DIX JOURS DANS LA BROUSSE
J'ai renoncé aux voies d'eau pour quitter Luang- Prabang. Le Mékong m'immobiliserait sur un radeau pendant dix jours, et me ménagerait, sur la route de Vien-Tian, deux ou trois de ses plus dangereux rapides, le Keng-Luong et le Keng-Kiaï, dont on ne me dit rien de plaisant. Le Nam-Hou, complété par son
affluent, le Nam-Ngoua, et, de l'autre côté de la ligne de partage des eaux, la rivière Noire forment une voie longue et difficile aux basses eaux. Parmi les routes de terre, je choisis celle qui me paraît la plus intéressante, celle qui me permet de visiter Hué, la capitale de FAnnam.
Donc, à cheval, et malgré les tigres; Go ahead! On ne parle que de tigres sans principes, qui dédaignent les animaux et préfèrent l'homme. On cite tel village où, l'année précédente, ils ont enlevé quarante-cinq personnes. Il paraît que ces seigneurs viennent en plein jour saisir un coolie dans une caravane en marche, et que, le soir, affriandés, ils tombent au milieu du campement, où ils jettent le désordre et l'effroi. Tout comme dans l'Annam et le haut Tonkin, les tigres, à l'ouest du Mékong et dans le moyen Laos, ont méchante réputation.
Sa Majesté Zaccharine a fait donner des ordres afin que la route soit débroussaillée sur cinq jours de marche, et que quelques ponts soient raccommodés. Je n'aurai pas besoin d'attendre que mes coolies, le « coupecoupe» en main, m'aient frayé le passage. Tout est possible dans les pays où rien n'est facile, et où il est convenu qu'on ne se laisse arrêter ni rebuter par aucun obstacle. Quand on n'a plus besoin que de ce qui est vraiment nécessaire, c'est incroyable comme il faut peu de chose, et comme on comprend et comme on envie la supériorité de celui qui exige encore moins ! Ce qui rend tout facile, ce qui sert à tout, c'est ce bois creux, à la fois si solide et si léger, l'incomparable bambou. En France, nous ne le voyons que sous forme de petits meubles agréables et. inutiles. Ici, le bambou suffit à
tout. Il fournit la maison tout entière, le bois de charpente comme Ales murailles; les cloisons et les planchers sont en lattes de bambou nattées. Or, cette maison, avec les meubles, lit, tables, accessoires divers,
CHEF DE LA BONZERIE DE VIEN-SOUÎ Communiqué par M. GRAND.
et ses objets de luxe, si vous êtes un raffiné, vous sera improvisée en deux heures partout ou vous voudrez. Un pont est-il emporté? En deux heures, grâce à ce bois facile à manier et à travailler, des hommes auront refait un autre pont. On est d'ailleurs surtout étonné, dans les débuts de cette vie libre et plus que
toute autre indépendante des hommes et des choses, par la grande simplicité et l'ingéniosité de tous les moyens. Les objets sont rudimentaires, mais pratiques, faciles à faire, vite prêts et aisément réparés. Tout le monde sait créer cet outillage usuel, et on n'est pas arrêté, comme chez nous, par la plus petite avarie qui survient à nos ustensiles perfectionnés, qu'un spécialiste seul est capable de remettre en état.
Un tube de bambou est un abri sûr pour les cartes et les papiers; c'est le verre pour boire, et c'est aussi la pipe pour les fumeurs. En plus grand module, c'est le seau pour aller puiser de l'eau; c'est le récipient pour toutes les provisions liquides et solides. Emmanché d'une queue, il sert de casserole aux Laotiens pour cuire leur riz ou pour préparer le sirop du palmier à sucre. Déchiré en lanières, il sert de cordages et de ficelles; on enfile les ligatures de sapeques sur des kclates, filaments de bambou, et c'est ce qui rend si peu pratique notre nouveau sou indo-chinois, avec son trou bien rond percé au milieu. Ceux qui président à la frappe de nos monnaies ont ignoré que la kélate est carrée, ce que le premier venu arrivant de l'intérieur de la colonie eût pu leur dire. On fait avec ces mêmes kélates des paniers de tout genre pour le matériel et les transports. On en fait aussi desi chapeaux pour s'abriter du soleil et de la pluie. Une branche de bambou allumée, le soir, quand l'étape est trop longue et qu'il faut continuer de marcher la nuit venue, au risque de rencontrer le tigre, suffit pour l'effrayer et pour vous éclairer. Et non seulement le bambou sert à fabriquer des flambeaux, des chapeaux, des cordages, de la vaisselle, des meubles, des maisons et des ponts, mais en-
core il sert à la nourriture des animaux, et même à celle des indigènes, qui en mangent les pousses les plus tendres en salade cuite.
Il est plus de vingt sortes de bambou. On appelle mdi-bane (1) le gros bambou qui sert à faire des boîtes et des flotteurs. Le maï-tôt est le bambou mâle, aux cloisons plus rapprochées; fort et fin, avec un fer à l'extrémité, il sert dans les rivières à naviguer à la perche. Le maï-an est le bambou femelle plus creux et plus léger, dont on fait les toitures de radeau et les nattes de clôture. C'est lui qu'on emploie pour les kélates.
On m'a donné pour m'accompagner un jeune satou (2), un prince laotien, le frère du second roi, le satou Tiao-Kakravat, une manière de général, qui s'est bien battu contre les Siamois et qui passe pour intelligent et énergique. C'est lui qui s'occupe de tout et me décharge de tout soin. Il surveille la réquisition et le chargement de mes coolies, le balayage du camp, le montage de ma tente, et, comme un Européen, il sait mettre la main à la pâte lorsqu'il est nécessaire. Après seulement, il pourvoit à la propre installation de son campement, et y procède en jupe et le torse nu. Il est en tout, avec les formes les plus galantes, mon cavalier servant. Il prend si fort au sérieux sa responsabilité de me conduire saine et sauve, qu'il me ferait volontiers descendre de cheval au moindre mauvais pas. Mais nous en avons vu bien d'autres; et VEcho-d'Oran, un cheval pie, aux taches les plus excentriques, qu'un aimable compatriote a eu la bonté de me prêter, sait
(1) M aï signifie bois.
(2) Ici satou veut dire « noble ».
sauter et passer sans encombre. D'ailleurs le Pou-Ka- Sac (i) et le Pou-Lao-Pi, les points les plus élevés de la route; ne dépassent guère 900 et 1,200 mètres; on les atteint par des pentes douces que le sol argileux permettra de ménager comme à plaisir quand il conviendra.
Les ordres ont été si bien donnés que les coolies du royaume de Luang-Prabang, les braves Khas-Mouks et quelques Laotiens se pressent nombreux aux étapes; et nous n'avons, chose rare, que la peine de choisir les meilleurs d'entre eux. Cette race vigoureuse, qui n'a pas un courage à la hauteur de son développement physique, tranche à côté des petits Annamites de notre escorte. Ceux-ci me paraissent avoir la taille d'enfants de quatorze ans. Les Khas n'ont, presque tous, que le minimum de pagne, et ceux qui portent la grande écharpe passée entre les jambes et tournée autour de la ceinture la relèvent aux côtés pour ne pas gêner leur marche.
Mon petit satou a des façons de gentilhomme; il ne me parle jamais sans me saluer à plusieurs reprises, la tête entre les jambes. Son vocabulaire ne comporte qu'une quinzaine de mots français, auxquels je ne puis guère ajouter que deux termes laotiens : -paï et vaï, qui veulent dire «marcher» et «vite». Mais je ne puis m'empêcher de rire de bon cœur lorsqu'il vient me prévenir, avec des airs de cour et des obséquiosités raffinées, que «cheval ou cooly f... la camp». Cela se dit beaucoup dans nos colonies, avec cette variante que «le camp» est généralement du féminin dans
(1) Pou veut dire mont.
ces pays ; « la camp » est une forme très correcte.
Mon prince, comme tout Oriental en voie de progrès, s'empresse d'adopter notre costume européen étriqué et étroit; mais, de même -^,,- —
aussi, il le quitte voluptueusement pour reprendre les amples draperies. Il est parti de Luang-Prabang en souliers de toile blanche, jambières foncées, culotte blanche, veste noire et grand feutre Pavie. Au camp, et pour venir dîner avec moi, il reprend le sampot, la jolie écharpe culottante, en soie de couleur prune, les grands bas noirs , la veste noire et le béret de soie grenat très retombant. Les rois et les princes, au Laos comme au Siam, ont un art particulier pour bien porter le sampot.
Dans les villages, les chefs et les notables viennent au-devant de nous et nous accompagnent au départ, marchant devant nous en long monôme. Au moment de la séparation comme à l'arrivée, ils s'alignent, et le prince amène son cheval en face d'eux. Je dois me placer près de lui, et notre escorte d'honneur se prosterne avant de nous quitter.