‹ Comment je suis communisteChapitre 2 sur 27 · DE L'OPINION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE L'OPINION PUBLIQUE

Par M. CABET,

M.-C.tr^T u vu^f par le IVATIOVtl,.

Attaqué dans ma personne par le National* dont je signalais la funeste marehe dans la question des bastilles, je suis dans !a nécessité de parler de moi pour me défendre; je vaistoulàla fois mejuslifier et l'accuser. Pour traiter complètement les questions nouvelles soulevées par ce débat, il faudrait un volume ; mais je suis forcé de me réduire à quelques feuilles. Pressé par le temps, resserré par l'espace , j'ai besoin d'indulgence pour la forme ; mais l'importance de la discussion suffira sans doute pour mériter l'attention.

§ 1 er .— EXPOSITION DES FAITS.

On ne parlait que delà nouvelle coalition du4 5 juillet, do la guerre imminente en Orient et sur le Rhin ? et de fortifications ou de bastilles ; c'étaient là les questions brûlantes qui embrasaient toutes les têtes ; et cependant aucun des écrivains influents ne prenaient la plume. Quoique presque épuisé de fatigue par la publicatio n d'une Histoire populaire de la Révolution française (\) , ( faite à Londres pendant mon exil , revisée et imprimé* 3 à mon retour), je me jetai dans la carrière, n'écoutan t qu'un sentiment patriotique , bravant encore les procèt 5 et la persécution; et je publiai successivement , depuis»

(1) Quatre volumes in-8*. Prix : 18 fr. Chez P.ignerre, rue de Seine, 44 b» .

le milieu de septembre , sur la crise actuelle , six lettres, intiulées :

Aurons-nous la guerre ? — Point de bastilles 1 — M. Thiers méritejt-il U'ôtre mis en accusation? — Jamais plus de péril pour tous! — lious les peuples sont menacés 1 — Que faut-il faire pour se défendre?

Le National , très empressé à publier les moindres écrits favorables à la fortification , ne dit pas un mot de mes brochures, qui contrariaient son système.

Dans la deuxième, je provoquai formellement MM.Xamenais et Cormenin h écrire contre les bastilles. Puis , n'écoutant quemon patriotisme, je publiai un petit écrit, intitulé : Vous seriez responsables envers la patrie, pour exhorter de trop ardents patriotes à éviter d'imprudentes manifestations, au risqué de les mécontenter. Puis, je publiai l'analyse des opinions des journaux français et étrangers depuis quatre mois, sur le traité du 45 juillet, sur la question d'Orient et sur la guerre , ouvrage qui me paraissait d'une haute utilité; et j'aurais publié un autre ouvrage qui me paraissait plus important encore, l'analyse de la discussion de Vadresse , si j'avais eu le moindre appui dans la presse; mais je me bornai à publier : Le voyage de M, Guizot à Gand est-il gloire ou infamie?

Cependant, la discussion sur les bastilles allait s'ouvrir. Effrayé de la marche du National, non moins effrayé du silence des principaux écrivains, j allai plusieurs fois presser M. Cormenin de publier un travail qu il préparait, disait-on, môme contre l'enceinte toute seule. Son opinion et son effroi étaient les mêmes que les miens; mais comment espérer quelque succès, quand tous les journaux qui faisaient la fortune des pamphlets en les annonçant (le Courrier Français, le Constitutionnel, le Siècle, le Temps ), plaidaient maintenant la cause des fortifications et garderaient le silence sur les écrits destinés à les combattre, et surtout quand le National resterait également silencieux, indirectement désapprobateur, et deviendrait peut-être directement hostile? Le vigouivux athlète désespéra donc de la victoire, et la loi fut adoptée par la chambre des députés. Plus téméraire,

et ne pouvant me résigner a voir le National nous totnpromettre tous sans résistance et sans protestation <?e noire part , je me décidai à attaquer les bastilles devant la chambre des. pairs , en attaquant le National, leur principal défenseur ; et quand je le vis vanter la loi votée par les députés comme le plus grand ^!es bienfaits, et dénoneer les députés qui l avaient repousséé comme des imbéciles ou des traîtres, je rédigeai à la hâfeune 4 re brochure : Le National noua perd par son aveuglement mf les bas tilles. Je l'attaquai en ma qualité de Français, ayant intérêt el droità défendre ma liberté, ma vie, nia famille, comprt .: is par lui. Je l'attaquai aussi en ma qualité oV patriote, toujours prêt à me dévouer pour mon pays-, et convaincu, j'en prends le ciel à témoin, que' j'allais» faire acte de dévouement; car je ne me dissimulais pus et ne pouvais me dissimuler qu'en attaquant tout à h fois les bastilles, M. T hiers, le Gouvernement, M. Odïloti Barrot et ses amis, ta presse de l'ancienne gauche, enfin le National, soutenu par toute la presse départementale et par un parti nombreux de démocrates abusés, fa\laTsattirer snr moi les plus redoutables haines, les ptusdangereuses attaques et tous les genres de calomnie. lïierV ne put m'ébranler. J'attaquai donc le National ; mais je 1 déclarai que je l'attaquais avec douleur , par nécessité, entraîné seulement par le sentiment du plus pur patriotisme. Du rcsleje n'attaquai que le journal, en réfutant ses articles, ses arguments, ses actes, toujours en les citant pour qui- le public pût les juger avec moi ; j'avais la volonté de ménager toutes les convenances, el je soutiens que je les ?.ï réellement observées. Diins cette première brochure, je discutai les questions suivantes:

Faut-il défendre Paris ?— Le faut- il vaiv i'cs foïtiacations iicrmancntesT— Qu'est-ce qu'un gouvernement qui veut des bastilles? — Dis forts détachés seuls peuvent-ils défendre Paris ? — L* enceinte continue seule peut-elle rendre Paris imprenable? — L'enceinte continue' et les forts extérieurs peuvent-ils défendre Paris ? — L'enceidte et les forts forment un double embastillemont. — La Coalition* a contre* signé le plan des bastilles.— Paris pris , la France csl-elie priseî - u

Personne n'est plus indigne de confiance que M. Thiers. — Scandale inouï donné par M. Thiers. — Escamotage de la loi. — Caractère de la loi. — Députés qui ont voté pour et contre la loi. — Réfutation du National. »

Puis , je citai <$\ articles du journal , en les transcrivant et en les numérotant, pour qu'il put réfuter plus facilement ma réfutation, dont je lui envoyai le premier exemplaire. Enfin , j'annonçai une seconde brochure intitulée : Vembasiillement serait la ruine de Paris et de la France; et je terminai par la proposition suivante, qui ne peut laisser aucun doute sur la loyauté de ma critique :

« Du reste , si nous nous trompons, il lui sera facile de nous con- « fondre : qu'il réunisse, dans un vaste local , le plus grand nombre « possible de députés et de patriotes ; qu'il accepte une discussion « orale : nous irons l'accuser franchement de perdre le pays par son « aveuglement ; et s'il démontre notre erreur , nous serons heureux a de la reconnaître ; nous serons les premiers à proclamer qu'il raé- « rite d'êttre le directeur et le dictateur de l'opinion publique î »

J'envoyai cette brochure à 44 journaux libéraux de départements, pour les avertir que le National n'exprimait pas, comme il le leur avait fait croire, l'opinion de toute la démocratie.

Le Commerce (25 février) l'annonça en ces termes :

« Le parti radical se prononce tous les jours avec plus d'unanimité et d'énergie contre l'embastillement de Paris; Un des hommes les plus sincères et les plus éprouvés de ce parti , M. Cabet, vient de publier une vive protestation contre le projet de M. Thiers , sous ce titre : Le National nous perd par son aveuglement pour les bastilles.

« Cette brochure se distingue par une grande force de logique; elle résume et reproduit fort bien tous les points de la discussion. Nous la croyons destinée à faire une grande impression auprès de tous les hommes impartiaux. »

Le Journal du Peuple, du 25 février, s'exprimait ainsi:

cr M. Cabet vient de publier une brochure (Le National nous perd par son aveuglement sur les bastilles) dans laquelle il s'attache à réfuter l'opinion soutenue par le National à l'égard des fortifications de Paris. Cet écrit se distingue, comme toutes les publications de M. Cabet, par la lucidité, l'ordre, le raisonnement, un style net et

populaire , et par réminent et consciencieux civisme qui anime cet homme de bien.... C'est dans la conviction que le National perdait le pays que M. Cabet a puisé les motifs d'une résolution pénible pour un homme d'un si bon esprit , celle de constater davantage les divisions dont tous se sont affligés comme lui. »

Quant au National , voici sa réponse ( 22 février ) :

« M. Cabet vient de publier une brochure ayant pour titre : Le / National nous perd par son aveuglement sur les bastilles. Nous avons lu cette brochure avec toute F attention que mérite le nom de son auteur. Cependant nous n'y avons trouvé aucun argument qui n'ait déjà été reproduit par le journal du Commerce, par M. de Lamartine, par la Presse, par M. Dufaure ou par les feuilles légitimistes. Nous croyons donc inutile de répéter quant à présent les réponses que nous avons déjà faites à ces divers organes de l'opinion ennemie des fortifications. M. Cabet annonce une autre brochure contre ce qu'il appelle Vembastillement de Paris. Si cet ouvrage contient des aperçus nouveaux, nous les examinerons ; et s'il nous donne des lumières inattendues, on peut être certain que nous ne persisterons pas dans notre aveuglement. Mais il y a dans les quelques pages que nous avons sous les yeux une imputation à laquelle nous avons à cœur de répondre. M. Cabet nous reproche ù'appuyer M. Thiers. M. Cabet doit regretter une expression qui ne rend certainement pas sa pensée. Personne n'a attaqué plus vivement que nous M. Thiers pendant qu'il était ministre et même depuis qu'il ne Test plus. Le National a, il est vrai, appuyé un des projets présentés par lui. Est-il juste de dire que ce soit là soutenir la personne de M. Thiers? Nous en faisons juge M. Cabet lui-môme. De quelle indignation ne serait-i! pas transporté si on lui disait à lui qu'il est le partisan de MM. Molé, Lamartine, Dufaure, d'Appony, Emile Girardin, et de tous les légitimistes dont il vient défendre aujourd'hui l'opinion et les intérêts devant la chambre des Pairs? Nous n'appuyons pas M. Thiers, nous n'appuyons pas non plus la Cour, et la Cour ne nous appuie pas, commo il est aisé de s'en apercevoir, si Ton veut prendre la peine de consulter les greffes de la Cour royale et de la chambre des Pairs, où nous avons trois procès pendants, tandis que d'autres journaux ennemis de la fortification vivent dans une paix profonde avec le Pouvoir. Un de ces trois procès, nous devons le faire remarquer en passant, nous a môme été attiré par notre soin scrupuleux à ne passer sous silence aucun des arguments que l'on pouvait produire contre notre opinion sur la défense de Paris. En effet, les lettres attribuées à Louis-Philippe étaient regardées par nos adversaires comme la condamnation de tout système de fortification. Nous avons publié

ces lettres a tin qu'aucun des éléments vrais ou apocriphes de ce grand procès ue manque à l'opinion publique. Nous avons donc fait preuve, à nos risques et périls, de la plus entière bonne-Joi. C'est une justice qui, nous l'espérons, nous sera rendu tôt ou tard, par tous les patriotes de l'opinion démocratique si malheureusement divisés sur la question de la défense de la capitale. Personne plus que nous, au reste, ne déplore cette division. »

Je répondrai lout-à-l'heurc ; mais j'observe, en passant, que le National n'accep ta point ma proposition d'une discussion orale et contradictoire, et qu'il la cacha soigneusement à ses lecleurs.

Peu après , je publiai ma seconde brochure ; L'embastillement serait la ruine de Paris et de la France , dans laquelle je discutai les propositions suivantes :

« Une enquête préalable était nécessaire. — Révoltante déloyauté concernant le comité de défense. — Nouveau scandale pour le rapporteur à la chambre des Pairs. — M. Thiers n'est pas révolutionnaire. — M. Thiers ne veut pas l'indépendance. — La cour et la coalition désirent ardemment les forts. — Le trésor et les contribuables seraient ruinés pour embastiller Paris. — Un siège donnerait à Parie la famine et la pi ste. — L'enceinte ne peut rendre Paris imprenable. — Paris serait brUlé. — Dans uu siège , l'enceinte exposerait Paris à tous les malheurs. — L'enceinte n'empêcherait pas l'invasion : au contraire, elle la déterminerait. — Les bastilles seraient la perte do l'indépendance. — Faut~il sacrifier la liberté à l'indépendance î — Les bastilles seraient la perte de la liberté. — Elles seraient la ruine de l'industrie et du commerce , de Paris et de la banlieue , des ouvriers et des soldats. — Votées, elles se feraient — Faites, elles empêcheraient tout. — La contre-révolution n'est pas impossible. — C'est une question de dynastie. — On veut des bastilles à tout prix.— Incroyables attaques du National contre les adversaires de la loi. — A-t-U une arrière-pensée ? — MM. Thiers , O. liarrot et le National sont responsables de toutes les conséquences. »

On voit que toutes ces propositions , à l'exception des trois dernières seulement , n étaient dirigées que contre les bastilles. — Je terminai par ces mots :

« Nous avons franchement accusé le National de perdre le pays , et nous l'en accusons encore. Nous lui avons proposé de discuter contradicloirement la question dans une grande assemblée de députés et de patriotes , seul moyen de taire triompher la vérité et de rame-

ner l'unanimité et Vutàom dans le parti populaire... » rf* patt accepté ! Il n'a rien répondu ! Mais nous réitérons notre propoBttk», et nons la réitérerons tant que la loi ne sera pas déftûfrtfvewrc** votée, »

Le Journal du Peuple (\ I mars) rendit compte de cette nouvelle brochure et s'exprima ainsi :

a Oui, le parti démocratique s'était demandé: dans un moment où notre diplomatie est à genoux devant la sainte-Alliance , où elle laisse insulter en Syrie le drapeau national , où elle désarme au lieu de fortifier nos frontières, de renforcer notre marine, d'organiser nos gardes civiques, faut-il, dans un pareil moment, accorder à- ses commis comme le transfuge de Gand , comme M. Guizat, des fortin fications qui ne scraieDt achevées que dans plusieurs années, qui ne sont évidemment qu'un prétexte pour obtenir des bastilles dirigées au profit de l'Europe absolutiste contre l'esprit de nos deux révolutions ? —Et le parti en masse s'était prononcé contre les bastilles, et même contre une enceinte ea tant qu'elle ne devait leur servir que de prétexte. »

Après avoir énoncé tous les paragraphes de ma brochure , le Journal du Peuple ajouta :

« Telles sont encore les questions, les affirmations et les faits sut* lesquels se fonde l'ancien député de la COte-d'Or. Bien que nous partagions en général l'opinion de cet honorable citoyen , il s'en faut que n-ous soyons de son avis sur plus d'un détail. Loin de nous de blâmer son énergique franchise. Mu par la conviction la plus profonde, ses assertions , émanées d'une source qu'on ne peut suspecter d'aucune rivalité de presse, appellent nécessairement la controverse, et, dans un parti comme le nôtre, où les divergences ne doiveut en rien ressembler à l'hostilité, dans un parti où rien n'est absolument semblable, où tout est analogue, l'harmonie peut encore résulter, sinon des contrastes , du moins des différences. »

« Mais un reproche que nous devons faire a M. Cabet, c'est d'attacher autant d'importance à des opinions individuelles. »

Je répondis nu Journal, du Peuple, qui, dans sa loyauté, n'hésita pas à insérer ma réponse. La voici :

<r Quant à l'influence du National, que vous dites exagérée dans mon opinion, permettez-moi deux mots pour justifier mon avis. Le National a été fondé primitivement sous les auspices de Talleyrîmd ; il a été rédigé par M. Thiers, puis par Carel ; il a été dirigé par MM. Bastide et Thomas ; il est le seul journal radical quotidien ; il

correspond avec tous les journaux libéraux des départements , et toutes ces circonstances lui ont donné une grande influence, qui peut être salutaire ou funeste. Le Journal du Peuple et la Revue du Progrès ont, à mon avis, très bien raisonné dans la question des bastilles ; et si ces journaux avaient été quotidiens au lieu d'être l'un hebdomadaire et l'autre mensuel, ils auraient eu probablement assez d'influence pour empêcher le vote de la loi d'embastillement; mais le fait est que ces deux journaux, pas plus que les brochures et l'opinion des réformistes de Paris , n'ont pas empêché ce qu'ils voulaient empêcher , tandis que le National a obtenu ce qu'il voulait obtenir. C'est lui, tout l'indique , qui a déterminé l'adoption d'une loi funeste ; c'est pour cela que je dis qu'il nous perd , et c'est parce qu'il nous perd que je dénonce son aveuglement. »

Quant au National, qui vante tant sa bonne foi, il garda toujours le silence et sur ma proposition réitérée et sur ma deuxième brochure !

Bientôt j'en lis une troisième, en forme de scènes dramatiques , intitulée : Dialogue sur les bastilles , entre M, Thiers et un Courtisan, que j'envoyai à beaucoup de membres de la chambre des pairs, et dans laquelle j'expliquai toute la comédie de rembastillement, conforme à un article du Journal de Francfort, certainement écrit et envoyé par un personnage initié dans tous les secrets du Ministère et de la Cour.

Le Journal du Peuple la recommanda à ses lecteurs, et la Revue du Progrès, rédigée par l'un des démocrates les plus consciencieux (M. Louis Blanc, ancien rédacteur en chef du Bon Sens ), [4 er avril], s'exprima sur elle et ses compagnes en ces termes :

« Nous devons à M. Cabet, au nom de la majorité du parti radical, de solennels remerciments pour le zèle , le courage , l'inébranlable constance qu'il a mis à repousser, dans une série de vigoureuses brochures» un projet aussi téméraire que funeste. M. Cabet vient, tout récemment encore, d'en publier une troisième, substantielle et vive tout à la fois, sous ce titre : Dialogue, etc. »

Pendant ce temps, le National publia (20 mars), pour influencer la pairie, un article ainsi conçu :

« Le général Drouot, dont le nom est resté si pur et si justement

populaire, vient d'adresser la lettre suivante à un député de son département : »

Dans cette lettre, le général repoussait l'enceinte si elle est seule, et demandait des forts avec une enceinte continue. Puis il ajoutait :

a Ma conviction des avantages de ce système est si profonde que , si les travaux s'ouvraient par souscription , j'offrirais tout ce que je possède, y compris môme ma pension de retraite, et comme il ne me resterait plus aucun moyen d'existence, j'irais passer le reste de mes vieux jours à l'hospice des Vieillards, où j'occuperais une des places que j'ai fondées en faveur des vieux soldats. Je serais heureux , au moment de descendre dans la tombe, d'avoir contribué à l'exécution d'une mesure qui assurera l'indépendance et la prospérité de mon pays. Vous pouvez faire de ma lettre l'usage qu'il vous plaira. »

Et cette lettre avait été sollicitée par un fonctionnaire public, par un président, à qui elle avait été adressée, et qui s'était empressé de l'apporter au National , plutôt qu'à tout autre journal.

Mais où était la preuve que le général, vieux, malade, affaibli, avait réellement écrit la lettre ; qu'il n'avait pas cédé à des suggestions de toute nature ; qu'on n'exploitait pas , contre la liberté , un des plus beaux noms de la France, comme on avait exploité, contre la révolution, les noms de Lafayctte, Laffitte, Dupont (de l'Eure), etc. ? Néanmoins, le National se prêta à tout sans'hésiter.

Le National publia, le 54 mars, une brochure d'A rago en la dénaturant, comme nous le prouverons tout-àl'heure, pour faire croire qu'elle était favorable au projet de loi.

Mais ce même National, qui publiait ainsi toutes les pièces en faveur de la loi, se garda bien de parler de ma troisième brochure ni de la précédente.

Je croyais donc que le National, vainqueur, triomphant, ivre de joie par suite du vote de la Pairie, continuerait à couvrir mes brochures de son superbe mépris, lorsque, neuf jours après l'adoption définitivede la loi, le 10 avril, rompant enOn son long silence, et voulant écraser ma petite personne sous sa massue de géant

comme d'autres voulaient écraser la liberté sous les bastilles, lança un foudroyant article, non pour se défendre, maispourm'attaquer, pour attaquer, non mes brochures et mes opinions, mais ma personne , mon caractère, ma vie depuis 4850. — 11 m'accusait, en substance:

D'être ambitieux, morose, chagrin, soupçonneux jusqu'à la manie, parce que j'aurais été arrêté dan* ma carrière par divers désagréments et pour d'autres causes qu'il connaît; d'avoir été malveillant envers lui personnellement et de l'avoir calomnié ; d'avoir attaqué et calomnié Arago; d'être sans jugement et sans mémoire; d'avoir vu dans le National ce qui ne s'y trouve pas, et de n'avoir pas vu ce qui s'y trouve; d'avoir de la tendresse pour les légitimistes ; d'être l'instrument aveugle ou corrompu de M. Molé; d'avoir des intelligences avec Gorilz; d'être favorable aux intérêts de M. Thicrs; de cacher sous une feinte fureur un grand fond de complaisance pour les légitimistes, pour M.Thiers, pour le Château; de n'avoir pas toujours été ce Républicain farouche qu'il voit aujourd'hui; d'avoir pleuré de tendresse après les trois jours, eu parlant du Lieuteuant- général; de n'avoir eu, dans la réunion Lointier (le 1 er août 1830), que des paroles d'indignation contre ceux qui voyaient venir le nouveau Roi avec quelque défiance; d'avoir convoité et obtenu la place de Procureur-général, quelques jours après (qu'il y a ioin de là, dit il, à être Républicain et Communiste î); d'avoir oinsi subi d'énormes variations politiques; enfin de nfêtre rendu l'instrument de calommies odieuses autant qu'absurdes.

Tels sont les griefs et les insinuations accumulés contre moi par le National ; et je crois être sûr qu'il n'y ajoutera pas le reproche de les avoir dissimulés dans mon analyse. — Il parle même de mon acte d'accusation, et de son regret de n*' voir pu conserver patiemment lapais, c'est-à-dire qt.'ii me déclare la guerre.

Eh bien! je le demande à tout homme de bonne foi, même aux partisans du National, que feraient-ils à ma place ?. . Moi , je vais répondre !

Oui, j'accepte le cartel, le duel et la guerre, dût l'un des combattants rester sur le champ de bataille !

J ai été désolé, sincèrement et profondément désolé, que le National me mît, par le mal qu'il nous faisait , dans la nécessité d'attaquer ses opinions et ses efforts

en faveur des bastilles: mais puisque le mal est fait, et fait par lui, puisque d'ailleurs il veut me tuer, je me défendrai! Et si ^ ne considérais que moi, je serais • nchavtk de ses n i.uques, parce que je puis y répondre, tandis qu'on ne peut rien contre de ténébreuses calomnies. — Comme patriote, je me réjouis aussi du combat, parce que, dans ma conviction profonde, il doit en résulter , pour le pays , trois immenses avantages : \° de démasquer le National et de le mettre dans l'impossibilité de nuire à l'avenir ; 2° de prouver davantage combien la loi est fatale; 5o de ramener l'union parmi les démocrates en éclairant ceux que le National avait égarés.

Mais la discussion sera-t-elle sa us danger pour moi? N^y a-l-il pas là quelques pièges?... Les armes sont-elles bien égales entre le National, allié des vainqueurs, pouvant louer sans danger les bastilles, et moi soldai de l'armée vaincue, voyant toujours pour ainsi dire l'épée de Damoclès suspendue sur ma tête?.... N'importe ! le sort en est jeté, le combat est accepté ; et je me sens assez de force pour la lutte... 1

Vous avez beau jeu, Messieurs du National, quand vous parlez seul à quelques milliers d'abonnés, à peutêtre 400,000 lecteurs! Vous êtes hardis pour tout trancher en dictateurs de l'opinion, pour juger, condamner ou absoudre, glorifier ou injurier et flétrir î

Vousavez toujours raison, quand personnelle peutvous répondre! Mais aujourd'hui , c'est tout différent : je m attache à vous corps à corps ; je ne vous lâche plus; je vais disséquer votre journal. Je ne veux pas laisser une de vos accusations sans réponse ; mais c'est en vous accusant vous-mêmes que je me justifierai.

Auparavant, quelques mots encore pour compléter les faits.

Votre article du 40 est si pei: généreux pour des triomphateurs , si insolent pour toute la Démocratie vaincue dans la question des bastilles, que, dès le même

jour, le Journal du Peuple vous répondit par un article aussi noble qu'énergique, que je regrette de ne pouvoir transcrire en entier, mais dont je citerai quelques passages :

« Ceux qui, dans la question de rembastillemcnt, ont opiné comme M. Cabet, ressentiront vivement ce ton superbe, ces manières de triompJiateur, et cette prétention de conseiller ta concorde, quand on a causé la désunion. Puisque le National ne sait pas, môme lorsqu'il l'emporte, négliger virilement quelques griefs personnels pour laisser se calmer les opinions que blesse si profondément sa victoire, taire ceux des vaincus ce serait par trop souffrir qu'on intervertit tous les rôles. Habitué à être, grâce à Carrel, l'organe le plus important du nôtre, le National a tout pris dans sa propre opinion. Il s'est cru lui-même, il s'est obstiné, engagé de plus en plus, ne s' inquiétant pas de savoir quel trouble, quel déconcert, quelles incompatibilités il allait faire naître, et quel mal énorme s'ensuivrait. Qu'on nous permette de le dire, ce n'est point là de la réflexion; ce n'est point là de la démocratie, ni du bon sens politique. Si, en adoptant les forts, on prenait sur ses vieilles répugnances, il valait mieux, eu fait de concessions, céder quelque chose à sou parti qu'à ses ennemis.»

Le Journal du Peuple a joute :

»« Le National se prévaut des variations qu'il impute à M. Cabet. On ne varie point parce qu'on a corrigé ses idées, m l'on persévère; et certes, depuis que M. Cabet a encouru la haine du pouvoir, il a assez honorablement fait preuve de persévérance. Elle lui a valu, entre autres désagréments, cinq années d'exil, chose, on peut le dire, longue et cruelle. D'ailleurs, le National a-t-il voté, en 1841, sur les forts, comme il le faisait en 1833? En 1840, ne les a-t-il pas d'abord acceptés, parce qu'il les croyait assez éloignés de Maris, puis repoussés encore, en provoquant contre eux ces pétitions mêmes que nous avons recueillies, en faisant appel à l'énergie des citoyens et de la garde nationale? Les forts, ne les a-t-il pas enfin acceptés de nouveau? »

« Après tout, l'on comprend bien qu'en 1830 des hommes sincères aient opiné dans le sens du régime actuel; alors les illusions étaient possibles. Mais aujourd'hui! accorder à ce Pouvoir des forts qu'on lui refusait en 1833 1 se trouver dans une question vitale du même avis que lui, quand, depuis le 15 juillet dernier, pour ne pas remonter plus haut, le Pouvoir est démasqué aux yeux, de ceux-là mêmes, qu'il avait le plus longtemps abusés ...'. En 1830, on arrêtait la révolution; aujourd'hui, on l'enferme. Jamais, non, jamais elle n'a reçu de coup

aussi rude. La part du National, dans ce résultat, dépend! de l'idée qu'on se fait de son influence. »

Bien que je lusse habituellement le National, le hasard voulut que je ne visse pas le numéro du 40; et ce fut par le Journal du Veuple du \ \ que j'appris l'attaque dirigée contre moi. J'écrivis aussitôt au National la lettre suivante :

Paris, le 11 avril 1831.

« Monsieur,

« Pendant la discussion du projet de loi dite des fortifications, devant la Chambre des Députés et devant la Chambre des Pairs, j'ai publié contre ce projet, que je regardais comme funeste, trois brochures (intitulées :— Le National nous perd par son aveuglement sur les bastilles. — Vembœstillement serait la ruine de Paris et de la France. — Dialogue sur les bastilles entre M. Thiers et un courtisan.) dans lesquelles j'ai attaqué les opinions et fca marche du National. N'obéissant qu'à un sentiment de devoir patriotique, et ne cherchant que la vérité , je vous ai proposé deux fois d'ouvrir une discussion orale et contradictoire, dans une réunion; composée de députés et du plus grand nombre possible de patriotes influents.

«Vous avez refusé, et vous avez gardé le silei ice sur mes brochures, quand la discussion pouvait éclairer la questio n et présenter quelque utilité publique. J'ai donc été bien surpris de» lire , dans votre numéro d'hier, 10 avril , un long article dirigé «contre moi , et qui ne peut avoir d'autre but que votre utilité personnelle. D'autres soins m'empôchent de vous répondre immédiatement. Je ne puis aujourd'hui que vous demander de prévenir vos lecteurs qc ie, le 25 du courant , je repondrai catégoriquement à toutes vos atta ques directes et indirectes ; et j'espère que vous trouverez juste d*; insérer ma lettre dans votre prochain numéro. »

« J'ai l'honneur d'être , etc. « Cabet. »

J'envoyai cette lettre, le 42, à dix heure s du matin, au bureau de la rue St- An dré-d es-Arts , où elle fut affranchie et enregistrée, et d'où elle f ut ce rtainement portée par la poste au National.

Au lieu d'insérer ma lettre, le National ré pondit, le 45, au Journal du Peuple, en ces termes :

« Le Journal du Peuple, dans son numéro d'hier, enfc éprend de répondre aux reflexions que nous ont suggérées les récen 'tes publications de M. Cabet. Bien que nous pensions avoir de * QOtre

plusieurs choses à répondre au Journal du Peuple, nous y reuonceroosafin de nopas prolonger un débat pénible. Le National eroit d'autant mieux devoir cesser c< tte polémique, que les défenseurs <ie M. Cabet paraissent désireux de s'associer auxvœux Réconciliation par lesquels nous terminions notre dernier article, et qu'ils reconnaissent eux-mêmes le peu de fondement des insinuations risquées par l'ancien député de la Cote-d'Or. Quant à M. Cabet, si nous avons signalé certaines variations dans ses opinions, nous sommes loi» de lui en faire un reproche. Beaucoup d'hommes que la France honore à juste titre ont été comme lui dupes en 1830, et n'en sont pas moins aujourd'hui des citoyens utiles à la cause nationale qui, nous devons l'espérer, s'enrielura incessamment de nouvelles conquêtes. Nous n'avons donc accusé personne. Mais attaqués nous-mêmes, nous avons pu et dû nous défendre. Cela dit, nous ne reviendrons plus sur une discussion qui a malheureusement divisé les patriotes, mais dans laquelle il ne nous était pas possible de faire taire nos profondes convictions. Nous avons, au reste, l'espoir que tous, ils ne tarderont pas à reconnaître que notre victoire, comme l'appelle le Journal du Peuple., est en effet la victoire du pnrti national, et que, revenus de certaines craintes, bien excusables d'ailleurs, ils se réjouiront unanimement de ce qu'une arme puissante contre l'intervention étrangère a été conquise par la France. »

Le National n avaitpas inséré ma lettre le \A. Convain cu qu'il Pavait, et qu'il ne voulait pas l'insérer, j en envoyai copie nu Journal du Peuple, au Commerce et au Charivari, qui l'insérèrent le 45.

LeNatioml pouvait, et par conséquent devait , la prendre là et l'insérer; mais, au lieu d'agir loyalement ainsi, H publia, le 46, les lignes suivantes :

« Plusieurs journaux publient ce matin copie d'une lettre que M. Cabet nous a, dit-il, adressée, mais que nous n'avons pas reçue. Dans cette lettre , M. Cabet s'étonne que nous ayons répondu à ses brochures , et À\ ne suppose pas que nous ayons pu essayer dè le «Caire autrement que dans une vue dHintirét personnel. Une telle manière d'argumenter nous dispense d pousser plus loin la polémiqua avec M. Cabet. Le principal objet de la lettre que nous aurions dûV recevoir parait être, au, reste, de nous prier d'annoncer une nouvelle brochure de "M. Cabet , qui doit paraître le 25 de ce mois. Nous faisons donc cette annonce. Nos lecteurs ne croiront pas , cl nous ne croyons pas nous-mêmes, qu'il y ait là, de notra part, acte iïimpartialUé. »

Maintenant, je vais répondre, et je commence par cet article.

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