COMMENT
Dès leur apparition, les Communistes sont calomnies, repoussés, persécutés : n'importe! Il faut avoir le courage de ses convictions ; il faut dire ce qu'on est... Je suis Communiste I
Qu'on ne s'effraie pas à ce mot de Communiste; qu'on ne condamne pas sans entendre ; qu'on daigne écouter jusqu'au bout! Je le demande au nom de la justice, dans notre intérêt, pour qu'on nous éclaire si nous sommes dans l'erreur; je le demande aussi dans l'intérêt de tous, parce que nous désirons sincèrement leur bonheur et que nous croyons notre système le plus capable de les rendre heureux.— Mais comment suis-je Communiste?
D'abord, je me hâte d'accomplir ce que je voulais faire depuis long-temps, de me séparer hautement de quelques tins des Communistes, prétendus ou vrais, qui, récemment, ont attiré l'attention sur eux par des écrits et des actes, r— Rien n'est plus facile que de prendre un titre quelconque, celui de Communiste comme celui de Démocrate, ou de Républicain, ou de Chrétien, sans en avoir les qualités et les rertus$ en d'autres termes, il y a, comme on dit, Communistes et Communistes, Démocrates et Démocrates, Républicains et Républicains, Chrétiens et Chrétiens..... — S'il est vrai que des hommes qui se disent Communistes
aient professé des doctrines intolérantes, menaçantes, immorales, je proteste contre ces doctrines ; s'il va eu des actes inconvenants, je proteste contre ces actes ; je ne veux répondre que de mes propres doctrines et de mes propres faits. — S'il existe de prétendus Communistes qui ne se recommandent ni par leur ardeur au travail, ni par leur tempérance, ni par leur prudence , je me sépare aussi d'eux : mais, avant de se dire Communistes, ces hommes ne se di- .saienl ils pas Réformistes, Démocrates, Républicains? N'avaient-ils pas auparavant les mêmes défauts ? N'y a t-il pas un homme de ce genre dans chacun des autres p srlis ? D'ailleurs, s'il existe quelques faux Communistes de celte espèce, je connais beaucoup de vrais Communistes aussi tempérants que laborieux, aussi tolérants qu'honnêtes, aussi patients que courageux, aussi modestes que désintéressés, remplis du plus admirable dévouement pour la cause de l'Humanité.
Car cette Communauté, dont on veut faire un monstre , qu'est-ce? — Une doctrine, un système de philosophie, de morale, de religion, d'éducation, d'organisation sociale et politique.
Quelle est sa philosophie? — La plus douce, puisqu'elle a pour but le perfectionnement et le bonheur des hommes, et pour moyen la fraternité.
Quelle est sa morale? — La plus pure , puisqu'elle tend à tarir la source de tous les vices et de tous les crimes, par le développement de la raison à l'aide de l'éducation.
Quelle est son éducation ? — La plus parfaite, puisqu'elle travaille à développer chez tous les hommes l'intelligence et la dignité qu'ils ont reçues de la Nature.
Quelle est sa religion? — La plus sublime, puisque l'homme, heureux par l'usage de sa raison, n'a plus que des actions de grâces à rendre à la Nature pour les innombrables bienfaits qu'elle a répandus sur lui.
Quelle est son organisation sociale et politique ? — Avant de le dirë, je vais rendre compte du travail qui m'a conduit à
l'adoption de la Communauté; et l'on me pardonnera , je l'espère, si j'entre dans quelques détails personnels qui me semblent nécessaires pour expliquer ma conviction.
Jeté en Angleterre par suite de mes opinions démocratiques, résolu à consacrer le repos et le loisir d'un long exil à l'étude et au travail pour continuer un dévouement de vingt-cinq années à la cause populaire, je me demandai quel était l'ouvrage le plus nécessaire au Peuple; et je fis pour lui plusieurs histoires élémentaire* : 1° une histoire universelle ; 2° une histoire des Anglais; 3° une histoire des Français; 4° une histoire populaire de la Révolution française, — toutes ces histoires présentant un surs pratique de philosophie, de morale et de politique.
En étudiant l'histoire et en l'écrivant, j'étais frappé et désolé devoir partout et toujours tant de discordes civiles, tant de révolutions, la Société toujours si troublée, l'humanité toujours si malheureuse. — J en recherchai la cause afin de pouvoir trouver le remède. Et certes, il n'est personne qui puisse désapprouver une pareille recherche. Et cette recherche, je la fis de bonne foi, dans des vues philosophiques, avec la seule passion de la vérité; car ce serait démence de repousser la vérité qui peut nous rendre heureux et de préférer l'erreur qui doit faire notre malheur.
Si la vérité s'était trouvée dans l'excellence de l'Aristocratie et du Despotisme, j'aurais adopté avec ardeur le principe du Despotisme et de l'Aristocratie : mais je restai convaincu que Yinégaliiê était la véritable cause originelle et primordiale de tous les vices et de tous les malheurs de toutes les Sociétés , depuis le commencement du monde ; que cette cause était essentielle et fatale, c'est-à-dire qu'elle produirait, nécessairement, inévitablement, les mômes vices et les mômes malheurs tant qu'elle subsisterait , et jusqu'à la fin du monde si on la laissait subsister toujours; que par conséquent le remède était la suppression de cette inégalité et la reconstruction de la Société sur la base de légalité.
Je restai donc Démocrate, et devins plus Démocrate que
jamais, c'est-à-dire j'adoptai les principes de la Révolution française, une Déclaration des droits, la Souveraineté du Peuple, la liberté, l'égalité, la fraternité, et toutes leur$ conséquences.
Alors, je voulus faire un travail que j'avais toujours projeté et que je n'avais jamais eu le temps de réaliser, emporté que j'étais par les affaires de chaque jour et de chaque, heure; je m'occupai de rédiger un programme, un, plan d'organisation sociale et politique.
Toutes les fois que , nous autres Démocrates , nous attaquions le système de l'inégalité, ses partisans, sentant leur impuissance à repousser nos attaques, nous répondaient d'un ton triomphal : « Mais que mettrez-vous à la place? » Où est votre programme, votre système, votre plan? » Le Peuple lui-même, et la masse du Juste-milieu qui désire sincèrement le bien général, nous disaient également : « Qu'est-ce que c'est que ça , la Démocratie, la République? » Est-ce que ça vaut mieux pour nous que la Monarchie? » Est-ce que ça nous donnera du travail et du pain? Est- » ce que ça paiera nos billets aux échéances delà quinzaine » ou dEu mois? Est-ce que ça nous délivrera de nos soucis et » de nos misères? Est-ce que ça nous amènera Taisante et »» Tordre, la paix et le bonheur? »»
Je pris donc la plume pour rédiger un programme , un plan, comme le mathématicien pour résoudre un problème. Je me supposai chargé d'organiser une grande Société sur la base de l'égalité, et j'écrivis mon plan pour voir s| et comment on pourrait organiser l'égalité dans l'éducation, dans la nourriture , dans le vêtement, dans le logement, dans l'ameublement, dans le travail , dans les charges de tous genres, et dans les jouissances de toute nature. .. ..
Je vis bientôt que l'égalité exigeait une étendue de production agricole et manufacturière, une économie, un ordre, une distribution intelligente et raisonnée , qui n'exis- ^nt pas et qui ne peuvent exister aujourd'hui. Bientôye
fus coudait à l'éducation en commun, au travail en commun, à la nécessité de la concentration dans d'immenses ateliers et dans d'immenses magasins, à la multiplfcatton illimitée des machines, à l'exploitation du territoire en commun, au partage des fruits et des produits, en un mot à la Communauté.
La Communauté ! Mais je l'avais toujours vu traiter d'utopie, de chimère, inréalisable, inapplicable, impossible, ne pouvant d'ailleurs établir d'autre égalité que l'égalité de misère, ni faire de la Société et des hommes autre chose qu'im cornent et des moines.
Cependant, ne voulant pas m'en rapporter aveuglément aux autres, et voulant vérifier le fait par moi-même , je refis mon programme et mon plan sur la base de la Communauté , pour voir si cette Communauté ;étaft ou n'était pas praticable et possible, pour voir si ce système pouvait satisfaire tous les besoins de la Société d'aujourd'hui sous tous les rapports, de l'éducation, de la nourriture, du logement, de l'agriculture, de l'aisance, du bonheur, des arts, de la famille, etc., etc. Et je vis avec surprise, avec joie, avec ravissement, que, si une Nation le voulait, elle pourrait facilement s'organiser en Communauté, en conservant airx heureux d'aujourd'hui tout leur bonheur, en* les rendant même plus heureux, et en procurant la même félicité à tous ceux que la. misère accable aujourd'hui.
Je vis ensuite, avec un plaisir croissant, que la transformation d'une vieille Société en une Communauté nouvelle était possible sans bouleversement , sans dépouiller les riches, en détruisant à l'instant même la misère des pauvres.
Je vis même, toujours avec un transport plus vif, que, à cause des. immenses progrès survenus dans l'industrie et les machines, la Communauté était plus praticable aujourd'hui qu'à aucune époque antérieure, et chez une grande Nation industrielle que chez un petit Peuple sans industrie et- sans puissance.
Inutile de dire que pour m'assurer que la Communauté
et la transformation d'une vieille Société en Communauté étaient possibles, je recherchai toutes les objections qu'on pouvait faire, salis en éviter aucune; car si j'en avais rencontré d'invincibles, qu'on n'aurait pas manqué de m'opposer tôt ou tard, j'aurais intérieurement désapprouvé et abandonné ce système : mais je ne trouvai aucune objection solide.
Et tout ce premier travail, je voulus le faire sans livres, d'après mes propres méditations et mes propres inspirations. —Mais après mon épreuve terminée, voulant faire une contre-épreuve, je consultai tous les Philosophes anciens et modernes de tous les pays ; je parcourus leurs ouvrages (plusde 1,000 volumes), afin d'avoir sur cette question l'opinion des hommes qui sont les lumières de l'humanité ; et je reconnus, avec bonheur, que presque tous adoptent l'Égalité, qQe beaucoup, et Jésus Christ en tète, adoptent la Communauté, et que quelques uns seulement préfèrent l'Inégalité, mais avec des raisons ou des objections qui, loin de me convaincre, ne firent que me confirmer dans ma première conviction. Je trouvai môme un assez grand nombre d'ouvrages, comme V Utopie du chancelier d'Angleterre Thomas Morus, qui contenaient une organisation de Communauté. —J'étudiai aussi tous les autres systèmes connus, ceux d'Otoen , de Saint-Simon, de Fourrier, de Bûchez et Roux, etc. ; et tous confirmèrent encore ma conviction en faveur de la Communauté. Elle seule me parut pouvoir résoudre parfaitement les questions de travail, de salaire, etc., etc.
J'entre dans tous ces détails pour montrer à tous , aux non Communistes et aux Communistes de toutes les nuances, que j'ai fait tout ce qu'il fallait pour juger la question en parfaite connaissance de cause ; que personne peut-être n'a fait un pareil examen (y consacrant 18 et souvent 20 heures par jour dans le repos de l'exil ) ; et qu'une étude si longue et si complète, jointe à 35 années d'études antérieures et à quelque expérience des affaires politiques et sociales, doit donner à mon opinion quelque chance d'être conforme
à la vérité. ITn jeune liomme, un ouvrier, peut avoir du génie et se trouver capable de mieux juger : mais il est impossible que l'un et l'autre aient l'expérience et l'instruction que I âge et l'élude seuls peuvent donner.
Aussi, quoique je sois bien loin de me croire plus infaillible qu'un autre, quoique je sois toujours prêt à écouter toutes les objections, et à me laisser convertir à un autre système qui me serait démontré meilleur (car c'est le meilleur qui finira par triompher) ; mon opinion est tellement enracinée que je suis prêta soutenir la discussion envers et contre tous ; ma conviction que la Communauté peut et peut seule faire le bonheur du Genre humain et qu'elle est infailliblement la destinée de l'Humanité est tellement ardente et profonde que je suis résolu à consacrer le reste de ma vie à la propagation de cette doctrine, et à braver pour elle les persécutions, les proscriptions et le martyre.
Complètement affermi dans ma première opinion, je rédigeai définitivement mon travail ; et pour me faire mieux comprendre, pour faire toucher, comme on dit, au doigt et à l'œil la Communauté, je lis la description d'une Communauté organisée. Pour faire lire ma description à toutes les classes de la Société et surtout aux femmes, j'eus la hardiesse de lui donner la forme d'un roman 'on d'un voyagé, et je fis le Voy age en Icakie; divisé en trois parties.
Dans la première, un voyageur fait la description de lous les objels qu'il va visiter, des chemins, des campagnes, des villes, des maisons, des monuments, des ateliers, des écoles, des hospices, des théâtres, etc. Il raconte tout ce qui concerne la nourriture, le vêtement, le logement, l'éducation, la médecine, l'agriculture, l'industrie, les fêles, les plaisirs, etc. — Dans la seconde partie, on expose les vices de l'ancienne organisation sociale et politique d lcarie, qui sont ceux de l'organisation de lous les pays d'aujour d'hui. On raconte comment la transformation s'est faite en Icarie pour arriver à la Communauté. On suppose une discussion dans laquelle des orateurs soutiennent toutes les objections contre l'Egalité et la
Communauté, tandis que d'autres les réfutent On rapporte même les progrès de la Démocratie depuis le commencement du monde, et l'opinion de tous les principaux philosophes sur l'Égalité et la Communauté. — La troisième partie contient les principes essentiels de la Communauté.
Je fis imprimer l'ouvrage à Paris , en 1838 , et j'attendis plusieurs années, jusqu'en janvier 1840, pour le publier.
Supposons donc qu'une Nation soit d'accord pour adopter la Communauté et qu'elle consacre le temps nécessaire pour l'organiser et l'établir, que seraient, suivant moi, son "organisation sociale et son organisation politique ? — Je ne puis qu'exposer ici quelques principes pour en donner une idée, en renvoyant, pour les détails , au Voyags en Icarie.
Principes de l'Organisation sociale.
La Nation forme une seule grande famille générale, dont tous les membres sont frères, ou une seule grande société dont tous les membres sont associés, égaux en droits et en devoirs, sans autre borne à cette égalité que l'impossible. — L'éducation est la base de lout : elle forme, de tous les enfants, des hommes, des citoyens, des ouvriers.
Le territoire est un seul domaine appartenant indivisément à tous, exploité par une seule intelligence (le Gouvernement sous l'autorité de la Représentation nationale), avec une partie de la Population pour satisfaire aux besoins de la Société.
L'industrie est de même une seule industrie, dirigée par une seule intelligence, employant comme ouvriers le reste de la Population. —Les machines sont multipliées à l'infini, dans l'intérêt de tous, pour augmenter la production, pour exécuter tous les travaux périlleux, exténuants, insalubres ou dégoûtants, de manière que 1 homme ne soit plus qu'un inventeur et un directeur de machines, de manière encore que le travail soit court, facile, agréable. — Le travail se fait dans d'immenses ateliers, convenablement placés et réunis pour les industries qui se lient entre elles.
On cultive et l'on fabrique ainsi tout ce qui est nécessaire et rien que ce qui est nécessaire pour la Société.
Tous les produits, naturels et industriels, sont recueillis dans d'immenses magasins et distribués également à tous les ouvriers ou à tous les citoyens, qui se trouvent ainsi tous nourris, vêtus, logés, et tous également, en proportion de leurs besoins, sous la seule condition d'un travail modéré et égal en durée.
Plus de pauvres, ni de riches, ni de domestiques ; plus d'exploiteurs ni d'exploités; plus de soucis ni d'angoisses ; plus de jalousie ni de haines ; plus de cupidité ni d'ambition ; plus ou presque plus d'oisifs, ni de paresseux, ni d'ivrognes, ni de voleurs.
L 'éducation et l'aisance détruiront à la longue tous les crimes et même les vices. — On n'aura plus besoin ni de lois criminelles, ni de tribunaux, ni de gendarmes, ni de police, ni de prisons, ni d'échafauds, etc., etc.
La famille, qui n'enfantera plus aucune rivalité, sera la source du bonheur le plus pur. — Le mariage n'aura aucun inconvénient quand il n'y aura plus de dot et que le divorce en permettra la dissolution. — Chacun pourra et devra se marier et se mariera.
La femme, rendue à sa destination naturelle, sera pour l'homme l'objet d'une espèce de culte.
La Communauté recherchera d'abord le nécessaire, puis Vutile, puis l'agréable, sans autre limite que la raison et la loi, toujours sous la condition que tous auront également l'agréable comme le* nécessaire. Les beaux-arts pourront être développés sans borne pour l'agrément de tous.
Principes de l'Organisation politique.
i La Constitution est une Démocratie représentative. — Le Peuple est Souverain, représenté par une Représentation nationale, élue, nombreuse, permanente, renouvelable chaque année par moitié» — Le,Pouvoir exécutif est subordonné, chargé seulement de l'exécution des lois. — Tous les membres de la Société sont citoyens , égaux , électeurs, éligibles , membres des Assemblées primaires ou Communales. — Ces Assemblées se réunissent fréquemment et régulièrement pour s'occuper des affaires publiques ; et tout est disposé pour que tous les citoyens puissent y assister, comme c'est pour eux un devoir de le faire. — Tout est réglé par la loi, qui est véritablement l'expression de la volonté générale. — Tous les fonctionnaires sont électifs, temporaires, responsables et révocables.
Telle pourrait être, en principes, l'organisation définitive œla Communauté. Mais comment la Société actuelle peutelle se transformer en Communauté ? Voilà la question principale.
Ce serait avec un vit' vv-Ji .1 que, sur celte question principale, je me trouverais en dissentiment avec ({uelques Communistes; mais je ne pourrais reconnaître pour guide que ma conscience et mon dévouement au Peuple ; ce serait une lâcheté de ne pas combattre les opinions que je croirais erronées, dangereuses, funestes; j'aurais le droit de les combattre comme on aurait celui de combattre les miennes. Ce serait au public à choisir.
Et d'abord, la Communauté peut-elle s'établir par la force et la violence ? — Non ; je suis convaincu , profondément convaincu, qu'elle ne peut s'établir, comme le Christianisme ne s'est autrefois établi, que par la puissance de l'Opinion publique, parla persuasion, par la conviction. Un parti seulement, une minorité courageuse, quand môme elle aurait le Gouvernement, tenterait vainementde l'imposer à la majorité; ce serait de l'injustice, de la tyrannie , de la démence. Ce qui est possible, raisonnable, utile, c'est prêcher et propager la doctrine, discuter, persuader, convaincre. Quand l'Opinion publique adoptera la Communauté , son établissement sera facile; et, pour mon compte, je ne doute pas que l'Opinion publique Unira par l'adopter, parce qu'elle est à mes yeux la seule doctrine vraie, que sa vérité peut être démontrée jusqu'à l'évidence , et que la raison Unira toujours par avoir raison.
La Communauté peut-elle s'établir instantanément, tout d'un coup? — Non ; le Gouvernement, la Représentation nationale, la Nation môme, le voudraient inutilement, parce que la transformation en Communauté est le plus grand de tous les changements, parce qu'il est matériellement impossible de réaliser la Communauté avant un temps plus ou moins long, 20 à 50 ans peut ôtre, avant qu'une gè
nération ait été formée par l'éducation : le tenter autrement serait aussi déraisonnable que tenter de cueillir la moisson avant d'avoir labouré et semé, de faire accoucher une femme avant neuf mois, de sauter dans la lune, de faire tourner la terre plus vite ou plus lentement. — La seule chose possible, c'est d'adopter le Principe de la Communauté et un Régime transitoire et préparatoire, pendant lequel on travaillera sans relâche à son établissement, progressif, partiel et définitif. — Mais il est nécessaire d'adopter le principe, parce qu'autrement on ne ferait jamais rien pour l'appliquer , parce qu'il faut déterminer le but pour choisir les moyens , parce qu'il faut décider si Ton veut aller au nord ou au midi pour prendre la route qui peut y conduire. — 11 faut donc prêcher pour faire adopter le principe, afin d'adopter le Régime transitoire , afin d'arriver à la Communauté définitive.
Et ce Régime transitoire que sera-t-il ? — Ce sera la Démocratie avec tendance à la Communauté; la Démocratie adoptant un système d'Égalité croissante et d'Inégalité décroissante; la Démocratie détruisant d'abord la misère, assurant l'existence du travailleur, améliorant chaque jour le sort de la masse, et lui donnant tout le bonheur possible, dont elle est privée maintenant.
Pendant ce Régime transitoire, faudra-t il abolir le droit de propriété individuelle? — Non : il ne faut entreprendre que ce qui est juste et possible. Ce serait se créer le plus insurmontable des obstacles : l'habitude, le préjuge, i'égoisme produit par l'ancienne organisation sociale, sont tels que les propriétaires actuels défendraient leurs propriétés comme leur vie ; les p'us petits (et c'est le plus grand nombre) la défendraient comme les plus grands, quand môme on leur donnerait plus en échange. On peut, sans inconvénient, maintenir dans leurs propriétés tous les propriétaires existants, et prendre cent autres moyens ordinaires d'agrandir le domaine national, par exemple faire des lois sur
les successions collatérales et les donations , sans jamais changer une position que pour en donner une meilleure, en n'appliquant définitivement la Communauté que sur une génération élevée pour elle.
Du reste, ce sont la Constitution, les Lois, la Volonté générale, qui devront tout décider.
Telle est ma Communauté; voilà comment je suis Communiste t je veux la Communauté par l'opinion publique; je veux un Régime transitoire pendant lequel la propriété sera maintenue ; je suis Réformiste plus que révolutionnaire; je suis d'abord Démocrate*, j'appuie tous les efforts de toutes les sectes qui veulent le progrès , des Socialistes, desSaints-Simoniens, des Fourriéristes , etc., en les engageant à ne pas s'arrêter en chemin. — Je dirai aux Réformistes : « Je voudrais qu'on nous accordât d'abord la Réforme parlementaire. » — Aux Socialistes : « Je fais des vœux pour qu'on nous accorde l'association des travailleurs. » — Aux Fourriéristes : « Je serais aussi heureux que vous si Ton vous facilitait l'établissement d'un grand nombre de phalanstères. » — Mais je ne suis ni Hébertiste ni Babouviste. — Convaincu que la prudence, la réserve, la modestie, sont nécessaires à toute doctrine nouvelle qui aspire à se faire des prosélytes, si j'avais été en relations avec les Communistes, je me serais élevé contre plusieurs actes qui ne pouvaient faire que du mal à la cause générale de la Communauté.
Beaucoup de Communistes pensent comme moi. — Quelques uns, dit-on, en diffèrent sur quelques points.
Peut-être vaudrait-il mieux qu'il n'y en eût aucun, parce que ceux qui le sont le seraient également bientôt, et parce qu'il existerait probablement entre eux plus d'unité.
J'aurais peut-être moi-même ajourné à [des temps plus
tranquilles la publication de mes idées, pour éviter toute division dans le parti Démocrate : mais le mal s'est fait par là faute de tous, sans moi, malgré moi; et je ne puis qu'y apporter peut-être quelque remède , en m'efforçant de ramener l'union.
Le tenter est sans doute un acte de courage et de dévouement; car je ne me dissimule pas les répulsions, les haines, les calomnies, les persécutions peut-être, auxquelles je m'expose : mais je ne veux tromper personne , ni amis ni adversaires ; je veux me montrer tel que je suis. Ce n'est pas après avoir dédaigné de flatter des Rois et des Prétendants qu'on pourrait flatter des partis ou des hommes. Je ne suivrai jamais que ma conscience et mon dévouement au Peuple; et je me ferais tuer pour défendre la vérité que je crois utile, comme pour résister à tout ce qui serait contraire à ma conviction.
Du reste, les mauvais jours arrivent peut-être pour nous tous ; les orages grondent sur nos têtes ; personne ne peut prévoir le sort qui l'attend ; ce sont la Patrie, la Liberté , la vie de tous, qui se trouvent menacées; et, pour les Démocrates de toutes les nuances, l'union est plus que jamais
Aux Démocrates Réformistes, j'oserai donc dire : « Né repoussez pas, ne blessez pas vos frères en Démocratie! Ecoutez, discutez , persuadez , ou tolérez î » — Aux Communistes, je me permettrai de dire : « Soyez d'abord Démocrates et Réformistes ! Signez la Réforme , tout en conservant vos convictions et vos doctrines ! Demandez, courageusement , toujours, que la Patrie soit pour vous non une marâtre mais une mère î Mais soyez prêts à mourir pour elle sans conditions et surtout sans menaces! Vous qui vous dites les apôtres du système le plus parfait , prouvez sa perfection par votre conduite et vos vertus, par vos sentiments de tolérance et de fraternité, par votre prudence et votre sagesse ! haine aux institutions qui font le malheur des hommes; mais indulgence pour tous ceux qui n'en sont
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que les instruments et les premières victimes î » — Aux Communistes impatients ou dissidents je dirai : « Evitez tout ce qui peut compromettre la cause, sacrée pour vous, de la Communauté! Ecartez toutes les questions accessoires, toutes celles qui ne seraient pas essentielles ou d'une application immédiate, et qui ne pourraient engendrer que des disputes et des divisions ! Sachez faire des sacrifices à l'union, unissez-vous î >» — A tous je dirai : « Personne, plus que le vrai Communiste, n'est ennemi de la loi agraire, dû pillage, de l'injustice, de l'immoralité, de l'oppression et du désordre ; personne ne désire plus la justice , Tordre véritable, la fraternité et le bonheur de tous les hommes. »
Quant à moi, qu'on me permette de discuter, comme on le permet aux Fourriéristes ; et j'aurai la foi d'un apôtre pour défendre ma religion sociale et politique! Et pour nïenhardir à me dévouer à la cause des malheureux, j'invoquerai ces paroles de M. Guizot, dans son livre sur la Religion dans les sociétés modernes.
« C'est l'esprit du temps de déplorer la condition du Peuple .... Mais on dit vrai ; et il est impossible de regarder sans une compassion profonde tant de créatures humaines si misérables
Cela est douloureux , très douloureux à voir, très douloureux à penser; et cependant il faut y penser, y penser beaucoup; car, à l'oublier il y a tort grave et cuave péril. »
CABET