‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 25 sur 47 · CORTEGE FUNEBRE · texte numérisé non relu

CORTEGE FUNEBRE

mais ils déplaisent aux natt!* Les Birmans disent encore que si le soleil et la lune s'étaient bien conduits, ils n'auraient pas été battus par les Anglais.

Les superstitions et la croyance aux mauvais génies se rencontrent parmi tous les peuples de la Birmanie, particulièrement chez les Karians qui habitent à l'est de l'Irrawaddi.

Un seul membre dans chaque famille a le droit d'offrir le sacrifice de préservation, et à sa mort un

autre est désigné. Le sacrifice est toujours le don d'une vie, bœuf, porc ou poule; la matière a varié suivant la diminution de la richesse; on n'offre jamais d'animaux sauvages. Chez les Birmans-Karians la femme peut être prêtresse. Elle peut offrir le sacrifice. Chez les Talings-Karians et chez les Shans, c'est toujours un homme. Leur grand sacrifice, le Tasso-Natt, offert au plus haut Natt, le Grand Esprit, n'est plus célébré que dans les montagnes. Là, pour l'offrir, tous les membres vivants d'une même famille, jusqu'au quatrième et cinquième degré de parenté, doivent se trouver réunis. Dans la plaine, où les familles sont plus dispersées, l'unité de croyance est par ce fait amoindrie.

La Birmanie possède trois évêchés catholiques. Deux appartiennent à la Société des Missions étrangères : la Birmanie méridionale, siège : Rangoon, et la Birmanie septentrionale, siège : Mandalay. La Birmanie orientale est confiée à une mission italienne.

La grande figure de Mgr Bigandet a illustré le siège de Rangoon, et nos compatriotes missionnaires et leurs œuvres sont très appréciés du gouvernement anglais. Leurs écoles reçoivent les mêmes faveurs que celles des confessions protestantes, et leurs élèves indigènes sont plus recherchés et inspirent plus de confiance. Le gouvernement, en outre du terrain qu'il donne, paye la moitié de la dépense des constructions, et les écoles de nos missionnaires et de nos religieuses ont toute la clientèle européenne, qui les préfère aux écoles protestantes. Le lieutenant-gouverneur de Birmanie, protestant convaincu, me disait, en parlant du

zèle et du dévouement de nos missionnaires : «Quelle force et quel moyen que de tels hommes ! Quoiqu'ils ne professent pas notre religion, nous avons tous pour eux la plus grande admiration et le plus profond respect. Si l'Angleterre possédait de tels apôtres, le monde lui appartiendrait ! Nos missionnaires ne savent pas se dévouer; ils ne se donnent pas; ils n'oublient pas leurs intérêts temporels ; mais, du moins, ils nous frayent la route au même titre que nos commerçants. »

Un nouvel hôpital de lépreux, intéressante fondation de la Mission catholique, attire les malades et les secours, en dépit d'un asile semblable fondé par les YVesleyens. La lèpre de Birmanie revêt les formes les plus cruelles et les plus répugnantes. Cent six hommes et cinquante-quatre femmes sont secourus et encouragés par les Pères Wehinger et Martin. Il y a peu de catholiques parmi eux; mais tous sont touchés de ces soins et de ce dévouement de toutes les heures, de cette bonté de cœur qui vient d'en haut. Ils comprennent qu'il y a un Dieu plus grand que celui qu'ils connaissent, et qui seul peut inspirer de telles abnégations. Le calme, la douceur et la quiétude des premiers arrivés frappent les derniers venus, et, sans qu'on ait à leur rien dire, ils demandent à connaître cette religion qui rend si bon.

Chaque année quarante à cinquante misérables viennent mourir en paix, soignés et consolés dans cet asile de charité. Quelques-uns arrivent in extremis et ne vivent que quelques jours. D'autres doivent mourir petit à petit, dans de cruelles souffrances, couverts de plaies hideuses, qui dévorent leurs membres, en commençant généralement par les extrémités.

Depuis deux ans, une brave fille de France, une

paysanne bretonne de la classe des servantes, Anna Jégu, est venue apporter ses soins dévoués à l'hôpital de la Mission, et depuis quelques mois une Anglaise, miss Ida Gould, d'une classe plus relevée, s'est jointe à elle, en attendant le secours des religieuses désirées.

L'un des missionnaires a fait quelques études médicales, et se fait assister au besoin de deux médecins anglais. Plusieurs traitements ont été tentés depuis 1892; entre autres, celui de Louis Rhume de Leipzig. On essaye en ce moment un traitement indigène du haut Annam par l'écorce du hoang-nan, qui, suivant la manière dont il est employé, semble être efficace contre la lèpre et contre la rage. On considère que le napï, ce poisson pourri dont les Birmans font si volontiers la base de leur nourriture, est un élément excitant, une cause de corruption pour le sang, et on l'interdit absolument à tous ceux que l'organisation présente permet de mettre en traitement.

Les mariages ne sont pas tolérés, et les ménages, qui n'entrent d'ailleurs que par le fait de leur volonté, doivent vivre séparément, et ne peuvent se voir qu'à certains jours.

On attend impatiemment la venue des sœurs (1) pour diminuer les causes de contagion, en retirant les jeunes enfants à leurs parents. En outre des soins qu'ils donnent à l'Asile, le P.Martin et miss Ida Gould vont assister les lépreux en ville.

Dans une grande fête organisée pour recevoir Mgr Usse, le saint évêque de Mandalay, les hospitalisés se sont ingéniés à faire de multiples décorations

(1) Les religieuses prennent soin de l'Asile depuis 1898.

en papier et en feuilles d'arbres; on a ensuite récité de longs compliments en poésie birmane; puis les chants dont ils raffolent et les danses ont commencé. Danse à la birmane et à la lépreuse, ronde macabre où des tronçons de pieds, terminant des jambes boiteuses, frappaient la terre dans un équilibre chancelant.

J'ai plusieurs dessins à l'aquarelle, scènes d'hôpital plus que naïves, faits par un pauvre homme sans doigts, qui tient son pinceau avec un moignon.

Au-dessus de Mandalay, l'Irrawaddi continue à étaler la vaste nappe de ses eaux, dans la même large vallée monotone, à travers de nombreuses îles.

Il coule paisible jusqu'à Schwegou et jusqu'à son premier rapide, près de la grande île de Kiong-Daw- Gyi, aux mille pagodes, qui attire chaque année, à la fête de Mars, plus de 20,000 pèlerins.

La navigation est toujours très active, et, jusqu'à Bhamo, d'immenses navires de 98 mètres de longueur sur 23 de largeur sillonnent le fleuve.

Ces bateaux, pour lesquels les roues sont préférées à l'hélice, sont flanqués d'un ou deux chalands presque aussi longs que le steamer. Une petite partie, à l'avant du pont supérieur, est réservée aux passagers de première classe et compte quatre grandes cabines, véritables chambres, très confortables. Tout le reste est livré à des marchands et marchandes, rangés en quatre longues files qui présentent l'aspect de rues. Les boîtes d'emballage superposées forment rayons le long du bord, et à chaque escale, même le soir, sous la lumière électrique, les indigènes se pressent, curieux, sur le grand navire, pour acheter et quelquefois pour vendre.

Ce sont de vrais bazars ambulants qui développent le commerce et, partant, les besoins. Des centres commerciaux se créent jusqu'aux limites de la civilisation, dans des contrées peu habitées, si j'en juge par le petit nombre des escales, qui ne dépassent guère deux ou trois par jour, en comptant l'escale du soir.

De longues guerres ont ravagé le pays et décimé la population. On compte beaucoup, pour l'augmenter, sur les Hindous et les Chinois établis maintenant en grand nombre dans la Birmanie.

Le lecteur me saura gré, sans doute, de lui épargner les monotones escales nombreuses le long du fleuve, et de le transporter tout de suite à Bhamo, à 1,4.50 kilomètres de la mer. Les maisons de bois de cette ville, son bazar et ses pagodes s'étagent sur les berges, dans un coude du fleuve qui forme lac. Sa grande pagode est tout un ensemble de htî. Tous ses pagodons, semés sur les monticules et entourés d'immenses et bizarres monastères de bois, forment un tableau des plus pittoresques.

Au delà, c'est le grand jmigle, la forêt vierge qui commence, et se continue en Chine sur des milliers de kilomètres montagneux. Sous mes yeux, de longues caravanes de 300 et 500 mulets défilent sur le sable. Elles apportent ici tout ce qui constitue le commerce du Yunnan et de la Chine, et tout est en peu de jours rendu à Rangoon et à la mer.

Un quartier de la ville appartient aux trafiquants chinois et yunnanais, groupés autour d'un temple très riche dédié à Confucius. Ils viennent acheter le coton, le jade, la pierre précieuse de la Chine et les articles d'Europe.

Le Deputy Commissioner a la bonté de mettre à ma disposition VUV petit' steamer du gouvernement, le Rob Roy, pour continuer de remonter l'Irrawaddi.

Avant Bhamo, la vallée est restée plate et sablonneuse. Au-dessus, les défilés boisés commencent; c'est, jusqu'à Simbo, la partie la plus pittoresque, un paysage

VILLE DE BHAMO

calme, reposant, dans lequel les Anglais retrouvent leur Ecosse. Rien n'y manque, pas même le brouillard du matin. Les rives se rapprochent, les roches rendent par moment la navigation difficile, et l'on corne dans les déniés comme aux tournants des routes dans les montagnes ; cette précaution n'est pas inutile, car nous croisons deux steamers qui descendent le fleuve. Sans souci de notre passage, des loutres se livrent paisiblement à la chasse et se dressent hors de l'eau comme des personnes.

Le charmant village de Simbo, en pleine forêt, domine l'Irrawaddi du haut de son monticule, surmonté de sa pagode et de son monastère. De grands troncs d'arbres sont épars sur la berge escarpée, bois de chauffage pour les bateaux à vapeur, que prépare tout un monde de travailleurs, des Kachins, la petite race sauvage déjà entrevue à Bhamo. Ils portent un large sabre, le dâh (i), suspendu en sautoir par un grand anneau de jonc. Leurs jambes sont chargées de cercles de cuivre superposés qui forment de hautes genouillères. Et, si primitifs qu'ils paraissent, leurs longs fusils, dissimulés derrière les buissons, ont tué nombre de soldats anglais. Je m'attarde jusqu'à la nuit à flâner et à regarder dans les cases, mais on est si peu habitué à voir des promeneurs que les enfants se sauvent à mon approche, comme s'ils voyaient un natt, un diable; les chiens aboient et les vaches s'inquiètent et meuglent.

VERS LE SALOUEN

Revenue de mon excursion à Bhamo et au pays des Kachins, je me dispose à quitter Mandalay et les aimables hospitalités anglaises, pour gagner Hué, la capitale d'Annam, en un voyage de trois mois à travers les Etats Shans et le Laos.

(i) Le mot se prononce « dao ».

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