VU DUC D'ORLÉANS
3aoôtl8S0.
Prince ,
Vous exprimer mon opinion sur la crise d'aujourd'hui , c'est sans doute une témérité. --• Cependant l'avis du plus obscur citoyen peut n'être pas inutile à ceux à qui la flatterie , l'intrigue et l'ambition s'efforcent ordinairement de cacher la vérité. — Tout dévoué à mon pays , désirant avant tout son bonheur, et, convaincu que vous pouvez assurer ou compromettre son salut , j'hésite d'autant moins a vous écrire que j'ai aussi la conviction que vous êtes trompé, et que l'erreur dans laquelle on vous entraîne peut être funeste à la patrie comme à vous. — Le peuple vient cte s'affranchir au prix de son sang; il a souffert des maux affreux; il a bravé d'effroyables catastrophes ; ses sacrifices et ses dangers ne peuvent être stériles ; H a voulu la liberté, il la veut, il doit l'avoir comme il l'a conquise, — Vainqueur, il a la conscience de sa force irrésistible ; il combattrait de nouveau s'il était nécessaire, et de nouveau il triompherait encore. — Vous ne pouvez vous le dissimuler , Princô, les terribles excès de la royauté , votre nom qui rappelle les derniers oppresseurs du pays , et même votre longue inaction qui , dit-on, n a cesse que trop tardivement , vous ont fait do nouveaux adner*- ^ aires. — Cependant, si vous reconnaissez formellement la souveraineté nationale , si vous n'arrivez au trône qu'en vertu d'une constitution délibérée par les représentants spéciaux de la Nation , approuvée par elle et jurée par vous , tous les citoyens, même lés républicains les plus ardents, se rallieront sincèrement et unani"menient autour de vous ; et, véritablement élu par la Nation la plus héroïque , la plus franche, la plus aimante , vous serez bientôt le plus respecté, le plus chéri, le plus puissant et le plus heureux des Monarques. Mais ces mêmes républicains , iidèies à la protestation des représentanis de 1815, veulent absolument ne reconnaître un Roi qu'autant qu'il aura accepté et juré une constitution délibérée par les représentants du pays et ratifiée par celui-ci. — Or, tandis qu'on vent une constitution délibérée , vous parlez de la Charte
idont l'origine est illégitime et frauduleuse , et dont les vices nom- >reux ont attiré sur la France seize ans de calamités). — En second lieu , le bruit se répand généralement que les députés actuels ( qui n'ont point été élus pour cet objet spécial et fondamental , et qui ne sont môme ni constitués ni complètement rassemblés) vont s'empresser de vous offrir la couronne, définitivement et sans consulter ta
Nation , comme si cos Députés voulaient obtenir vos faveurs par leur adulation, ou comme si, effrayés du danger de leur position, ils étaient impatients de tout sacrifier à leur sécurité personnelle. Cette précipitation et cette irrégularité ne paraissent nullement nécessaires, surtout si les vaincus ont abdiqué. — Je me rassure quand je considère que votre expérience, votre sagacité, vos discours et toute votre conduite passée inspiraient une grande confiance au prudent et patriote Manuel , quand je considère encore qu'aucune force humaine ne pourrait enchaîner aujourd'hui la liberté française. — Mais ceux qui ne vous connaissent aucunement , et qui se rappellent comment Bonaparte a abusé de la confiance nationale , comment le comte d'Artois a abusé de sa quulité de lieutenant-général du royaume, comment Louis XVIII , éludant sa promesse d'accepter la constitution de 1814, y a substitué une Charte octroyée, comment cette Charte a été cent fois violée par son auteur et par Charles X, et comment les rois de Naples, d'Espagne, de Portugal, etc., ont violé leurs serments ; tous ces citoyens, que tant de déceptions ont rendus soupçonneux et défiants, s'inquiètent, s'alarment, s'indignent et s'irritent; plus le dernier combat est récent, plus la victoire leur a coûté cher, plus la crainte d'en voir les fruits perdus entre les mains d'intrigants et d'ambitieux , excitent leur irritation contre vous et contre ceax dont ils accusent la lâche complaisance ou la perfide cupidité ; — et, quoi qu'on puisse vous en dire, cette irritation peut, j'en suis convaincu , amener à'affreuses convulsions. — Puissiezvous, Prince, repousser maintenant le pouvoir qu'on semble vouloir vous forcer à prendre! puissiez-vous n'accepter la couronne qu'après qu'une grande Assemblée nationale , spécialement élue , vous l'aurait offerte avec une nouvelle constitution ! Ce refus , vous gagnant tous les esprits et tous les cœurs , vous investissant provisoirement de toute la confiance et de toute l'autorité nécessaires, vous assurerait l'unanimité nationale, et préserverait notre belle patrie des nouveaux malheurs qui la menacent.
J'ai l'honneur, etc. Cabet, avocat.
Voilà ma lettre : je vous la livre , parce que je ne veux rieu cacher, parce que je ne l'ai jamais cachée, et que je n'ai jamais voulu me montrer (à mes amis comme à mes ennemis politiques) autre que je ne suis. Les partisans de .Louis-Philippe ne peuvent pas me reprocher de lui avoir été hostile. Vous pouvez, vous, Messieurs du National, nie reprocher mes opinions trop favorables, mes espérances trop Batteuses pour le pays, et j 'avoue que j'avais eu trop de confiance dans les récits, les éloges et l'enthousiasme de M. Lafûtte , ainsi que dans ceux du National d'alors, où M. Thiers faisait un pompeux panégyrique, affirmant que « le duc d Orléans avait toujours porté la cocarde tricolore, avait toujours • té Français, etc., etc. »; j'avoue qui\ quoique ayant eu
le prix d'histoire ancienne et moderne , j'ignorais alors presque complètement l'histoire de notre révoution et tout ce qui concernait la famille d'Orléans , comme ;i\;mt 484 4 j'ignorais qu'il y eût encore des ducs d'Angiïtllème , etc. ; j'avoue (jue jai été trompé : mais à qui h faute? Comment ne pas l'être, quand tant de bouches et de plumes (celle de Paul-Louis Courrier) répandaient l'erreur, et quand aucune ne faisait connaître la vérité ? Qui savait alors ce que nous savons aujourd'hui? La Nation toute entière n'a-t-ellc pas été confiante, crédule, fascinée, trompée ? Les ouvriers, en veste et bras nus , ne montaient-ils pas la garde dans l'intérieur du Palais? Les cours n étaient-elles pas encombrées par la masse
Copulaire , avec laquelle on chantait la Marseillaise du aut d'un balcon ? Peuple, jeunesse, école Polytechnique, école de Droit, chambres, garde nationale, députations de départements , tous ne faisaient-ils pas entendre des acclamations? Est-il possible de nier que , si Ton avait convoqué une grande assemblée nationale, et même si la Nation entière avait été réunie . elle aurait élu le duc d'Orléans avec une Constitution démocratique? Qu'on se plaigne aujourd'hui de ces illusions, qu'on soit honteux de la déception, à la bonne heure : mais voilà le lait ; voilà la vérité , voilà l'histoire !
Et pour moi , bien (pie le Prince me prodiguât , avec 1rs protestations républicaines et patriotiques, les marques de bienveillance en public comme en particulier , notamment en présence de la députation de la garde nationale dijonnaise ; bien que M. La f fi te me prodiguât aussi les offres , les promesses et les protestations ; bien que cette bienveillance du Duc et de son Premier ministre , l'nmitié de Dupont de l'Eure et de Lafayette, enfin mes actes depuis 1814 , m'ouvrissent autant qu'à tout autre la carrière des k«i»*ore èt de la fortune, et nie permissent d'aspirer à tout , si j'avais été ambitieux, si j'avais voulu sacrifier mes convictions et ma conscience à mon intérêt ; je suis peut-être le premier qui . dès i ! 5 août au matin (et je n'ai jamais cessé depuis), dem ni ii an Prince de refuser la couroune irréguliè-
rement offerte , de proclamer formellement et solennellement la Souveraineté du Peuple . de convoquer une nouvelle Assemblée nationale , d'entrer à pleines voiles dans la Révolution populaire , et de consacrer cette Révolution à Tintérêt des travailleurs.
M. Laffitte , à qui le Prince avait remis ma lettre , en lui demandant s'il me connaissait, m'écrivit et m'engagea , de sa part, à l'aller voir au Palais-Royal. — Je lui parlai avec une entière franchise. — A l'entendre, personne n'aimait plus que lui la liberté , l'indépendance , la gloire et le bonheur de sa patrie. .
Cependant la discussion étant ouverte à la Chambre, entendant que les Députés actuels allaient réviser la Charte en la conservant, et ne voyant aucune réclamation dans les journaux ( tous dévoués alors au pouvoir, comme aujourd'hui pour les bastilles), je rédigeai , dans la nuit du 6 au 7, une seconde lettre publique que je fis imprimer le matin chez Duvergier, pour être distribuée dans la Chambre, dans laquelle je demandais : 1° qu'on se bornât à l'élection du monarque; 2° que la Chambre lut immédiatement dissoute ; 5° qu'une grande Assemblée nationale, unique, fût élue par le Peuple, sans aucun cens d'éligibilité ; 4° qu'une nouvelle constitution iùt rédigée par cette Assemblée nouvelle ; 5° que les tribunaux fussent à l'instant complètement renouvelés ou réorganisés. — Apres avoir discuté ces questions, je terminais ainsi .
Vous dites , Prince , que vous êtes attaché de cœur et de conviction aux principes d'un gouvernement libre , et que vous en excepterez toutes les conséqlences ; vous reconnaissez la souveraineté nationale; vous êtes fier de tenir la couronne du peuple ; vous désirez une Monarchie républicaine. — Devons- nous vous croire? — Oui. Vous avez toujours été Français, et ne pouvez vouloir que le bonheur de votre Patrie ; vous êtes d'ailleurs trop sage et trop éclairé pour ne pas comprendre que votre véritable intérêt est de vous identifier avec la Nation. Vous reconnaissez hautement que la sincérité est la première qualité des Rois ; vos vertus privées, la délicatesse de votre désintéressement, la noble simplicité de vos mœurs, votre nombreuse famille, l'éducation de vos fils, tous vos discours, toute votre conduite , vous concfuièrent la confiance universelle. — Vous semblez
fait pour les circonstances , comme les circonstances paraissent préparées pour vous. — Hé bien! avancez hardiment, nettement, complètement, dans la carrière nationale. — Point de tergiversations , point de demi-mesures. — Soyez plus libéral et plus énergique que les Députés d'aujourd'hui et que vos propres Conseillers. —Appuyezvous sur la jeunesse et s//r le peuple qui viennent de combattre et de vaiucre, sur ce peuple et cotte jeunesse aussi justes et vertueux dans la puis qu'héroïques dans la guerre, uést là qu'est la force, c'est là qu'est le dévouement à la liberté et à la Patrie, fclcctrisés par le victoire , engagés aux yeux de la France et de l'Univers, ils ne déposeront les armes que quand les droits de la Nation seront consolidés; mais cédez à leur voeu : ce son! eux qui vous ont procuré la couronne, ce sont eux qui la défendront. — Gouvernez, renvoyez des Chambres qui n'existent plus , convoquez une grande Assemblée nationale , renforcez votre Conseil par des Ministres décidés et populaires, en y appelant de nouveaux Dupont de tEure. — Ne craignez rien ! — Si la loyauté de votre caractérene nous rassurait pas, c'est nous qui devrions craindre que vous ne fussiez bientôt trop populaire et trop puissant. ^ÊMÊÈ^
Cabet, avocat.
Mais les deux Chambres étaient Légitimistes ou du moins Orléanistes , aristocrates, anti-populaires et anlirévolutionuaires. Les Guizot, les de Broglie, les Talleyrand, les Sébastian i , les Dupin, etc. ne voulaient qu'une quasi-révolution ou une quasi-restauration; et puisque les Lafayette, les Lui'filte, les Dupont de TEure, les B. Constant, lesC. Perrier, les Mauguiu, les 0. Barrot, les Bérenger, etc., acceptaient une Charte, tout était perdu... Quelle faible résistance lit alors l'Opposition parlementaire! L'aveuglement alla jusqu'à maintenir tous les juges de la Restauration, sous l'absurde prétexte de V inamovibilité, comme si la Révolution qui venait d'annuler 1 inviolabilité de Charles X, n'avait pas, du môme coup, annulé l'inamovibilité de ses juges!
Un Roi fut donc élu en la place d'un autre, la Charte révisée, et voilà tout; on n'eût pas même une nouvelle loi électorale !
Dupont de TEure étant, de l'aveu de Guizot, etc. et de Louis-Philippe lui-même, tout-puissant par sa popularité, je le pressai chaque jour de présenter une loi électorale ou sa démission, et cette loi fut en effet préparée et discutée dans une espèce de Conseil officieux , que je lui avais proposé , composé de Mérilhou , 0. Barrot, Barlhe, Mçod, Decrusy, Bernard, lsambert, Comte,
Barbu roux (c'était l'élite du barreau patriote). Mais notre unnîsWc, malheureux dans ses grandeurs, tiraillé seçrètem ut par d'autres amis dévoués au Roi, conserva sou portefeuille de douleur sans pouvoir obtenir ni la loi n'élections', ui la convocation d'une chambre nouvelle.
Mécontent, désolé, presque désespéré de la marche rétrograde qui se manifestait chaque jour davantage, je poussai la franchise jusqu'à déclarer, dans le Conseil dont je viens de parler, que la Révolution me paraissait perdue, et qu'une nouvelle révolution me paraissait inévitable : ce ne tut presque qu'un cri d'étonnement mêlé d'indiguation. Et peut-être se forma-t-il alors un petit complot ténébreux pour m'élpigner, d'autant plus que, m opposa ni constamment à toutes les nominations de laveur, je gênais tous ceux qui voulaient des places pour leurs parents ou leurs amis, tandis que je me brouillai avec ceux des miens à qui je refusais mon appui pour des fonctions auxquelles ils ne convenaient pas assez.
Sollicité par une foule de gens qui me croyaient un grand crédit, et dont beaucoup m ont témoigné plus lard autant d'indifférence ou même d'hostilité qu ils me témoignaient d "ardeur et de dévouement quand je pou- \ais leur être utile, je ne demandai rien pour moi au ministre qui, souvent, le soir, rentrant du Couseil de gouvernement , pleurait avec moi sur la perte de la révolution et de la liberté. Bérenger me demandant un jour quel emploi pourrait me convenir, je lui répondis que, à cause de ma santé, ce serait celui de juge dans une Cour royale ou plutôt à la cour de cassation (et M. Isambert, Dalloz, Buchot, qui me connaissent comme jurisconsulte et qui savent la confiance qu'avait Nicod dans mon opinion, peuvent dire si je n'étais pas aussi capable de le remplir que cent autres et notamment V?. Madier-Montjean), mais que je préférais rester auprès de M. Dupont. — Cependant, on voulut que je fusse Procureur-Général ; et comme j'avais fait ou laissé distribuer toutes les autres places de Procureur-Général, il ne restait plus que la moins recherchée,
celle de Bastia en Corse. — Me décidant à accepter des fonctions administratives dans la Justice , c'était un poste politique que je préferais, et j'aurais accepté celui de Douay près la Belgique, ou de Pau près l'Espagne : mais celui de Corse, dédaigné par tout le monde comme le plus difficile et le moins fructueux, fut celui qui me plut davantage, parce qu'il y avait beaucoup de bien ;i faire dans ce pays, notamment à y organiser le jury, et surtout parce que je me trouverais près de l'Italie, où se préparaient peut-être de grands événements.
Nommé le 22 août, je ne partis cependant qu au milieu (1 octobre, parce que je préférais me consacrer à M. Dupont de l'Eure, autour duquel je redoutais de laisser les Méribou, lesBartbe, les O.Barrot. — Jen'aurais même pas quitté Paris, (qu'on le demande à Mauguin et à Mornand), si j'avais aperçu quelque moyen de me dévouer utilement à la cause de la Révolution et du Peuple : mais on a beau dire aujourd'hui, au milieu de la défection générale et de l'aveuglement universel, il n'y avait rien à faire alors; et le procès des Ministres l'a bien prouvé! "
Le 20 septembre, avant de partir, je remis au Roi un lêng mémoire, dont le dix-septième cl dernier paragraphe était ainsi conçu :
«Hemède. — Il faut faire ce que l'on aurait du faire dès le principe, c'est-à-dire composer un Ministère complètement national et populaire, taire do suite une toi délections conforme à t'opinion publique, dissoudre les Chambres, convoquer une grande Représenta lion nationale, jeune et énergique, et se placer hardiment, sans hésitation, sans tergiversation et sans arrière-pensée, à la tète de la Révolution — La satisfaction, la confiance, la sécurité et J' espérance renaîtraient parmi les Patriotes ; la faction renoncerait à ses projets, ou serait promptement arrêtée; les autres peuples reprendraient confiance en la France, et lui serviraient de remparts; et les Rois étrangers se résigneraient ou plutôt trembleraient sur leurs trônes. — Sans doute, ce Ministère et cette Assemblée ne feraient pas rim^possible; mais fortifiés encore par fimmense ascendant d'un Roi populaire, ^pourraient entreprendre et faire tout ce qui est humainetoient possible, i»
as:' h rî'ifes i * ;.r. . . .: r .. . , ; v • h
Le lendemain 34 , j'eus avec le Roi un entretien de plus d'une heure, dans lequel je lui parlai avec toute la franchise et toute la chaleur que peuvent inspirer l'amour de la Patrie et l'effroi des plus grands dangers pour la liberté. J'allai jusqu'à lui dire « qu'il pouvait juger de tous les hommes de mon âge par moi ; que jje ne valais ni moins ni plus qu'un autre enfant quelconque de la Révolution ; que je pouvais me dévouer à un Gouvernement auel qu'il fut qui garantirait la liberté et l'indépendance de mon pays en assurant le bonheur du Peuple ; que j'aurais pu tolérer la Restauration même si eue avait rempli ces conditions; mais que j'avais conspiré contre elle ; et que, ne connaissant toujours que la Palfiiej je conspirerais contre Int. s'il la rendait malheureuse... » Ainsi, le Roi me connaît bien, je n'ai rien à lui apprendre, et je suis fort à Taise pour dire des choses dout,<H* tremble ordinairement de faire l'aveu public. Jln'ai?ieaàdemanderàsaPolice: il méconnaît mieux que personne ; et du reste, s'il est beaucoup d'hommes qu'il aime plus que moi, il n'en est peut-être guèresdont il estime davantage la sincérité, le désintéressement et le courage. — Il me répondit qu'il savait bien que, quand le Peuple se fâchait, il pouvait tout briser comme verre, mais qu'il croyait mes appréhensions exagérées et qu'il espérait que mes craintes ne se réaliseraient jamais. . — pXL reste , j'étais si ému, il devait être si convaincu que je lui parlais dans son iutérêt comme dans celui du Peuple et de la Liberté, qu'il ne parut jamais choqué de la hardiesse de mon langage ; il parla lui-même avec beaucoup de chaleur et d'émotion pour m'expliquer ses idées; il vint me conduire lui-même jusqu'à la porte de son cabinet, qu'il tînt longtemps avant de l'ouvrir, et me dit affectueusement en me l'ouvrant : a Je n'oublierai jamais notre conversation d'aujourd'hui! » S'il y pense quelquefois, peut-être regrette-t-il d'avoir préféré un chemin tortueux et ténébreux, rempli d'épines et de précipices, à la route large, droite, unie, claire, semée de fleurs et de fruits, qui devait le conduire à la gloire et à la suprême félicité en faisant le bonheur d'un
hfave et bon Peuple, d'une grande et généfréuse Nati6n, et même de l'humanité dont la France n'est que la sentinelle avancée!
Je fus donc bien surpris d'apprendre que, le 6 juin, dans sa conférence avec MM. Laffitte , Arago et Odilon Barrot , ce dernier lui ayant dit : « Nous craignons « d'abuser du temps de Votre Majesté. » Louis-Philippe avait répondu : « Je suis un Roi constitutionnel , et je « dois écouter tout le monde; c'est mon devoir. J'ai bien a donné audience h MM. Mauguin et Cabet ; je ne puis « donc voir qu'avec plaisir trois personnes avec lesquelles « j'ai eu des relations privées , et qui peuvent me faire connaître la vérité avec moins d 'amertume. » — Je fus îïioins étonné d'apprendre qu'Àrago ayant dit : « C'est * le système de gouvernement qui cause tout le mal, c'est « le système qu'on doit changer. La France a accepté « toutes les conséquences de la Révolution. Presque tous « les membres de l'Opposition voulaient une monarchie, fc mais une monarchie populaire; » et M. Laffitte ayant ajouté : « Dites tous; l'Opposition entière est d'accord « que la Royauté de Juillet doit être conservée. » Louis - Philippe répondit : « Je suis charmé d'apprendre que « MM. Cabet et Garnier-Pagès pensent ainsi. »
Quoi qu'il en soit , vous ne direz pas , Messieurs dit National, que je faisais le courtisan ambitied* , ni qué je ne suis Républicain que d'aujourd'hui 1 Je vous renverrais aux Tuileries, où vous devez être mieux âcetreillis que moi maintenant.
Le lendemain 2t , au lieu d'aller voir le Roi, commré il m'y avait engagé, je lui écrivis une dernière lettre, dans laquelle je lui disais :
<rLa régénération du Ministère par la retraite de quelques-uns de sos membres, et une nouvelle représentation nationale convoquée en Vertu d'une nouvelle toi d'élections, me paraissent seuls capables de pvémrir ou d'éloigner la <empéte. »
«Ah. que ma voix u'est-elle celle de Manuel! Ce n'est pas de votre intérêt que je vous parlerais, parce que je sais qu'il n'est pas de dangers au-dessus de votre courage et de votre dévoilement; mais c*est tu nom de la patrie, de la liberté et de l'humanité, c'est au nom dé votre gloire que je vous conjurerais de ne pas perdre un instant pour décider et atpir.xi'
« LaRévolution aété si prodigieusement belle! le peuple si miraculeusemciit admirable! Pourrait-il arriver que ses chefs laissassent ainsi périr son ouvrage ! »
« Mais non : votre sagesse veille, consulte et s'éclaire; votre patriotisme sauvera la patrie. »
Je suis, etc. Cadet,
Procureur-Général,
Je partis pour Bastia où j'arrivai vers le octobre. — Après avoir pris les renseignements nécessaires , je demandai et j'obtins une ordonnance qui rétablissait le jury en Corse, a la grande satisfaction des patriotes. Je l'organisai, en fis l'ouverture, et portai la parole dans une grave accusation d'assassinat, pour prouver que le jury pouvait juger sans crainte et sans danger. — Le Roi chargea le garde-d es-sceaux de m'exprimer sa satisfaction. — J organisai aussi les justices de paix; et les nombreux postulants qui venaient me solliciter et me protester de leur éternelle reconnaissance étaient tous étonnés de m'eutendredire : « Les places ne sont pas a moi, « je ne puis en disposer que dans l'intérêt du pays, en « faveur des plus dignes et des plus capables. Ceux qui « les mériteront ne me devront pas plus de reconnais- « sance que ceux qui ne les obtiendront pas seraient « fondés à me haïr. »
Mais de grands changements s'opéraient à Paris ; M. Dupont m'écrivait en novembre:
« J'ai pour secrétaire-général nouveau M. Renouard, qui m'i été donné par Métilhou et Odilon Barrot : il me parait être un fort bon garçon ; mais je ne le connais pas comme je connais Cabetet quelques autres des amis qui m'entourent. — Maintenant, dites-moi en détail comment, et avec qui vous vivez à Bastia. J'ai besoin de savoir vos peines et vos plaisirs.
Vous tournez, je n'en doute pas, des regards douloureux vers la France, peut-être même vers la place Vendôme : hélas ! il y a là aussi des ennuis! — Adieu, mon cher Cabet, prenez courage, donnez de l'aliment par le travail à votre esprit : ce sera le moyen de soulager votre caur q/Jligé. Je ne serai probablement plus ministre quand vous reviendrez; mais je serai toujours votre ami. Aimez-moi, et croyez à tout l'attachement que je vous ai voué.
Dupoft (de l'Eure,
l'avais entrepris même de délivrer la Corse du fléau de ses contumaces ou bandits, en n'employant que la justice, la douceur et l'humanité; et j y serais parvenu , parce que le ministre et même le Roi m'auraient donne tous les moyens nécessaires, même une amnistie.
Mais bientôt la révolution de Pologne annonçant une autre révolution en Italie, et le Gouvernement ne transmettant ni au général, ni au préfet, ni à moi, aucune instruction dans le sens de la révolution, je revins subitement à Paris, en hiver, par une mer affreuse et dangereuse , à mes frais, pour connaître les intentions du Gouvernement et savoir si nous devions ou pouvions seconder le mouvement italien. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver Dupont (de l'Eure) et Lafayette démissionnaires parce qu ils ne pouvaient plus tolérer la marche rétrograde et contre-révolutionnaire du Gouvernement. Voyant bien qu'on allait abandonner la Pologne, l'Italie et la Révolution, j'aurais à l'instant donné ma démission si j'avais été un personnage plus important dont l'exemple eût été capable d'exercer quelqu'une influence sur l'opinion publique. — Je retournai en Corse, résolu à ne faire aucune concession, à parler et à agir d'après ma conscience, sans désirer ni redouter ma destitution.
De retour à Bastia, j'écrivis à M. Dupont :
« Où alloos-nous, mon cher monsieur Dupont? Avons-nous de nouveau un Gouvernement anti-national, parjure et traître? Ce qui est certain, c'est que la masse des patriotes est mécontente, blessée 9 souffrante, et plus irritée même qu'avant la révolution. Quelle incroyable ! quel crime de la part des auteurs d'un tel changement ! quelle responsabilité pèsera sur eux! L'Italie s'agite autour de nous et sous nos yeux: nos secours lui seraient utiles comme à nous : et je ne puis rien 1 Je suis comme enchaîné dans une prison ou dans un exil, brûlant d'amour pour la liberté, prêt à me dévouer pour mon pays, mais éloigné, impuissant etinutile 1 Adieu, mon cher et respectable ami, croyez-moi toujours un de vos plus affectionnés et dévoués.
Le premier mars, installant le jury, je prononçai un discours qui fut imprimé et dans lequel je dis :
c Ainsi, quoique la Charte de 1830, votée, au milieu du désordre et de la précipitation, par une assemblée peu nombreuse, qui renferuiAit fiùcoro l^s élu£ du double vol© d jproiiuitâ dtw£ uidUGSLAYf
i v SI
d'un ministère liberticide, contienne des vices qui seraient presque intolérables s'ils étaient définitifs et sans remède; "quoique cette Charte
- soit loin d'offrir toutes les garanties de liberté qu'une nouvelle et véritable représentation nationale, délibérant avec une solennelle maturité, n'aurait pas manqué de stipuler pour le pays ; cette môme Charte n'en prononce pas moins.... »
« Quant au seul exemple delà France, toutes les nations s'élancent avec un sublime enthousiasme vers la liberté; quand le triomphe universel de la raison s'approche, quand les peuples, unis par une sainte alliance, écrasant les despotes armés pour comprimer leur essor, ou laissant honteusement en arrière les pusillanimes Gouvernement* qui n'ont pas le courage de s'immortaliser en marchant à leur téte, vont
• avoir bientôt conquis des Constitutions libres. »
Portant la parole dans une affaire criminelle infiniment grave, au sujet d'une petite guerre civile meurtrière occasionnée parla rentrée d'un Sous-Préfet carliste, que Sébastiani avait fait conserver pour plaire à r Pozzo ai Borgo, je ne craignis pas d'irriter contre moi le Pacha de la Corse en m 'exprimant nettement contre un acte si contraire à l'opinion publique et à l'intérêt du pays.
La Chambre ayant été dissoute, les électeurs de ma ville natale m'offrirent leurs suffrages. Désespéré de la marche du Gouvernement, ne doutant plus que son système nous perdrait, convaincu que tout patriote dévoué devait monter sur la brèche, ne consultantque mon zèle, j'adressai, le 7 avril, à mes compatriotes, une profession de foi politique, dans laquelle je disais :
Je pensa que la glorieuse Révolution de juillet, consacrant- Jaosottceraineté nationale est incompatible avec le pouvoir despotique des souverains absolus de l'Europe, et que l'honneur et les affections du pays, comme ceux du Gouvernement, doivent sympathiser avec les efforts généreux des peuples qui ont pris les armes pour la cause de leur liberté, et qui serviront de sauve-garde à la notre. »
C'était évidemment braver la destitution ou donner sa démission. Aussi, quoiqu'on m'eût souvent écrit que le Procureur-général de Nîmes (Joly) et celui de Bastia étaient ceux dont le Gouvernement était le plus satisfait sous le rapport du service, je fus à l'instant destitué, par mon ancien ami Barthe, qui ne daigna ni me donner aucune explication ni me prévenir autrement que par le
Je quittai à l'instant la Corse, consolé, si j'avais été chagrin, par l'expression publique des regrets des habitants» qui me donnèrent une sérénade, et par une autre manifestation bien rare, celle de mes trois substituts.
Mon deuxième Avocat-Général portant la parole le lendemain, à la Cour d'assises, donna sa démission, en disant publiquement :
a Tout le monde ici, a-t-il dit, rendra justice à la trop courte adc ministration de M. Cabet. Jamais magistrat n'eut un sentiment « plus profond de ses devoirs, et ne sut les remplir avec plus de a lèle et de probité; jamais fonctionnaire ne se montra plus accès- € sible, plus ami de l'égalité plébéienne, et n'écouta avec plus de « bienveillance la plainte de l'opprimé; jamais enfin on n'apporta « du continent en Corse une volonté plus ferme de travailler avec a ardeur au bien du pays. »
Et mon premier Avocat-Général, portant la parole dans l'audience solennelle pour l'installation de mon successeur, ne craignit pas de dire :
« M. Cabet a laissé d'honorables souvenirs dans ce pays, dont il et aimait les habitants, et où il a constamment exercé ses fonctions en <x homme de bien, en citoyen vertueux, en magistrat éclairé, impar- « tial, et scrupuleusement consciencieux
« M. le Procureur-Général, les officiers du ministère public à la « tête desquels vous venez vous placer connaissent leurs devoirs; ils
<r sauront les remplir Soyez convaincu surtout que ce n'est pas
« votre arrivée parmi nous qui excite nos regrets ; c'est le départ de a votre prédécesseur qui cause seul notre affliction. »
Arrivé à Dijon, je rencontrai le plus redoutable compétiteur, l'ancien Député, M. de Cliauvelin, et la plus redoutable hostilité de la part du Ministère, qui l'appuyait et qui voulait à tout prix m'écarter. Rien n'égale les attaques dont je fus l'objet. Je publiai une longue lettre aux électeurs pour répondre à tout ; dans une réunion à l'Hôtcl-de-Ville, je répondis aux questions que voulurent m'adresser mes adversaires ; et quoique ma vie fut soigneusement épluchée par des ennemis de tous genres, je fus élu, en juillet, à une très grande majorité.
Arrivé à la Chambre, ne conservant plus aucune illusion ni aucune espérance dans le Pouvoir et son système, i« me décidai à jeter, le premier peut-être, un cri d'alarme? et je publiai, en octobre 4854, ma première
Digitizecfby Googld
brochure, sous Je titre Péril de la situation } présente, adressée à mes commettants, j'en envoyai un exemplaire au Roi avec la lettre suivante :
17 octobre 1831.
Sire ,
Un homme qui n'a d'autre guide que sa conscience, d'autre crainte que celle de ne pas faire son devoir, et d'autre ambition que celle d'être utile à son pays pour lequel il est toujours prêt à donner sa vie; dont le cœur, inaccessible à toute haine, n'à d'autre passion que l'amour de la liberté et de la patrie, se croit dans la nécessité de signaler à ses concitoyens l'effroyable danger qui les menace. — Après une longue conversation dont vous l'aviez honoré le 21 septembre 1830, et dans' laquelle il vous avait exprimé l'effroi qu'excitait en lui la marche de votre gouvernement, vous lui disiez que vous n'oublieriez jamais ses paroles et son émotion, tant tous étiez convaincu de la pureté et de la sincérité de son dévoûment aux intérêts inséparables du trône et du pays.
Puissiez-vous donner quelque attention à ses terreurs d'aujourd'hui! — Puissiez-vous entendre la voix qui vous crie : L'esprit de vertige et d'erreur aveugle vos ministres et précipite tout, trône ministère et peuple, dans un abîme. Sauvez-moi , sauvez-nous, Sire; je vous en conjure, an nom de votre honneur, au nom de votre bonté, au nom de la patrie, an nom de l'humanité toute entière.
Je suis, etc.
Cabet , député.
Commissaire , [mur le convoi de Lamarque , avec Garnier-Pagès cl Laboissièi'e, je fus accusé d'être chef , avec eux, d'une conspiration qui aurait amené le 5 juin, et je fin; poursuivi pendant rétatdesiérje. Si nous avions été pris, nous nus ions peut être été fusillés dans les 21 heures , car c'est précisément pour faire un exempte terrible sur des députés qu'on nvaii décidé l'état de siège. Si j'avais été arrêté par la garde nationale, j'aurais peutêtre été tué par e!i? au moment de l'arrestation, parce qu'on avait répandu partout le bruit que je m'étais emparé d'une mairie, à la tête du Peuple, et que là j'avais fait distribuer des fusils et des cartouches, avec lesquels les insurgés avaient tué un officier de cette garde nationale (le hls Baillol). .£t d'un troisième côté, j'ai appris depuis, par un comblant de la barricade St-Méry, qu'ils m'auraient fusillé s'ils m'avaient rencontré, parce qu'ils m'accusaient de trahison, attendu qu'on leur avait dit que j'avais promis de leur porter des munitions et
qu'ils ne me voyaient pas paraître. Si j'avais succombé à Tune de ces trois morts, j'aurais péri complè tement innocent, car tous ces faits étaient complètement faux. J'avais même vivement désapprouvé l'émeute; car tous les hommes influents, d'accord pour considérer le convoi comme une revue du parti révolutionnaire dont on ignorait la force, ne voulaient aucun mouvement avant la fête de juillet; et je suis bien convaincu que cette émeute partielle, prématurée, a empêché une révolution. — Fort de mon innocence au sujet de la prétendue conspiration, j'écrivis, depuis ma cachette , une lettre qui fut publiée, dans laquelle j'annonçai que je me constituerais prisonnier dès que l'état de siège aurait cessé. — Une heure après, en effet, j'étais au parquet du, procureur-général , d'où venaient de sortir Garnier-Pagès et Laboissière. On ne voulut pas nous arrêter; on ne voulait même pas nous juger; nous fûmes obligés d'exiger la poursuite et un arrêt; et, quoiqu'on eût saisi chez nous beaucoup de lettres et de -papiers , quoiqu'on eût bien épluché notre vie, la chambre des mises en accusation déclara qu'il n'y avait aucune charge contre nous.
Peu après, je composai et publiai une histoire de la Révolution de 4850 en un volume in-8°, pour dévoiler le passé, démasquer le système et indiquer l'avenir. Je n'ai été que trop prophète ! Attaqué devantla Chambre, livré par elle, je fus traduit devant la cour d'assises. — Je publiai six brochures pour préparer ma défense. Ma ▼ie fut encore soigneusement épluchée. Mais quoique, pour entraîner les jurés à me condamner, l'accusateur soutint que mon histoire était l'acte d'accusation du système, je fus acquitté sur l'éloquente plaidoierie de l'avocat Marie, qui voulut bien me prêter l'appui de sa probité et de son talent. — Je donnai aux détenus politiques le produit de l'ouvrage, et à un éditeur l'autorisation d'en faire une et deux éditions populaires au plu s bas prix possible: on en vendit plus de 20,000 exem plaires. — Ainsi pour moi la haine du Pouvoir est u
dangereux procès; pour les détenus et pour le public les fruits d'un immense travail !
Je ne parle pas de la Commission des secours pour les détenus politiques, ni de la société de la presse, ni de V association libre pour V éducation du Peuple dont je pris la direction sous le titre de secrétaire-général, ni d'autre société dont je fis partie, n'écoutant que mon zèle et jamais mon intérêt. — Je fondai le Populaire, en septembre 4855, dans lequel j'arborai le drapeau républicain, et qui bientôt s'est tiré à 27,000 exemplaires.
Je ne tardai pas à être poursuivi à l'occasion du Populaire. Le ministre déclara, à l'ouverture de la session, que , pour prouver qu'il avait la majorité , il allait faire deux choses, accuser un député , M. Cabet , et présenter une loi contre les associations.
Peu après , au convoi de Dulong , apprenant qu'on désirait une collision dans les rues étroites , entre le boulevard et le cimetière du Père-Lachaise , j'engageai les ouvriers et les jeunes gens à se séparer sur le boulevard. Ils suivirent mon avis, et se rendirent isolément au cimetière par des rues latérales. Je n'ai jamais vu une foule si pressée que celle qui se trouva dans l'intérieur. Là , se firent entendre deux cris : Vive Lafayette ! vive Cabetl et le dernier quelques fois aussi répété que le premier. — Bien convaincu que toute espèce de collision ne pourrait être que funeste , j'exhortai le Peuple à se retirer paisiblement, et je lui adressai cette exhortatalion au risque de blesser des passions ardentes, parce que je n'ai jamais consulté et ne consulterai jamais que l'intérêt même du Peuple. — Le soir , au ebateau , tous les rapports de police me signalèrent comme étant la principale cause de la paix dans cette journée, et comme étant par conséquent l'un des quatre ou cinq hommes les plus dangereux.
En me défendant, à la tribune , contre l'accusation du gouvernement , j'attaquai tous les ministres , et particulièrement l'un d'eux, que j'accusai d'avoir brûlé le
drapeau tricolore en 1814. Il me proposa un duel ; et des témoins furent nommés de part et d'autre , à l'instant , dans ta chambre; le due de Broglie , le général Jacqueminot et le général Bugeaud, pour l'un; Larabit, Laboissière et Mauguin , pour l'autre. Toute la elinmbre était en émoi. — Si ma mort avait pu devenir l'occasion du triomphe de la cause populaire, j'aurais exigé le combat à bout portant , à un pistolet charge sur deux , et j'aurais volontiers donné ma vie à condition que je me serais battu pour le drapeau tricolore contre le drapeau blanc; mais, le ministre tué . a quoi servirait sa chute? moi succombant, il pouvait y avoir quelque émeute, c'est-à-dire un malheur sans aucune chance d'un bien décisif. Je lais e.i donc les témoins arranger l'affaire, au risque de mécontenter ceux qui ne voudraient que duel et guerre; et Ton décida qu'un ministre ne pouvait présenter un cartel à un député qui , à la tribune , en sa qualité de député , l'attaquait en sa qualité de ministre et sous le rapport de ses sentiments et de ses opinions contre le drapeau national.
La Chambre nVayanî livre au ministère, je comparus enfin devant la (Jour d'r.ssise;. dans le moment d'une des crises les plus vio!ei:'cs : quoique épuisé de fatigues, malach. souffrant horriblement, et quoique en face d'un Jury manifestement hostile, je ne voulus pas faire défaut pour tenter la chance d'un ajournement et d'un Jury moins partial Craignant l'explosion de l'irritation populaire, et ne pensant jamais qu'à l'intérêt public, je conjurai le Peuple de rester calme. Les cours du Paîais-de-Justice et de la Préfecture de police étaient encombrées de troupes qu'on ne pouvait apercevoir.
Accusé pour deux articles, l'un en faveur de la République, l'autre en faveur des proscrits Polonais, je fus acquitté sur le premier, mais déclaré coupable sur le second, pour avoir dit (chose qu'on ne voudra pas croire un jour), qu'on était décidé à fusiller et à mitrailler l'émeute, lit la condamnation fut sévère, deux
ans de prison, privation de droits politiques pendant quatre ans.
J'aurais cent fois préféré faire ces deux ans de prison, parce que la prison ne serait rien pour moi avec mes goûts pour la retraite, pour la solitude et le travail; j'aurais pu soigner mes affaires ; aucun de mes collègues et de mes amis politiques n'aurait osé m'abandonner. Mais je me décidai à m'exiler, comme tout condamné en a le droit, s'il peut s'échapper; et je m'y décidai d'après le conseil de mes collègues et de mes amis, et surtout par une considération d'intérêt général auquel je sacrifiai mon intérêt particulier. 11 est incontestable (et il n'y a pas de vanité à le dire, puisque c'est un fait) que le Pouvoir m'avait choisi, à tort ou à raison, comme l'un de ses adversaires qu'il désirait le plus écraser. D'un autre coté, je prévoyais des résolutions violentes de sa part, de grandes imprudences de la part du parti populaire, et de grandes catastrophes peut-être pour la liberté. Dans cette situation, il n'aurait pas manqué de séïdes subalternes pour arrêter Lafayette, Aràgo, Carrel, Cavaignac, Guinard, Raspail, et quelques autres, objets d'une constante haine ; et si nous avions tous été sous les verroux, qui pouvait nous garantir contre la fureur du Zv!e...? Mais de pareilles idées ne viennent dans les tètes, que quand on peut se débarrasser de tous ses ennemis a la fois ; et dans ces tempêtes, les absents sauvent les présents. Que j'aie bien ou mal raisonné, ce n'est pas là la question : le fait est que je me suis exilé dans l'intérêt général , sachant bien à quels désagréments de tous genres j'allais m'exposer en fuyant la prison.
Et le moindre de mes désagréments ne fut pas d'être privé pendant près d'un mois de nouvelles de ma famille, et d'apprendre ensuite, après de mortelles inquiétudes qui furent sur le point de me faire rentrer aussitôt, que mon départ et la fausse annonce de mon arrestation en Belgique avaient failli m 'enlever ma femme, dont une fièvre cérébrale avait mis l'existence en dan-
ger pondant plus de vingt jours, et dont je n'ai dû la conservation qu'aux soins éclairés du docteur Dannecy, et au dévouement affectueux du docteur Rostan.
A peine réfugié en Belgique, j'appris que le Journal de Francfort disait : « La République vient s'établir à Bruxelles, et elle s imagine qu'on va l'y laisser tranquille! » Quelques jours après, une décision du Conseil des Ministres de Léopold m'ordonna de quitter la Belgique dans vingt-quatre heures.
Retiré en Angleterre, à Londres, cette ville ne fut pour moi qu'une vaste prison où je trouvais de vastes cours pour y prendre l'air. Forcé, par raison d'économie, de me priver de l'avantage de parcourir cet intéressant pays, et même d'étudier cette immense et curieuse capitale, je résolus de consacrer mes cinq longués années d'exil à la retraite, à l'étude, à des travaux utiles à la cause populaire.
Travaillait ^8 heures par jour, je lus plus de mille volumes, et composai V une Histoire universelle à Vusage du Peuple; 2° une Histoire abrégée de France; 5° une Histoire abrégée d'Angleterre; 4° une Histoire populaire de la Révolution française, depuis A 789 à 4850; 5° enfin, un nouveau système d'organisation sociale et politique, sur la base de l égalité et de la fraternité, sous forme de roman et sous le titre de Voyage en lcarie. Ma femme, à qui Von disait souvent que j'étais mourant ou malade, ou plongé dans la tristesse, vint me rejoindre avec notre fille, et nous cherchâmes tous trois à travailler pour utiliser notre travail. — On a dit que j'étais revenu clandestinement en France : jamais! je savais qu'on ne m'y aurait pas souffert en liberté : on a même eu la niaiserie de me tracasser à mon passage à Boulogne! D'ailleurs, je ne voulais devoir ma rentrée qu'à la loi.
De retour dans ma patrie, en avril 4840, je m'enfermai pendant quatorze mois pour revoir et faire imprimer les quatre gros volumes in-8° de mon Histoire populaire de la Révolution française. — J avais à peine
terminé cette impression que je me lançai, quoique épuisé de fatigue, dans la lutle politique au sujet de la question d'Orient, puis dans celle des bastilles; je m'y lançai à mon corps défendant, après avoir vainement sollicité d'autres à le faire, désolé d'être forcé d'ajouter à tous mes désagréments un désagrément extrême, celui de m'exposer aux attaques de tout un parli.
Et pour achever d'éclairer ma longue carrière, et prouver que ce n'est pas une carrière d'ambition, je devrais peut-être parler d'une circonstance essentielle, la pièce de louche en cette matière.
Direz-vous que j'ai de grands besoins d'argent pour satisfairede grandes passions pour le jeu, la table, le luxe, les équipages, les spectacles, les parties de plaisir...? Direz-vous qu'il me fallait bonne chère et vins Ans même en exil...? Je vous répondrais que rien de tout cela n'est un plaisir pour moi, sans qu'il y ait aucun mérite de ma part, parce que ces goûts ne sont ni dai^s mon tempérament ni dans mon caractère.Je vous apprendrais que pendant mes cinq ans d'exil en Angleterre, je n'ai pas dépensé un sou sans nécessité absolue , el pas cent cens dans toute ma vie.
Je demande pardon à mes lecteurs d'être entré dans tant de détails et d'avoir été si long : mais ils sentiront, j'espère, combien il est cruel d'être calomnié devant la France entière; ils sentiront aussi combien la question qui s'agite ici est grave pour mes adversaires et pour eux-mêmes comme pour moi...
Voilà ma carrière , Messieurs du National ! Je la livre à vos plaisanteries , à vos dérisions, à vos sarcasmes, à vos éclats de rire. A vous de l'appêler une carrière d'ambition et de variations l À moi de lui restituer son véritable caractère, sans me laisser fermer la bouche par de timides et vulgaires considérations , sans crainte de dire la vérité pour moi commeeontre vous!... Et cette carrière, je l'appelle sans hésiter, une carrière de dévoue-
ment, de constance et de progrès, une carrière humanitaire. Et cette carrière, j'y marche, non depuis hier, non depuis 4850, non depuis 1815 ou 4814, mais depuis avant 4 800, depuis le jour où , quittant le travail des mains pour celui de l'intelligence, je dévouai mon cœur et ma tète à la défense des intérêts de mes frères les travailleurs, à l'amélioration du sort des malheureux qui couvrent la terre.
Et maintenant, Messieurs, voulez-vous exposer ainsi la carrière de chacun de vos protégés, de vos amis? Allons, exposez aussi la vôtre! Faites comme moi ! Vous n'avez certainement rien à craindre, vous, Bastide et Thomas, jusqu'à la malheureuse discussion sur les bastilles. Et vous M. Armand Marasi, du courage! Montrez-nous votre vie, votre jeunesse, vos liaisons avant 1850, votre conduite à cotte époque, et depuis à la Tribune ! Faites-nous voir que vous n'avez jamais eu de relations avec le parti Bonapartiste, que vous n'avez jamais reçu le secours et l'appui des Bonaparte, que vous n'avez jamais trompé la Démocratie, que vous n'avez jamais compromis le Peuple par folie ou par intérêt...! Montrez-nous ies garanties que vous offrez par vos goûts simples et modestes, par votre frugalité et votre économie, par votre prudence et votre sagesse. — Mais, en attendant -que vous exposiez votre carrière, je reprends votre article du 10 avril.