GUERRIER M
La route de Luang-Prabang à Vien-Tian m'avait été comptée comme ayant 289 kilomètres et demandant douze jours de marche. Nous la ferons en moins de dix jours, et, après les sentiers shans, nous la trouverons très supérieure à sa réputation. Il faudrait peu de dépense pour en faire un bon chemin de caravane, une route de tram, comme on les appelle en Annam. Ce nom de tram s'applique également à la station postale qui sert d'abri aux voyageurs et aux courriers de coolies porteurs que l'on y échange (1). Cette route, qui n'offre pas de difficultés sérieuses, suppléerait la navigation du Mékong, impossible pendant la saison d'hiver, et toujours très difficile en été dans cette région. Elle aurait le grand avantage de donner un dégagement nécessaire à des villages assez nombreux près de Luang-Prabang, et plus nombreux encore près de Muong-Khassy et de Vien-Tian. Ces villages sont habités tantôt par des Khas-Mouks, tantôt par des Laotiens. Ailleurs des Pou-Euns, installés dans le pays depuis deux cents ans, forment d'importantes agglomérations; des Thaïs-Sua se livrent à la culture. Ils mériteraient certes, vers le Mékong, un débouché plus commode que le sentier existant, coupé d'obstacles, et qu'il serait si facile d'améliorer. Il ne s'agirait point de construire une de ces larges voies, commencées ailleurs à grands frais, comme en Annam, et restées inachevées de côtés et d'autres. Un bon petit chemin, comme ceux que le service des Cercles a exécutés en grand nombre
(1) Les trams ont été créés en Annam, dit M. Ch. Lemire, par le roi Ly-Thai-Tong, de 1042 à 1047, c'est-à-dire bien des siècles avant la poste française.
dans les territoires militaires du haut Tonkin, serait amplement suffisant pour des caravanes, ou même pour faire rouler quelques charrettes, le seul véhicule à prévoir de longtemps. Je me suis souvent étonnée, dans nos sentiers forestiers du Tonkin ou de l'Annam, de ne pas voir employer dans les parties marécageuses les chemins de bois faits de rondins alignés, qui rendent de si grands services en Sibérie et permettent, sur des sols peu résistants, de faire passer des voitures de
poste.
Ce sont toujours des bois, toujours des fleurs ; mais ce ne sont plus les grandes forêts du pays Shan, aux arbres imposants par leur grandeur et leur ancienneté. Les faux cotonniers sans feuillage lancent leurs immenses calices pourpres vers le ciel. Un autre bel arbre rouge et feuillu sème sur le sol ses pétales. De grands arbres fruitiers fleuris blanchissent la forêt. Les belles fleurs roses floconneuses, que j'admirais aux pays shans, prennent des formes d'arbustes lorsqu'elles n'ont pas de géants à enlacer. D'autres encore, semblables à des jacinthes sauvages, poussent nombreuses sur de hautes plantes, et d'énormes cloches violettes grimpent à tous les arbres.
Duc, mon chien, court d'un bout à l'autre du convoi et se livre à des chasses plaisantes dans les environs : tantôt ce sont les buffles qu'il s'acharne à chasser du sentier, tantôt les porcs qu'il poursuit dans des courses homériques, ou les singes, auxquels il fait pousser des cris de fureur. Je ne lui aurais cependant pas conseillé de s'en prendre à tel grand singe des Etats Shans à qui j'ai vu briser une grosse branche en sautant dessus du haut d'un arbre. Je n'en ai jamais rencontré
de plus grand : il avait la taille d'un petit Annamite de dix à douze ans.
Le cinquième jour de marche, nous arrivons au gros village de Muong-Khassy, et le lendemain nous sommes à la frontière du Luang-Prabang. Nous revoyons les régions chaudes et humides; les bois sont remplis de fougères de toutes sortes, d'orchidées merveilleuses, qui trouvent vie sur les arbres; de bégonias variés, en fleurs ; et toujours ce grand arbuste, dont les cinq dernières feuilles sur chaque tige sont blanches comme des lis. Sa petite fleur jaune est insignifiante, comme celle du Bougainvillia, dont les dernières feuilles empourprées sont plus fleurs que la fleur ellemême. Comme j 'étais en admiration devant ces délicates merveilles, voici que tout à coup un grand aigle sombre, un nok-kok, me dit-on, s'abaisse dans le ravin que nous suivons et bat des ailes au-dessus de ma tête avec un bruit de cataracte.
Cette belle forêt exubérante de végétation est aussi la forêt aux sangsues, de très petites sangsues qui montent de terre et semblent tomber des arbres. Nos pauvres chevaux et mon chien sont en sang. Tous les coolies et l'escorte sont atteints. Le prince lui-même a une sangsue qui se gonfle, à travers son bas, au-dessus du soulier.
Nous avons longé, en la laissant à l'est, une haute chaîne de montagnes très découpée, aux dents aiguës et inégales, qu'on m'a nommée le Pou-Pa-Kiao; et à Ban- Tien, en face de ma tente, à grande distance entre nous et le Mékong, s'élève une autre chaîne pareillement découpée.
Au moment de notre passage, sévissait une de ces
terribles épizooties comme il y en a tous les sept ou huit ans dans ces pays,, et qui, propagées et généralisées par l'incurie clés habitants, prennent des proportions cruelles. Dès le village de Ban-Tien, sur le Nam-Pang, j'ai rencontré les premiers buffles morts, abandonnés au fil de l'eau ou sur les berges, dans les rizières, dans les forêts. Ils émergent tout noirs et si gonflés que je les prenais au début pour des rochers luisant au soleil. Mais bientôt, sous le vent, le doute n'est.. pas permis; il n'y a plus qu'à détaler au plus vite en retenant sa respiration. Cet horrible fléau est dû à l'insuffisance d'un fonctionnaire qui ne sait pas la langue, prisonnier par conséquent d'un interprète infidèle et grand amateur de pots-de-vin. Des buffles, sans passeport, traversant le fleuve, du Siam à la rive française, empoisonnent le pays sur 300 kilomètres le long du Mékong. Trois cents buffles sont morts dans un seul village. On voit dans les champs les buffles vivants paître près des buffles morts, et j'en ai vu pourrissant sous la cai-nha (1) de leurs propriétaires. J'ai vu des centaines et des centaines de ces animaux se décomposer dans les rivières, et tout le peuple et ma caravane boire de ces horribles eaux.
Dans la vallée pittoresque du Nam-Ping, l'énorme rocher de Patang, en forme de pain de sucre, donne son nom à un village de Thaïs-Sua. Tout se fait en bambou dans cette région : j'ai vu souvent les enceintes des villages ou les clôtures des bonzeries faites de légères palissades de bambou; quelquefois de hauts bambous indiquent l'entrée du village, et des carac-
(1) Se prononce cagna et signifie case.
tères gravés sur un bambou balancé par le vent sont un signe de préservation. Quelquefois aussi, aux côtés du sentier, se trouve en treillis de bambous une espèce de croix, mi-croix, mi-étoile, piquée sur un bâton. C'est un ornement de pagode, sorte de croix ouvragée et déformée comme les swastika (1) ou croix gammées retrouvées en Chine et au Japon.
La croix gammée est démoniaque ou divine, c'està-dire bouddhique, selon l'orientation de ses ailes. Elle rejurésente, dit-on, les deux bâtons sacrés qui servent à faire le feu, et figure en même temps la roue solaire. C'est un symbole des religions antérieures au bouddhisme commun à un grand nombre de peuples (2). On l'a rencontrée sur des statues assyriennes, dans des sépultures étrusques, sur des poteries anglo-saxonnes et italo-grecques. Vénérée également des druides gaulois, la Swastika n'est apjuarue dans les catacombes chrétiennes qu'au troisième et surtout au quatrième siècle (3). Elle répondait au besoin des chrétiens de dissimuler le signe sacré en empruntant des figures étrangères.
Les fragiles Swastika de bambou des chemins du Laos sont un emblème religieux bouddhique. De même une idée religieuse fait qu'à l'entrée du village de Patang, de petites boîtes longues en bambou, posées à terre, sont remplies d'un semblant de salade verte, — des feuilles coupées; ■ — on m'explique que c'est pour demander la guérison des maladies. Un grand arbre sacré est entouré de bambous nombreux piqués
(1) Mot sanscrit.
(2) M. de Rossi.
(3) M. Paul Allard.
en terre, à la façon d'un plant de rosiers; des branchages, des fleurs sont placés dans ces bambous et des banderoles pendent de l'arbre. Ce sont encore emblèmes religieux pour éloigner les mauvais esprits, chasser les maladies et préserver les buffles, ce qui semble peu efficace, vu l'odeur qu'exhale sous le vent quelque charogne voisine.
La bonzerie près de laquelle nous plantons notre camp est bien plus sale que les kiung, les monastères bouddhiques du pays Shan, et bien mal m'en a pris d'accepter sous ma tente des nattes apportées en grand honneur. Elles paraissent neuves, et renfermaient néanmoins une armée de ces insectes que de très ingénieux industriels ont trouvé le moyen de présenter, pas en liberté heureusement, dans nos fêtes foraines.
A huit heures de Vien-Tian, nous traversons, dans la vase, seulement jusqu'à mi-jambe, l'étang de Nong- Tha, qu'il nous faudrait tourner péniblement si nous étions à la saison des pluies; et nous atteignons enfin Vien-Tian, par un soleil de 50 degrés, après neuf jours et demi de marche depuis Luang-Prabang.
L'ancien royaume de Vien-Tian s'étend le long du Mékong sur près de 350 kilomètres. C'est aujourd'hui un commissariat florissant, sous la direction d'un commissaire actif et intelligent, AI. Morin. Partout où l'influence du fonctionnaire a pu s'étendre dans ce grand territoire, on sent une vie, une activité plus grande dans les villages. Vien-Tian est la ville des fleurs ; faute de télégraphe, et à cause de la rapidité de notre marche, nous n'avons pu être annoncés qu'une heure à l'avance; or, une heure après notre arrivée, toute la maison de l'aimable M. Morin était tapissée de fleurs.
26o COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
On avait dévalisé la forêt; des gerbes de fleurs sont nouées en éventail dans les plis des draperies, ou suspendues en pendentifs dans les baldaquins des arcades. Les tables, les murs sont chargés de verdure et de fleurs, que les indigènes excellent à arranger.
Et voici venir les mandarins, les Kromakane, le Paya, gouverneur de la province, et le Tiao-Muong, prince du Muong, qui viennent offrir leurs hommages et leurs souhaits, avec des bouquets et des corbeilles, à Tane Madame, ce qui veut dire à peu près Son Excellence Madame. On donne à tous nos fonctionnaires le titre de Tane. Les femmes des mandarins, et toutes les femmes après elles, m'apportent un grand nombre de hautes corbeilles de belles fleurs blanches de frangipanier, qu'elles montent agréablement en pyramides. Toute la maison en est pleine. Ces présents, qu'on ne sait plus où poser, tant il y en a de tous côtés, feraient la fortune d'un fleuriste. Il est impossible, en vérité, de voir peuple plus gracieux et plus aimable. Le soir, il y a bonn (fête) au commissariat; tout Vien-Tian se presse dans les galeries et dans le hall-salon, pour regarder et pour fêter la première Française qui se soit arrêtée dans ce poste.
Le lendemain, pique-nique à Tât-Luong (à quelques kilomètres de Vien-Tian), où l'on se rend à cheval avec tout le personnel et où l'on dispose table, vaisselle, verrerie, etc., sous un abri de bambou improvisé et tout fleuri. Des feuilles de cocotier, coupées et recourbées en arcades, forment une frange verte et se joignent à chaque montant en une gerbe de fleurs. On fait ces déménagements en Orient plus aisément qu'on ne va chez nous de Paris à Saint-Cloud. Tout le village
n'a pas manqué de venir en fête autour de nous. C'est encore bonn ; et noua causons, sans nous en soucier, au milieu des chants accompagnés d'orgues et de mandolines laotiennes. Point n'est besoin de les écouter; aussi un artiste vient-il jouer un nouvel air auprès d'un premier musicien, et un troisième auprès des deux autres, sans mécontenter personne. Le Laos est le pays de la liberté. En toutes choses, chacun fait ce qui lui plaît, mène sa vie comme il l'entend; et les querelles y sont aussi inconnues que dans le Luang-Prabang. La population n'est guère capable d'un grand effort, mais partout elle est douce, gaie, aimable au vrai sens du mot. Les enfants sont simples et bons. La race, comme nous l'avons dit, est solide; mais, moitié plus forte que celle de l'Annamite, elle fournit moins de travail.
Le Dagoba de Tât-Luong est un sanctuaire vénéré du Laos. La pyramide centrale, tout en ruine, est en réparation par les soins du commissaire de Vien-Tian. Les échelles de bambou des travailleurs nous aident à en faire l'ascension par 50 degrés de chaleur. La vue est très belle du sommet.
Les vieilles chroniques khmers disent que le roi de Vieng-Chang ou Vien-Tian envoya, en 630, chercher les livres bouddhiques à Ceylan; et, toutes les ruines des pagodes de l'ancienne capitale laotienne, qui portent les noms des pagodes de Bang-Kok, témoignent, par leurs beaux plafonds à pendentifs, leurs bas-reliefs et leurs petites niches à double Bouddha, de la splendeur du passé. Les rois seuls avaient le droit d'élever des pagodes et des pinacles à sept galeries.
J'ai été presque témoin d'une trouvaille qui remontait à deux jours. Suivant une tradition conservée dans une
bonzerie, un petit Tât devait se trouver enfoui sous un édicule du Wat-Prakéo. Des fouilles ont été faites, et le Tât vénéré a été découvert. Quelques caractères se voient dans les sculptures et permettront de reconnaître l'époque à laquelle il appartient.
A quelques pas de là, on m'a montré une sorte de colonne de briques, recouverte de ciment et de sculptures, qui n'est autre, m'a-t-on dit, que l'image du bâton avec lequel le chef de pagode frappait les travailleurs pendant la construction du grand temple. Ailleurs, un grand Bouddha en bronze, d'une belle patine verte, est remarquable par son nez sémitique au milieu de ce peuple au nez aplati ou peu saillant. Deux autres Bouddhas sont debout à ses côtés : l'un a les mains levées, l'autre les mains tombantes, tous deux dans les poses rituelles. Plus loin, c'est le grand pont de 500 mètres récemment achevé, — sur la route de Vien-Tian à Nong-Khay, d'où nous séparent encore une douzaine de kilomètres par la route de terre.
Toutes ces contrées ont été constamment ravagées par les Hos, pirates chinois descendus du Yunnan, et par les Siamois, qui ont détruit définitivement, en 182g, le royaume de Vien-Tian, dernier rempart qui protégeait les populations du Laos contre leurs envahisseurs. A Vien-Tian, non plus qu'à Savan-Nakek, il ne faut pas être malade, car on s'y trouve à vingt-cinq ou trente jours de l'hôpital de Luang-Prabang, et à quinze jours au minimum de celui de Khong. Savan-Nakek, où je me rends, n'en sera qu'à neuf jours.