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ACTE D ACCUSATION DE M. CABET PAR LE NATIONAL

Moi, instrument aveugle ou CORROMPU...! Moi, des intelligences avec Gorîtz...!! — Je pourrais me contenter de vous dire, comme Pascal et Arago ( page 25 ) : mentiris impudentissimè .

Mais écoulez une autre réponse ! Je vous ai parlé ( page 57) d'un procès criminel que j'ai plaidé pour un Huissier : relisez-le. Eh bien! après les plaidoieries, le jury, composé de royalistes , de nobles, de seigneurs, d'anciens parlementaires, décida, dans sa chambre du conseil, que son chei irait, en son nom, trouver le premier président de la cour royale pour lui dire qu'il fallait, à tout prix, par offre de places et de faveurs , me gagner à leur cause, aux Courbons, à la Restauration... Et le premier président leur répondit : Je le voudrais comme vous ; mais inutile de le tenter ; rien à faire ; incorruptible...!

Ecoutez encore (car vous me forcez à vous faire plus de confidences que je ne voulais) : Pendant les Cent jours, j'avais déjà refusé d'être avocat-général, parce que l'Empire me déplaisait, et que je préférais mon indépendance.

Ecoutez encore : J'ai eu des rapports à Londres, pendant mon exil, avec Lucien Bonaparte, puis avec Louis Bonaparte, qui sont venus me voir, et que je suis allé

voir, même avec Joseph, que je n'ai pas voulu aller visiter parce qu'il se laissait appeler Napoléon III, Sire, Majesté, par plus d'un prétendu républicain que je connais bien ; et si j'avais voulu épouser leur cause et céder aux instances de leurs amis, je pouvais avoir un autre rôle que celui d'un instrument aveugle et corrompu! Lucien m'a montré une lettre de M... à Joseph, lui disant : « Si vous inclinez à la République, voyez C...: vous ne pouvez mieux faire; mais, de grâce, ne le voyez pas; attendez! »

Et puis, vous connaissez ma carrière et mes habitudes; dites, si j'avais eu la moindre ambition, avais-je besoin de me vendre et de me laisser corrompre, en 1844, en -I8J5, en 4850, en exil?

Et je vous ferai même un aveu peut-être téméraire : J'ai bien fait certainement dé ne jamais sacrifier ma conscience à mon intérêt; je ne m'en repentirai jamais ; je m'en applaudirai toujours; car je suis, dans ma pauvreté, plus tranquille et plus heureux que bien des Crésus : mais j'ai peut-être fait la faute de trop négliger la fortune honnête, parce que sans elle on n'est rien, on ne peut absolument rien, et le dévouement le plus ardent pour l'humanité n'est qu'un dévouement impuissant et stérile.

Mais je ne vous liens pas quittes de votre accusation de corruption : prouvez-la ! où est votre preuve ?

Je soutiens le système de M. Molé et de M. Decazes... moi ! Mais je n'ai pas prononcé leurs noms , je crois 1 Mais n'est-ce pas la plus insigne mauvaise foi ? N'est-ce pas moi qui , le premier peut-être , longtemps avant l'ouverture des chambres, dès le mois de septembre, ai publié deux brochures contre les bastilles , l'une sous le titre : Point de bastilles l l'autre intitulée : M. Thiers ne mérite-t'il pas d'être mis en accusation? Si quelqu'un a pris le système d'autrui , ce sont ces messieurs qui ont soutenu le mien et non moi qui ai soutenu le leur.

T écris comme ils parlent... — Mais ce sont eux qui parlentcomme j'avais écrit, sans les attendre.. .!

Et puis, quel raisonnement faux, absurde, stupide, déloyal, indiquant le trouble d'une cause insoutenable et perdue ! Quoi, parce que les Carlistes disent que 2 et 2 font 4, il faudra que les Démocrates disent que 2 et 2 font 5 ou 5! Parce que les Carlistes crieraient contre l'assassinat de la rue Transnonain, contre l'immolation de la Pologne, contre une Quasi-Restauration qui (de l'aveu du National) fait autant de mal et plus de mal que la Restauration, contre l'abandon d'Alger, contre des lettres solennellement déclarées infâmes par l' Avocat- Général, contre , enfin contre les bastilles..., il

faudra que nous disions le contraire, que nous soutenions la vertu des lettres et l'innocence des bastilles, sous peine d'être appelés Carlisles, mauvais citoyens, traîtres, instruments aveugles et corrompus !

Et puis, quel chaos I Je serais, tout à la fois, l'instrument du Philippiste Molé , et de l'Henriquinquiste Dreux-Brézé, qui ne veulent point de bastilles, de M. Thicrs (comme vous le direz tout-à-l'heure), qui les veut, par conséquent de Henri V et de Louis-Philippe!

Et vous n'imaginez pas qu'on puisse vous rétorquer votre mauvais argument, et vous dire, avec plus de raison, que vous soutenez le système de MM. Thiers, Guizot, Soull, etc., etc., etc. ; que vous êtes les instruments corrompus de Thiers et par conséquent de Louis- Philippe , de Guizot et par conséquent d'un Roi quelconque et de l'Etranger! Vous ne vous douiez pas que, si l'on doit choisir entre nous un corrompu , la corruption paraîtra bien plus vraisemblable chez vous qui demandez les bastilles avec les puissants et les vainqueurs; que chez moi qui les repousse avec les hommes sans pouvoir, avec Dupont de l'Eure, etc. , avec les vaincus !

Mais ne vous gênez pas , Monsieur Armand Marrast ! faites trompetter dans toutes les rues de Paris , faites afficher sur tous les murs, que je suis, peut-être ou certainement, comme il vous plaira , un instrument corrompu de qui vous voudrez ; mais vous souffrirez que je vous demande, en vous appliquant votre phrase: Ne pourrais-je pas vous dire que vous êtes notoirement cor-

ruptible, et que tout indique que M. Thiers vous a corrompu? Ne pourrais- je pas vous dire : Rendez compte à vos concitoyens de voire rentrée avant l'amnistie , de voire séjour presque public à Paris, et même , dit-on , de votre présence à l'Opéra , de votre retour de Barceloue , après avoir fait tout le bruit d'un intéressant persécuté... ! On soutient que vous avez poussé à l'émeute d'avril parce que la Tribune allait périr d'inanition, et que vous avez voulu tout compromettre pour la sauver ou pour lui procurer une belle mort : c'est sans doute une calomnie ; mais prouvez-le ! On dit aussi que , à Ste-Pélagie, Carrel , invitant à déjeuner tous les prisonniers républicains, pour leur donner un témoignage d'estime et d'affection, vous êtes le seul qu'il ait exclu : le fait est probablement faux ; démentez-le !

Et vous, Bastide et Tbomas , vous souffrez que votre journal m'appelle corrompu , agent de Goritz... ! Avez— vous donc perdu la tete... ? Et quel droit avez-vous de vous prétendre incorruptibles, si vous me supposez corruptible ? Quoi ! vous m'avez reconnu un fort honnête homme (page 52) et vous me laissez traiter d'homme corrompul Dupont de l'Eure, Arago, tout le parti démocrate, hostiles comme moi aux bastilles, seraient donc corrompus comme moi! Et vous n'avez pas réfléchi que , nonobstant votre ancienne réputation de probité, votre situation vous exposait nécessairement vousmêmes à être, plus que moi et plus que nous tous , soupçonnés de corruption ! Comparez toute l'armée de ceux qui demandent les bastilles avec toute l'armée de ceux qui les repoussent , et dites de quel côté se trouvent plus vraisemblablement, en masse, l'éj^oïsme , l'ambition, la cupidité, la corruption 1 Ecoutez ce que vous dites dans le National du >l er mai :

« Le Pouvoir corrompu et corrupteur qui nous gouverne ne néglige rien pour acheter et annuler le Siècle. C'est là un des épisodes de la conspiration qui s'ourdit depuis longtemps contre la presse indépendante.... Tous los organes de la presse sont continuellement attaqués par tous les moyens possibles : les écrivains que Ton ne pourra acheter, on les étouffera par l'intrigue, ou Von tentera de les assassiner avec l'arme de la calomnie. »

Vous connaissez d'ailleurs la fameuse lettre (page 76). Eh bien, je vous le demande, les corrupteurs étant tous, en masse, dans le camp des bastilles, tous les corrompus, qu'ils ne corrompent que pour les attirer à eux , les enrégimenter et les incorporer, ne sont-ils pas avec eux? Tous leurs soldats et leurs séïdes ne sont-ils pas naturellement suspects de corruption? Leurs ennemis ne sont-ils pas nécessairement ceux qu'ils n'ont pu corrompre?

«Et si nous nous livrions à cette manie d'interprétations que vous avez sans doute conservée de votre ancienne profession de procureur-général, ne nous serait-il pas possible d'avancer avec quelque vraisemblance que vous êtes favorable aux intérêts de M. Thiers lui-même? Car qui empêche aujourd'hui M Thiers de redevenir premier ministre? ce sont les déclamations des conservateurs qui le peignent aux yeux de la cour comme une espèce de démagogue. D'autres déclamations en sens inverse le servent donc admirablement. Elles le rendent possible, tandis que 5/ les patriotes ne parlaient pas de lui il resterait accablé sous le dédain de la cour et sous le poids

de SCS INNOMBRABLES FAUTES.»

Manie d'interprétation. A Bien ! Il ne peut y avoir que de la manie de ma part ! Ils sont tous des maniaques ces Démocrates qui interprètent comme moi votre conduite! Et puis, je n interprète ainsi que parce que j'ai été Procureur-gènèral! et sans cela je n'aurais certainement jamais imaginé de pareilles interprétations , comme 6i tous les interprétateurs de vos actes avaient été Procureurs-généraux, comme si vous, qui faites de si belles interprétations contre les autres et contre moi, vous étiez de vieux organes de la justice. . . ! — Mais puisque vous avez la niaiserie de parler de ma profession de Procureur-général et de prétendre qu'elle m'a donné l'habitude et la manie d'accuser, que ne pourrais-je pas dire si je voulais parler des habitudes de votre métier de journalistes ? Je me bornerai à vous répondre que j'ai été défenseur pendant plus de 10 ans, et accusateur seulement pendant 4 ou 5 mois ; j'ajouterai un fait que vous ne connaissez pas : écoutez !

Pendant mes courtes fonctions judiciaires, j'ai porté deux fois la parole, d'abord dans l'affaire Comité accusé d'avoir tué le notaire de son pays, pour venger sa sœur, que le fils de ce notaire avait fréquentée, qu'il avait promis d'épouser, et que, d'après le conseil de sou père, il avait abandonnée parcequ'ellc élaitsans dot. Ce dernier jeune homme était plaignant et présent. J'accusai avec énergie, parce que le crime était manifeste ; je soutins que la paix, l'ordre, l'intérêt général, la sécurité de tous, exigeaient que la vengeance personnelle (vendetta) Ht place à la justice sociale et au respect des lois , et j'exhortai le jury à donner un grand exemple de fermeté et de sévérité; je fis même arrêter des témoins qui paraissaient évidemment mentir pour sauver le coupable : mais je reconnus que la vendetta Corse

E renaît sa source dans un profond sentiment de justice et de dignité umainc ; je reconnus qu'il y avait du généreux et du grandiose dans des mœurs nationales qui rendent tous les hommes d'une famille solidaires, protecteurs de leurs filles, de leurs femmes, de leurs mères et de leurs sœurs, obligés de risquer leur vie pour elles; je proclamai que rien n'était plus perfide, plus lâche, plus inique, plus vol et plus assassinat, que séduire, tromper, abandonner et perdre une jeune fille ; que le plaignant, demandant vengeance pour son père, mais cause de sa mort pour avoir trahi une femme par cupidité, était moins intéressant pour moi que l'accusé bravant l'échafaud pour venger sa sœur ; et que je ne poursuivais celui-ci qu'à regret, pour remplir un pénible devoir.... Puis, la réponse du jury présentant deaxinterprétations (écoutez bien !) , dont l'une entraînait la peine capitale et l'autre les travaux forcés, l'accusé et même son défenseur gardant le silence, ce fut moi qui pris sa défense, qui indiquai le moyen de salut inaperçu par eux, et qui fis de longs et chaleureux efforts pour démontrer l'interprétation favorable et pour exhorter la Cour à l'adopter, soutenant que l'intérêt de la société réclamait avant tout la justice et l'humanité.... Vous pouvez vous figurer l'étonncment, la surprise, l'émotion, parmi les citoyens, les avocats, les témoins, les jurés et les ju^cs, dans un pays où presque tous les procureurs-généraux avaient cru nécessaire de n'ouvrir la bouche que pour demander des condamnations...! — Plus sévère que moi, déterminée sans doute par la nécessité d'un exemple de vigueur pour la première opération du jury et par lacertitude que j'obtiendrais unecommutation de peine, la Cour appliqua la peine de mort. — Le lendemain, quand j'allai le voir dans sou cachot pour savoir de lui la vérité, ce malheureux, qui avaitmontré une incroyable audace pendant les débats, se précipita à mes pieds, me dit qu'il avait été cent fois plus touché de l'intérêt que je lui avais témoigné qu'irrité des attaques que mes fonctions m'avaient obligé de diriger contre lui, et me fit la confession la plus détaillée. — Et la confiance qu'inspirait le procureur-général fut telle que des contumaces se constituèrent prisonniers, et que deux des plus redoutables bandits, qui avaient tué 20 à 30 gendarmes, consentirent à faire 50 lieues pour venir, sur ma parole, mais avec leurs fusils, leurs pistolets et leurs poignards, me voir, vers minuit, chez moi, dans la maison qu'habitait aussi le général et dont la porte était gardée par des soldats. — Et l'un de mes plus doux souvenirs, c'est d'avoir, le jour de mondépart, reçu la visite d'un inconnu qui no put que se jeter sur ma main, pleurer et fuir en disant : Vous m'avezfait rendre justice ; nous ne vous oublierons jamais î

Yoilà, Messieurs, puisque vous me condamnez à (ont dire, comment j'ai exercé ma profession de Procureur- Général, ainsi que pouvaient déjà vous l'indiquer les discours publics de mes Avocats-Généraux après ma destitution (page 65...). Citez beaucoup de Procureurs- Généraux dont les substituts aient ainsi parlé d'eux, en leur absence, pendant leur disgrâce, en présence de leurs successeurs!

Et tandis que vous m'outragez de toutes manières, en ne traitant que de déclamations mes critiques contre M. ïhiers, vous voudriez que les patriotes ne parlassent pas de lui ni de ses innombrables fautes, comme si vous admettiez en principes que, plus un homme sera vil, corrupteur, violent, sanguinaire, assassin de la liberté, séide de la tyrannie, moins il faudra lui reprocher ses vices et ses crimes, de peur de le faire choisir pour Ministre par la vertueuse Cour à qui vous donnez des bastilles...!!! Et ceci me fait faire une subite réflexion : que je suis ingrat peut-être envers vous! Vous uje me noircissez peut-être que pour me faire arriver malgré moi au ministère...! — Mais vous me noircissez par trop, et je ne puis accepter vos bienveillants outrages quand vous ajoutez :

«Nous pourrions dire que votre feinte fureur cache un grand fond de complaisance, soit pour les légitimistes avec qui vous faites cause commune, soit pour M. Thiers, soit pour le château ; et nous trouverions créance auprès des gens simples d'esprit , d'autant plus facilement que vous n'avez pas toujours été ce républicain farouche que nous voyons aujourd'hui. Après la révolution des Trois-Jours , vous pleuriez de tendresse en parlant du lieutenant-général. Dans la réunion Lointier, vous n'aviez que des paroles d 'indignation pour ceux qui, comme nous , voyaient venir le nouveau-roi avec quelque défiance. Peu de temps après, vous avez été nommé procureurgénéral, honneur que n'ont jamais ni convoité ni obtenu les rédacteurs du National. Sans douto cela ne prouve pas que vous ne soyez pas sincère dans vos convictions d'aujourd'hui. Mais de là à être ré— publicain et communiste, comme on dit que vous l'êtes, il y a loin ; et quand on a subi de telles variations, on devrait avoir assez de prudence pour ne pas se rendre V instrument de calomnies odieuses . autant qu* arsurdes . »

Vous le prenez sur un ton bien haut, Messieurs du National! Tudieu, comme vous me traitez, moi pauvre Myrmidon, vous Géants, du sommet de votre grandeur! C'est bref comme un oracle, mais c'est du bon, c'est du chenu, comme on dit dans notre Bourgogne...! Allons, c'est bien, j'en suis content! J'aime la franchise et la discussion ! Je préfère qu'on dise tout ce qu'on a sur le cœur... J'ai du plaisir à voir examiner la conduite de tout homme qui prend sur lui la responsabilité de se mêler de la politique. Je voudrais qu'on prit l'habitude, les uns, de marcher droit au calomniateur, les autres, de repousser comme des calomnies tout ce qui n'est pas prouvé ou du moins publiquement appuyé sur des faits vrais et sur des raisonnements de bonne foi. Je me garderai donc bien de me fâcher, de vous envoyer un cartel ou de vous faire un procès. La Royauté constitutionnelle nous donne un trop bel exemple, en déclarant solennellement (le 2 mai) « qu'el/e dédaigne les attaques et les calomnies y » en se faisant justifier par son Avocat- Général, en lui laissant avouer solennellement qu'il « n'hésiterait pas à qualifier le Roi qui aurait écrit de « pareilles lettres du nom d'un de ces tyrans qui ont « un langage apparent contraire à la pensée qu'ils ont « dans le cœur, » en faisant discuter la fausseté des lettres par ses agents et par ses journaux, en ordonnant à son Préfet de police de défendre son honneur, non par des sergents de ville et par des cachots, mais par une discussion soumise au jugement suprême de l'opinion nationale...!

Ainsi, Messieurs, à votre aise ! Ne vous gênez pas! — Mais je vous répondrai! Encore, me dispenserais-je de vous répoudre, à vous, Monsieur, Armand Marrast, si vous étiez seul...! Mais je vous dois une réponse à vous, Bastide et Thomas, dont les attaques pourraient me faire d'autant plus de mal- que j'ai plus reconnu moimême votre réputation de probité. C'est vous qui m'imposez la douloureuse nécessité de vous répondre! Et d'ailleurs , comme vous êtes hostiles envers moi 1 Comme vous cherchez à me décréditer, è m$ noircirl

à me tuer...! Comment aurez-vous le droit de vous plaindre si je suis sévère envers vous, si je vous traite comme vous le méritez? Ne saviez-vous pas que vous alliez m'autoriser, me condamner même à vous tout dire impitoyablement? Vous avez beau être grands et forts, vous êtes encore trop petits pour avoir dû croire que je me laisserais écafouiller sans me défendre et sans pousser un cri...!

Et d'abord, vous affirmez que j'ai de la fureur, que f cette fureur est feinte, que je fais cause commune avec les Légitimistes, que je suis un Républicain farouche, etc., etc.; et vous insinuez que j'ai un grand fond de complaisance pour les Légitimistes, pour le Château, même pour M. Thiers. — Celui de tous vos reproches que j'ai le plus de hate à repousser, c'est le dernier. Vous m'en voulez donc bien, vous êtes donc devenus pour moi d'irréconciliables ennemis, vous voulez donc me flétrir et me déshonorer, puisque vous me supposez un complaisant de l'homme que vous avez vous-mêmes antérieurement, mis au pilori de l'opinion publique, pour avoir coopéré à l'assassinat de la Pologne, à toutes les lâchetés, à toutes les corruptions, à toutes les immoralités, à toutes les tyrannies!!!

Quant à ma complaisance pour les légitimistes et pour le château, je ne réponds pas a cela...! — Cependant, me direz-vous peut-être, il faut répondre à tout... On a vu bien des dissimulations, bien des ruses, bien des comédies, bien des trahisons... — C'est vrai! Et vous m'accusez de feindre, de cacher : allons, je répondrai ! Mais non, je ne puis vous répondre que comme Pascal et Arago, vous savez... Et je vous renvoie la balle en vous répliquant : C'est peut-être vous qui feignez, qui cachez.. .1 Pourquoi vos procès, vos attaques contre Thiers, ne seraient-elles pas des feintes et des ruses pour cacher des arrangements qui ne pourraient s'avouer? Pourquoi le Satan corrupteur ne vous aurait-il pas dit : je vous donnerai un million, ou 300,000 francs pour vous, plus 400,000 francs pour payer les amendes et les frais des procès <jue nous vous ferons dans noire intérêt

commun, pour jeter de la poudre aux yeux... Vous crierez à la persécution... On vous plaindra... Et nous, nous rirons...!!!

Vous m'accusez de fureur , vous m'appelez un Républicain farouche... — Que puis-je répondre, ou plutôt que ne pourrais-je pas vous dire? Que la Police m'ait fait insulter et calomnier pour empêcher mon élection, puis pour annuler ma voix quand j'étais député, assis sur les bancs de l'Opposition ; qu'elle m'ait dépeint, dès 4851, comme» un Jacobin, un buveur de sang, un mangeur d'enfants ; que le Figaro m'ait dénoncé tous les jours comme un ivrogne , qu'on ramassait dans les rues ou sous la table , moi qui ne buvais que de l'eau à cause de mes mauvais yeux; que des agents se soient présentés ivres dans des maisons (par exemple chez Lemercier, demandez-le à David), en prenant mon nom ; que des provinciaux, trompés par ces calomnies, n'aient parlé de moi qu'avec horreur ou mépris (demandez-le au député Drault, qui m'a défendu); je conçois tout cela , quelque infâme que ce soit , parce que notre détestable système a besoin de police , et que la police ne peut que calomnier les ennemis qui ne donnent pas prise aux attaques de la vérité ; mais que vous, Bastide et Thomas, vous m'appeliez furieux, républicain farouche , je ne le conçois plus.... Je ne puis concevoir que vous écriviez contre un Républicain, contre un ancien Député de l'Opposition , contre un proscrit, contre moi , comme on le faisait , aux plus mauvais jours , dans la rue de Jérusalem.... Eh bien î moi que vous insultez ainsi, je ne craindrai pas de vous dire : Citez mes actes de fureur et de faroucherie... ! Citez un de mes ouvrages où vous trouviez une phrase qui puisse justifier vos injures! J'ai déposé toute mon âme dans le Voyage en Icarie : je vous défie de citer un livre de philosophie plus rempli de sentiments affectueux et d'amour pour la paix et pour l'humanité ! Et pour votre punition, je veux vous citer une petite anecdote :

Un jour , dinant chez un ami, j'étais assis à côte d'un négociant de St-Quentin, je crois, que je ne connaissais pas et dont j'étais

personnellement inconnu. Quoiqu'il fût juste- milieu prononcé, nous causâmes constamment politique. Au café, causant toujours ensemble , dans un petit groupe , il me dit : « Nous ne sommes pas de la même opinion, mais j'ai du plaisir à discuter avec vous ; et si nous causions souvent, vous me convertiriez peut-être : ce n'est pas comme certains brûlots et brouillons, un Cabet par exemple....» Juste à ce moment, le maître de la maison s'ap proche et me dit : « Eh bien 1 Cabet , comment trouves-tu ce café. ? » Vous devinez la surprise et les rires. «Eh bien! ajouta le négociant, voilà, Monsieur, comme on vous a défiguré dans nos départements !

Vous voyez, Messieurs, que je suis dans la nécessité de protester contre votre feuille qui , avec plus d'autorité que la police , me représente, dans toute la France, comme un furieux et un être farouche, que d'autres transformeront bientôt en un enragé.

Vous dites qu'après les trois jours, je pleurais de tendresse en parlant du Lieutenant-général... C'est remonter bien haut..! C'est avoir bien envie de m* attaquer... ! C'est avouer que vous avez bien peu de bonnes raisons ; car qu'est-ce que cela prouve dans la question des bastilles ? Mais je nie , parce que je no connaissais nullement le Duc , parce que je n'avais aucun sentiment qui pût me faire pleurer en parlant de lui , parce que j'étais certainement contrarié de le voir ainsi nommé Lieutenant-général du royaume , comme l'avait été le comte d'Artois en 1814. D'ailleurs, quand même j'aurais pleuré de tendresse, cela ne prouverait-il pas que j'ai l'âme trop tendre pour être un Républicain furieux et farouche, et que vous me calomniiez tout à l'heure en me qualifiant ainsi? Quelle conséquence pourriez-vous en tirer contre moi ? Cela ne prouverait-il pas que j'étais alors bienveillant pour le Prince , et que , si cette bienveillance a disparu, c'est qu'il me l'a arrachée , comme à beaucoup d'autres , par son système qui l'amène à demander des bastilles pour le salut de sa dynastie, tandis que vous , quilo suspectiez d'abord , c'est quand l'opinion nationale se prononce avec plus d'énergie contre son système que vous poussez la tendresse (pour me servir de votre expression) jusqu'à lui donner des bastilles...!

Dans la réunion Lointier, je n'avais que des paroles d'iNDïgnation contre ceux qui , comme vous , voyaient venir le nouveau Roi avec quelque défiance... — D'abord, non, je ne puis

avoir ou dos paroles d'indignation contre personne ; cela n'est pas le moins du monde vraisemblable. A quel titre , de quel droit , aurais-je montré de l'indignation ? Comment l'aurait-on toléré, quand il y avait tant d'exhaltation , tant de dispositions insurrectionnelles? J'aurais donc été bien hardi, bien brave, bien audacieux , et vous bien pusillanimes, bien lâches, ou bien en minorité, ou bien petits ganon9 devant moi? Et alors que pouviez-vous faire , que pouvait-on faire avec vous? J'ai pu et j'ai dii exprimer mon opinion , mon sentiment, ma conviction , avec fermeté, sans craindre de passer pour un lAche, parce (jue j'ai fait mes preuves ; sans me laisser entraîner , parce que j'ai trop l'expérience des affaires et j'ai un dévouement patriotique trop réel pour ne pas consulter toujours la prudence, la possibilité, sans éeouter jamais d'autres considérations que celle de l'intérêt public. J'ai pu me tromper sans doute : et vous, vous êtes infaillibles...'- Vous aviez quelque d( fiance... C'est lâ tout ce que vous aviez, cl vous en faites tant de bruit! Et vous n'en avez plus aujounl hui , quand tout le monde en a ! Et moi, n'en avais-jc pas alors ? Oui en a montré plus que moi ? Qui a , comme moi, 'it au Due qu'il se perdrait s'il donnait sa confiance a Talleyrand , Sébastiani , Dupin? Qui a écrit , comme moi, dès le 3 août au matin, dès le 7, etc., pour exprimer ses défiances «m DuC et au Roi lui-même? Qui s'est montré plus constant, plus progressif dans sa défiance et son opposition ?... Vous voudriez (car il y a bien de la portée dans ce reproche extraordinaire ! ) , vous voudriez me rendre en quelque sorte responsable des événements et vous élever une espèce de piédestal.... Eh bien I si j'avais commis une erreur, n'est-il pas évident que je l'aurais commise de bonne foi , par conviction , avec tout le monde , égaré moi-même par les assurances des Lafayette , des Laffite, des Bérenger, du National, de Cartel votre Dieu, etc. , etc. ? N'est-il pas certain que personne n'en aurait été plus victime que moi...? Mais je rie vous fais aucune concession : je soutiens que je ne me suis pas trompé , que mon opinion était vraie, que le parti que j'ai indiqué était le meilleur, qu'il n'y avait rien à farre alors, le 1 er août, après

la reconnaissance du Lieutenant-général à l'Hotel-de-Ville

C'est une nouvelle insurrection qu'on voulait faire, n'est-ce pas...? IVrais ce n'est pas moi qui vous ai empêchés de la faire

le 31 juillet, puisque j'étais encore à la onzième municipalité! Je ne vous en ai pas même empêchés le T r août, car si vous n'aviez pas eu d'autres obstacles que moi, vous m'auriez passé sur le corps... 1 Mais avec quoi auriez- vous fait une insurrection? Combien étiez-vous? (Le Journal du Peuple du 11 avril avoue que le parti existait â peine en 1830)? Ou étaient les chefs, les hommes influents ? Ce n'était pas vous, monsieur Marrast, dont le nom était à peine connu ! Ce n'étaient pas vous, messieurs Bastide et Thomas, très braves assurément mais cachés dans le deuxième ou troisième rang. Vous savez qu'on a rédigé une proclamation, et que quelqu'un a composé un Gouvernement provisoire en s'y colloquant lui-même, et en y plaçant tout ce qu'on avait de mieux, Mérilhou (bien trouvé 1) et quatre ou six autres. Ce n'était aucun de vous trois, Messieurs : mais citez-les pour prouver la force des insurrecteurs, leur puissance d'influence, et leurs chances certaines de victoire! Du reste> pourquoi n'a* ve^vous pas fait l'insurrection après, et notamment pendant le procès des Ministres, quand vous étiez, l'un à la tête de la Tri» hune» les autres à la tête d'une batterie d'artillerie? Ce n'est pas moi qui vous en ai empêchés, puisque j'étais en Corse I — Encore un mot : Quand les Démocrates se rendirent à la Chambre dans le dessein de l'expulser, et quand Lafayette vint les sup» plier de se retirer, disant qu'on allait le compromettre, parce que c'était à lui à veiller à la sûreté des Députés» et que ses col* lègues l'accuseraient de négligence et peut-être de connivence avec eux, on assure que c'est vous, monsieur Marrast, qui avec le premier crié : » Ne compromettons pas le Général l Retironsnous! » Le fait est-il vrai? Et s'il est vrai, comment osez-vous faire un reproche à qui que ce soit? Dans tous les cas, qu'étaient des rèYfAntionnaires qui, allant expulser des usurpateurs, s'arrêtaient à la voix de quelques Députés...?

Encofe tin mot là-dessus , monsieur Marrast ! Bit avril , si j'avais été à Paris, je me serais probablement opposé à tout mouvement , parce que je connaissais les hommes et les choses , et que tout ecla ne m'inspirait pas une entière confiance. S\ j'avais approuvé une action, j'aurais voulu la voir commencer aussitôt qu'on à reçu ta nouvelle de l'insurrection à Lyon, parce qu'ator»

la simultanéité des deux mouvements multipliait réciproquement leur force et leurs chances de succès ; mais, Paris restant d'abord dans l'inaction , si Ton avait voulu agir ensuite , quand on apprenait la défaite des Lyonnais , je m'y serais certainement opposé comme au plus insensé des contre-sens ; j'aurais crié que la Police seule ou la folie pouvait donner un pareil conseil , au risque d'être accusé plus tard par vous d'avoir empêché une délivrance assurée. Mais vous , qui dirigiez alors l'opinion agissante , qu'avez-vous fait? Je vous rends responsable... ! Rendez compte ! Et quand il s'agit d'accuser, taisez-vous î

Vous dites que peu après, j'ai été nommé Procureur-Général, honneur que n'ont jamais ni convoité ni obtenu les rédacteurs du National... Vous voulez insinuer que je n'ai parlé dans la réunion Lointier que pour convoiter une place, par ambition, par servilité... C'est méchant I Mais vous me faites pitié...!!! Cependant je vous réponds.

Peu après. — Non, vingt-deux jours après, et ces vingt-deux jours étaient vingt-deux mois ou vingt-deux ans, comme à l'ordinaire. Des milliers d'autres n'avaient pas attendu vingt-deux jours 1 Je n'avais pas attendu si longtemps pour écrire, dès le 3 au matin et le 7, des écrits qui pouvaient me faire proscrire ! Investi de la confiance de Dupont de l'Eure, dès le 1 er août, j'aurais pu me faire nommer beaucoup plus tôt, comme j'en ai fait nommer beaucoup d'autres, qui ne concevaient guères mon peu d'empressement.

Nommé Procureur-général.... Et vous vous en étonnez 1 Mais, docteur en droit, avocat pendant plus de dix ans, ayant été chargé des plus grandes causes, ayant rendu d'immenses services au barreau et ailleurs, ayant pu être avocat-général dès les Cent-Jours et dès la deuxième Restauration, ayant souffert de grandes persécutions pour la liberté et risqué souvent ma vie pour elle, je vous le demande à vous-mêmes aujourd'hui, qu'y a-tril d'étonnant que j'aie été nommé Procureur-général ? Ne le méritais-je pas d'une manière absolue, et, par comparaison, tout aussi bien que Barthe, Bernard, Comte, Mérilhou, etc., et beaucoup mieux qu'une foule d'autres? N'aurais-je pas pu me

faire nommer plus tôt, obtenir une meilleure place que celle de Bastia ? Demandez si je n'aurais pas pu avoir une Direction dans le' ministère, si je n'en ai pas cédé une à l'un de mes amis qui ne pouvait s'éloigner de Paris, si je ne me suis pas privé volontairement de la chance de remplacer Mérilhou comme secrétaire-général du ministère de la justice (page63 ), s'il ne dépendait pas de moi d'avoir la croix d'honneur et la croix de juillet (qu'ont eue tous mes collègues de la onzième municipalité) ! Demandez à Bernard si je ne voulais pas rester auprès de M. Dupont comme simple secrétaire, avec de bien moindres appointements...! Citez moi un seul homme qui ait montré plus de désintéressement ! Et puisque yous m'accusez d'ambition, il ne faut pas être bien présomptueux pour ajouter qu'avec mes antécédents et mes relations, si j'avais été ambitieux comme Barthe, Mérilhou, Persil, Martin du Nord, etc. J'avais peut-être plus de chances qu'eux pour être ministre et Pair de France I

Nous n'avez ni convoité ni obtenu cet honneur .... C'aurait été plaisant de voir M. Marrast, ou M. Bastide ou M. Thomas, Procureur-général ! Et quelle autre fonction pouvait convoiter M. Marrast ? Quels étaient ses titres et ses services ? D'ailleurs , n'avez-vous pas, tous trois, obtenu votre position, tous trois la croix de juillet (que vous vous êtes probablement adjugée, sans que personne ait songé à me la faire décerner), vous, M. Marrast, la direction de la Tribune qui vous donnait de l'influence et de jolis appointements, vous, MM. Bastide et Thomas, les épaulettes et le bel uniforme de capitaine de l'artillerie parisienne , ce qui vous procurait la familiarité du fils aîné du Roi citoyen !

Je suis Républicain et COMMUNISTE... ! — Voilà le grand mot lâché! Voilà ce que vous croyez le coup d'assommoir et le coup de grâce, vous qui avez la diabolique habitude d'exploiter les préventions et les préjugés vulgaires, vous qui condamnez la Communauté sans la connaître et sans vouloir l'étudier, vous qui montrez aux Communistes plus de haine que le Pouvoir luimême! Hé bien! vous ne me ferez pas reculer, et je vous réponds : Oui, je suis assez furieux, assez farouche, assez scélérat pour adopter l'idée, le système, la doctrine, la philosophie de l'égalité, de la fraternité, de la communauté ! Oui, je suis Communiste, et je m'en fais honneur et gloire! Oui, je suis Commu-

niste, et je le suis avec Socrate, avec Platon, avec Jésus-Christ, avec Thomas Morus, avec Camptanclla, avec Locke, avec Rousseau, avec Montesquieu, avec Mably, avec Fénélon, avec Fleury, avec Helvétius, avec Morelli, avec Condorcet, avec Babeuf, avec Buonarotti, avec Owen, avec Saint-Simon, avec Fourrier, etc., etc., avec les hommes qui sont le flambeau du genre humain! Oui, je suis Communiste , et c'est le fruit de cinq ans d'étude et de méditations dans la solitude de l'exil, inspirées par le plus pur et le plus ardent amour de l'humanité 1 Oui, je suis Communiste, parce que la Communauté c'est âmes yeux le seul remède à cet égoïsme, à cette cupidité, à cette soif de l'or et des grandeurs, à cet antagonisme, à cette exploitation de l'homme par l'homme, qui sont la cause originelle de toutes les corruptions, de tous les vices et de tous les crimes, de tous les désordres et de toutes les discordes, de toutes les insurrections et de toutes les révolutions qui troublent et bouleversent la terre depuis le commencement du monde, et qui continueraient à la bouleverser jusqu'à la fin des siècles si l'on s'obstinait à maintenir l'inégalité 1 Oui, je suis Communiste, parce que, pour moi, la Communauté c'est l'ordre, la paix, la concorde, le travail, la vertu, le bonheur pour tous; car personne n'adopte plus sincèrement que moi la religion de Va fraternité j personne n'embrasse plus dans sa pensée et dans son affection tous les hommes sans distinction ; personne n'est plus convaincu de cette vérité qpe ce sont les vices des institutions sociales et politiques qui font ! i vices des riches comme des pauvres, des exploiteurs comme des exploités, et qu'il faut diriger sa haine contre la mauvaise organisation do la société et non contre les personnes. Jamais, par exemple, vou6 ne m'entendrez maudire ce que vous appelez le boutiquier, parce tous les défauts qu'on lui reproche sont le résultat forcé de la boutique, qui lui impose une vie d'inquiétudes, de soucis, d'angoisses et d'enfer, tellement que celui qui crie Je plus contre le boutiquier en prend toutes les habitudes aussitôt qu'il prend la boutique. Je désire la Communauté, Comme le seul moyen de mettre un terme à tous les malheurs de la société... Et je la désire, non par la violence, mais par la discussion, par la persuasion, par la puissance de l'opinion publique, par la volonté Nationale. Quoique personne ne sache plus que paoi con.1 . il fout au Peuple d'héroïque courage pour

supporter son horrible misère, quoique personne ne sympathise plus avec ses souffrances, demandez si je n'exhorte pas sans cesse le malheureux travailleur, dans son intérêt même, à la patience, à la fraternité... Vous savez bien que mes principes ne sont pas ceux d'un être furieux et farouche, puisque je les expose à tous les yeux dans le Populaire de 1841, (1), que je viens de rétablir pour me dévouer à y prêcher la Communauté. Oui , apôtre d'une idée nouvelle ou plutôt réveillée , je veux consacrer le reste de mon existence à sa propagation , rempli de confiance en son futur triomphe et prêt à tout accepter pour elle, |a persécution et le martyr. Vous ne direz pas que c'est pour jouir de ses succès que je nie suis déclaré communiste ; car , toujours du parti des proscrits , c'est dans la proscription naissante que je me suis déclaré Et ma tâche

est difficile et rude ; car il faudra braver bien des contrariétés, bien des entraves, les calomnies des uns, l'impatience ou l'exagération des autres , la malveillance de ceux-ci , le zèle trop ardent de ceux-là, la vanité et l'ambition de quelques-uns, et toutes les divisions qui doivent nécessairement en être le funeste résultat. N'importe 1 Je poursuivrai ma carrière , n'oubliant jamais l'exemple de Socratc, qui mettait son bonheur à mourir, en soldat intrépide et fidèle , au poste oq sa conviction l'avait placé. Et ne m'accusez plus de désirs ambitieux ; car je connais trop la mobilité des flots populaires; je sais trop que le silence du soir succède aux chants du matin ; j'ai trop de dédain pour ce que les autres désirent tant ; et je suis trop convaincu qu'il est insensé celui qui met son bonheur ailleurs que dans l'approbation de sa conscience. Ne m'accusez pas non plus d'être intolérant et exclusif; car je fraternise avec tous les hommes de progrès , je marche au but avec eux tous , je demande à grands cris l'union , et je suis réformiste plus que révolutionnaire, prêt à me faire tuer cependant plutôt que de souffrir la contre-révolution. Rien n* égale néanmoins mon intolérance pour les bastilles , que je hais comme les bourreaux de la liberté ; mais je fais des vœux ardents pour que nous n'ayions pas la folie d'abattre de nos propres mains la citadelle que, par un bonheur inespéré , la fortune de la Fn ncd vient d'élever su-

(1) Le journal le Populaire de 1841, para», mensuellement, et paraîtra clil que semaine aussitôt qu'on aura U oaulionneir ut.

bitement pour elle en face dès bastilles ; je désire voir ces bastilles s'arrêter ou s'écrouler à la toute puissante voix de l'opinion publique et de la volonté nationale , s'exprimant par des milliers de pétitions ou par ce cri unanime : n'accordez l'impôt qu'a condition qu'on ne fera point les bastilles !

Vous osez me reprocher des variations politiques Mais

c'est vous ravalera force d'absurdité ou de mauvaise foi...! Pourquoi donc vantez-vous M. Lamennais? Ses progrès, ceux de Châteaubriand et de Lamartine , ne sont-ils pas un sujet de joie et d'espérance pour les amis de l'humanité ? Loin do moi la pensée de m'approcher d'eux sous le rapport du talent, quoique j'aie l'orgueil de ne placer personne au-dessus de moi sous le rapport de l'âme etdu cœur: mais citezmoi un homme, un seul, qui soit plus constant dans sa longue marche, plus progressif et plus avancé...! Et il vous sied bien déparier de variations, à vous, qu'on pourrait appeler les ècrevisses de la Démocratie ; à vous qui faites rétrograder les idées jusqu'au temps du moyen-âge, de la féodalité, de la force brutale, des bastilles et de la barbarie ; à yous qui ne comprenez pas ce qu'a d'étouffant, de stérilisant et de mortel pour la liberté, pour la raison, pour l'intelligence, une ceinture permanente de murailles, de citadelles, de canons, de guérites, de sentinelles et de soldats ; à vous qui ne sentez pas que, si latfsiccles d'ignorance, d'égoïsme, d'isolement et d'inimitié systématique entre les Peuples, avaient immobilisé sur la capitale de la France un pareil bourrelet de fer et de plomb imposé sur sa tête dans son enfance, il faudrait, aujourd'hui, dans son âge viril, briser cette entrave et cette prison, pour que ce Paris, qu'on appelle la capitale du monde civilisé, devienne enfin une cité libre et ouverte, le séjour des savants, le foyer delà liberté, de la discussion, des études, des sciences, des arts, de l' industrie , d'où un Peuple d'hommes repoussant toute crainte qui rappetisse et énerve , grandissant au contraire par sa confiance en sa force, en son courage, en sa générosité, en la sainteté de sa mission civilisatrice, pourrait répandre sur toute la terre tous les progrès et toutes les idées d'association, d'alliance et de fraternité! Allez, en demandant des bastilles en 1840, vous vous condamnez à ne plus pouvoir prononcer le mot de variations politiques /

«Nous ne pousserons pas plus loin la discussion avec M. Gabet , et nous laisserons définitivement ses brochures , qui , comme nous l'avons déjà dit, ne contiennent absolument rien de nouveau touchant la question des fortifications. Nous nous trompons cependant : M. Cabet s'est avisé d'une conséquence du projet de loi à laquelle personne, que nous sachions, n'avait songé avant lui ; il a découvert que l'enceinte continue empêcherait les demoiselles delà banlieue de trouver à se marier, et qu'elle forcerait l'administration municipale de Paris à augmenter de beaucoup le nombre des courtisanes dont cette grande ville regorge. Dans notre impartialité, nous devons restituer à M. Cabet l'honneur de sa découverte, en lui laissant le soin déjuger toutefois si Vinvasion des étrangers serait bien plus favorable à la morale publique et à l'établissement de nos jaunes filles.»

«Mais en voilà assez sur des publications que leur auteur, sans doute, lorsqu'il sera un peu calmé , regrettera lui-même d'avoir mises au jour. A moins d'y être forces , nous n^î nous en occuperons plus, et nous terminerons cet article beaucoup trop long par des réflexions pleines de sens et de vrai patriotisme , que nous lisons aujourd'hui dans Y Emancipation de Toulouse.»

Il faut avouer que vous me traitez bien mal, que vous m'en voulez bien, et que si je ne reste pas étendu sous le poids de vos dérisions et de vos sarcasmes , ce ne sera pas faute que vous l'ayez bien voulu...! Je suis cependant votre aîné en tout..! Et il n'y a guère d'épithètes dédaigneuses et insultantes que vous, mes cadets , vous ne m'ayez adressées... Mais , c'est tant pis pour vous, Messieurs! Je repousse vos moqueries comme des impertinences; et nous verrons si vous ne les regretterez pas quand vous serez de sang froid vous mêmes I

Quant aux demoiselles de la banlieue, comme vous appelez ironiquement les laborieuses filles du Peuple , vous êtes bien peu sages de plaisanter sur un sujet si sérieux / Je souhaite que vos plaisanteries ne vous attirent pas de malédictions !

J'ai répondu, je crois, à toutes les accusations du National contre moi ; et tout en me défendant, je l'ai souvent attaqué ; mais pour me justifier plus complètement, il faut que je l'attaque plus complètement encore. — Il semble d'ailleurs qu'il ait voulu faire un exemple sur moi pour empêcher tout citoyen de critiquer un journal, et je crois qu'il faut faire un exemple sur lui pour forcer les journaux à respecter les citoyens. — Il est même encore une autre considération puissante , que voici :

Oq crie union! union! — Oui , personne ne rend plus que moi hommage à ce sentiment, et personne ne crie plus haut, parce que personne no sent plus l'indispensable nécessitéde l'union , mais faisons des vœux d'hommes et non des vœux d'enfants ! Entreprenons des choses possibles, et ne nous endormons pas à désirer des choses impossibles! Or, voici le fait : la question dos bastilles a divisé les démocrates en doux camps, comme a (\\l\et Journal du Peuple. Si ces deux camps conservent leurs opinions et leurs sentiments; si chacun continue à voir une question <!e vie ou de mort, l'un dons la construction des bastilles, l'aune dans leur destruction ; si chacun reste disposé à se faire tuer, er. se battant, l'un pour , l'autre contre les bastilles; il est évident que toute espérance d'union est puérile et chimérique; c'est éternellement la discorde et la division, c'est la guerre et l'extermination. Pour que l'union» la concorde, la paix, l'unité, renaissent, il faut, de toute nécessité, qu'un des deux camps passe à l'autre avec armes et bagages, au milieu des cris d'enthousiasme poussés de louscùtés. Mais, lequel des deux camps pourra «ni voudra passer à f autre ? Le camp contre les bastilles ne le peut pas, puisque, dans sa conviction, tout est perdu si les bastilKsse font ; en se joignant aux défenseurs des bastilles, il ne feraitquc rendre plus ceri aine la perte commune; rien à gagner pour lui dans cet arrangement, et dès-lors aucune transaction possible. Il n'en est pas de même du camp pour les bastilles : quelque prix qu'il y mette, elles ne sont pas absolument indispensables à son salut; ce n'est que du luxe ou de l'utile; on peut vivre sans elles, comme nos pères s'en sont bien passés; et la réunion des deux camps donnera bien le moyen de sauver l'indépendance sans compromettre la liberté, tandis que la division ne pourra manquer de tout perdre à la fois, l'indépendance comme la liberté, le camp pour comme le camp contre... ('/est doue le camp pour qui peut, et qui peut seul, passer à l'autre. Qu'il y passe donc, son propre salut et le salut public l'en conjurent : et puisque le National s'obstine à faire la guerre aux adversaires des bastilles, qu'il abandonne le National. Et, pour l'y déterminer plus sûrement, pour achever d'éclairer sa raison, son patriotisme, je vais achever d'accuser le National f je vais dresser à mon tour son acte d'accusation.

% — acte d'accusation du N i HOX.lL.

.l'accuse le National :

1°— De n'avoirpas provoqué uneréuniondcpalriotes influents pour discuter la question des bastilles avant de prendre un parti. La question était trop grave, et avait excité trop de susceptibilités en 1833, pour qu'il fût permis au journal qui se trouvait le seul organe quotidien du parti radical de la décider tout seul. Aussi a-t-il reconnu qu'il avait engagé sa responsabilité.

2o —De s'être environné de mystère.— Ne provoquant pas «ne enquête et une discussion, il devait du moins exposer tous les éléments de son opinion pour mettre le public à même de la juger : il devait soumettre tous ses arguments, nommer toutes ses autorités, faire connaître les militaires qui lui donnaient des renseignements, afin de rendre le public juge du degré de confiance qu'ils méritaient. Si, par exemple, XerfaUonal formait son opinion d'après des conférences avec le général Bertrand, avec le général Pelet, avec le général Dodo de la Brunerie, avec M. ïhiers, et si le public l'avait su, le National n'aurait pas obtenu la confiance que beaucoup d'excellents ciioyen6 ont accordée à son opinion. — Je demande à ces Messieurs si l'un ou l'autre a ou n'a pas conféré 6ur le projet de fortifications avec les personnes ci-dessus, si M. Marrast n'a pas vu le général Bertrand, si M. Bastide n'est pas allé souvent clans le cabinet du général Pelet.

3 0 — D'avoir montré beaucoup de partialité, en publiant toutes les opinions, tous les écrits, tous les rapports, tous les discours vour les fortifications, et d'avoir passé sous silence ou tronqué les documents de ce genre qui étaient contre. Ici, la faute devient plus grave et la responsabilité plus grande.

4° — D'avoir dédaigné et bravé les défiances d'une grande parlie du parti démocrate. — Il savait que le Journal du Peuple, la Hevae du progrès, le Charivari, la Sentinelle de V armée, des Généraux indépendants, MM. Lamennais, Cormenin, Garnier-Pagès, Arago, le Comité central réformiste, les douze Comités réformistes d'arrondissements, etc., etc., avaient une défiance et une répugnance invincibles contre les forts... A ce moment, du moins, il fallait provoquer une réunion et une discussion ; il était impossible de persévérer sans amener la division , sans encourir uue redoutable responsabilité.

5o — D'avoir employé de la mauvaise foi et de la déloyauté, — Ici la faute devient beaucoup plus grave et même inexcusable. Il ne peut invoquer son opinion, sa conviction, sa conscience, l'indulgence pour une simple imprudence. Or, je soutiens que, depuis le commencement de l'affaire des fortifications , tout a été déloyal de la part du National , ainsi que j'en ai rapporté plusieurs preuves ci-dessus : il a détaillé toutes les opinions favorables, et caché ou tronqué et dénaturé tomes les opinions contraires; il a trompé les départements sur l'opinion de Paris, et la capitale sur l'opinion des départements; il a entravé la pétition que voulaient signer les réformistes ; il a égaré les journaux départementaux par sa correspondance secrète*

6o— D'avoir toléré la violationde la Charte, soutenu la question durqence, et approuvé les travaux jusqu'au moment du vote de la loi. — Il ne peut pas y avoir erreur ici ? le National ne pour-

rait pas plus se justifier que M. Thiers, jugé par une assemblée qui représenterait la nation.

7o — D'avoir employé des arguments manifestement faux. — Ici, je répète tous les reproches que je lui ai adressés dans ma brochure : le National nous perd par son aveuglement pour les bastilles, et dans celle V Embast il lement serait la ruine de Paris et de la France. Ses arguments sont tellement et si généralement insoutenables qu'il est impossible de les excuser comme des erreurs, et qu'ils autorisent tous les soupçons.

8° —D'avoir irrité les adversaires des for tifications.— Le National pouvait et devait discuter et soutenir son opinion avec modération , avec convenance , en respectant l'opinion de ses adversaires; mais il a employé les personnalités et les injures contre les démocrates comme* contre les légitimistes ; il a attaqué Joly, Garnier-Pagès , sans aucun égard pour leurs services et leur indubitable patriotisme ; il a traité les députés opposés à la loi comme de mauvais citoyens , comme des partisans de l'Etranger ou de Henri V ; il a froissé et blessé ; il a semé partout l'irritation , le désordre et la confusion. Cette conduite est vraiment inexcusable ; et elle est telle qu'elle paraît inexplicable et qu'elle excite tous les soupçons et même de la colère...

9* — D'avoir divisé la démocratie. — Tandis qu'il égarait un grand nombre de patriotes confiants qui le croyaient sur parole , un grand nombre d'autres se séparaient de lui , à regret , avec douleur, surpris de la fausseté de ses arguments et révoltés de la violence de ses manières. 11 a ainsi semé la division partout , parmi les députés , parmi les journaux , entre les députés et les journaux, entre Paris et les départements, entre les journaux des villes et les patriotes , enfin parmi les patriotes sur toute la France. Et il était facile de prévoir cette division ! Par conséquent , il l'a voulue ! C'est presque un crime t

10° — D'avoir refusé la discussion orale et contradictoire que je lui ai proposée, deux fois, dans mes deux premières broenures. — 11 devait l'accepter pour essayer do faire cesser l'irritation et la division !

1 1° — D'avbir voulu faire croire que le Roi personnellement ne voulait pas la loi , et que M. Thiers la lui avait imposée.

12°— D'avoir invoqué l'opinion des ambassadeurs et des Rois étrangers , et d'avoir voulu faire croire que les cours étrangères voyaient avec déplaisir les fortifications.

1 3° — D'avoir exploité toutes les passions populaires, la prévention en faveur de Napoléon , la défiance contre la cour, la haine contre l'invasion , contre l'Etranger, contre Henri V.

14° — D'avoir approuvé toutes les intrigues, toutes les manœuvres , toutes les déloyautés de M. Thiers.

15°— D'avoir ridiculisé comme un mouvement devanitè le sen-

timent qui portait une partie des Pairs à se plaindre de ce qu'on violait la Cnarte et les prérogatives parlementaires ou nationales , en continuant les travaux avant le vote de la chambre.

16° — D'avoir persisté à demander les forts avec un blanc-seing, après les déclarations de MM. Guizot et Soult, après les fameuses lettres indiquant que les fortifications n'étaient que des bastilles ; car ces lettres portent :

. , a Si, au lieu d'en

finir brutalement avec les artilleurs civiques, l'on eût suivi mon seul avis, qu'on eût flatté, cajolé ces hommes, qu'on leur eût fait entrevoir que, si l'on pensait à construire des forts , c'était pour leur en confier la garde; si on leur eût persuadé qu'en cas d'une invasion, Paris ne pourrait devoir son salut qu'à de pareils défenseurs; si enfin, au lieu d'une destitution brusque, on eût pris ces citoyens par la vanité; Arago et les siens n'eussent pas été admis à prouver que les forts, bien loin d'être destinés à repousser une invasion étrangère, deviendraient, le cas échéant, une ressource victorieuse pour maintenir dans le devoir et la soumission la très turbulente population de Paris et ses aimables faubourgs.... »

« C'était du temps qu'il fallait gagner, et au lieu d'irriter les esprits, il fallait endormir le civisme en émoi pour le préparer au salutaire moment où une ordonnance nous eut fait justice de tout récalcitrant. Du reste, rien ne me fera renoncer a un projet si sagement conçu et à l'eiécution duquel, dans l'état de choses où se trouve la France, j'attache en quelque sorte, non certes la durée de la monarchie constitutionnelle, mais la perpétuité de ma dynastie, ce qui sonne mieux et vaut mieux pour la France. Qu'on se persuade bien que moi seul je pouvais affronter, diriger et vaincre l'hydre révolutionnaire. Qu'on nous en sache donc un peu de gré. On ne tient aucun compte de nos efforts inouis ; on ne sait pas à quel peuple nous avons à faire, et que depuis quarante ans on peut regarder Paris comme étant la France. »

« Qu on s'assure donc que je ne renonce pas a mon projet.

Qu'on pense à ce que juillet eût pu attirer

sur l'Europe en 1830. Que l'on voie ce que notre seule et

FORTE VOLONTÉ A FAIT DE CETTE EFFRAYANTE ÉBULLlTION POPU- LAIRE. Que l'on juge par là de ce que nous ferons, et surtout qu'aucune des puissances n'oublie que nous seuls pouvions le faire, sauver la France et l'Europe, et que nous l'avons fait. »

Et ces lettres sont vraies, quant au fond du moins, pour le National ; car il s'exprime ainsi, après la décision du jury :

a Le système qui nous régit depuis 1830 a reçu aujourd'hui le coup le plus rude qui lui ait jamais été infligé.... Quelle a donc été fa plaidoierie de M. Berryer? A-t-il reconnu que les lettres étaient

fausses* Non.... Nous n'hésitons pas à le dire, desjurég dont la conscience aurait conservé le moindre doute sur te fond môme des pièces auraient puisé dans la défenso nle-mémc de nouveaux motifs de sévérité... Quant à nous, nous le déclarons avec sincérité, nous ne triomphons pas; les lettres n'ont rien appris dk nouveau à ceux qui étudient les faits : quand un système SE révèle avec tan t d'éclat , peu importe qu'on en trouve l'expression plus ou moins naïve dans des confidences personnelles. Ces documents , vrais ou faux, ne contiennent donc rien q.ic nous n'ayons nous-mêmes répété mille fois depuis l'heure où le Pouvoir fut fondé. »

Le National savait donc parfaitement que, dans l'intention du Gouvernement, les prétendues fortifications étaient des bastilles, et il mentait quand il s'efforçait de faire croire que ce Gouvernement ne roulait pas de bastilles, et que l'Etranger n'en roulait pas non plus. Ainsi, le National donnait au Pouvoir les bastilles qu'il désirait ardemment!... N'est-ce pas un crime? Si le peuple pouvait juger MM. Thiers, Guizot, Soult, etc., ne les condamnerait- il pas pour le fait seul des bastilles? Ne condamnerait-il pas le National comme complice? — On assure que M. Bastide se défend en disant que le Gouvernement se trompe, et (pie ce qu'il considère comme bastilles ne sera réellement que des fortifications. Mais tous ceux qui : epoussent les fortifications ne voient en elles que des bastilles; tous lesministérielsqui les ont votéesne voient égalemcnten elles que des bastilles, puisqu'ils les ont votées pour plaire au Gouvernement qui ne veut que des bastilles; MM. Thiers, Pelet, Dode de la Brunerie, etc., n'y voient aussi que des bastilles (car autrement ils trahiraient Louis-Philippe, et quelle confiance pourrait-on avoir en des traîtres?) ; tout le monde, les partisans et les adversaires des fortifications, s'accordent donc à n'y voir que des bastilles: et M. Bastide seul s'opiniàtre à soutenir que tout le monde se trompe, et que les bastilles ne seront que des fortifications entre les mains du Gouvernement! M. Bastide a plus d'esprit, plus de prévoyance, plus d'habileté, plus de génie, plus de puissance môme que Louis-Philippe, qu Arago, que tous les Généraux, que tous les Ministres, que les Députés, que les Pairs, que la France et que la Diplomatie étrangère ! — Mais qu'est donc M. Bastide? Un homme qui, je crois, n'a fait d'études que pour être négociant ; qui a a abord travaillé, je crois, dans la maison de banque de son frère; qui, dans la charbonnerie, était si modeste et si réservé qu'il gardait toujours le silence dans les discussions ; qui s'est fait ensuite marchand de bois; et qui, à la mort deCarrel, a quitté ce commerce pour prendre le National , pour se faire journaliste et directeur de la Démocratie parce qu'il av ait 2 ou 300,000 fr. ! Et depuis, où at-il montré du génie... ? Et dans les arguments développés paT lui, où est le génie. 4 .? En vérité, je fais des vœux pour qu'il n'y ait que de la folie... ! Et c'est avec la plus profonde doulettf

Goo

que j'arrive irrésistiblement à cette conclusion... Et si Bastide a quelque moyen de me désabuser, ha ! je l'en conjure, qu'il se hâte! il mé déchargera d'un poids qui m'est bien lourd !

Malheureusement, j'ai d'autres reproches à faire au National indépendamment des bastilles. Je I'accuse encore :

17° — D'avoir imprimé le 21 août :

« Le soin de sa conservation, de son salut, demandent impérieusement à V Angleterre de... ne pas différer les hostilités. »

Et d'avoir, le 9 février, après avoir parlé d'une note de £almerston contre la loi sur le recrutement, et de la colère de Soult, contre cette note, ajouté :

a M. Guizot dit qu'il faut céder; que le Cabinet anglais a besoin (te ta guerre, tandis que le Cabinet français a besoin de la jwix. »

Si ces nécessités de guerre n'étaient qu'une ruse pour obtenir les bastilles, quel moyen pour un mauvais but! Mais si Palmerston désirait réellement la guerre, que pouvait-il faire de mieux que de faire lire ces articles pour réunir tous les Anglais contre la France! Que d'argent n'aurait-il pas dû donner pour obtenir de pareils articles dans le National]

18° — D'avoir dit que la Royauté ne pouvait oser faire !â guerre... — Quoi, après le traité du 13 juillet, vous poussez à îa guerre; vous enflammez les passions belliqueuses; vous augmentez par la le nombre de vos abonnés; vous savez combien la guerre serait populaire; vous applaudissez à la publication à cent mille exemplaires des traités de 1815 pour irriter la Nation contre l'Etranger; et quand les Ministres, les journaux ministériels, le Roi lui-môme, la Nation entière, parlent de guerre pour venger l'outrage fait à la France et pour soutenir le Pacha; quand l'élan général peut et doit amener la guerre ; quand le parti National la désire; quand vous la désirez vous-mêmes; vous venez tout arrêter en prévenant le Gouvernement que la Révolution attend les hostilités pour le dévorer... Et aussitôt le Gouvernement renonce à la guerre ; tous les journaux crient qu'il doit tout sacrifier à son salut; les Ministres déclarent qu'ils craignent le dedans plus que le dehors ; et les Chambres ne pensent plus qu'à embastiller la Révolution... Mais pourquoi cette forfanterie de Votre part? A quoi bon cette menace? Quel était votre but? Est-*ce là fa prudence et l'habileté d'un Journal directeur d'un parti? Si vous aviez été d'accord avec Thiers pour faire croire à la guerre afin de lui donner des basii'les sous le nom de fortifications et pour arrêter la guerre quand les bastilles seraient commencées et assurées, auriez-vous fait autrement? Quoi qu'il en soit, perfidie ou imprudence, voilà votre ouvrage ! C'est vous qui empêchez la guerre ; c'est vous qui réunissez, contre la Révolution, tous ses ennemis intérieurs et étrangers; c'est vous qui, en parlant sans cesse de Ta Taire triompher, donnez le moyen de l'emprisonner à jamais!

19o — D'avoir toujours fait des diversions utiles au Pouvoir et nuisibles à la liberté. — Quand les légitimistes viennent de rendre deux immenses services, en flétrissant les bastilles et en publiant les lettres, le National amortit, autant que possible, l'opinion publique en ranimant le feu contre le Carlisme et en annonçant que le faux sera poursuivi en Angleterre.

20° — D'avoir constamment prôné et caressé le pouvoir militaire. — Ah! sans doute, la Démocratie fraternise et s'identifie avec l'armée, surtout avec le soldat, et veut tout ce qui peut améliorer son sort; mais ce n'est pas la domination du sabre qu'elle veut établir; c'est le triomphe de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

2lo — D'avoir toujours inquiété, blessé, irrité les patriotes étrangers, Belges, Suisses, Allemands, en parlant de gloire impériale, de conquêtes, de réunion jusqu'au Rhin.

22° — D'être presqu'exclusivement un journal d'attaque et derenversement, et de négliger presque entièrement les principes et la réorganisation.

23° — De démoraliser le pays, soit en soutenantM.Thiers, soit en louant comme honorable un trait de trahison, soit en pratiquant un système de personnalités, d'injures, d'attaques grossières et brutales contre les personnes au lieu de critiquer seulement les institutions et les choses.

Je pourrais accuser encore le National : D'être aristocrate et de dédaigner le Peuple , tout en le flattant pour exploiter son courage ; — d'être exclusif, partial ; de faire , comme on dit, une Petite Église dans la Grande Église démocrate ; — d'ouvrir ses colonnes aux doctrines et aux écrivains semi-aristocrates , et de les fermer aux doctrines et aux écrivains démocrates; — d'avoir repoussé , blessé , irrité la secte démocrate des Communistes , au lieu de la traiter fraternellement comme aurait fait Carrel, d'examiner, d'éclairer et de uider ;— d'avoir gardé le plus inexcusable silence sur les innombrales arrestations arbitraires dont les Démocrates, et surtout les ouvriers, ont été victimes depuis quelques mois, tandis que ses colonnes sont journellement remplies de listcsetde détails relatifs à la réforme, que personne ne lit.

J'avais attaqué, dans l'intérêt public, l'opinion et la marche du National : il m'a attaqué dans ma personne, en cherchant à me perdre. Je lui ai répondu, en me justifiant et en l'accusant plus complètement lui-même. C'est au public à juger!

5 mai 18M.

CABET

Paris. — imprimerie de césar bajat, rue Montmartre, 131.

SUR LA CRISE ACTUELLE

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