‹ Comment je suis communisteChapitre 10 sur 27 · MA CARRIÈRE · texte numérisé non relu

MA CARRIÈRE

Né en 4788, fils d'un ouvrier patriote , d'abord ouvrier moi-même avec mon père depuis l'âge de 8 à 40 ans, mon ardeur au travail et ma passion pour la lecture déterminèrent mes parents à m'envoyer au cours de grammaire à l'école centrale. Le dernier dans ma première composition , je fus le premier trois mois après. Je fis un cours de latinité en deux ans ', sous le célèbre Jacotot, dont la méthode analytique me servit toujours de guide. A la fondation du lycée, j'y fus admis comme maître d'étude et professeur, quoique je n'eusse que 44 ans ; et j'eus la direction de 60 élèves, dont beaucoup étaient de mon âge et plusieurs plus âgés que moi. Je ne voyais rien de plus beau que de se consacrer à V éducation de la jeunesse. Je passais les nuits à travailler pour achever de m'instruire.

Mais bientôt, le despotisme du régime universitaire détruisant mes rêves sur l'instruction publique, j v étudiai la médecine et dévorai beaucoup d'ouvrages, transporté d'enthousiasme pour l'art de guérir ou de soulager l'humanité. — Mais ma situation de fortune ne me permettant pas les longues études qu'exige la science médicinale, j'étudiai la législation, pour être en même temps professeur en droit et avocat , ne voyant rien de plus beau que de se consacrer à la défense de l'opprimé. — Ne pouvant suivre le cours, j'étudiai seul et dévorai les codes et les commentaires. Reçu licencié en 4840', je quittai le lycée pour me préparer à la plaidoirie , avec les économies que la vie la plus simple et la plus régu-

lière m'avait permis de réaliser sur les appointements de quelques années. — Je me liai alors intimement avec le doyen de l'école de droit , M. Froudhon , qui peut-être était le plus savant et le plus habile professeur en droit que possédait la France, qui m'admit dans son cabinet , qui me faisait discuter avec lui toutes les questions importantes, et qui m'honora d'une amitié presque paternelle. D'après son conseil, j'étudiai trois ans encore, pour acquérir toute l'instruction possible, avant de débuter au barreau et de m'adonner exclusivement à la pratique des affaires. Reçu docteur en droit en 4842 , mon début me plaça parmi les premiers avocats ; et j'allais être certainement professeur, comme l'un de mes condisciples, si la Restauration n'était pas arrivée. Ce fut le premier désagrément, comme vous le dites si élégamment, qui m'arrêta dans ma carrière.

Si la liberté et la patrie avaient alors fait un appel au dévouement du Peuple , la terre de Bourgogne aurait englouti ces Autrichiens qui ne l'abordaient qu'avec effroi et qui semblaient la sentir trembler sous leurs pas : mais, quoique, dans l'intérêt de vos bastilles , vous ayiez soutenu que le défaut de fortifications à Paris avait été la seule cause de la perte de la France , et quoique vous ayiez invoqué l'opinion intéressée de Napoléon , l'exploitant ainsi pour lui faire faire après sa mort plus de mal encore qu'il n'en a fait pendant sa vie , la vérité est que le despotisme et la tyrannie de l'Empire avaient fatigué, désauectionné, dégoûté, irrité, la partie la plus éclairée de la population et refoulé le patriotisme jusqu'au fond de nos cœurs ; et bien que peu d'âmes brûlassent plus que la mienne de l'amour de l'indépendance, comme presque tous mes concitoyens, je vis les événements avec une sorte de stupeur ou d'indifférence dont, j'accuse le despotisme impérial d'avoir été la cause. Et encore, si du moins Napoléon avait voulu se sauver par le Peuple , l'armée autrichienne , fuyant en désordre après la bataille de Montereau, ne serait pas sortie de notre terre ; mais il préféra braver tous les dangers de l'invasion et de la trahison , plutôt que d'enflammer Fen-

thôusiasme populaire. Vous avez donc , Messieurs du National, falsifié l'histoire pour nous embastiller, quand vous avez soutenu que c'est le défaut de f or tiftVa lions qui a perdu la France en \ 81 4 : non , c'est la passion de Napoléon pour le despotisme, c'est son horreur pour la démocratie , ce sont ses innombrables fautes politiques, qui ont perdu la Patrie 1 — Je reprends mon récit.

Oh 1 que nous étions loin tous d'être alors ce que nous sommes aujourd'hui 1 J'aurais, comme la France entière, toléré les Bourbons, s'ils avaient ramené la liberté avec la paix ; mais j'applaudis au 20 mars, par haine contre l'ancien régime et contre l'influence étrangère, non par amour pour Napoléon. Je m'enrôlai daas Ta garde nationale ; je devins l'un des fondateurs et des directeurs de la Fédération Bourguignone L'acte additionnel me désespéra pour la liberté , et néanmoins, Waterloo m'arracha des larmes pour l'indépendance.

Enregistrez-le , ce fut mon second désagrément.

Quelle époque de douleur et de honte ! Ah la Bourgogne, comme la France, n'aura pas besoin de vos fortifications de Paris pour se lever en masse contre une nouvelle invasion, si la trahison ne paralyse pas le patriotisme ! — Nous vîmes un vieux grenadier de la garde, revenant de cet horrible Waterloo, offrir une pièce de cinq francs et son fusil à un berger, en le conjurant de lui donner la mort; puis, sur son refus, les offrir à un autre ; et sur son refus encore, le tuer lui-même, jxxur être pris sur place, jugé, condamné, et délivré .par la hache de l'échafaud d'une vie que le triomphe des Bourbons et de l'Etranger lui rendaient insupportable! — Nous vimes quatorze soldats de différents corps, de ces généreux défenseurs de la patrie que les "Bourbonniens appelaient les brigands de la Loire, rapportant l'un sa trompette, d'autres leurs sabres, cinq ou six des fusils , préférer se faire tuer plutôt que de se laisser désarmer, traverser la ville eu sonnant fa charge, passer intrépidement devant les postes de la garde royaliste, répondre à ses cris de vive le Roi par le cri de vive

l'Empereur, riposter à ses coups de fusils par des eoups de fusil, et sortir fièrement en ne laissant à ce nouveau genre d'ennemis que deux prisonniers que leurs anciennes blessures retardaient dans leur marche.

J'eus aussi mon combat et ma blessure. Pendant que les avocats patriotes étaient en fuite , ou cachés, ou en prison, les avocats royalistes, qui n'étaient qu'en minorité, renouvelèrent le Conseil de discipline et sélirent eux-mêmes pour le composer. Puis, armés d'un despotique décret impérial, ils citèrent devant eux tous leurs principaux adversaires politiques ou professionnels. On me fit l'honneur de m 'appeler le premier. Je contestai avec fermeté la compétence du Conseil en matière politique; mais le Conseil rendit l'arrêt suivant (22 novembre \ *M 5) :

« Considérant que M.Cabet a arboré le signe de la révolte contre l'autorité légitime (avant le 20 mars) dans un temps où le souverain donnait encore des lois à la France; qu'il a fait partie de ces Comités désorganisateurs de tordre social; qu'il a usé de son influence sur l 'esprit de plusieurs de ses jeunes confrères pour leur inculquer ses principes subversifs de la morale publique. — Considérant que, loin de chercher à diminuer ses torts par un repentir qui à la vérité aurait été tardif, M- Cabet s'est présenté au Conseil en soutenant des principes contraires à ceux qui sont généralement reconnus par les gens de bien ; que Y assurance avec laquelle il a présenté ses moyens incompatibles avec l'honneur rend sa conduite encore plus repréhensible, et donne peu d espérances dun retour à des idées plus saines. »

« M. Cabet demeure interdit pour trois mois de sa profession d'avocat. »

Voilà le troisième désagrément que vous pouvez enregistrer, Messieurs du National, ou plutôt n'enregistrez plus; car vous en verrez d'autres en trop grand nombre. —Avouez du moins que je ne cherche pas à faire ma cour aux légitimistes, en publiant les considérants de cet arrêt! Avouez aussi que mes ennemis politiques, qui me connaissaient bien, ne me croyaient pas susceptible de variations politiques !

Plusieurs de mes camarades demandèrent à partager

mon sort; et moi je me fais gloire d'une persécution qui signala le commencement de ma patriotique carrière, qui frappa les douze ou quinze principaux avocats patriotes, et que j'eus l'honneur de partager avec le vénérable Doyen Vroudhon et le célèbre Jacotot, (membre de la Chambre des Représentants, alors réfugié en Belgique), tous deux interdits, pendant leur absence, par leurs propres élèves.

Par suite, le Recteur de l'Académie refusa de me délivrer mon diplôme de Docteur en droit, qui du reste m'était inutile, car je ne pouvais plus avoir l'espérance d'être jamais admis au professorat.

Ce fut alors que furent traduits devant la cour d'assises les deux soldats dont j'ai parlé tout-à-l'heure, et 40 ou 42 citoyens accusés d'être leurs complices, parmi lesquels se trouvait un Huissier de la Cour, démocrate , qu'on accusait d'avoir fait une conspiration, d'être allé au-devant des 4 5 soldats, de les avoir excités à faire feu sur la garde nationale, et (l avoir provoqué le Peuple à l'insurrection. La Noblesse voulait sa tète parce qu'on le signalait commcrhomme le plus dangereux et comme nyaut tenu des propos sanguinaires contre les nobles et les prêtres. Le danger qui le menaçait était immense , dans un moment de réaction et devant un jury composé d'émigrés ou d' ultra-royalistes. — Son lils vint me conjurer de le défendre. Je refusai, parce que j'étais interdit et parce que mes opinions devaient être plus nuisibles quç favorables à sa défense. Le jeune homme revint, redoubla ses instances, et me conjura de défendre son père comme ami t puisque mon interdiction m'empêchait de le défendre comme avocat ... Me déclarer, moi interdit, l'ami d'un homme que je connaissais à peine, d'un homme poursuivi par une sorte d'exécration... I N'importe! la profession d'avocat n'était pas pour moi de l'avocasserie ; elle n'était la plus belle à mes yeux que parce qu'elle exige du dévouement à la défense du faible et de l'opprimé : je consentis donc ; et je parus à la barre, comme awttdu principal accusé,

en habit bourgeois, au milieu de 40 ou \2 avocats royalistes en robes. — Les Bourbonnicns, irrités et furieux de ce qu'ils appelaient mon audace et ma bravade, vinrent en masse pour me siffler: mais je fus assez heureux pour ne leur en pas fournir l'occasion, pour sauver la tete de mon client et par suite celles de tous les autres, et pour iutéresser le jury à tel point que Je

vous le dirai tout-à-l'heure.

Peu après , je défendis un Notaire, patriote, maire pendant les Cent-Jours , poursuivi par la haine d'un triumvirat royaliste, accusé d'avoir montre aux paysans, à travers les trous d'un tamis, une cocarde tricolore dans une étoile. Je le fis acquitter sur ce point. Mais, comme on voulait absolument le perdre, il fut condamné à un an de prison, en vertu d'une loi cou Ire la cocarde blanche , pour avoir porté la cocarde tricolore, que des milliers de citoyens avaient notoirement et impunément portée comme lui...

Après les assassinats de Brune, de llamel, etc., et les meurtres judiciaires de Ney, Labédoyère, Mouton-Duvernet, etc., un ministre (je ne sais lequel ) proposa, pour rétabli r partout 1 ordre par la terreur, de poursuivre les sept principaux fonctionnaires des Cent-Jours dans chaque département. On voulut commencer l'application de ce large et terrible système par le département de la Cote-d'Or, parce que la force du parti réacteur, bien organisé en comité, à la tète duquel se trouvait le gouverneur-général favori du comte d'Artois, donnait là peut-être plus de chances de succès que partout ailleurs , et parce que la révolte générale de ce département, dès le 45 mars, jour de l'entrée du maréchal Ney avec le drapeau et la cocarde tricolores , y présentait un choix facile pour y trouver sept victimes. — Le Général Vaux, nommé par Napoléon commandant de la division (l'homme le plus populaire du département), Vex préfet, rex-mairc (llcmoux), lex-reeeveur-général (beau-frère du duc de Bassano), etc., etc., lurent traduits, eu juin

4846, devant la cour d'assises et devant un jury ultràroyaliste, comme coupables de conspiration pour ramener l'empereur, de complicité avec lui, de révolte, etc. On sent l'immense gravité de l'affaire ! Et tout reposait sur la tête du Général : acquitté, son acquittement entraînait nécessairement celui de tous ses co-accusés ; condamné, sa condamnation entraînait certainement celle de plusieurs autres. ... Et le jugement de la Côte-d'Or allait peut-être faire planche pour tous les autres départements, ouvrir ou fermer un système de sang et de terreur.— Tous les accusés, à l'exception du Général, cédant aux supplications de leurs familles, choisirent des défenseurs royalistes pour se rendre favorables des jurés royalistes ; le Général seul voulut un avocat patriote. Qui choisir? Sur l'indication de l'ex-premier président et de l'exprocureur-général , j'eus le périlleux honneur de ce choix.... Je parus donc encore, seul avocat patriote, au milieu d'une nuée d'avocats royalistes.... Et tandis que ceux-ci avouaient tous les faits en les déclarant sacrilèges , et se bornaient à demander grâce pour leurs clients, aveuglés, entraînés , privés de leur raison par la violence de la tempête , je défendis seul les principes sans rompre d'une semelle ; je soutins que le Ao mars à Dijon , après la fuite de toutes les autorités royales, après Ventrée triomphante du maréchal Ney au nom de l'empereur , était absolument la même chose que le 20 mars à Paris , reconnu légitime après la retraite de Louis XV1I1 et l'entrée de Napoléon. J'interpellai personnellement tous les adversaires. Je dis à la garde nationale, au conseil municipal, aux témoins, aux jurés, à la cour, au premier président lui-même, que, si le Général était coupable, tous et la population entière étaient criminels avec lui, mais que tous étaient évidemment innocents et que le Général ne l'était pas moins qu'eux. J'arrachai des larmes à l'auditoire, aux jurés,

aux magistrats, aux gendarmes eux-mêmes Tu fin,

j'eus le bonheur de contribue ' \ Tac jnille u Mii 1<> l »;is. Ce fut un bon jour pour mon pays, un beau j >nr [>our moi! Oupeutm'insulter, mecalomnier, m'emprisonne!*

ou m'exiler; tant qu'on ne me tuera pas, il est dessouvenirs qui me soutiendront tou jours au milieu des persécutions, et que ne connaissent pas les persécuteurs dans leurs palais et leurs grandeurs.

De ce moment, mes camarades me disaient : lu seras U député delà Côte-d' Or \

Ce fut alors que je vins à Paris pour y travailler dans le cabinet d'un avocat à la cour de cassation ( M. Guichard), afin de connaître les règles particulières à cette cour, généralement inconnues aux avocats des cours départementales.

Rentré à Dijon en !S4 7, j'y défendis le Notaire que j'avais défendu, qui avait été condamné à un an de prison pour avoir porté la cocarde tricolore avant le 20 mars, et qu'on voulait destituer comme indigne, à cause de cette condamnation politique. Je lui sauvai la destitution.

Peu de temps après , je défendis ce même Notaire cl trois autres citoyens , tous accusés d'assassinat et de vol sur la personne d'une vieille dame, habitant l'ancien château de l'endroit, tous dénoncés par un jeune homme, sur lequel on avait trouvé la montre de la dame , qui disait l'avoir reçue d'eux pour garder le silence au moment où il les avait surpris sortant delà maison où ils venaient de commettre l'assassinat et le vol , et qui se trouvait accusé avec eux comme receleur. — L'affaire devint politique par trois raisons : \° parce que tout le parti royaliste désirait la condamnation du Notaire, ex-maire des Cent-Jours, parent du général Vaux; 2o parce que ce parti croyait par là déshonorer tout le parti patriote, en condamnant l'un des siens comme assassin et voleur ; 5° parce que le public soupçonnait que l'assassinat et le vol avaient été commis pùr le jeune homme à l'instigation d'un royaliste, le Juge de paix, et que le parti royaliste voulait à tout prix perdre ce qu'il appelait un jacobin pour sauver e< qu'il appelait un homme de bien. —

Tout ce qu'on peut imaginer d'intrigues , de manœuvres , de prévarications même de la part des magistrats instructeurs pour perdre un innocent et sauver un coupable, fut épuisé dans ce procès vraiment extraordinaire. Jamais peut-être l'innocence ne fut exposée à plus de périls! L'opinion publique était|tellement égarée, par des mensonges de toute espèce, que personne ne doutait de la culpabilitédu Notaireet de ses trois prétendus complices. L'un des partis était triomphant, l'autre attéré, et mes amis ne pouvaient concevoir que je me fusse chargé d'une défense qui devait déshonorer mon caractère. Mais je n'avais accepté la défense de ces quatre accusés qu'après avoir acquis la conviction la plus inébranlable qu'ils étaient complètement innocents; que leur dénonciateur, assis à coté d'eux, était l'assassin ; que le Juge depaix{(\m avait le plus grand intérêt à la mort de sa victime ) était l'instigateur de l'assassinat ; que les deux autres principales autorités du pays formaient un triumvirat pour le sauver; et que la plus effroyable conspiration était traînée pour assassiner des innocents. Je vis le danger pour eux et pour moi ; je sentis qu'il fallait nie dévouer aux plus redoutables haines — Mais on se jette bien dans les flammes ou dans les ilôts pour sauver son semblable !.... Je m'y jetterais!.... Avocat, hésiterais- je à me dévouer pour arracher l'innocence à Pécha faud?.... Je n'hésitai pas un moment, j'acceptai avec transport la mission, sainte à mes yeux, d'éclairer l'opinion, de guider la justice, de protéger la faiblesse, de désarmer l'iniquité puissante ; je bravai le péril avec un délicieux sentiment de plaisir; je m'enivrai d'avance du bonheur de lutter seul contre tous et de triompher. Ah! quelle est belle la profession d'avocat! quelle est noble, quelle est grande, quand on en comprend bien tous les devoirs ! Quelle était magniûque ma position dans cette défense, comme dans celle du général Vaux, moi luttant seul contre le Pou voir et contre un Parti... Mais où vais-je m'égarer! Pardon, Messieurs du National; je voulais vous montrer que la seule carrière qui lixait mon ambition était celle où I on se dévoue pour défendre les

malheureux, et où Ton recueille des bénédictions et des jouissances qu'on ne trouve pas dans la carrière des honneurs et du pouvoir... Malheureusement pour moi, un travail prolongé dans la nuit pendant deux mois, l'agitation d'esprit, l'exaltation morale , la neige jusqu'aux genoux et la bise dans les yeux pendant plusieurs heures pour vérifier les localités , me causèrent un nouveau désagrément qui vint m arrêter dans ma carrière ; la veille de l'ouverture des débats , je me levai presque aveugle !

C'était quelques jours après le meurtre du duc de Berry, dans le moment d'une nouvelle réaction terrible. Je demandai donc vainement la remise de l'affaire à la session suivante: comme le jury était bien composé pour la condamnation, on refusa tout ajournement. — Les débats durèrent \ 4 jours, avec 500 témoins. — J'y assistai jusqu'à la fin, sans distinguer personne, ni témoins, ni jurés, ni juges, sans pouvoir lire ou écrire un mot, soutenu par le même courage qui donne à la mère malade la force de passer les jours et les nuits près du berceau deson enfant moribond. Soupçonneux dès cette époque, comme vous me reprochez , messieurs du National, de l'être envers vous aujourd'hui , j'accusai formellement le dénonciateur d'être l'assassin, afin de démontrer plus manifestement l'innocence de mes clients ; et mon accusation fut si pressante que deux fois (il l'avoua depuis) il fut sur le point de s'avouer coupable. Enfin, le triomphe fut complet : mes quatre accusés furent, à l'unanimité, déclarés innocents et portés sur les bras du Peuple ; le dénonciateur fut déclaré coupable et condamné à mort, moins odieux aux jurés pour avoir recelé la montre (avec cette circonstance aggravante qu'il savait que le vol provenait d'un assassinat) que pour s'être efforcé si longtemps de faire périr des innocents. Immédiatement après la prononciation de son arrêt, le condamné avoua publiquement qu'il était l'assassin, proclama l'innocence des acquittés, leur demanda pardon, et déclara que le Juge

de paix, que j'avais soupçonné avec tout le public était l'instigateur de l'assassinat et de la fausse dénonciation. — Si le procès avait été jugé à Paris, ou si les journaux s étaient occupés alors des départements comme ils s'en occupent aujourd'hui, ii est peu d'avocats dont le nom aurait eu plus de retentissement que le mien. Et je vous dis tout cela , Messieurs du National , pour que vous soyez moins étonnés que j'aie pu être nommé Vrocureurgénéral en 4830.

Cependant, outre ma cécité presque complète, de nouveaux désagréments m'attendaient. L'opinion publique demandait à grands cris l'arrestation et le jugement du Juge de paix et de plusieurs magistrats prévaricateurs, tandis qu'on voulait à tout prix les sauver. Pour imposer silence à l'opinion, on résolut de m'écraser ; et voici le prétexte qu'on choisit.

Pendant les débats, j'avais publié et distribué à la Cour et aux jurés un mémoire intitulé : Âppelau tribunal de f opinion publique, dans lequel j'exposais que l'accusation d'assassinat contre le Notaire était, comme sa condamnation à un an de prison et sa poursuite en destitution, l'effet de la haine politique du Juge de paix , du triumvirat et de quelques magistrats royalistes. Ce mémoire fut généralement dévoré comme l'expression de la vérité ; et si le Juge de paix et les triumvirs, principaux témoins à charge dans l'affaire, avaient osé se plaindre et nf attaquer, je les aurais convaincus d'une inimitiémortelle par le témoignage de plus de 400 des témoins apposés aux débats: mais ils firent comme vous, Messieurs du National ; ils gardèrent le silence devant la Cour d'assises où je pouvais les confondre, et me poursuivirent en diffamation, après l'arrêt, devant le tribunal correctionnel composé de magistrats que j'avais accusés de partialité et de prévarication !

Ainsi attaqué , je me traduisis devant le Conseil de discipline, et lui demandai de méjuger en lui soumettant toutes les pièces. Il déclara que non sculeiiicfit je n'avais pas manqué à mes devoirs d'avocat mais que ,

vu les circonstances notoires du procès, je m'étais honoré par mon courage et mon dévoûment.

Ce fut en vain, néanmoins, que je soutins que le tribunal correctionnel était incompétent pour juger un » mémoire contre des témoins, parce que la Cour d'assises devant laquelle les témoins et le mémoire avaient paru élait seule capable de juger si nies imputations étaient vraies ou fausses, utiles ou inutiles à la défense : je fus condamné, le \ 5 mai 4820, à 50 francs de dommages-intérêts. Le scandale fut nraud : une sérénade

Kl « »

pour moi , un charivari pour d'autres , manifestèrent I indignation publique.

Je me pourvus en cassation, vins à Paris, et présentai moi-même les faits du procès. Nicod me défendit ensuite : mais toute sa logique et tout son talent ne purent rien sur l'esprit d'un président (Barris) et de magistrats notoirement dévoués aloi\s à la Restauration. La pourvoi fut rejeté par un arrêt de parti, et la colère ministérielle n'attendait que cet arrêt pour me procurer un nouveau désagrément. Vous allez voir.

L'impunité du Juyedepaix et ma condamnation révoltaient lout le monde ; ce n'étaient que des cris contre le scandale, à tel point que la députationde la Cote-d'Or ( MM Chauveliu , Hernoux , Cauniartih ) ne purent se dispenser de faire une démarche auprès du président du Conseil (M. de Richelieu), pour lui faire sentir que l'intérêt du Gouvernement et de la magistrature exigeait le jugement solennel du Juge de paix. Mais il aurait fallu poursuivre des magistrats prévaricateurs, et le gouvernement préféra de nouveaux coups de vigueur et d'autorité pour imposer silence à l'opinion ainsi qu'à moi. En conséquence, le Garde-des-Scaux (M. de Serre) décida (le 46 janvier 4824), seul , sans entendre personne : \ © que la décision du Conseil de discipline en ma faveur ( voyez p. 45; serait biffée sur ses registres ; 2° que le bâtonnier serait censure par la Cour; 5° que je serais interdit pendant un an,.,. Eu voilà de l'arbitraire , de

la brutalité , de la persécution, du désagrément]... . Et j'étais toujours presque aveugle ! . . . .

Encore deux mots, curieux, pour terminer sur ce long épisode. L'impunité enhardit tellement le Juge de paix qu'il commit quatre ou cinq cents vols et faux en écriture publique , au préjudice des justiciables et du trésor. Convaincu, pris la main dans le sac» avouant à genoux et en larmes , c'étaient enfin le carcan, les galères Mais le procès en faux allait inévitablement ramener l'accusation d'assassinat et la plainte contre les juges prévaricateurs.... Quel triomphe pour moi , tant persécuté pour mon dévoûment à combattre le com plice de l'assassin, et ses protecteurs î . . Quel démenti pour le ministre! On devine bien que le Gouvernement couronna tant d'iniquités en étouffant l'affaire : on se contenta d'accepter la démission du Juge de paix, qui put ainsi jouir en paix de sa fortune. . . Mais, en août K 850, secrétaire intime de Dupont de l'Eure, je trouvai, dans les cartons du ministère de la justice, toute la correspondance du procureur-général et de l'ancien ministre, expliquant les faux, les accusations d'assassinat, la nécessité de l'impunité, et la nécessité de m'écraser pour m' imposer silence!!!

Ce fut alors que , forcé par ma vue presque perdue , de suspendre toute espèce de travail , ( pendant près de cinq ans ), je me fixai à Paris , après avoir habité longtemps une maison de santé à St-Cloud. — Je me liai intimement avec Ntcod, qui m'honora de son amitié , avec qui je travaillai quelque temps, en me faisant lire des pièces et en dictant ensuite. — Je me liai plus étroitement encore (par l'intermédiaire de Prieur delà Côte-d'Or, l'ancien collègue de Carnot au Comité de salut pu-blic), avec Manuel, dont tous les sentiments étaient les miens, qui me parut le patriote le plus complet, et qui m'honora de sa confiance la plus entière.

Toute la France conspirait alors... J'étais entré dans. la Charbonnerie , qui comptait les patriotes les plus mar-

quant*, beaucoup de députés (Lafayette père et fils, Manuel , Dupont de l'Eure , Ka»clin , d'Argenson , Corcelle, Audry de Puiraveaux , Beauséjour, général Taraire. etc.), des généraux, des colonels (Berton, Favier, Dentzel, Chatry-Lafosse, etc.), des magistrats (deSchonen, etc.), les principaux avocats (Mauguin, Mérilhou , O.-Barrot , Barthe , Isambert , Plougoulm, Boinvilliers, Renouard, je crois), une foule de citoyens qui , depuis , occupèrent des postes éminents , (Cousin, Bérenger de la Drôme , Jollivet, Bernard, Dubois de la Loire-Inférieure , etc. )

Dans un congrès clandestin composé des commissaires d'un grand grand nombre de départements , je fus élu membre de la Vente Suprême ou Comité Directeur, composé de \2 membres , dont M. de Schonen et moi étions les seuls qui ne fussent pas de la Chambre des Députés. Ce fut alors que je me liai avec M. Dupont de l'Eure.

Là , plus d une fois , je risquai ma tête, notamment dans un voyage hJoigny , (d'où j'emportai mon portemanteau en passant avec assurance à travers la gendarmerie qui cherchait dans la même maison l'un de mes compagnons (Dugied); puis, dans un voyage à Dijon (d'où, apprenant le projet d'insurrection àliedfort, et craignant qu'un homme que je soupçonnais de trahison et qui l'avoua plus tard, n'entraînât mes compatriotes à leur perte, je retournai précipitamment à Paris, pour revenir aussitôt, en bravant le danger presque inévitable d'être arrêté); puis à Lyon, quelques jours avant la prise de Cadix.

Après cet événement , la Charbonnerie ne fit que languir et s'éteignit insensiblement. — Je me fis inscrire au barreau de Paris ; et je défendis M. D... accusé pour une brochure contre la trahison et contre les traîtres. — Mais , m;i vue me refusant absolument l'exercice de ma profession chérie, forcé, à mon extrême regret, de renoncer à la plaidoirie , je m'associai avec l'un des avocats les plus riches et les plus estimés , pour fonder

un grand établissement de consultation et de correspondance, dans lequel je pourrais utiliser mes études, dans lequel s'intéressèrent, par amitié pour nous, les principaux avocats et beaucoup de Députés. Bientôt, nous fondâmes une succursale à Londres , en nous associant un proscrit, ami de Thomas, recommandé par lui, qui devait résider en Angleterre , tandis que je devais aller alternativement de l'un à l'autre pays. J'avais 42,000 fr. d'émoluments. Mais des événements imprévus, des bruits de guerre avec les Anglais, surtout la crainte de compromettre , moi sans fortune , celle de mon ami , me déterminèrent à proposer la dissolution de notre établissement et à renoncer à une magnifique position , pour recommencer une carrière que ma santé peflrdue rendait infiniment difficile.

J'avais courageusement entrepris un long et important travail , V analyse et Vesprit de nos diverses constitutions et de nos codes , et j'allais l'achever , quand éclata la Révolution.

Avant d'aller plus loin , deux mots encore sor la Charbonnerie et sur l'état des partis alors ; car c'est maintenant que vous allez commencer vos foudroyantes attaques , Messieurs du National , et il faudra bien que je me défende, que je me justifie, que je me fasse excuser et amnistier, si l'énormité de mon crime ne rend pas la chose impossible. Veuillez donc m'écouter patiemment !

La Charbonnerie était une conspiration militaire et bourgeoise , nullement populaire; très peu d'ouvriers s'y trouvaient; et le Peuple était infiniment moins instruit qu'aujourd'hui, moins familier avec la politique. — Cette Charbonnerie était une conspiration pour renverser, sans principes arrêtés pour le remplacement. Aussi , l'on trouvait quatre partis parmi les Carbonari , des Républicains, des Napoléonistes, des Orléanistes et des Constitutionnels ou Nationaux , qui voulaient une assemblée constituante ou nationale , .pour choisir la constitution et le gouvernement. — Lafayette était à la tête des Ré-

Jjublieains exclusifs pu intolérants qui voulaient imposer à République ; Manuel était le chef de ceux (et j étais de ce nombre) qui désiraient une République, mais qui la voulaient établie par une Représentation nationale , sans admettre d'ailleurs ni repousser soit Napoléon II , soit le duc d'Orléans. — Je regarde la mort de Manuel comme le plus grand malheur qui soit alors arrivé. Il connaissait bien le duc , qui avait dit un jour en sa présence : « Je suis libéral ; néanmoins, si j'arrive au pou-

« voir, prenez vos garanties ! Autrement, tant pis

« pour vous ! » II avait refusé d'être son conseil , pour conserver son indépendance (ce n'est qu'après son refus que M. Dupin avait été choisi) ; et je suis convaincu que s'il avait existé , il aurait exigé la convocation d'une assemblée nationale. Lafayetle, Laffitte, Bérenger, ralliés autour de lui , auraient été beaucoup plus fermes et beaucoup plus utiles, et la vertu de Dupontde l'Eure aurait été cent fois plus fructueuse pour le pays, tandis que les Talleyrand , les Guizot , les Dupin , les Sébastiani , les 0. Barrot , les Mérilhou , etc. , n'auraient pas osé lutter contre lui 1 Un seul homme, et cet homme était Manuel (prudent, habile, éclairé, scrutateur, connaissant parfaitement les vices des personnages d'alors, prévoyant , simple dans ses goûts , sans vanité puérile , sans ambition personnelle, tête froide et calme, cœur généreux et chaud , aussi ferme qu'intrépide , pas plus séductible que corruptible , capable de tirer le sabre et de monter à cheval.... ah ! que je l'aimais , que je l'ai regretté, Manuel...! ) ce seul homme, dis-je, pouvait cîanger toutes les proportions entre les partis , toutes les combinaisons, tout... Thiers, par exemple, n'aurait été qu'un bien petit garçon à côté de Manuel...! Et à rnôtel-dc-Ville , dans la Chambre, au Palais-Royal , bien d'autres hommes auraient eu devant lui , les uns plus de courage, les autres moins d'audace...! — Mais Manuel n'étant plus , la Charbonnerie étant dissoute, le parti d'Orléans s'était grossi et organisé. De Schonen , 0. Barrot, Mérilhou , Barthe , Bérenger surtout , à ce

qu'il parait , s'y étaient ralliés et travaillaient pour lui.

Il parait aussi que plusieurs des confidents de Lafayette, influents sur son esprit (Notamment MM. Carbonnel et Joubert) , étaient secrètement dévoués à ce parti.

Républicains, Constitutionnels, Orléanistes, Napoléonistes, tous prirent part au combat, avec la même ardeur et le même courage, et triomphèrent ensemble ; le républicain Guinard, par exemple, et V ancien républicain Joubert, devenu Orléaniste, partirent ensemble de la cour Dauphine à la tête d'une petite troupe armée et entrèrent ensemble aux Tuileries : mais les Orléanistes seuls, se trouvant organisés ou s'organisant subitement, se trouvèrent eu mesure de s'emparer de la victoire.

Si Lafayette, à l'Hôtel-de-Ville, avait voulu proclamer la République, ou du moins exiger la convov ation d'une assemblée nationale, ou stipuler des garanties, il le pouvait; car il avait la confiance absolue des combattants, de la jeunesse et du Peuple ; il était réellement dictateur; et s'il avait pris formellement la dictature pour organiser une constitution républicaine, / le Peuple aurait applaudi avec transport. Les Républicains de la Charboonerie, qui l'avaient vu Républicain exclusif et intolérant, ne pouvaient douter qu'il ne proclamât la République.

Mais les Orléanistes l'entourèrent; d'anciens républicains exaltés, qui faisaient défection, le séquestrèrent pour ainsi dire, et se placèrent en sentinelles à sa porte, pour le soustraire aux Républicains fidèles, tandis que le maréchal Gérard, O.-Barrot, son fils George, le déterminèrent à accepter le Duc pour lieutenant-général et pour Roi, sans assemblée nouvelle et sans garantie.

De ce moment tout fut décidé, irrévocablement décidé; car tout se prononça pour le Duc, Lafayette et son état-major composé de républicains défectionnaires ou entraînés, la Commission municipale (de Schonen, Lobeau, C. Perrier, Mauguin, Audry de Puyraveau), ses secrétaires (O.-Barrot, Mérilhou, Barthe, Plougoulm, etc.), Laffitte et les Députés, Talleyrand et les Pairs, Arago et Bérenger, toutes les notabilités, les journaux

de l'Opposition (le National, le Constitutionnel , le Courrier Français, le Commerce, etc.), la Garde Nationale, enfin la plus grande partie du Peuple, parmi lequel où répandait 7 à 800,000 francs pour crier et courir au Palais-Royal, tandis que le reste laissait faire, ébloui^ fasciné, entraîné par Lafayette, Laffitte, Benjamin Cona* tant, etc., qui possédaient toute sa confiance.

Dans cette situation, que pouvaient faire les Républicains fidèles, qui se trouvaient très peu nombreux, sans notabilité, sans aucune influence, sans aucun moyen d'action sur le Peuple, dans le désordre et la désorganisation d une armée qui vient d'être trahie par son Général et tous ses Officiers, et qu'une surprise a jetée dans une complète déroute? Ils ne pouvaient plus rien fuLa, plus rien entreprendre. — Ils en eurent l'idée cependant, ne consultant que leurs convictions, leuis répugnances et leur courage : mais ils reconnurent aussitôt leur complète impuissance, et vireut bien que, s'ils avaient voulu recommencer l'insurrection, lesOrléar nistes organisés, Lafayette et les Républicains défectionnaires, la Garde Nationale et partie du Peuple (l'autre partie restant indifférente et spectatrice immobile), les auraient exterminés, comme ils Font fait si souvent depuis. Car enfin, il ne faut pas fermer les yeux à la lumière; il ne faut pas confondre 4850 avec J 844 , comparer le Peuple, les opinions, les sentiments d alors au Peuple, . aux opinions, aux sentiments d'aujourd'hui, juger les actes et les possibilités du passé par les possibilités du présent...! Bien des loups se présentaient alors sous des habits de bergers, et personne ne parlait de bastil-r les,.Jl! — Je reviens au 27 juillet. * 4 »;^<

Mes mauvais yeux ne me permirent pas de prendre un fusil , dont ma vue n'aurait pas aperçu le point de mire; mais tout va que je pouvais faire , je le fis. Je devins membre, dès le premier jour, de la première municipalité insurrectionnelle remplaçant la onziènie mairie, avec Népomucène Lemercier , Renoua rd , Cousin ( quj me disait ; « Il n'y, a que vous et ipoifle révolutionnaires

ici » . etc. ; je dirigeai la construction des barricade» dans le quartier de l'Odéon , et je mis mon nom au bas des proclamation* placardées qui, en cas de défaite, com* promettaient nos tètes bien aussi certainement au tnoins que les combattants compromettaient les leurs dans la roe.

Ce ne fut que dans la soirée du 50 que je pus voir Mauguin , à l'Hôtel-de-Ville. « Soyez tranquille , me At-il , nous organisons 20 bataillons populaires , avec une solde de 2 fr. par jour. » Ces mots me suffirent ; je croyais tout garanti par là ; et quand j'appris que le projet avait été presqu'anssitôt abandonné , je crus tout compromis.

Pendant les quatre siècles des 27, 28, 29et 50, j'avais été tellement absorbé dans les travaux de notre localité que j'ignorais tout ce qui se passait au-delà de notre quartier barricadé, et que je n'avais pas mètne pu rentrer une seule fois chez moi pour dissiper de mortelles inquiétudes, ni me jeter sur un lit. Même le 50, même le 54 , je fus encore cloué sur place et ne connus rien, parce qu'on nous faisait craindre que la garde royale, qui était à Saint-Cloud et à Sèvres, ne lit sa jonction , vers les barrières du Mont-Parnasse et d'Enfer , avec les Suisses arrivant d'Orléans et l'artillerie venant de Vincennes, pour rentrer par le faubourg Saint-Germain et marcher sui 4 l'Hôtel-de-ville. — Ce ne fut que le 54 au soir que nous n'eûmes plus aucune alarme.

On dit (car que ne va-t-on pas dire de moi , autour de vous, depuis que vous m'attaquez en remontant jusqu'aux trois jours ! Comme on va éplucher mes opinions et ma vie ! ) on dit qu'à l'Hôtel -de-vil le j'ai détourné un pistolet que quelqu'un ( un des vôtres probablement ) allait tirer sur le duc d'Orléans. - — Non, je ne sais ni qui, ni si quelqu'un, a montré et dirigé un pistolet; je n'ai vu personne; je n'étais pas môme à 1 Uôtel-de*- Ville; je ne me suis trouvé nulle part sur le passage du duc.

Il est vrai que j'ai vo, apràs le 4 er août, cbez moi ou

chez lui, un citoyen qui était très irrité contre tous les Bourbons, qui parlait de dévouaient , de coup de fusil et de mort, et qui était bien capable de frapper te lieutenant-général du royaume; il est vrai que je le détournai de ces idées ; et, vous en direz ce que vous vou- ^ drez , Messieurs du National , quoique j'aie été bieu persécuté et bien menacé dans mon existence, je oe m'en repends pas, parce que je ne consulte jamais que l'intérêt du pays, et parce que je doute très fort qu'un meurtre n'ait pas été plus nuisible qu'utile. Eu quelles mains, en effet , serions-nous tombés !■ Si la République avait été troublée, avec quels avantages ses ennemis ne l'auraient-ils pas attaquée en disant : « Àb ce nous avions le duc d'Orléans, un patriote de 4789, « un soldat de Jenmapes et de Valmy , un si bon père «de famille , un roi citoyen, un monarque répu M if- « cain ! ! Si la République avait succombé, on aurait dit que la nouvelle expérience était décisive, et c'en était fait d'elle pour un siècle peut-être; tandis que c'est une Monarchie populaire, entourée d'institutions répubU** caines qui fait son expérience avec toutes les circonstances qui semblaient propres à la faire réussir.

Quant à mes sentiments d'alors , j'aurais préféré la République : mais, je l'avoue, je me serais bien contenté de voir une Monarchie constitutionnelle démocratique , une Monarchie populaire entourée d'institutions républicaines. — Si j'avais été Lafayette, ou LaffiUe, ou Dupont de VEure, j'aurais peut-être demandé la République, et certainement je n'aurais consenti la Monarchie que constituée par une assemblée nationale : mais je n'étais rien, absolument sans influence, pas phis que vous, Messieurs du National ; et tout s'est fait sans moi, à mon insu, sans que j'aie pu rien empêcher, pendant «me j'étais encore dans la 41 e municipalité insurrectionnelle. — Quoique je n'eusse jamais ni vu ni connu le Duc, quoique je n'eusse pour lui pas plus de répulsidn que de prédilection , je fus désolé quand j'appris sa proclamation qui partait de la Charte, et sa nomination comme Lieutenant général du royaume au lieu d'ungou-

Yernement provisoire , et sa réception par La layette et par la Commission municipale à l'Hôtel - de— Vi 1 lo . mais que faire? Je demeurai bien convaincu qu'il fallait se résigner.

Cependant, le ~>1 au soir, les Républicains s 1 étaient réunis dans le salon de Lointier, avaient parlé d'insurrection et avaient préparé même une proclamation, mais s'étaient séparés sans rien conclure , en se donnant rendez-vous pour le lendemain matin à huit heures. I n de mes amis , qui s'y trouvait , m'engagea à m 'y rendre. — Le 4 er août donc, sans avoir vu personne, je me rendis chez Lointier. N'y trouvant que quelques individus inconnus , je sortis un moment et rencontrai par hasard Mauguin. « Où allez-vous ? lui dis-je. — Au Part lais-Royal : venez avec moi. — Je le veux bien. » — J'étais curieux de juger par moi-même , surtout avant la discussion qui allait s'ouvrir. — Le Duc résuma sa politique par ces deux mots : Monarchie républicaine. Je lui dis ( au grand étonnement de mon compagnon) que, s'il voulait entendre la vérité , je lui dirais que le plus grand danger pour lui était de donner sa confiance à Talleyrand, Dupin et Sèbastiani.

Quelques minutes après, je retournai chez Lointier; je racontai ma visite ; j'exposai mon opinion contre la possibilité et l'utilité d'une nouvelle tentative insurrectionnelle ; et je déclarai ce que je croyais , que le seul remède pour les patriotes était de se rallier , de s'associer , de se réorganiser. — Après une discussion assez vive, on se sépara paisiblement, et Ton rédigea une espèce de programme qui , dans la journée | fut porté à THotel-de-Ville.

Je m'attachai alors à Dupont de l'Eure, au ministère de la justice , sans titre , comme ami dévoué ou comme secrétaire intime. — En arrivant , rencontrant Bérenger dans la grande salle qui précède le cabinet du ministre, vers la croisée à droite, je lui témoignai mon étonnement de ce. que la proclamation du Duc parlait de la -wrs jwi'b mil w: -aeirov. • . . , .

Digitiz^d by

Charte , et je fus bien plus étonné de voit* Berenger s'emporter contre mes objections ; je m'emportai de mon côté ; et nous nous serions peut-être brouillés , si le frère de Manuel , qui se trouvait là , ne nous eût apaisés.

Dés le matin du 5 août, effrayé de la tendance contrerévolutionnaire que j'apercevais, je risquai d'écrire au Duc la lettre suivante :

Page 1