épouseurqui donnera les plus beaux

présents; à cette différence près que les présents, somme d'argent ou autre chose, ne seront pas pour elle et resteront à sa famille. Dans son union avec l'Européen, c'est presque toujours le profit qui la décide; les parents ont d'ailleurs une grande autorité sur leurs filles. Une liaison pour eux est un mariage, bien que provi-

FEMME KACHIN

soire. Si l'Anglais a offert à la mère des présents assez nombreux : «Je vous la donne,» dira-t-elle, et la fille n'aura qu'à accepter le marché.

L'Anglais, si réservé, si prudent, si dédaigneux de l'indigène aux Indes, épouse la Birmane. Il y en a quatre exemples dans l'administration. Jolie, habile, tenace, la Birmane ne se laisse pas aisément abandonner. Le gouvernement se montre très hostile à ces liaisons notoires et à ces mariages ; car le fonctionnaire est magistrat, aussi bien que collecteur et administrateur, et la Birmane est mercantile. Femme ou maîtresse, elle se laisse facilement acheter par le justiciable, tout comme notre Annamite.

Les nombreux peuples de la Birmanie sont plus ou moins issus de la Chine; beaucoup d'entre eux se rapprochent par les traits physiques des Chinois du sud : tels les Chins à l'ouest, les Kachins au nord (i), les Shans à l'est et les Karians au sud-est. Mais, venus par les ports de mer, leurs idées et leur religions les rattachent, et principalement le Birman, à la péninsule hindoue. Le Manou, le livre de la loi civile birmane, vient des Indes; et, sous les rois, la cour suivait un certain nombre des formes du cérémonial hindou. Quand les Birmans ne peuvent comprendre le Manou, ils appellent les brahmines des Indes pour le leur expliquer. En réalité, ils ont toujours subi l'influence des coutumes civiles et religieuses des peuples auxquels ils ont été mêlés. Leurs costumes et leurs marionnettes sont emprutés au Siam.

(i) Se prononcent « Tchine, Katchine ».

HOMME ET FEMME KACHINS-IALOH

A Mandalay, chez le pape du bouddhisme birman, où veut bien me conduire le commissioncr de la province, je rencontre en effet trois ou quatre «brahmines», avec les signes de Yichnou sur le front. Ils ont leurs places dans beaucoup de cérémonies bouddhiques. Ils ont en outre des fonctions aussi bizarres que multiples, telles

Page 1